La rencontre Au lendemain de son divorce,
Nicolas Sarkozy se hisse au rang de célibataire le plus en vue de
l’Hexagone. Le jour, il se consacre entièrement à sa tâche, les
Français peuvent le constater. Mais que fait-il le soir ? Avec qui
dîne-t-il ? Les médias sont en alerte. Des paparazzi campent très
tard dans la nuit près de la grille du Coq, qui clôt les jardins de
l’Elysée, dans l’espoir de saisir un minois derrière la vitre d’une
berline officielle. Bref, de réaliser « le » scoop !
On prête déjà au Président plusieurs liaisons :
avec une journaliste, avec une navigatrice émérite, une vedette de
cinéma. Le feuilleton promet d’être vendeur. Juteux donc. A
condition que la suite tienne les promesses des chapitres
précédents, bien sûr !
Or, les
circonstances ne sont pas particulièrement roses. Moins d’un mois
après le divorce, le 13 novembre 2007, la France est paralysée par
une nouvelle grève des transports. Les cheminots protestent contre
la réforme de leur régime spécial de retraite. La fédération CGT de
la SCNF, qui joue toujours les trublions dans la confédération,
aiguillonnée par sa rivale SUD, cherche à défier le pouvoir en s’engageant dans un conflit
long et dur. Certes, la grève est impopulaire, il
n’empêche…
Ce soir-là, à sa demande, Nicolas Sarkozy est
invité à dîner chez le publicitaire Jacques Séguéla, à
Marnes-la-Coquette.
Le très
indiscret publicitaire a retranscrit les dialogues de ce repas
intime106.
Le lecteur assiste médusé à la naissance de l’idylle.
Autour de la table : l’hôte et son épouse, le
Président, Carla Bruni, l’architecte Guillaume Cochin et sa femme
Péri, Luc et Marie-Caroline Ferry.
Le Président vient d’arriver. A peine assis, son
téléphone sonne.
« L’amour ? lui lança
Carla.
— Non, le boulot »,
répondit Nicolas.
Il bondit et sortit de la
pièce, l’aparté s’éternisa.
De retour : « C’était
Bernard Thibault », s’excusa-t-il107.
Pour rompre la glace, Séguéla demande à Nicolas
Sarkozy de leur « raconter l’Amérique ».
Une semaine plus tôt, il avait en effet fait une
visite éclair à Washington. Devant le Congrès, il avait prononcé un
discours qui devait sceller les retrouvailles de la France avec
l’Amérique après plusieurs années de grand froid. Trente-cinq
minutes durant lesquelles il avait été applaudi 25 fois, dont 8
standing ovations de plusieurs minutes. Un énorme succès,
donc108, clôturé
par un dîner en grande pompe à la Maison Blanche.
(…) Comme attiré par un
aimant, Nicolas orienta sa chaise vers Carla. Le geste fut si
soudain et si naturel qu’il ne choqua personne, pas même la
maîtresse de maison, à qui son invité tourna le dos la soirée
entière. (Séguéla juge bon de le relever tout de même !)
Ils étaient seuls au monde. Nous, nous étions
au « Théâtre » ce soir…
A la fin du
dîner, les invités entendent le Président lancer à l’artiste : « Le
1er juin, tu vas chanter au Casino de
Paris, ce soir-là, je serai au premier rang et nous annoncerons nos
fiançailles. Tu verras, nous ferons mieux que Marilyn et Kennedy !
» (Ils se tutoient déjà.) Prise au piège de son propre jeu de
rôles, Carla enchaîna : « Des fiançailles ? Jamais ! Je ne vivrai
désormais avec un homme que s’il me fait un enfant109. »
Tous confirment le récit de leur hôte. Ils ont
bien été les témoins d’un coup de foudre en direct : « Nicolas
était subjugué par la vivacité, la grâce, les reparties,
l’intelligence de Carla », dit Péri Cochin qui ajoute : « Et elle,
c’était visible, cherchait à le séduire. »
Deux mois et demi plus tard, ils seront mariés
!
Au moment de leur rencontre, Nicolas Sarkozy et
Carla Bruni sont deux cœurs disponibles. Lui est sentimentalement à
la dérive, meurtri par son divorce (il porte toujours son alliance)
et humilié. Il lui faut une revanche – et vite – pour effacer
l’affront. Elle, séparée de son compagnon Raphaël Enthoven, père de
son fils Aurélien, est prête pour
une nouvelle aventure… Et plus si affinités ?
Ils ne se connaissaient pas, mais chacun sait à
qui il a affaire.
Carla fait partie des vingt mannequins les plus
riches et les plus glamour dans les classements des magazines, au
même titre que Naomi Campbell et Claudia Schiffer. Elle est aussi
une artiste internationale : son premier album, sorti en 2002 –
Quelqu’un m’a dit –, s’est vendu à plus
de deux millions d’exemplaires, dont huit cent mille à l’étranger.
Elle écrit ses chansons. Des artistes lui passent commande.
Parolière inspirée au vocabulaire subtil, elle est douée. Elle
n’est pas une cantatrice qui envahit l’espace sonore. Son timbre a
une tessiture feutrée, rauque, sensuelle, mais de piètre amplitude.
Un miaulement dans du papier de soie. Du charme, donc. Beauté à la
tête bien faite, elle s’est détachée de la frivolité : « A côtoyer
constamment le vide, on s’aguerrit beaucoup », avait-elle dit un
jour. Elle impose un style de top model intellectuel et se décrit
comme une pessimiste chronique. C’est une vraie personnalité.
« Carla vient d’une autre planète, celle des
êtres envoûtants. Frapper à la porte de sa vie n’est jamais anodin.
Si elle vous la referme au nez, malgré cette politesse des grandes
familles et cette élégance des grands artistes, vous en ressentirez
comme une morsure, mais si vous avez le bonheur d’être admis dans
son monde, l’entrée vous en sera toujours ouverte. Farouche mais
fidèle, Carla n’aime que le vrai, l’intense et contrairement à sa
réputation, le durable. Mais à la première déception, elle vous
chasse, et pis : elle vous oublie. Il en est ainsi des amants comme
des amis. » Qui trace ce portrait ? Jacques Séguéla.
Jean-Pierre Jouyet la voit, lui, «
telle une femme libre », « parce que si fragile » comme le chante
Julien Clerc dans « Femmes… je vous aime »110.
Née à Turin dans une famille italienne fortunée,
elle a grandi dans le château familial de Castagneto entre un père
compositeur de musique dodécaphonique et une mère pianiste et
soliste. Femme de conquêtes, Carla s’est fait une réputation de
croqueuse d’hommes. Elle s’y est même complue. Comme on ne peut
imaginer que ce soit par forfanterie, on doit en conclure qu’elle
aime provoquer, transgresser (voilà déjà un trait commun avec son
futur époux). Dans son premier album, qu’elle qualifie de «
largement autobiographique », elle s’explique en chansons : « Je
n’ai pas d’excuse, c’est inexplicable, même inexorable, c’est pas
pour l’extase, c’est que l’existence, sans un peu d’extrême est
inacceptable, je suis excessive, j’aime quand ça désaxe. »
Carla connaît la vie et le proclame sans chichis
: « C’est moi qui fais les premiers pas, on ne m’a jamais fait la
cour, on me l’a faite après. » Et aussi : « On ne désire pas les
hommes beaux, on aime ceux qui plaisent aux belles femmes. »
On lui prête bien des liaisons : avec des
musiciens, des chanteurs, des acteurs, un écrivain, un milliardaire
américain, un politique français connu, un avocat, des intellos : «
J’en connais des superbes, des bien mûrs, des acerbes, des velus,
des imberbes. J’en connais des sublimes, des mendiants, des
richissimes, des que la vie abîme. » Paroles et musique… Un long
palmarès de femme très libre qui se prête plus qu’elle ne se
donne.
En février
2007, elle avouait111 : « Je suis une amadoueuse, une chatte, une
Italienne, j’aime projeter la féminité la plus classique : la
douceur, le “charmage”, la “charmitude” comme pourrait dire
Ségolène, mais je ne suis pas née comme ça. Ce sont des vides que
je remplis. » Et c’est justement cette dernière phrase qui
interpelle : des « vides » qui ne demandaient donc qu’à être
comblés ?
A première vue, Carla n’est pas le contraire de
Cécilia : même haute silhouette longiligne, même regard oblong,
mêmes pommettes hautes. « C’est fou ce qu’elles se ressemblent ;
c’est à se demander si finalement cette femme n’est pas la seule
constante de sa vie », s’interroge le psychanalyste Serge Hefez,
lorsque la liaison sera connue.
De leur ressemblance, les premiers avertis se
disent tous frappés. Ce que Péri Cochin réfute avec vigueur : «
Rien à voir, elles n’ont pas du tout la même personnalité, ni le
même genre, ni les mêmes centres d’intérêt… Carla a toujours
travaillé pour gagner sa vie. Elle est une artiste qui a les moyens
financiers de son indépendance. » Une flèche pour Cécilia !
« Elles n’ont pas du tout le même caractère,
renchérit une amie du couple. Avec Cécilia, on était toujours un
peu dans la tension. Carla, elle, est dans l’attention. » Nuance
!
Tout de même, si l’on en croit les
psychanalystes, tout couple est pathologique et la vie n’est qu’une
suite de répétitions inconscientes. N’est-ce pas étrange : Carla,
Cécilia : deux prénoms qui commencent par C et qui se terminent par
A. Trois syllabes pour Cécilia, bientôt trois pour Carla, vite appelée Car-li-ta par Nicolas.
L’une est d’origine espagnole, l’autre est italienne.
Différence
notoire : Carla est « épidermiquement de gauche » selon Séguéla. Un
symbole de cette ouverture si chère au Président au début de son
quinquennat. « Je ne suis plus de gauche, je n’ai jamais voté pour
la gauche », rectifiera plus tard la Première dame112.
Un mois avant leur première rencontre, elle
avait signé une pétition contre le recours aux tests ADN proposé
par le député UMP Thierry Mariani pour lutter dans certains cas
contre l’immigration clandestine.
Une proposition que Fadela Amara, secrétaire
d’Etat à la Politique de la ville, avait jugée publiquement «
dégueulasse ». Un mot jusque-là interdit de séjour sous les lambris
de la République113.
Interviewée par Elle, Carla employait des termes plus châtiés : «
Est-il possible qu’on réduise la filiation à la génétique, et cela
pour une catégorie de gens seulement ? Désormais, il y aurait des
Français de souche à qui appartiendrait le droit légitime de
composer leur famille selon leur histoire intime, et les candidats
à la vie en France qui devraient prouver qu’ils sont unis à leurs
enfants par les liens du sang. » Et d’ajouter : « Une femme qui
élèverait l’enfant de sa sœur, comme c’est le cas dans les régions
où sévissent la guerre ou le sida devrait-elle le laisser au pays ?
C’est impossible ! »
Il y avait du vécu dans ce propos bien senti !
C’est à la mort de celui dont elle porte le nom qu’elle apprit
n’être pas sa fille biologique,
mais le fruit des amours de sa mère avec un jeune violoniste,
Maurizio Remmert. Un choc pour elle, bien sûr.
L’alliance Carla-Nicolas, c’est aussi la
jonction de deux narcissismes. Chacun renvoie à l’autre un effet
miroir on ne peut plus gratifiant. Chacun a pour l’autre valeur de
trophée. Séduire après moult célébrités un président de la
République, connu du monde entier, est un beau challenge. La belle
a décroché le pompon du manège. Chacun a trouvé un partenaire à sa
hauteur.
Pour parler de soi, l’un et l’autre sont
d’intarissables bavards.
Jadis, dans les dîners entre amis, Cécilia
assistait muette au one-man show de son
mari.
Avec Carla, les rôles sont inversés. C’est elle
qui monopolise la parole, « toujours enjouée, drôle, hilarante même
», témoignent leurs commensaux qui ajoutent : « Devant elle,
Nicolas est béat d’admiration, elle le flatte ! »
Et encore : « C’est une rencontre importante,
unique, inespérée en termes de tendresse, de confiance, de
discussions, d’échanges. C’est la première fois que je me sens
comprise et soutenue, accompagnée. C’est la première fois que je
donne et que je reçois autant115. »
« Carla ? C’est un miracle, peut-être ce que
j’ai réussi de mieux dans ma vie », lui répond en écho son
mari116.
Elle dit de lui : « Nicolas a six cerveaux.
»
Ils se bluffent mutuellement en
permanence.
« Dans un dîner en petit comité, ils vont même
jusqu’à s’envoyer des textos. Ils se sont créé un univers complice
», raconte une de leurs amies.
Une alliance gagnante-gagnante, donc.
Dès le lendemain du dîner chez Séguéla, le
Tout-Paris commence à bruisser de la rumeur de leur liaison. « Mais
non, qu’est-ce que tu me dis là ? » « Mais si, je te l’assure.
»
Les
collaborateurs du Président le voient arriver d’humeur badine et
l’œil brillant. Quel changement ! Que lui arrive-t-il ? « Ça va
être atomique117 », lâche-t-il jubilatoire et sans plus
d’explications à Franck Louvrier, qui comprend sur-le-champ que son
patron est amoureux. Mais de qui ? Mystère.
Les ministres qui accompagnent le Président en
voyage doivent saisir qu’il les met au parfum. Jean-Pierre Jouyet
raconte : « Nous entendîmes pour la première fois évoquer son nom
lorsqu’il nous fit la confidence d’avoir rencontré Carla à dîner
chez des amis. “On va encore dire que je suis avec elle, comme on
l’a dit pour Carole Bouquet”, s’amusait-il. Je le rassurai
maladroitement en arguant de son union avec Raphaël Enthoven. “Mais
c’est terminé depuis longtemps !” m’asséna le Président. Levitte,
excellent diplomate mais moins fin psychologue, crut protéger
Nicolas en indiquant à la cantonade que tout cela était ridicule
car chacun savait bien que Carla avait été la compagne de Fabius. Vrai ou faux ? Silence.
Chacun retourna à ses dossiers118. »
Autre changement immédiat, apprécié par le staff
présidentiel et les ministres : ils cessent d’être conviés à
l’Elysée ou à la Lanterne tous les samedis et tous les dimanches
pour travailler ! Le Président se fait même plus rare aux réunions
de 8 h 30. Ses colères sont moins fréquentes. Le Président a moins
mal au caractère. Tout le monde respire.
« L’arrivée de Carla a eu deux effets dans les
voyages présidentiels, s’amuse Jean-Pierre Jouyet : l’irruption de
romans et de chansons d’Aznavour. Pour la lecture, nous commençâmes
par Françoise Sagan, La Chamade et
Château en Suède, suivie par Le Clézio,
qui venait d’obtenir le prix Nobel de littérature, Désert et Le
Procès-verbal, trônaient sur la table. Mais comme le flot
verbal présidentiel ne tarissait pas, point de lecture… Puis
Charles Aznavour prit possession de l’avion. Avec des solos
endiablés et remarquablement interprétés par Bernard Kouchner qui –
ponctuant leurs travaux diplomatiques – arrivait à entraîner
Nicolas Sarkozy sur quelques standards : “La Bohème”, “Viens voir
les comédiens”, “J’habite seul avec maman”, “Emmenez-moi” etc. etc. »
Au début de ce mois de décembre, la France
profonde n’est pas encore au parfum de l’idylle présidentielle.
Elle a bien d’autres images et d’autres soucis quotidiens en tête.
Tout augmente. Le fuel ? + 9,7 %. Le pain ? + 4,2 %. La volaille ?
+ 7 %. Et puis, le 10, tous les projecteurs sont braqués sur la
visite à Paris du Libyen Kadhafi, suite à l’invitation que lui
avait lancée Nicolas Sarkozy en juillet à Tripoli. Pervers, le
Guide de la révolution a lui-même
choisi la date de sa venue : le jour de la célébration des droits
de l’homme. Les premières images de son arrivée au palais de
l’Elysée le montrent au pied des marches du perron, en djellaba
marron prenant la pose et levant le poing : un signe de victoire
adressé à son opinion publique et au monde arabe. Un beau pied de
nez pour la France. Et ça n’est pas tout. Il a exigé de planter sa
tente bédouine dans les jardins de l’hôtel de Marigny et fixé à
cinq jours la durée de sa visite, le temps maximal pour une visite
d’Etat.
Le « Mouammar show » va vite se transformer en
cauchemar pour le pouvoir. Les médias sont unanimes : il ne fallait
pas le recevoir. « Tout simplement odieux », clame Ségolène Royal
avec la gauche. Beaucoup dans la majorité font part de leur
hostilité ou de leur malaise. Au sein même du gouvernement, la gêne
est manifeste. Bernard Kouchner trouve d’opportunes raisons pour ne
pas croiser Kadhafi : « Je n’étais pas à l’aise, mais il faut
donner un peu de crédit à ceux qui font des progrès »,
explique-t-il. Ajoutant : « C’est une visite douloureuse et
indispensable. »
Rama Yade est
moins diplomatique : « Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre
pays n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou
non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. » Une
phrase qui lui vaut d’être convoquée à l’Elysée et rappelée à
l’ordre par Claude Guéant. Tandis qu’un communiqué du Palais
indique qu’il ne lui a pas été demandé de démissionner. Ce qu’elle
aurait, clame-t-elle, l’air bravache, refusé : « On ne déserte pas
en rase campagne. » N’est-elle pas dans son rôle de secrétaire
d’Etat aux Droits de l’homme ? Conséquences : on se méfiera d’elle
désormais. Elle ne participera plus jamais aux voyages
présidentiels. Quelques mois plus tard, son secrétariat d’Etat sera supprimé : le constat
d’une mission impossible dans notre monde compliqué119.
A l’Assemblée nationale, Jean-François Copé, le
président du groupe UMP, justifie par un « emploi du temps trop
chargé » son absence lors de la rencontre organisée avec les
parlementaires par le président Accoyer. Kadhafi exigeait d’être
reçu dans ce temple de la démocratie qu’est l’hémicycle. Pas
question. Le président de l’Assemblée nationale veut bien lui
offrir une rencontre avec une centaine de parlementaires dans la
grande salle des fêtes. Ceux-ci rechignant à venir, des
fonctionnaires de l’Assemblée et… des figurants viendront combler
les vides.
Tous les ponts de la capitale ayant été
interdits de circulation lorsque Kadhafi fait sa promenade en
bateau-mouche sur la Seine, les Parisiens bloqués plusieurs heures
dans les embouteillages enragent. Le Guide s’offre une sortie au
Ritz où « l’ami des dictateurs » Roland Dumas l’accueille par un
révérencieux « Profonde et cordiale bienvenue ». Il faut l’occuper,
l’Elysée lui organise une chasse à Rambouillet avec un lâcher de
deux mille faisans. Le Guide n’en tuera que trois dont deux à
terre. Preuve qu’il ne serait pas un tireur d’élite, à moins qu’il
n’ait une très mauvaise vue.
Mais il y a plus grave : interrogé sur France 2
par David Pujadas, Kadhafi dément avoir parlé des droits de l’homme
lors de son entretien avec le Président Sarkozy, qui avait pourtant indiqué que le sujet serait à
l’ordre du jour de leur rencontre.
« Avez-vous parlé des droits de l’homme avec le
Président ? Evoqué avec lui l’organisation de partis politiques en
Libye et aussi d’une presse libre ? » demande le journaliste.
Trois questions en une qui permettent au
dictateur de répondre : « Nous n’avons pas parlé de ces sujets, la
Libye est une démocratie populaire directe, ce sont les Libyens qui
se dirigent eux-mêmes. La question des droits de l’homme ne se pose
donc pas. »
Aussitôt, l’opposition s’engouffre dans la
brèche. « Nous avons le droit, nous, à l’Assemblée nationale
d’exiger la vérité », gronde Jean-Marc Ayrault, le président du
groupe PS, sur ce ton de procureur teigneux qu’il croit bon
d’adopter lorsqu’il s’adresse au gouvernement. Et d’accuser Bernard
Kouchner de tartufferie : « Vous cautionnez tout ce que jadis vous
avez combattu. » Claude Guéant a beau assurer que « le Président a
évoqué les droits de l’homme à deux reprises », c’est parole contre
parole.
Le 12
décembre, Kadhafi refuse de condamner un attentat terroriste commis
ce jour à Alger, mais pressé par Nicolas Sarkozy, il se résigne à
parler d’« acte condamnable ». Sans conviction bien sûr. Très
mécontent des critiques suscitées par sa visite, il riposte en
administrant une leçon à la France lors d’un discours à l’UNESCO,
où il reçoit des représentants des Etats africains et maghrébins :
« Avant de parler des droits de l’homme, vous devriez vérifier que
les immigrés en bénéficient chez vous. » Et tandis qu’il visite le
château de Versailles, il s’enquiert auprès de Jean-Jacques
Aillagon si Louis XIV a bien traité ceux qui ont construit le château. Et le
conservateur de rétorquer : « Hélas, le socialisme libyen n’était
pas encore inventé ». Le Guide aurait, paraît-il, souri120.
C’est donc avec un vif soulagement que les
Français le voient repartir. Et l’Elysée plus encore. Après les
effusions de l’arrivée, Nicolas Sarkozy évite de raccompagner son
ami jusqu’à sa gigantesque limousine blanche. Quant aux contrats
commerciaux promis par son fils Saïf al-Islam, qui devaient
s’élever à dix milliards de dollars, pas moins… ils ne seront
jamais honorés.
La libération des infirmières bulgares aura
finalement peu rapporté à la France mais, en revanche, coûté
politiquement très cher au Président.
Deux heures plus tard, l’avion de Kadhafi se
pose à Madrid, étape suivante de son voyage. L’Espagne lui déroule
le tapis rouge. Le Roi en personne vient l’attendre au pied de
l’avion. Le Premier ministre socialiste Zapatero lui offre un grand
dîner de gala et le lendemain, c’est l’ex-Premier ministre libéral
Aznar qui l’invite à déjeuner en Andalousie. Sans que la presse
ibérique s’en émeuve, « L’Espagne s’unit à la France pour
réintégrer Kadhafi dans le concert international », titre le grand
quotidien El País. La société
pétrolière Repsol doit prolonger ses contrats avec la Libye. Il
n’est pas question d’insulter les intérêts du pays. Vérité en deçà
des Pyrénées, erreur au-delà121…
Le lendemain, soit deux mois, jour pour jour,
après l’annonce du divorce le site L’express.fr et le magazine
Point de Vue (qui appartiennent au même
groupe de presse belge Roularta), rendent officielle la liaison.
Avec une photo surprenante : le Président en compagnie de Carla, de
son fils Aurélien âgé de six ans et de sa mère Marisa photographiés
nuitamment à Disneyland.
Pour les sarkologues, ces images ont un curieux
parfum de déjà vu. Nicolas, en effet, y accompagnait souvent le
petit Louis et Cécilia, qui adoraient tous deux fréquenter ce parc
d’attractions. Tous les psys le disent : « On change de femme, on
garde les mêmes repères. » Curieux endroit tout de même pour
officialiser une liaison quand on est chef de l’Etat. Les
éditorialistes – et pas seulement en France – aiguisent leurs
plumes. Ainsi, le New York Times
s’étonne que Nicolas Sarkozy ait choisi le pays de Donald et de
Mickey pour la première apparition publique du couple.
La
Tribune de Genève, qui énumère la liste
des précédents compagnons de Carla, n’y décèle « rien de très
prometteur pour un homme qui a besoin de stabilité affective ». Un
dessin paru dans Le Temps, autre
quotidien suisse, évoque une brève de comptoir. L’un des
personnages dit : « Sarkozy sort avec Carla Bruni », et l’autre de
rétorquer : « Ah bon ! Il n’est déjà plus avec Kadhafi ? » C’est
que les observateurs s’interrogent. En officialisant à ce moment
précis sa liaison avec Carla Bruni, le Président ne cherche-t-il
pas à faire oublier le séjour en France du Guide libyen ? Dans
L’Express, le politologue Vincent
Tiberj explique : « Cette fuite sur le couple vient opportunément créer une bulle médiatique
pour faire vendre du papier sur un sujet qui ne peut pas lui nuire.
»
« Tu te fais
du tort », téléphone au contraire Dadue à son fils. C’est qu’elle
n’est pas pressée d’hériter d’une nouvelle belle-fille. « Pendant
plusieurs jours, il ne m’a pas rappelée », dit-elle122. Au magazine
Point de Vue, elle confie que « dans sa
position, son fils n’a aucun mal à trouver de la compagnie et même
qu’il n’a que l’embarras du choix ».
C’est à Christophe Barbier, rédacteur en chef de
L’Express, et ami de son ex-compagnon,
Raphaël Enthoven, que Carla confirme la liaison. En précisant
qu’elle n’était « pas gênée de le dire puisque ça allait devenir
une histoire d’amour publique ».
De ce jour, le Président et la chanteuse ne se
quitteront plus.
Mais notre amoureux ne va pas cesser d’étonner
le pays et de détonner.
Le Président et les religions Lorsqu’il était
ministre de l’Intérieur et des Cultes, Nicolas Sarkozy avait
affronté l’un des tabous de la société française, la laïcité, dogme
de la République, et aussi la place des religions dans nos sociétés
mondialisées. Ce qui se comprend : en moins de quarante ans,
l’islam est devenue la deuxième religion de France. Nicolas Sarkozy
avait même publié un livre d’entretiens très intéressant avec le
père Verdin, intitulé La République, les Religions,
l’Espérance123. Le besoin de sens de l’homme, les mystères de
la vocation, l’espérance que la foi apporte aux croyants, ces
questions l’ont toujours interpellé, taraudé presque. Nathalie
Kosciusko-Morizet se souvient de longues conversations avec lui
durant la campagne présidentielle, notamment sur les moines de
Tibhirine dont le massacre l’avait bouleversé. « Que des hommes
puissent faire vœu de pauvreté et de chasteté durant toute leur vie
a toujours impressionné Nicolas », s’amuse Laurent Solly qui fut
son chef de cabinet au ministère de l’Intérieur.
Une fois élu Président, il avait choisi comme
directrice de cabinet Emmanuelle Mignon, boîte à idées de sa
campagne, classée ouvertement droite catho.
Le voilà donc qui ouvre un nouveau chapitre du
quinquennat. Pendant quasiment un trimestre, tout en travaillant
d’arrache-pied, et en se démultipliant avec une visite en province
chaque semaine, il va passer du profane au sacré, du public au
privé, en alternant les séquences à un rythme endiablé. « La
logique de Nicolas est toujours de prendre à contrepied la logique
», note l’un de ses proches. En voici des preuves. Multiples.
Quatre jours à peine après l’officialisation de
sa liaison, Nicolas Sarkozy est reçu en audience par Benoît XVI. Le
pape accueille le président de la France « Fille aînée de l’Eglise
» (qui arrive avec vingt minutes de retard !). De mémoire de
vaticaniste, jamais un chef d’Etat en visite officielle n’avait
affiché aussi peu de solennité. Visiblement ému, mais sans
s’incliner, Nicolas Sarkozy salue son hôte d’une franche poignée de
main. « C’est très émouvant pour moi, Très Saint-Père, d’être reçu par vous. Vous parlez si bien le
français. »
« Oui, je l’ai
appris dans mon gymnase124 de Bavière », répond le pape qui doit se
demander pourquoi sa connaissance de la langue provoque une telle
émotion.
Au terme de leur bref entretien en tête à tête –
une demi-heure – le Président Sarkozy présente à Benoît XVI ceux
qui l’ont accompagné : l’humoriste Jean-Marie Bigard, grand
spécialiste des blagues salaces et des « lâchers de salopes ». «
C’est un homme qui a rempli le Stade de France, comme votre
prédécesseur Jean-Paul II », précise le Président sur un ton très
admiratif. Il n’est pas certain que le pape ait apprécié la
comparaison. En revanche, des catholiques français en éprouveront
des haut-le-cœur durables. Certains y verront comme un sacrilège.
Quand d’autres y décèlent une incroyable faute de goût qui restera
longtemps au débit du Président. Que l’humoriste ait cru bon
d’annoncer qu’il prie « dix fois par jour » n’est pas une excuse. «
Amener Bigard chez le pape, c’est ça la rupture, je me fous des
critiques. A travers Bigard, je montre que le peuple peut
rencontrer le pape », explique le Président aux journalistes.
Bigard chez le pape ? « C’est une idée de Pierre Charon », cafarde
un conseiller de l’Elysée. C’est lui, il est vrai, qui avait amené
l’humoriste un soir au ministère de l’Intérieur. Du temps où
Cécilia était à New York. Il fallait divertir Nicolas.
« Nicolas a une telle soif de revanche sur
l’establishment qu’il choisit toujours ses repères symboliques dans
le paroxysme », explique un de ses proches. Reste que cela passe mal. Les sondages ne
tarderont pas à être en chute libre dans l’électorat
catholique.
Pour
accommoder un peu les choses, le Président a aussi invité le père
Guy Gilbert, autoproclamé « curé des loubards », toujours friand
d’apparitions médiatiques, qui, pour l’occasion, a remisé ses
habituelles santiags, son blouson de cuir, orné de multiples
breloques pour un impeccable habit de clergyman125. Plus évidente est
la compagnie du dominicain Philippe Verdin, coauteur du livre
d’entretiens (cité plus haut) qui sera offert au Saint-Père ainsi
que deux éditions rares des romans de Georges Bernanos
(La Joie et L’Imposture).
Figurent aussi dans ce groupe l’académicien
prolifique Max Gallo, Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille et
ancien professeur d’histoire dans une école libre, l’ancien
ministre Dominique Perben et Patrick Buisson, conseiller politique
du Président. Quatre catholiques fervents.
Toujours décontracté, Nicolas Sarkozy présente
aussi au pape les journalistes qui l’ont suivi : « Vous savez, ils
ne sont pas toujours gentils avec moi. » Les journalistes
rétorquent : « Mais nous le sommes toujours avec vous, Très
Saint-Père. » « Vous voyez comme ils sont injustes », réplique le
Président. Et le pape de sourire. Et tandis que la délégation
l’entoure, les caméras filment le Président consultant et pianotant
sur son téléphone portable. Guettant à coup sûr les messages de
Carla. Une invitée n’a pas été présentée à Benoît XVI : Marisa, sa
mère, qui est elle aussi du voyage.
L’après-midi, Nicolas Sarkozy est intronisé
chanoine honoraire de la basilique du Latran, un titre que reçoivent tous les chefs d’Etat
français126. Le général de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing
et Jacques Chirac avaient fait le déplacement. Georges Pompidou et
François Mitterrand en avaient accepté la charge, mais sans s’y
rendre.
Là encore, Nicolas Sarkozy se distingue de ses
prédécesseurs.
Devant tout ce que la communauté française de
Rome compte de religieux et de religieuses, il va défendre
l’héritage chrétien de la France et donner – le discours a été
écrit par Emmanuelle Mignon – sa vision de la laïcité : « C’est la
liberté du citoyen, celle de croire ou de ne pas croire. Une
nécessité et une chance. Comme Benoît XVI, je considère qu’une
nation qui ignore l’héritage éthique, spirituel, religieux de son
histoire, commet un crime contre sa culture. Un homme qui croit,
c’est un homme qui espère ; et l’intérêt de la République c’est
qu’il y ait beaucoup de femmes et d’hommes qui croient. »
Napoléon proclamait : « L’homme sans Dieu, je
l’ai vu à l’œuvre en 1793, cet homme-là on ne le gouverne pas, on
le mitraille. Pour former l’homme qu’il nous faut, je me mettrais
avec Dieu. »
Tocqueville, dans le style qui est le sien, ne
disait pas autre chose : « La religion est le garde-fou qui empêche
les peuples démocratiques de se pervertir dans la liberté reine.
»
Nicolas Sarkozy est lui aussi persuadé de
l’utilité sociale des religions. Evoquant la déchristianisation de
la France, il poursuit : « La désaffection progressive des
paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie
de prêtres n’ont pas rendu les Français plus heureux. C’est une
évidence. La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses
racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire, elle n’aurait pas
dû. »
Une critique à peine voilée de Jacques Chirac et
Lionel Jospin qui, en 2001, avaient mené le combat pour exclure
toute référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans le
préambule du traité constitutionnel européen.
Le Président
introduit alors une notion personnelle, celle d’une « laïcité
positive, c’est-à-dire, une laïcité qui, tout en veillant à la
liberté de penser, celle de croire et de ne pas croire, ne
considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un
atout pour la République ». Tout en précisant : « Il ne s’agit pas
de modifier les grands équilibres de la loi de 1905127, les Français ne
le souhaitent pas et les religions ne le demandent pas. »
Mais voilà le plus surprenant : « Messieurs les
Cardinaux, je voudrais vous dire très simplement les sentiments que
m’inspirent vos choix de vie. Je mesure les sacrifices que
représente une vie tout entière au service de Dieu et des autres.
Mais sachez que nous avons au moins une chose en commun : c’est la
vocation. On n’est pas prêtre à moitié, on l’est dans toutes les
dimensions de la vie. Croyez bien que l’on n’est pas non plus
président de la République à moitié. Je comprends que vous vous
soyez senti appelés, par une force irrépressible qui venait de
l’intérieur, parce que moi-même je ne me suis jamais assis pour me
demander si j’allais faire ce que j’ai fait. Je l’ai fait. Je
comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation, parce que
moi-même je sais ce que j’ai fait pour réaliser la mienne.
»
Mais la vocation religieuse – le service de Dieu
–, et la vocation politique – le service des hommes – ne
ressortissent pas de la même motivation. Il ne s’agit pas non plus
des mêmes sacrifices. Et puis surtout, quel besoin de se mettre en
scène en ce lieu ?
Et voilà la phrase choc : « Dans la transmission
des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien
et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le
pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il
lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le
charisme d’un engagement porté par l’espérance. »
Napoléon qui
regrettait – déjà – que la religion ait perdu de son empire sur les
masses, déclarait devant le Conseil d’Etat : « Je préfère voir les
enfants d’un village entre les mains d’un homme qui ne sait que son
catéchisme et dont je connais les principes, que d’un quart de
savant qui n’a point de base pour sa morale et point d’idée fixe.
La religion est la vaccine de l’imagination. Elle la préserve de
toutes les croyances dangereuses et absurdes… Si vous ôtez la foi
au peuple, vous n’aurez que des voleurs de grands
chemins128. »
Emmanuelle Mignon avait-elle puisé son
inspiration dans l’histoire napoléonienne ? Ou bien les grands
esprits se sont-ils rencontrés ?
Henri Guaino et Claude Guéant, qui avaient relu
le discours, n’ont pas jugé opportun de supprimer cette phrase.
Jamais le général de Gaulle, catholique très pratiquant, ne se
serait risqué, lui, à un tel mélange des genres. Beaucoup accusent le Président de s’aventurer
sur un terrain qu’il connaît mal. A Rome, au contraire, on se
félicite : « Rarement dans le passé, un chef d’Etat n’avait
présenté l’héritage spirituel de son pays de manière aussi claire
et explicite », se réjouit monseigneur Tauran, cardinal bordelais
et membre de la Curie. « Monseigneur Poupard m’a dit : il y a
longtemps qu’on attendait un discours comme celui-là », témoigne
Dominique Perben.
Or, voilà le paradoxe. De tous les présidents de
la République – Mitterrand compris – Nicolas Sarkozy est celui qui
a le moins fréquenté les églises, celui que l’on a le moins vu à la
messe (ses fils Pierre et Jean portent néanmoins les prénoms de
deux paroisses de la ville de Neuilly !). Or, c’est ce pratiquant
très occasionnel qui parle de la foi de la façon la plus
ostensible, libre et décomplexée.
Ce rappel des racines chrétiennes n’est
cependant pas le signe annonciateur d’une politique qui s’en
inspire. Sur des sujets majeurs, l’action de Nicolas Sarkozy fait
fi des recommandations de l’Eglise. En voulant déjudiciariser le
divorce, ne veut-il pas le faciliter ? En encourageant le travail
du dimanche, ne veut-il pas contribuer à le banaliser ? Et
plusieurs aspects de sa politique (notamment sur l’immigration) ont
été critiqués par une bonne partie des évêques. Il n’empêche, il
souhaite que les catholiques et autres chrétiens participent avec
plus d’audace au débat public. Ministre de l’Intérieur, il
s’étonnait déjà que les responsables religieux ne se montrent pas
plus offensifs dans la défense de leurs intérêts. Bref, il veut
entendre les catholiques même s’il n’est pas toujours prêt à les
écouter.
Fin de l’épisode romain.
La classe politique et intellectuelle en est
encore à disserter sur les mérites comparés de l’instituteur, du
curé ou du pasteur, quand six jours plus tard, retour au profane,
Nicolas Sarkozy s’envole pour les vacances de Noël en Egypte.
Voyage mi-privé, mi-officiel. Une partie des collaborateurs du
Président est déjà sur place pour préparer sa rencontre avec le
Président Moubarak, prévue le 30 décembre au Caire.
Nicolas Sarkozy débarque donc à Louxor
accompagné de Carla, de Dadue (qu’il veut convaincre de son bon
choix) de son fils Jean et de sa fiancée Jessica. Ils ont voyagé à
bord d’un Jet Falcon 900 prêté par… l’homme d’affaires Vincent
Bolloré.
Le yacht Bolloré pour Cécilia. L’avion Bolloré
pour Carla. La vie est bien une suite de répétitions, n’est-ce pas
? Avec les mêmes polémiques. Arnaud Montebourg s’interroge sur les
« contreparties que M. Bolloré, homme d’affaires rusé, est en droit
d’attendre ». Il critique « le mélange des intérêts privés et
publics, nuisible à l’impartialité de l’Etat ». Il n’est pas le
seul. Ségolène Royal juge que « cela met en cause la dignité
présidentielle ». Les communistes tapent plus fort encore : « Il
est indigne que le représentant du peuple français se comporte
comme un clinquant milliardaire étiqueté Bolloré lors de chacune de
ses vacances. La fréquentation des milliardaires est une injure à
la pauvreté et à la difficulté de vie de millions de Français qui
travaillent dur pour boucler leur fin de mois sans y parvenir.
»
« Le Président
a le droit de prendre quelques jours de repos », s’insurge Luc
Chatel, le secrétaire d’Etat au Tourisme et à la Consommation. Sans
convaincre. Tandis que
Patrick Balkany tente de relativiser. Il compare sans sourire le
jet privé à « un ami qui vous prêterait sa voiture ».
Retour de croisière à Malte six mois plus tôt,
le Président avait fait valoir, on le sait, que son voyage n’avait
pas coûté un centime au contribuable et souligné que Vincent
Bolloré n’avait jamais travaillé avec l’Etat. Les images du couple,
gravissant les marches du somptueux « Old Winter Palace » font la
Une de tous les quotidiens européens. Lui, en costume, chemise
blanche col ouvert et lunettes Ray-Ban. Elle, Carla, en pull
décolleté en V, pantalon serré et cheveux au vent. Le lendemain,
tel un adolescent frimeur, le Président téléphone à un ami : «
Alors, les images télé, c’était bien ? » En tout cas, elles ne
passent pas inaperçues et suscitent les railleries. « Napoléon est
allé en Egypte avec 34 000 soldats pour trouver la gloire, Nicolas
Sarkozy y va avec Carla pour la même raison », ironise le tabloïd
anglais The Sun. Le site du magazine
Gala, lui, souligne que Carla arbore au
doigt une grosse bague rose en forme de cœur, la même que portait
Cécilia un an plus tôt.
En amour, c’est bien connu, les hommes sont
dépourvus de toute imagination. Ils offrent à leurs femmes
successives (les généreux du moins), les mêmes bijoux et les
emmènent en voyage dans les mêmes lieux et les mêmes hôtels.
La bague ? Il s’agit d’un cupidon de Dior
Joaillerie, une création de Victoire de Castellane, la demi-sœur de
Mathilde Agostinelli.
Carla fête en effet ses 39 ans. Cette bague est
un cadeau d’anniversaire. Les magazines y décèlent, bien sûr, la
promesse d’un mariage prochain.
31 décembre.
Retour à Paris. 20 heures, vœux présidentiels. Alors que les
Français s’apprêtent à réveillonner, le Président se montre grave lorsqu’il apparaît à la
télévision : « Je sais les craintes que beaucoup éprouvent pour
l’avenir de leurs enfants. Mais tout ne peut pas être résolu tout
de suite. » S’il concède qu’il a pu commettre des erreurs, il dit
combien sa détermination est sans faille. Mais voilà le plus
surprenant : « Depuis trop longtemps, la politique se réduit à la
gestion, en restant à l’écart des causes réelles de nos maux qui
sont souvent plus profondes. J’ai la conviction que dans l’époque
où nous sommes, nous avons besoin de ce que j’appelle une politique
de civilisation. » Et d’appeler à bâtir l’école et la ville du
XXIe
siècle, à mettre au cœur de la politique, l’intégration, la
diversité, la justice, les droits de l’homme, le goût de l’aventure
et du risque, la moralisation du capitalisme financier. Et de
conclure : « Notre vieux monde a besoin d’une nouvelle Renaissance.
Eh bien que la France soit l’âme de cette Renaissance ! »
Hou là là ! La
politique de civilisation ! C’est qu’on ne lui en demandait pas
tant, surtout ce soir-là129 ! Julien Dray y décèle un « concept fumeux »,
alors que sur la question essentielle : « Le pouvoir d’achat (alpha
et oméga des socialistes pour dénoncer une promesse présidentielle
non tenue), il n’a rien dit. »
« Cet élan de spiritualité était fait pour
corriger le côté clinquant de ces dernières semaines », écrit
Le Parisien. Tandis que Le Monde moque des « notions au caractère nébuleux
».
Côté UMP, où l’on devine qui est la plume du
Président, on ne se montre guère satisfait : « Guaino s’est vraiment gratté la tête pour pondre
pareil texte », raille-t-on. Beaucoup déplorent qu’il se soit
inspiré des écrits du sociologue Edgar Morin. Une référence de plus
à la gauche. Une vraie maladie chez Sarkozy130 !
Tous pourtant l’ont compris : à l’issue de
vacances ultra-médiatisées, le Président veut redonner essence et
profondeur à son action. François Fillon, naturellement, est le
premier à s’y associer. Il se déclare « prêt à relever le défi des
réformes des civilisations et à changer la France en profondeur ».
Dans une « tribune » publiée le 2 janvier dans Le Monde, le député communiste Patrick Braouezec,
allié au philosophe Michel Onfray, écrivent que ce discours nous
renvoie à « l’avant 1789, avant le siècle des Lumières, la
Déclaration des droits de l’homme et l’émergence du citoyen moderne
» (comme si Sarko était Louis XVI ! Un message subliminal ?). La
tribune se termine par un appel à voter à gauche aux municipales :
« C’est dans les conseils municipaux, écrivent-ils en effet, que se
joue une question de civilisation. » Un raccourci qui a dû beaucoup
surprendre dans les mairies !
Le message du Président passe d’autant plus mal
que cinq jours plus tard, le 4 janvier, vacances succédant aux
vacances, Nicolas Sarkozy s’envole pour la Jordanie accompagné de
Carla, comme il se doit. Il répond à l’invitation du roi Abdallah,
qui a eu la courtoisie de lui envoyer son avion. Le lendemain, les
caméras filment le couple visitant les ruines nabatéennes de Pétra.
Aurélien, le fils de Carla, capuche sur la tête, juché sur les épaules du Président, se cache le
visage de ses mains pour échapper aux flashes des paparazzi. «
C’était l’image qui tue, qui désacralise », déplore l’UMP Lionnel
Luca. Ces photos choquent en effet beaucoup de monde, à commencer
par le père de l’enfant, qui s’oppose dès lors à toute reproduction
d’une image de son fils sans son autorisation. Une faute que Carla
reconnaîtra plus tard131 : « Mon erreur fut d’emmener mon fils dans cette
visite, cela a donné une image choquante, violente, obscène qui m’a
procuré de la honte en tant que mère. Ce n’est pas l’erreur de
Nicolas. C’est la mienne. »
L’image du couple à Pétra fait le tour du monde.
La vie est une suite de répétitions inconscientes, n’est-ce pas ?
En juin 2005, Cécilia y avait rejoint son amant Richard Attias. Une
escapade qui avait assommé de douleur Nicolas Sarkozy. Pétra,
symbole de son infortune conjugale, premier signe du commencement
de la fin de son couple. Pourquoi choisir d’y revenir ? Pour avoir
le dernier mot, pardi ! En y emmenant Carla, Nicolas Sarkozy
effaçait le passé, réinventait une continuité. Le couple est mort,
vive le couple ! C’était aussi un message explicite adressé à
Cécilia : « Tu es allée à Pétra avec ton amant, j’y suis avec une
star, plus jeune, plus riche que toi et je vais l’épouser. » La
réponse du berger à la bergère infidèle !
Le Président, on le sait, ne se vit bien qu’en
couple. Son mariage avec Carla réglerait bien des problèmes de
protocole. Ils s’étaient déjà posés une semaine plus tôt en Egypte
(Carla n’a pu l’accompagner au Caire). Ils font question pour le
prochain voyage du Président en Inde. Il ne faut donc plus traîner.
A la mi-décembre, pourtant, Dadue
déclarait à Point de Vue : « J’en ai
marre des mariages, je ne dis pas ça pour Nicolas, je dis ça pour
mes fils. » Mais quinze jours plus tard, l’autre future belle-mère,
Marisa Borini, vend la mèche à la presse italienne : « Le Président
m’a demandé sa main, je lui ai répondu : Monsieur le Président, je
n’ai aucune raison de vous la refuser. » Elle voit déjà sa fille
installée à l’Elysée et prévient, protectrice : « Si Carla devient
la Première dame de France, elle devra garder pour elle un lieu et
du temps pour écrire. » Décidément très bavarde, elle ajoute : «
Carla vit une authentique histoire d’amour, je pense qu’ils peuvent
très bien se compléter. »
En ce début
d’année 2008, le Président apparaît comme un homme qui mène une vie
frivole et clinquante. L’exposition médiatique de sa vie privée
indispose les Français. Le baromètre LH2 publié par Libération montre que 63 % des personnes
interrogées jugent qu’il expose trop sa vie privée. Est-ce la
rapidité de l’affichage d’une liaison très people, suivant de très
près un divorce, qui affecte sa popularité ? La dégringolade
commence, c’est un fait, avec la médiatisation de sa relation avec
Carla132.
Les Français s’interrogent sur la réalité des sentiments des deux
partenaires. Un an plus tôt, Carla avouait, bravache, « s’ennuyer
follement dans la monogamie ». Plus : en mai 2007, elle parlait du
mariage comme d’« un piège qui vous marque au fer rouge ». Preuve
qu’il ne faut jamais dire fontaine…
« Le spectacle
déployé par Sarkozy, épouse pour le meilleur et pour le pire, un
nouvel âge de la démocratie où s’engloutissent les pudeurs, secrets
et autres philtres de la démocratie représentative », écrit
l’éditorialiste Claude Imbert133.
A l’Elysée, on commence à comprendre que la
séquence Disney-Egypte-Pétra fait le plus mauvais effet sur
l’opinion. Pour la première fois, Catherine Pégard, ex-journaliste
devenue conseillère politique du Président, prend la plume dans
Le Monde du 7 janvier (le lendemain le
Président tient sa première conférence de presse). « Ça n’est pas
le Président qui me l’a demandé », précise-t-elle. Elle écrit : «
Le plus difficile avec quelqu’un qui parle beaucoup, qui agit
beaucoup, c’est de faire apparaître sa cohérence dans la durée,
écrit-elle, la singularité de Nicolas Sarkozy réside aussi dans sa
volonté de réduire au minimum sa part de comédie (…). La
communication consiste à montrer le Président le plus possible dans
la réalité de ce qu’il est (…). J’ai découvert qu’il y a beaucoup
d’humanité et d’humilité dans le travail du président de la
République. Il faut être au plus près de cette vérité complexe. C’est difficile parce que Nicolas
Sarkozy n’est jamais dans le gris. Il est dans le blanc et dans le
noir et les fait cohabiter (…). On le fait passer pour un butor qui
n’a lu aucun livre et ce d’autant plus facilement que sa prévention
contre les cuistres le fait forcer le trait en sens inverse. Quand
ils le rencontrent, ses interlocuteurs changent d’avis sur lui. En
le fréquentant, on s’aperçoit que ses curiosités sont multiples,
qu’il a beaucoup de tiroirs en lui, beaucoup de réflexions,
d’interrogations, de doutes, peu d’a
priori. Mais il adore s’afficher dans la provocation et la
transgression. C’est sa façon d’affirmer sa liberté. Mais il ne
vient pas de nulle part. »
Catherine Pégard voit juste. Mais elle ne répond
pas à la question : un Président doit-il provoquer pour affirmer sa
liberté ?
Avec une droite aux ordres, une gauche sonnée,
une extrême droite marginalisée, Nicolas Sarkozy avait en arrivant
au pouvoir toutes les cartes en main. Est-il en train de tout
gâcher ? Le staff de l’Elysée en est convaincu, il faut réinjecter
de la gravité dans la fonction. Mais qui ose le lui dire ? Personne
pour l’instant.
La dégringolade 8 janvier 2008. Première
conférence de presse du règne. Les ministres y ont été conviés la
veille au soir vers 22 heures. La salle des fêtes de l’Elysée est
comble : plus de 500 journalistes, dont tous les correspondants de
la presse étrangère. Le Président commence par un long préambule
d’une heure. Sa feuille de route pour l’année. Un vrai
pêle-mêle.
D’abord, puisqu’il parle aux gens des
médias, il dit réfléchir à la suppression totale de la publicité
sur les chaînes de télévision publiques. Une idée qu’Alain Minc lui
a soufflée lors du dîner du réveillon. Topons là ! Les ministres
concernés apprennent la nouvelle en même temps que la presse.
L’annonce fait l’effet d’une bombe – est-ce bien raisonnable vu
l’état de nos finances ? C’est que Nicolas Sarkozy entend changer
la donne de la politique culturelle, trop marquée elle aussi,
pense-t-il, par la société de consommation.
Deuxième chapitre : il confie à deux Prix Nobel
d’économie, l’Américain Joseph Stiglitz et l’Indien Amartya Sen,
une mission de réflexion sur les changements des instruments de
mesure de la croissance. Il les veut plus précis et plus larges à
la fois. Car, explique-t-il, « la différence entre la perception
que l’on en a et la réalité mine la croissance : plus personne ne
croit à l’économie ».
Troisième annonce : Simone Veil présidera une
commission chargée de rédiger un projet de texte complétant le
préambule de la Constitution afin de garantir « l’égalité de
l’homme et de la femme et rendre possible de véritables politiques
d’intégration ou pour répondre au défi de la bioéthique ».
Retour à l’économie : il souhaite que les
programmes de stock-options et que la distribution d’actions
gratuites bénéficient à tous les salariés.
Immigration enfin : le Parlement devrait fixer
chaque semaine le nombre de titres de séjour que la France entend
accorder en fonction des besoins économiques du pays. Il faut faire
passer de 10 à 50 % la part de l’immigration liée au travail.
Un programme
copieux s’il en est. On passe aux questions des journalistes et,
bien évidemment, il en est une qui brûle les lèvres de toute l’assistance : son
mariage. On remarque qu’il ne porte plus son alliance. Un signe !
Et c’est Roselyne Febvre, représentant la chaîne France 24, qui la
pose. Le Président devait tout de même s’y attendre : « Je remercie
les médias français de s’intéresser à mes déplacements plus qu’à
ceux de mes prédécesseurs. Quand le Président socialiste allait en
vacances avec son avion présidentiel et différentes familles, tout
le monde le savait, personne n’en parlait. Je ne me permets pas de
juger. A chacun sa vie et la vie est si difficile et douloureuse…
»
Revenant à lui, il met les points sur les i : «
Président de la République, ça ne donne pas droit au bonheur plus
qu’un autre, mais pas moins qu’un autre. » (Sauf que les citoyens
n’en ont rien à faire du bonheur d’un Président. Ils l’ont élu pour
qu’il s’occupe d’eux.) « Avec Carla, c’est du sérieux » (on
croirait entendre un adolescent qui présente une fiancée à ses
parents). La phrase s’inscrit aussitôt sur le net. Il ajoute : « La
date du mariage, il y a de fortes chances que vous l’appreniez
quand ce sera déjà fait. »
Le voilà qui
fait ensuite des confidences, mais pour donner des leçons. « En
2007, j’ai divorcé, ce ne fut pas la période la plus heureuse de ma
vie. J’ai eu honte quand j’ai entendu, dans la bouche de certains,
que l’annonce du divorce était faite pour masquer les grèves. J’ai
vu quantité d’articles, je n’ai donné aucune instruction à aucune
rédaction. En décembre avec Carla, nous avons eu l’idée originale
d’aller à Disney. Si ces photos sont trop douloureuses, n’envoyez
pas de photographes. Lorsqu’en Egypte on a décidé – idée originale
– de visiter les Pyramides… Très originale… Si vous avez peur
d’être instrumentalisés, n’envoyez plus de photographes. Nos vacances seront excellentes
quand même. »
« Souhaitez-vous que 2008 signe la fin des 35
heures ? » interroge Fabien Namias d’Europe1. Réponse lapidaire du
Président : « Oui. »
« C’est la fin du travailler plus pour gagner
plus », tempête dans l’après-midi François Chérèque, le leader de
la CFDT. Et la gauche lui emboîte le pas.
Le soir même, le Président charge Henri Guaino
de rectifier le tir : « On ne touche pas à la durée légale du
travail », explique-t-il, en ajoutant que l’on pourrait cependant
déroger à cette règle par des accords majoritaires de branches ou
d’entreprises.
Le lendemain,
Nicolas Sarkozy se corrigera lui-même devant les parlementaires
qu’il reçoit pour les vœux : « Si on supprime la durée légale du
travail, on supprime les heures supplémentaires. Je ne suis
peut-être pas intelligent, mais j’ai compris cela134. » Mais pour les
Français c’est brouillage sur toute la ligne, les 35 heures, on n’y
comprend plus rien.
Retour à la conférence de presse. A une question
sur sa promesse d’être le « Président du pouvoir d’achat », il
répond en ouvrant les bras. Un geste d’impuissance. «
Qu’attendez-vous de moi ? Que je vide des caisses déjà vides ou que
je donne des ordres à des entreprises à qui je n’ai pas à en donner
? » Et alors que dans toutes les enquêtes auprès des Français le
sujet est au cœur de leurs préoccupations, le Président insiste : «
Réduire le débat politique à la
seule question du pouvoir d’achat, c’est absurde. »
Contraste saisissant avec le candidat du « tout
est possible ».
A Laurent Joffrin, directeur de Libération qui lui reproche d’avoir instauré « une
monarchie élective », le Président répond sarcastique : « Moi ?
Issu de la monarchie ? Alors si la monarchie c’est l’élection,
c’est plus la monarchie. Mais monsieur Joffrin, c’est une obsession
; le pouvoir personnel, vous en parliez déjà à propos du général de
Gaulle. »
Une réponse jugée trop agressive.
Un mois plus tard, le 14 février, dans un appel
à la vigilance républicaine, l’hebdomadaire Marianne dénonce « toutes dérives vers une forme de
pouvoir purement personnel confinant à la monarchie élective ».
Parmi les signataires, on relève les noms de Ségolène Royal,
François Bayrou, Dominique de Villepin, Bertrand Delanoë, Nicolas
Dupont-Aignan et même Pierre Lefranc, l’ancien chef de cabinet du
général de Gaulle.
Dans la presse du lendemain, il est surtout
question du mariage prochain du Président qui a, c’est clair, raté
sa conférence de presse. Contrairement à ses promesses de campagne,
il ne réitérera plus l’exercice avant décembre 2010, pour lancer le
grand emprunt. Une fois encore en janvier 2011, pour évoquer la
préparation du G8 et du G20 qu’il va présider.
Trop de Carla,
pas assez de pouvoir d’achat, les municipales sont proches : à
peine trois mois. Dans la majorité, c’est le désespoir. « J’en ai
marre de répondre aux questions, Cécilia par-ci, Carla par-là », se
plaint un candidat. Pour les magazines people, c’est l’aubaine. Ils
triplent leurs ventes. Rien n’est épargné au couple : Carla et ses amants, Carla fruit des
amours adultérines de sa mère, des photos de Carla posant dans le
plus simple appareil (superbes). Sans compter le succès de trois
ouvrages consacrés à Cécilia et qui s’arrachent comme des petits
pains.
Celle qui a
refusé d’être reine, mais qui enrage d’être si vite remplacée,
règle ses comptes avec son ex. L’amour, comme la guerre, est la
continuation de la politique par d’autres moyens. Dans leur livre
intitulé Ruptures135, Michaël Darmon et Yves
Derai racontent l’histoire secrète du divorce. Mais c’est
incontestablement le livre d’Anna Bitton, Cécilia136, qui crée l’événement.
Cécilia s’est confiée à la jeune journaliste du Point plus qu’à toute autre depuis longtemps. A tel
point qu’inquiète d’en avoir trop dit, elle tente d’empêcher la
publication de l’ouvrage – une habitude chez elle. Cette fois en
vain. Il est vrai qu’elle n’y va pas de main morte. C’est un
florilège de petites phrases « vachardes », prononcées pendant les
mois qui ont précédé le divorce (tous les avocats le savent, dans
ce cas-là, on démolit toujours l’autre pour se donner encore plus
de raisons de le quitter). Le portrait qu’elle dresse de son
ex-mari est peu amène. Exemples : « Je ne l’aime plus. Quand je le
regarde aujourd’hui, je me demande même comment j’ai pu. » Ou
encore : « Il ne se conduit pas bien. Nicolas est généreux si on
est avec lui, mais si on le quitte, il est pingre. » Ou encore : «
C’est un sauteur, tout le monde me le dit, je ne sais pas si c’est
vrai. Je suis partie parce que je suis tombée raide dingue d’un
homme tout simplement. Il n’aime personne, pas même ses enfants. »
Et pis : « Nicolas, il ne fait pas président de la République, il a un réel problème de comportement,
il faut que quelqu’un le lui dise, j’ai fait cela pendant dix-huit
ans, je ne peux plus le faire. » Pour conclure, il y a un message
adressé à l’amant : « Richard Attias est la personne que j’ai le
plus aimée dans ma vie. Je crois que je n’avais jamais aimé avant
lui. C’est l’homme de ma vie, je suis la femme de sa vie.
»
La lecture de l’ouvrage plonge dans l’affliction
les amis du Président : « Dire que Nicolas n’aime pas ses enfants,
ça je ne lui pardonnerai jamais », s’emporte Isabelle
Balkany.
L’amant, en revanche, reçoit le message cinq sur
cinq : il annonce fin janvier à son patron Maurice Lévy, le
président de Publicis, qu’il compte épouser bientôt Cécilia. Alors
qu’il lui jurait le contraire jusque-là…
Le dernier des
trois livres, Cécilia, la face cachée de
l’ex-Première dame de France137, est une biographie où Cécilia
apparaît comme une personnalité rusée, dissimulatrice et un brin
mythomane.
Les trois ouvrages figurent bien entendu au menu
de tous les dîners parisiens et du microcosme politique. Ils font
mal au Président. Il ne va pas tarder à se venger. Le samedi 12
janvier, Tony Blair est venu de Londres pour parler devant le
conseil national de l’UMP. L’ancien Premier ministre travailliste
symbole de l’ouverture y fait un tabac. Avec humour, il se définit
comme un homme de centre gauche. Ajoutant : « Aux USA, je serais
démocrate. En Grande-Bretagne, je suis travailliste. En France… je
serais probablement au gouvernement. » Et la salle de s’esclaffer.
Et encore : « Le socialisme c’est le mouvement et le mouvement,
chez vous, c’est Nicolas Sarkozy. Vous avez de la chance d’avoir un Président aussi
“énergétique”… dans tous les domaines. » Et les militants de rire
et d’applaudir. Après quoi l’orateur, fêté par l’UMP, est convié à
déjeuner par le Président à l’hôtel Bristol, en compagnie de Carla.
Avec autour de la table : Jean-Pierre Raffarin, Nathalie
Kosciusko-Morizet, Brice Hortefeux, Catherine Pégard. Un déjeuner
joyeux où l’on parle de tout et aussi de chansons. Carla se montre
très volubile. A un moment, elle s’éclipse. Et le Président de
lancer à la cantonade : « Elle est belle et elle au moins elle en a
dans la tête, ça me change. » Des propos vite répétés bien sûr à
Cécilia.
Les religions toujours A la mi-janvier, retour
au sacré. Nicolas Sarkozy étonne encore. Il s’envole pour l’Arabie
saoudite, il vient y parler contrats en tous domaines : transports
terrestres, aviation civile, eau, électricité, sécurité. Un voyage
qui devrait être important pour l’économie française.
Lors de leur première rencontre à Paris, le 21
juin 2007, le roi Abdallah, sans doute surpris par la tonicité du
nouvel élu, déclarait : « Le Président Sarkozy ressemble à un
pur-sang fringant et fougueux, mais, comme tous les pur-sang, il
devra accepter l’épreuve des rênes pour trouver l’équilibre. » Le
pur-sang est certes un noble animal, très prisé des Saoudiens, il
n’empêche, le royal compliment est empreint de réserve.
« Cheval
fougueux est heureux de voir son grand ami si sage », lance à son
arrivée Nicolas Sarkozy au roi Abdallah. Mais celui-ci n’aura pas
le temps de modifier son jugement. Les visites à l’étranger de
Nicolas Sarkozy sont toujours des voyages éclairs. « Il ne veut
pas que le protocole fixe sa loi
», explique Jean-David Levitte. « Un long tête-à-tête, croit-il,
suffit pour établir une relation confiante. Les dîners officiels
l’assomment. Il fait tout pour les éviter, ce qui est hélas
toujours très frustrant pour ses hôtes138, voire désobligeant. Il a
horreur de dormir hors de chez lui. (Même en campagne électorale.)
Arrivé le dimanche dans la soirée à Ryad, il en repart le lendemain
soir : 24 heures à peine. Une rapidité qui est jugée vraiment…
cavalière !
Les entretiens avec le Roi sont donc menés à un
rythme endiablé. Moins d’une heure pour évoquer le processus de
paix dans la région, l’Iran, le Liban, l’Irak et les relations
bilatérales. Les ministres des deux pays paraphent quand même des
accords de coopération. Pendant la séance de signature, les caméras
filment le Président pianotant une fois de plus sur son téléphone
portable aux côtés du souverain impassible. Une fois de plus, ces
images font mauvais effet en France. Temps fort de la visite :
Nicolas Sarkozy, comme Jacques Chirac en 2006, doit prendre la
parole devant le Conseil consultatif de Ryad, un embryon de
Parlement dont les membres sont nommés par le Roi, gardien des
lieux saints. Devant eux, il a choisi d’évoquer à nouveau la place
des religions dans le monde. Mais en allant plus loin qu’au Latran.
Cette fois, il élargit son propos à toutes les religions du Livre,
notamment à l’islam, un œcuménisme inhabituel. Venir parler de
religion dans le royaume wahhabite est plus osé que d’évoquer les
droits de l’homme en Union soviétique avant la chute du Mur.
Jamais un politique occidental n’avait eu le
culot – ou le courage – de parler religion en Arabie saoudite.
Jouant au Président philosophe, Nicolas Sarkozy a pendant une heure
brassé les siècles, embrassé les religions, mais aussi sauté de
l’écologie à la cause palestinienne, dénoncé le profit, le
terrorisme bien sûr, et salué la récente rencontre du roi Abdallah
avec le pape.
Ryad après Rome : est-ce l’itinéraire d’une
nouvelle croisade, pacifique celle-ci ?
Le roi
Abdallah aurait, paraît-il, trouvé le discours de Sarkozy
intéressant mais tout de même… un peu trop long ! Alors que la très
catholique Emmanuelle Mignon avait écrit le discours du Latran,
c’est Henri Guaino, cette fois, la plume de Ryad. Il explique : «
Le but n’était pas de faire la leçon au régime saoudien, car si le
pacte entre les Wahhabites et la famille Saoud s’effondrait demain,
ce serait la catastrophe. Mais tout centimètre gagné là-bas dans le sens de l’ouverture est bon à
prendre. Il faut aider ceux qui veulent transformer l’islam dans le
sens opposé au fanatisme. »
En France, plusieurs obédiences de francs-maçons
jugent décidément inquiétante cette nouvelle provocation. « Mettre
le religieux dans la politique extérieure, dans un pays qui a
financé la promotion d’une forme d’islamisme est un contresens, une
faute », déplore aussi François Hollande.
« Tout de même, faire assaut de bondieuseries à
Ryad, dans la citadelle du wahhabisme qui condamne tout esprit
critique à la potence, il faut oser », clame l’apôtre laïc Jean-Luc
Mélenchon, vaguement admiratif.
Les parlementaires et la délégation qui suivent
le Président racontent, eux, pour s’en désoler, une scène à
laquelle ils ont assisté lors du déjeuner officiel chez le prince
héritier âgé de 80 ans, un homme malade. Nicolas Sarkozy est placé
à sa droite et Bernard Kouchner à sa gauche. Pendant tout le repas,
ils voient le Président converser avec l’interprète, tandis que
Bernard Kouchner s’éclipse avant la fin du déjeuner, prétextant un
rendez-vous avec son homologue. Le prince a terminé le repas sans
que personne lui adresse la parole. « Nicolas ne se rendait compte
de rien », déplore un sénateur.
Le discours de
Ryad achevé, Nicolas Sarkozy s’envole pour le Qatar, richissime
émirat gazier, pour signer dans la soirée un contrat dans le
domaine de l’électronique et un protocole d’accord dans le
nucléaire civil. Après le dîner privé avec l’émir, il revient à
l’hôtel où la presse l’attend. Entouré de Bernard Kouchner et de
Jean-David Levitte, il dresse le bilan du voyage. Soudain, le
téléphone sonne, il décroche, on l’entend dire : « Oui ma chérie. » Il s’éclipse quelques
minutes et revient : « C’était Carla ? interroge un
journaliste.
— A votre avis ? » rétorque le Président, l’air
ravi.
La conférence de presse terminée, le Président
s’attarde, les journalistes comprennent qu’il n’a pas envie d’aller
se coucher. Il les entraîne vers le bar de l’hôtel où tous résident
et demande un cigare. « Jusqu’à 2 heures du matin, il nous a parlé
de Carla, de sa vie avec elle, du sport, de son régime », avançant
même : « Je ne ferai pas deux mandats, après je profiterai d’elle
», témoigne l’un d’eux qui ajoute : « On le sentait bouffé par son
histoire. Une scène surréaliste. Il aime Carla et veut que cela se
sache. »
Le lendemain matin, il s’envole pour Abu Dhabi,
richissime monarchie pétrolière, membre le plus important des
Emirats arabes unis, l’un des principaux clients de l’industrie
d’armement française. Il vient y signer la création d’une base
française interarmées permanente de 400 à 500 hommes. Cette demande
émane des Emirats eux-mêmes : ils ne veulent pas se laisser
enfermer dans un face-à-face étouffant avec les Etats-Unis. Un
accord cadre fixe aussi les conditions d’implantation d’une filière
complète de nucléaire civil : deux réacteurs de troisième
génération EPR. (Areva, Suez et Total sont associés pour
l’occasion.) Le projet échouera, Abu Dhabi choisira une solution
coréenne. Il vient aussi annoncer l’ouverture en 2013 d’une antenne
du musée du Louvre (en 2006, la Sorbonne y avait ouvert une
filiale). Six heures plus tard, Nicolas Sarkozy regagne
Paris.
Trois pays en trois jours, des voyages comme les
aime « Cheval fougueux », le roi Abdallah l’avait bien dit.
Retour à Paris le 17 janvier. Vœux aux
représentants des cultes. Catholiques, protestants, musulmans,
juifs, orthodoxes sont là ainsi que les bouddhistes, pour la
première fois. Le Président leur annonce qu’il envisage de faire
entrer les représentants des religions au Conseil économique et
social. Il évoque aussi la possibilité, pour les jeunes,
d’effectuer un service civique dans des associations à caractère
confessionnel. Il conclut ainsi son propos : « Le changement
climatique et le retour du religieux sont les deux défis auquel
sera confronté le XXIe siècle139. » L’archevêque de Paris, monseigneur
Vingt-Trois, se réjouit de cette nouvelle manière d’aborder le fait
religieux plus paisible, moins conflictuelle, qui correspond,
pense-t-il, à une nouvelle génération politique.
Si les religieux apprécient le propos
présidentiel, les politiques beaucoup moins. Ils y décèlent une
obsession vraiment curieuse. Le député socialiste Jean Glavany le
déplore : « Dieu n’est plus cité à chaque page mais à chaque ligne.
» Jean-Louis Debré s’inquiète : « La laïcité est un des piliers de
la République, il ne faut pas que cet équilibre soit rompu. » Le
CNAL140, qui regroupe les puissantes fédérations
de l’enseignement public, souhaite dans un communiqué « une année
laïque au président de la République ». Côté majorité, c’est la
désolation : « Personne sur le terrain ne nous parle de religion,
il faudrait qu’il arrête. »
Mais avec le Président, on change rapidement de
domaine. Après le sacré à haute dose, retour au privé.
L’Inde : encore un voyage éclair : 37 heures
chrono. Le temps d’être ovationné par un parterre de patrons qui
ont admiré la performance : Nicolas Sarkozy monte à la tribune,
refuse d’un geste de prendre le discours que lui tend un
collaborateur. Il va parler sans notes pendant plus de quarante
minutes pour vanter la coopération franco-indienne et proclamer son
admiration pour ce grand pays.
Trois jours
plus tard Nicolas Sarkozy fête ses cinquante bougies. Carla a
organisé le dîner d’anniversaire chez elle. Et invité une
cinquantaine d’amis, parents, politiques et vedettes du show-biz.
Le lendemain, la presse révèle leurs noms : François Fillon,
Rachida Dati, Brice Hortefeux, Nathalie Kosciusko-Morizet, Bernard
Kouchner, Rama Yade, Patrick et Isabelle Balkany, Catherine Pégard,
Franck Louvrier, Pierre Charon qui, depuis le départ de Cécilia,
n’est plus interdit de séjour à l’Elysée. Côté show-biz, Didier
Barbelivien, Michel Sardou, Johnny Hallyday. Côté famille, Dadue et
Marisa, les deux belles-mères, Jean et Pierre Sarkozy les fils. Côté amis, la comédienne Marine
Delterme et son compagnon, l’écrivain Florian Zeller, les Bouygues,
Nicolas Bazire. On sait tout du menu : potage à l’artichaut et aux
truffes de Guy Savoy, le plat préféré du Président, suivi de pizzas
et de tomates à la mozzarelle. Des invités raconteront le lendemain
que Carla, très amoureuse, a passé la soirée sur les genoux du
Président, offrant à tous l’image même du bonheur.
La fin de
l’état de grâce Vendredi 1er février.
Nicolas Sarkozy est à Nice où il vient présenter le plan national
de lutte contre la maladie d’Alzheimer. Un sujet austère,
angoissant s’il en est, et dont le financement reste à définir.
Retour à l’Elysée, il réunit dans la soirée un conseil restreint de
Défense avec autour de lui François Fillon, Hervé Morin, le général
Georgelin, chef d’état-major des armées : au Tchad, une colonne de
rebelles opposés au président Idriss Deby est entrée à N’Djaména la
capitale. Le Président distribue les ordres d’envoi d’hélicoptères
sous le feu des rebelles pour protéger nos ressortissants. Une
consigne : on ne tire pas. Et il demande que l’on se revoie le
lendemain à 9 heures pour faire le point141.
Samedi matin, la réunion dure une heure. Les
participants s’en vont et croisent des invités qui commencent à
arriver dans ce même salon vert. C’est qu’à 11 heures précises142, Nicolas Sarkozy épouse Carla
Bruni. Le maire du VIIIe arrondissement
s’est déplacé pour recevoir leurs consentements. Les époux
s’unissent sous le régime de la communauté de biens. Selon les vœux
exprès de Carla. « Tu te rends compte, elle me donne la moitié de
sa fortune », confie aux amis le Président, ébloui. Une belle
preuve d’amour et d’engagement sincère, en effet.
Nicolas a deux témoins : Nicolas Bazire, l’un
des dirigeants influent du groupe LVMH, ancien directeur de cabinet
d’Edouard Balladur lequel, jadis, moquait « les deux ambitieux ».
Un ami de près de vingt ans, donc et toujours son conseiller
officieux. Et Mathilde Agostinelli, l’ex-amie de Cécilia.
Carla, elle, a choisi Farida Khelfa qui fut
l’égérie de Jean Paul Gaultier et aussi son amie très chère, la
comédienne Marine Delterme.
Les nouveaux mariés, leur famille au grand
complet et leurs invités passent la soirée au pavillon de la
Lanterne. Aucun photographe – selon leurs vœux – n’a été convié à
filmer cette intimité. Néanmoins, le lendemain, le Journal du Dimanche fait sa Une avec une photo,
prise au téléobjectif au restaurant La Flottille dans le parc de
Versailles où le couple, accompagné du père de la mariée, Maurizio
Remmert, et de son épouse, s’est arrêté pour prendre le thé.
L’image montre Carla, les yeux clos, le visage appuyé sur l’épaule
de son mari. Amoureuse. Très.
Invité le même jour sur Radio J, Jean-Louis
Debré, président du Conseil constitutionnel, n’est que sévérité :
« A partir du moment où vous avez
reçu une mission du peuple, quelle que soit cette mission, il faut
avoir une certaine tenue et faire attention à ne pas désacraliser
la fonction. » Jugement sans appel du plus fidèle ami de Jacques
Chirac.
Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée
– qui n’a pas été invité à la noce – lui réplique dans la soirée
sur Europe1 : « Le Conseil constitutionnel a pour mission de
vérifier la conformité des lois, je ne savais pas qu’il était
chargé d’être l’arbitre des comportements dans ce pays. »
Jean-Pierre Raffarin et Edouard Balladur viennent à la rescousse du
Président. Ils reprochent à Jean-Louis Debré d’être sorti de son
devoir de réserve.
Dans la majorité, on veut espérer que la
régulation de la liaison par le mariage va – enfin – mettre un
terme à la parenthèse people. Que Carla va lui faire oublier ses
tourments passés. « Les choses vont devenir plus naturelles, la
situation est clarifiée », croit pouvoir dire Claude Guéant.
Or, ce
dimanche 3 février, on est à cinq semaines des élections
municipales et cantonales. Le soir même, les résultats de la
législative partielle de Chartres sonnent comme un coup de semonce
annonciateur de la défaite de mars143. Le candidat socialiste
l’emporte, avec 55 % des suffrages. Mauvais présage.
Pour Nicolas Sarkozy, c’est la fin de l’état de
grâce.
En décembre, un sondage CSA pour Valeurs Actuelles montrait que 50,6 % des Français
estimaient que l’action du Président allait dans le bon sens.
De ce jour, et jusqu’à la fin du quinquennat,
jamais le chef de l’Etat ne repassera devant son Premier ministre.
En termes de popularité, c’est bien connu, on descend par
l’ascenseur, on remonte par l’escalier.
Tous les commentateurs sont d’accord : c’est le
comportement présidentiel et non sa politique qui est la cause de
ce désamour. La cote de François Fillon en est la preuve : chargé
d’appliquer la politique du Président, lui s’envole. De ce
différentiel, évidemment, le Président prend ombrage. Ça lui est
même intolérable, insupportable. En privé, il le répète sur tous
les tons : « Fillon ne me protège pas, il ne monte pas assez au
créneau, il n’est pas courageux. » Comme en écho, celui-ci rétorque
devant des journalistes : « Plus les sondages baissent, plus il est
difficile de lui parler. »
Et voilà que
le Premier ministre est désormais reçu chaque mardi à la réunion du
groupe tel un héros par les députés UMP. Il explique, écoute,
motive la troupe avec ce mélange d’énergie tranquille et de sérieux
qui le caractérise : « Fillon est calme, il connaît la province, il
nous correspond bien », clament les députés, qui l’ovationnent
comme une star. Fillon devient intouchable, ce qui aggrave son cas
à l’Elysée. Les élus sont atterrés par ce qu’ils entendent sur le
terrain. Que disent les citoyens ? Que tout ça va trop vite :
divorcé le 16 octobre, remarié trois mois plus tard, avec une
personne qui s’est déclarée
hostile à la monogamie. L’exposition de sa vie privée les
indispose.
Les plus indulgents des députés expliquent : «
Nicolas est victime de la rupture dont il ne voulait pas : son
divorce avec Cécilia. C’est elle qui l’a plombé. »
Les plus sévères notent que le jour où l’on
épouse une fonction, on a l’obligation de devenir quasi un saint
laïc. « Il s’autodétruit », déplorent-ils.
Réaction des plus classiques : quand les choses
vont mal, la majorité n’est plus sarkozyste.
Et pourtant, dès le lundi, le Président retourne
au charbon. Son mariage ne le détourne pas de son devoir. Ce
jour-là, il se rend à Gandrange, à l’usine Arcelor-Mittal, menacée
de fermeture partielle. Elle compte mille ouvriers. La direction
veut rationaliser sa production d’acier, car elle n’est plus
compétitive. Seul le laminoir est rentable. L’usine a perdu 36
millions d’euros en 2007. L’aciérie doit fermer. La société a
proposé un plan de reclassement pour les 571 salariés concernés. On
leur offre 218 postes à Florange, à huit kilomètres de là et deux
cents emplois au Luxembourg, à quarante-cinq kilomètres. Quant à la
centaine d’ouvriers qui ne trouveraient pas de travail dans les
deux sites, la direction propose de les former et de les reclasser.
La CFDT a jugé ce plan intéressant et voudrait signer. Mais pas la
CGT, qui croit à la pérennité de la production d’acier à Gandrange
à condition de moderniser l’usine. Ce qui suppose des
investissements très lourds que l’entreprise refuse
d’engager.
La CGT songe
alors à faire venir un repreneur pour l’aciérie. Elle a interpellé
Nicolas Sarkozy, qui demande à voir le patron du groupe. Le
richissime Indien Lakshmi Mittal se rend donc à l’Elysée où, à sa
demande, il accepte de prolonger la négociation de deux mois. La CGT a donc jusqu’au début du
mois d’avril pour présenter des solutions alternatives. Et c’est à
son invitation que le Président se rend ce matin-là sur place, où
les ouvriers vont l’entendre – stupeur – faire siennes les
revendications de la Centrale. Mieux : suggérer que l’Etat s’engage
financièrement pour sauver l’activité « avec ou sans son
propriétaire actuel ». En oubliant seulement que Bruxelles ne
laissera jamais l’Etat français subventionner un groupe privé
international qui réalise des profits substantiels. Dès le
lendemain, Christine Lagarde et Eric Woerth s’activent pour mettre
un bémol à cette suggestion, préférant vanter le volontarisme
présidentiel. A l’Elysée, ses conseillers l’avaient mis en garde :
« N’y allez pas. » Mais il ne les a pas écoutés. C’est qu’il entend
reprendre pied avec l’électorat populaire : « Mettez-moi plus de
déplacements sur le terrain, je veux voir les gens », voilà ce
qu’il recommande à son chef de cabinet Cédric Goubet.
Du côté de
chez Mittal, on déplore qu’il « brouille la négo » : « Le plan de
la CGT est un rêve sans lendemain. Celui qui a été proposé aux
ouvriers est le meilleur », dit-on. Le Président quitte l’usine –
il y a passé à peine deux heures – en lançant à la ronde : «
Gandrange comme voyage de noces y a pas mieux ! » (Il y a mieux
comme humour aussi !) Il se fait ovationner par les ouvriers,
auxquels il a assuré la pérennité de l’aciérie. (La promesse ne
sera pas tenue, mais les 570 ouvriers seront reclassés par Mittal.)
Après quoi le Président s’envole pour la Roumanie. Son nouveau
beau-père, Maurizio Remmert, est du voyage. Jean-Pierre Jouyet
raconte : « Appelé de manière impromptue à suivre le Président à
Bucarest, alors que je devais être au banc du gouvernement pour
la ratification du traité de
Lisbonne par le Congrès144, je me retrouvai avec le père de Carla qui
voulait mieux connaître son gendre. Outre l’élégance, l’humour, la
distinction de ce monsieur italo-brésilien, je remarquai sa
surprise d’entendre en boucle Charles Aznavour dans un avion
présidentiel. Il me glissa à l’oreille : “Ils aiment beaucoup ce
chanteur, ou c’est le chanteur officiel ?” Il me parla avec
énormément d’affection de sa fille, se remémorant qu’elle l’avait
réveillé au Brésil à 3 heures du matin pour lui dire qu’elle était
amoureuse. »
« Pourquoi me réveilles-tu ?
— C’est un peu spécial cette fois.
— Ce n’est pas un criminel ou un bandit ?
— Non. C’est le dirigeant d’un pays.
— Ce n’est pas Chavez ? Ce n’est pas Morales ?
Ce n’est pas un dictateur ?
— Non.
— Non. C’est un Français.
— Alors, c’est très bien. »
La visite de Nicolas Sarkozy à son homologue
roumain est aussi brève que sa rencontre avec les ouvriers de
Gandrange. Il est de retour à Paris dans la soirée… pour dîner avec
Mme Sarkozy.
Deux jours plus tard, le voilà à Aytré, près de
La Rochelle, pour le lancement du nouveau TGV d’Alstom, qu’il
qualifie de « merveille technologique ». Nicolas Sarkozy se sent
chez lui à Alstom. « Je crois aux usines, c’est mon truc »,
lâche-t-il aux journalistes. Ministre des Finances en 2004, il
avait, en effet, sauvé l’entreprise d’un démantèlement au profit de
Siemens, que voulait lui imposer Bruxelles. A l’issue d’une rude
bataille avec le commissaire à la concurrence Mario Monti, il lui
avait fait accepter le rachat par l’Etat français de 22 % du groupe
alors en crise de liquidités, en s’engageant à revendre les parts
de l’Etat une fois l’équilibre revenu. Ce qui fut fait deux ans
plus tard. Elles furent cédées trois fois plus cher à Bouygues !
Une bonne opération.
Les ouvriers d’Alstom savent qu’ils lui doivent
une fière chandelle. Le Président n’est pas peu fier de leur dire :
« A Gandrange, il y a deux jours, ils m’ont dit : ce que vous avez
fait avec Alstom, il faut le faire avec nous. »
Sauf que les deux dossiers n’ont vraiment rien à
voir.
Pas le temps de souffler. Un souci chasse
l’autre. Le nouveau, l’imprévu, est de taille. D’ordre privé. Et
public aussi.
Le 7 février,
soit cinq jours seulement après son mariage, Nicolas Sarkozy porte
plainte pour faux et usage de
faux contre le site Internet du Nouvel
Observateur. Lequel vient de publier « un scoop » aussitôt
repris dans tous les médias. De quoi s’agit-il ? Huit jours avant
son mariage avec Carla, Nicolas Sarkozy aurait envoyé à Cécilia un
SMS plus que surprenant. Détestable pour sa nouvelle épouse : « Si
tu reviens, j’annule tout. »
Jamais un Président en exercice sous la
Ve République n’avait porté plainte au
pénal contre un média. Une grande première, donc. Mais
compréhensible ! « C’est Carla qui l’a exigé », témoigne un proche.
L’auteur d’une telle « révélation » diffusée par le journaliste
Airy Routier ne peut être qu’un (ou une) ennemi (e) du couple
Sarkozy. Quelqu’un qui cherche à lui nuire, qui veut humilier
Carla, la faire douter de la sincérité des sentiments de son mari.
Une sale histoire. Si ce SMS s’avérait exact, la source ne peut
être que celle qui pourrait l’avoir reçu : Cécilia. Comme ça n’est
pas elle qui a directement informé le journaliste, cela voudrait
dire qu’elle en aurait fait la confidence à des fidèles, forcément.
Mais qui ? Et quand ? Et dans quel but ?
Selon Airy Routier, ce message aurait été
adressé à Cécilia le 25 janvier. Or, à cette date, on le sait,
Nicolas Sarkozy clame à qui veut l’entendre son amour pour Carla.
Il a tourné la page Cécilia et il est ulcéré, exaspéré par le
contenu des trois livres (un surtout) évoqués plus haut et
consacrés à son ex-épouse où celle-ci tient des propos fort peu
élogieux sur lui. Comment croire qu’un homme sain d’esprit propose
à la femme dont il est divorcé depuis quatre mois et qui le traite
si bas, un revenez-y à la veille même de son remariage ? Pour les
proches, ce SMS a sûrement existé, mais ils le datent de la fin
2005 quand pour faire revenir Cécilia de New York, Nicolas menaçait
d’épouser son amie journaliste.
Entendu par la police, Airy Routier dit
être certain de la véracité de la chose, alors que lui-même avoue
ne pas avoir vu le SMS. Quelle est sa source ? Mystère. Interrogé
par Le Monde, il persiste et signe : «
Toute information sur la psychologie du Président mérite d’être
publiée, si elle est juste. Et pour moi, c’est du béton.
»
La plupart des journaux, les sites Internet,
font leurs choux gras de cette histoire. Libération interroge les blogueurs : « Auriez-vous
publié le SMS, si tant est qu’il ait existé ? » Ceux-ci répondent
non en majorité. « Ce SMS, disentils, n’honore pas la presse. » Le
« buzz » va durer un mois… Jusqu’au 7 mars.
Ce jour-là en
effet, Cécilia est entendue par les policiers. Elle oppose un
cinglant démenti : « Non, je n’ai jamais reçu de SMS de cette
tonalité depuis mon divorce. » Mais pourquoi ne l’a-t-elle pas dit
plus tôt ? Le jour même, elle s’envole pour les Etats-Unis afin d’y
convoler avec Richard Attias. Un événement dont la presse people va
remplir ses colonnes au grand dam de l’Elysée145.
Interrogé au « Grand Journal » de Canal+, Airy
Routier plaide en majesté, menton relevé, qu’il n’a pas franchi la
ligne jaune, parce que, dit-il, « le Président qui mélange sa vie
publique et sa vie privée brouille les cartes ». Il aurait surtout
dû ajouter : « Et moi je les embrouille. »
L’avocat de Nicolas Sarkozy, Me Herzog, s’indigne : « Jamais un Président n’a été
aussi maltraité par les médias. » Les ministres sont témoins de son
trouble. « Il a ressenti cette histoire du SMS comme la pire des
agressions », témoigne Michèle Alliot-Marie. « Quand je lis la presse, je tombe sur des
aberrations, s’emporte Nicolas Sarkozy. La personne qui prétend que
ce SMS existe, on ne lui demande pas d’en apporter la preuve, et à
moi on me demande de prouver que je ne l’ai pas envoyé. Si le SMS
existait, c’est un viol de la vie privée. S’il n’existe pas, c’est
de la voyoucratie. »
Certains ministres se manifestent auprès de lui.
Pas tous. En tout cas pas François Fillon, trop prude et introverti
pour trouver les mots qu’il faudrait en pareille circonstance. «
Nicolas m’a beaucoup reproché de ne pas l’avoir défendu dans cette
affaire », reconnaît le Premier ministre. « Mais le défendre contre
qui ? Contre quoi ? C’était mission impossible », commente Jean de
Boishue.
A Jean Daniel, conscience du Nouvel Observateur et qui s’est désolidarisé de
Routier ; « cette information n’avait pas sa place sur le site de
notre journal », Nicolas Sarkozy confie combien cette affaire l’a
bouleversé. Carla l’interroge jour et nuit. Elle a douté. Il n’en
dort plus. Il vit un enfer. Le Président maintient sa plainte.
L’auteur de la pseudo-révélation pourrait encourir trois ans de
prison et 75 000 euros d’amende.
Jean Daniel téléphone à Carla pour lui dire ses
regrets : « Je veux une lettre d’excuses de Routier »,
exige-t-elle. Celui-ci finit par s’exécuter. Il risque de se voir
retirer sa carte de presse.
L’affaire du
SMS n’est pas close. Certes, Nicolas Sarkozy retire sa plainte.
Mais dans une « tribune » publiée par Le
Monde et intitulée : « Halte à la calomnie ! », la nouvelle
Première dame inflige au journaliste une leçon de morale
professionnelle. « Ce qui est malhonnête et inquiétant dans cet
épisode, écrit-elle, c’est qu’à aucun moment l’information n’a été
vérifiée, recoupée, validée. Quand on est indiscret, il faut être
sûr de ce que l’on raconte.
De son propre aveu, Airy Routier n’a pas vu – et pour cause – le
SMS qu’il a pourtant présenté comme un fait. Je n’ai aucune leçon
de déontologie à donner à qui que ce soit, mais il me semble que,
quand un journaliste, aux dépens de l’honnêteté qu’il doit à ses
lecteurs, sanctifie la rumeur et prend ses désirs pour des
réalités, il ne doit pas invoquer “des sources en béton”. Si les
fantasmes servent de scoop, où allons-nous ? En attaquant le site
du Nouvel Observateur, mon mari ne s’en
prend pas à la liberté de la presse, mais au droit de dire et
d’écrire n’importe quoi. De ce point de vue, loin de se conduire en
despote, c’est la liberté de chacun qu’il protège (…). Relisez
Beaumarchais : “la calomnie, Monsieur, vous ne savez guère ce que
vous dédaignez, j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être
accablés (…). Elle s’élance, étend son vol, tourbillonne,
enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne et devient grâce au
ciel un cri général, un crescendo public, un chorus universel de
haine et de prescription. Qui diable y résisterait ?” Réponse : les
journalistes, les vrais. »
Cette affaire
a en tout cas convaincu la nouvelle Première dame qu’elle a des
ennemis dans la place. Sont visés tous (et toutes) les fidèles, les
chouchous de Cécilia. Carla sait se défendre dans la vie. Elle sera
désormais impitoyable. Rachida est dans le viseur. Elle sera dès
lors moins invitée à l’Elysée, puis bientôt écartée. Rupture en
douceur. Elle ne fait plus partie de la « famille royale ».
Quelques mois plus tard, elle quittera le gouvernement. Les amies
que Nicolas partageait avec Cécilia ne sont plus conviées pour des
dîners intimes au palais. Le chouchou David Martinon est remercié.
Un jour, en ouvrant son ordinateur dans son bureau de l’Elysée,
Carla découvre une photo d’elle posant nue. Elle est horrifiée. Qui
l’a chargée dans l’appareil ?
Dans quel but ? Il faut un coupable. Elle croit l’avoir
trouvé146.
L’ancien majordome, homme à tout faire de Cécilia, mais qui, après
son départ, s’occupait toujours des appartements privés, est
prestement invité à quitter le palais. Revenu à l’Elysée pour la
familiariser avec les arcanes politiques, Pierre Charon ne la
dissuade pas, bien au contraire. Pour protéger Carla, et aussi
régler ses comptes, il va faire la police, châtier les fidèles de
Cécilia tels des hérétiques, ceux qui lui doivent leur poste à
l’Elysée ont du souci à se faire. « Quand j’ai vu Charon arriver
aux réunions de 8 h 30, j’ai décidé de partir », dit Jérôme Peyrat,
jusque-là conseiller politique.
Carla écrit bien, on l’a vu. Maintenant, elle
doit affronter officiellement les honneurs, les difficultés et les
devoirs d’une fonction à laquelle elle n’était pas préparée.
Comment conçoit-elle son rôle ? Le 14 février, elle donne une
interview à Christophe Barbier, le patron de la rédaction de
L’Express, un vieil ami.
Question : « Vous vous doutiez que la politique
ressemblait à ça ?
— Je m’en doutais, mais je n’avais jamais eu
affaire à ce monde. J’imaginais bien qu’en politique, il n’y aurait
plus aucune mesure, mais je croyais que cet univers était respecté.
Or, il est logé à la même enseigne que celui du spectacle. La
politique suscite des pulsions primitives, alors que l’art et
l’image déclenchent des pulsions plus subtiles, plus raffinées,
plus civilisées.
— Avez-vous en découvrant cette violence, eu
envie de fuir l’univers politique, malgré votre nouvelle vie
sentimentale ?
— Vous voici Première dame de France : comment
envisagez-vous cette fonction, ce métier ?
— Je l’aborde à peine, car je n’ai rien calculé,
je n’ai rien prévu, je ne me suis jamais mariée avant. Je suis de
culture italienne et je n’aimerais pas divorcer. Je suis donc
Première dame, jusqu’à la fin du mandat de mon mari, et son épouse
jusqu’à la mort. Je sais bien que la vie peut réserver des
surprises, mais c’est là mon souhait.
— Vous qui ne vous êtes jamais mariée, vous
n’avez pas hésité ?
— Je n’ai pas hésité. J’ai tout de suite eu
envie de l’épouser. Il me semble qu’avec lui, rien de grave ne peut
arriver. Nicolas n’est pas accroché à son pouvoir, c’est ce qui le
rend courageux. J’aime être avec lui, plus que tout. Auprès de lui
a disparu une inquiétude que je ressentais depuis l’enfance. On me
dit que tout cela est trop rapide. C’est faux. Entre Nicolas et
moi, ce ne fut pas rapide, ce fut immédiat. Donc, pour nous, ce fut
en somme assez long. Je sais bien que l’on ne devrait pas se marier
dans l’instant et que, de plus, nous sommes exposés à la face du
monde. Mais les amoureux, on le sait, ont leur propre temps. Le
nôtre est up tempo. »
Une longue
interview, à la tonalité très sage. Mme Sarkozy n’est plus la
provocatrice Carla, mais une jeune épousée rangée qui dit « mon
mari » comme on se délecte d’une gourmandise. Elle sait à merveille
jouer les ingénues officielles. Elle termine l’interview par une
protestation de beaux et nobles sentiments : « Je ne sais
pas encore ce que je peux faire,
mais je sais comment je veux le faire : sérieusement. Je suis fière
et heureuse d’être Première dame de France, je ferai de mon mieux.
» Un sans-faute !
Avec Carla en couverture, L’Express réalise sa plus grande vente en kiosque
de l’année : plus de deux cent mille exemplaires.
Enfin un peu de décence et de calme, après deux
mois de peopolisation et de tumultes ? Même pas. Ça continue.
La veille du
jour où sort l’interview de sa femme, Nicolas Sarkozy est l’invité
d’honneur du dîner annuel du CRIF (le Conseil représentatif des
institutions juives de France), un rendez-vous très couru par le
monde politique. Le Président veut profiter de cette tribune pour
désamorcer les critiques suscitées par ses récents discours sur le
rôle des religions et la laïcité. Dans son discours introductif, le
président du CRIF, Richard Prasquier, avait manifesté quelques
nuances sur l’idée d’apport civilisateur des religions défendu par
le Président : « J’ai trop de respect pour ceux des
Justes147
qui étaient des athées pour croire que les religions sont la seule
barrière contre le mal. Elles peuvent être meurtrières quand elles
prétendent imposer une vérité absolue. L’homme ne détient qu’une
vérité partielle. C’est le message de la tradition juive. C’est le
message des Lumières. »
Devant un parterre d’un millier de personnes,
parmi lesquelles une vingtaine de membres du gouvernement, mais
aussi des responsables de l’opposition (Bertrand Delanoë, François
Hollande, Ségolène Royal), et aussi les représentants des religieux monothéistes, le
Président s’efforce de corriger les expressions maladroites qui ont
irrité le camp laïc et aussi certains croyants : « Jamais je n’ai
dit que la morale laïque était inférieure à la morale religieuse.
Ma conviction, c’est qu’elles sont complémentaires. Et jamais je
n’ai dit que l’instituteur était inférieur au curé, au rabbin ou à
l’imam pour transmettre des valeurs. Mais ce dont ils témoignent
n’est tout simplement pas la même chose. » Et de s’interroger sur
la chape de plomb intellectuelle qui se serait abattue sur le pays
au point de s’offusquer qu’un Président en exercice puisse dire
tout simplement que l’expérience religieuse est toujours une
question importante pour l’humanité.
En choisissant de revenir sur ce terrain miné,
le chef de l’Etat prend le risque de raviver les critiques. Un élu
socialiste présent au dîner note : « Il me faisait penser à
Mitterrand, il ne supporte pas d’avoir tort alors il en remet une
couche. C’est un avocat qui présente ses obsessions comme des
vérités évidentes. »
Répondant au président du CRIF, Nicolas Sarkozy
évoque le nazisme et le communisme et plaide que « le drame du
XXe siècle
n’est pas né d’un excès de Dieu, mais de sa redoutable absence ».
Bien plus, il défend l’idée que « les enfants aient aussi le droit
de rencontrer, à un moment de leur formation intellectuelle et
humaine, des religieux engagés qui les ouvrent à la question
spirituelle et à la dimension de Dieu ».
Cette fois, l’auditoire juge qu’il en fait
beaucoup, vraiment beaucoup. Et lorsqu’il annonce son souhait de
voir confier à chaque élève de CM2, dès la rentrée scolaire 2008,
la mémoire d’un des onze mille enfants français victimes de la
Shoah, alors là, c’est beaucoup trop !
Qui a bien pu lui mettre cette idée de
parrainage macabre en tête ? Est-ce Marek Halter, qui la juge
formidable ? Il dit avoir évoqué le sujet un an plus tôt avec le
Président. « Je m’étais demandé, dira-t-il, comment il était
possible que les juifs, si attachés à leur mémoire, n’aient pas su
la partager avec les non-juifs. Il n’y a aucune garantie que cela
marchera, mais c’est une idée forte qui vaut la peine d’être
essayée148. »
A gauche, François Hollande et Ségolène Royal
qui assistent au dîner se déclarent d’emblée favorables à
l’initiative. Ils se rétracteront le lendemain. La proposition
provoque un tel charivari ! Le syndicat SE-UNSA de l’Education
nationale la qualifie d’« ânerie morbide ». La Ligue internationale
contre le racisme et l’antisémitisme s’interroge : « Revient-il au
chef de l’Etat, qui plus est à l’occasion d’une manifestation
communautaire, de décider de ce que doit faire l’Education
nationale en matière historique ? »
Simone Veil, ancienne déportée et l’une des
personnalités juives les plus respectées de France, est la plus
virulente. Ses voisins du dîner la voient s’empourprer de colère,
fulminer contre un projet « inimaginable, insoutenable ». Sur le
site Internet de L’Express, elle
explique : « A la seconde, mon sang s’est glacé. (…) On ne peut pas
infliger ça à des petits de dix ans. On ne peut pas demander à un
enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup
trop lourde à porter. (…) Et puis, comment réagira une famille très
catholique ou musulmane quand on demandera à leur fils ou à leur
fille d’incarner le souvenir d’un petit juif ? » Surtout, elle
craint que cette proposition ne relance l’antisémitisme.
A l’Elysée, on tente de dépassionner le dossier
en expliquant que dès 2003, Nicolas Sarkozy, ministre de
l’Intérieur, confronté à la montée des agressions antisémites,
avait eu la conviction qu’il fallait éradiquer le mal dès l’école.
Mais tout de même, qui lui a donné cette idée ? Enquête faite, il
semble que la responsabilité en incombe à Emmanuelle Mignon. Le
ministre de l’Education nationale Xavier Darcos, convenant que
l’idée présidentielle était sans doute « un peu normative », juge
la formule choisie « un peu abrupte ». S’étonnant d’être mis devant
le fait accompli, il s’étonne et s’explique avec la directrice de
cabinet. Elle proteste : « Mais tu étais d’accord avec le
projet.
— Mais non, je n’ai jamais cautionné l’adoption
par un enfant ! » rétorque le ministre.
Emmanuelle Mignon suggérera alors que la mémoire
d’un enfant victime de la Shoah puisse être confiée à une classe
entière et non plus à un enfant seul. L’idée demeure mauvaise. Pas
question. Le Président charge son ministre d’arrondir les angles :
« Débrouille-toi comme tu veux. » Xavier Darcos confie à la
présidente de l’Association de la maison d’Izieu la charge
d’élaborer des documents pédagogiques pour les enseignants.
Quelques mois plus tard, en juillet 2008, sans surprise, une
mission menée par Simone Veil et le cinéaste Claude Lanzmann
conclura à l’inadaptabilité de la suggestion présidentielle.
« Il faut
garder son calme, personne n’a l’intention de traumatiser des
enfants en leur imposant une charge psychologique trop forte », explique Emmanuelle Mignon
au Figaro. Ajoutant : « Le Président
voulait simplement introduire un traitement particulier sur la
Shoah dans le programme de CM2. »
Or, voilà que celle qui parle de calme déclenche
une tempête en déclarant quelques jours plus tard à VSD : « Les sectes sont un non-problème en France
», avant d’ajouter à propos de la scientologie : « Ou bien c’est
une dangereuse organisation et on l’interdit, ou alors elle ne
représente pas de menace particulière pour l’ordre public et elle a
le droit d’exister en paix. » Non mais, qu’est-ce qui lui prend ?
Ses déclarations heurtent à droite comme à gauche.
En déplacement dans le Pas-de-Calais, Nicolas
Sarkozy tente de calmer le jeu : « Ma position a toujours été
claire. Les activités sectaires sont inacceptables, inadmissibles,
il faut faire preuve à leur égard de la plus grande fermeté. » Le
soir même sur France 2, François Fillon lâche : « C’est au
président de la République de gérer ses conseillers. » Jean-Pierre
Raffarin en rajoute jugeant que « s’exprimer, c’est un métier
».
Las, on n’en a pas fini avec les
polémiques.
La vie privée du Président, qui se mêle à la vie
publique, connaît un nouvel épisode mi-février.
Micros et
caméras sont tournés vers Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) où se
préparent les municipales. Une succession qui, pourtant, devrait se
faire sans remous. Neuilly, c’est « Sarkoland ». Nicolas Sarkozy y
a été élu et réélu maire pendant vingt ans. La ville lui a accordé
86 % de suffrages à la présidentielle. Avant même son élection,
Nicolas Sarkozy avait proposé son fauteuil à Laurent Solly, son
chef de cabinet, qui l’avait refusé. Il ne voulait pas faire de
politique. Dès juillet 2007, David Martinon, porte-parole de
l’Elysée, avait fait savoir
au Président qu’il aimerait se porter candidat à Neuilly. Avec les
encouragements de Cécilia bien sûr. Le Président pouvait-il, à
cette époque, dire non au protégé de sa femme ? Ce n’était pas le
moment de la contrarier. Fin septembre, il fait mieux en allant
présenter lui-même le parachuté à l’Hôtel de Ville de Neuilly. On y
fête l’élection de Marie-Cécile Ménard, qui lui a succédé dans son
canton. Conscient tout de même que les choses ne vont pas être
aisées pour le poulain de Cécilia, le Président s’assure qu’Arnaud
Teullé, le responsable de la puissante section UMP de Neuilly –
fort marri de ne point être désigné – fera équipe avec Martinon en
étant, lui, numéro deux sur sa liste. Mais sitôt le Président
parti, la fronde démarre. Les militants supporters de Teullé
expriment leur colère, en scandant tout haut : « Martinon, non,
non. »
Jean Sarkozy
raconte : « Martinon avait demandé à mon frère Pierre si cela
l’intéressait de figurer sur sa liste. Pierre ayant dit non, moi je
lui ai dit “Ça m’intéresse”. J’avais très envie d’être le
responsable jeune sur sa liste. Neuilly fait partie de mon histoire
et de ma géographie intime. J’y suis né, j’y ai grandi, j’y ai été
élevé par ma mère, une femme d’une infinie gentillesse qui m’a
appris à aller vers les autres. Martinon m’a répondu OK. Et moi, je
n’en ai rien dit à mon père, j’ai fait149. »
Seulement voilà : malgré de multiples réunions
chez l’habitant, malgré le soutien ostensible et visible de Jean
Sarkozy, très populaire dans la ville, la greffe Martinon a du mal
à prendre. Il raconte : « C’est lorsque mon père m’a invité à
l’accompagner au Maroc en octobre que je lui en ai parlé. Et ça
s’est très mal passé. » (Cinq jours après son divorce, le Président n’était, il est vrai,
pas à prendre avec des pincettes.) « Il a tenté de me dissuader.
“Ne t’investis pas, la politique ce n’est pas pour toi, tu es trop
jeune.” Et moi, je l’ai très mal pris. Cela m’a beaucoup choqué
qu’il puisse m’interdire de faire ce que lui avait fait à mon âge.
J’ai décidé de passer outre, j’ai pris l’exact contrepied de ses
conseils et j’ai continué la campagne de Martinon. » Non mais
!
Laquelle tourne bientôt au calvaire. La greffe
ne prend pas. « C’est moi qui le premier, en décembre, ai dit à
Martinon : “Tu es mauvais, tu vas perdre”, poursuit Jean Sarkozy.
Je suis allé voir mon père pour l’avertir, il m’a encore engueulé,
et moi je lui ai répondu : “Mais tu sais, moi je fais ça pour toi,
hein !” » C’est qu’en face, le candidat divers droite,
Jean-Christophe Fromantin, surfe sur le rejet de David Martinon. Ce
Neuilléen de souche, chef d’entreprise, quadragénaire, marathonien,
rassure. Les sondages confirment sa percée à la mi-janvier. Un
second sondage, publié mi-février, est fatal à Martinon. Tandis que
Nicolas Sarkozy est en voyage en Guyane, Claude Guéant est mandaté
pour lui intimer l’ordre de se retirer. Les choses ne traînent pas.
Deux jours plus tard, Patrick Devedjian, le secrétaire général de
l’UMP, tirant les conclusions du retrait forcé de Martinon, apporte
son soutien à Jean-Christophe Fromantin, le futur vainqueur. « Ce
n’est évidemment pas le choix du cœur, mais celui de la raison »,
écrit-il aux militants.
Pour les UMP
neuilléens qui n’ont jamais adoubé Martinon, le choix Fromantin ne
passe pas du tout. C’est un véritable crève-cœur. Sans l’aval de
l’Elysée, Arnaud Teullé décide alors de se lancer dans la course.
Il est aussitôt suspendu de l’UMP. Jean Sarkozy ne figurera pas sur
sa liste… Il se porte candidat aux cantonales qui ont lieu le même jour que les
municipales. Le match Fromantin-Teullé commence. Que les Neuilléens
y comprennent quelque chose ! Nicolas Sarkozy reçoit les deux
candidats à l’Elysée : Fromantin, qu’il assure de son soutien parce
qu’il vaut mieux adouber le vainqueur prévisible pour ne pas faire
figure de vaincu, et Teullé parce qu’il est un très vieil ami de la
famille. Son père, conseiller municipal de Neuilly, avait joué un
rôle décisif dans sa prise de pouvoir à la mairie, lorsqu’il
affrontait Charles Pasqua. Cela ne s’oublie pas.
Comme rien
n’est simple à Neuilly ni dans la famille Sarkozy, Teullé peut
compter sur le soutien de Pierre et de Jean, mais aussi sur celui
de Dadue, la mère du Président, qui trône au premier rang de ses
réunions. Les caméras ne peuvent la manquer. Le feuilleton
neuilléen, aux allures de saga familiale, fait la Une des médias en
France et même à l’étranger. Des Japonais se promènent caméras au
poing dans les rues, attirés par le côté symbolique d’une ville qui
a servi de tremplin au locataire de l’Elysée. Tous les ingrédients
sont réunis pour faire un excellent feuilleton : dissidence,
trahison, parachutage raté, querelles familiales, sans compter
l’inévitable dose people. Neuilly la sage devient pendant deux mois
la « folle du 9-2 » (Hauts-de-Seine). François Bayrou moque les
grâces et disgrâces de la « monarchie Sarkozy », François Hollande
dénonce une histoire « qui serait risible, si elle ne déconsidérait
pas la fonction présidentielle ». Au final, Jean-Christophe
Fromantin l’emporte avec 61,67 % des voix. Un beau succès. Jean
Sarkozy, lui, est élu dans le canton de Neuilly Sud. Il tire très
bien son épingle du jeu. C’est même pour lui un double succès : «
Après ma victoire, mon père a enfin accepté de parler politique
avec moi. Et j’ai été pris par la passion de la chose publique. »
La politique pour exister
enfin aux yeux d’un père si absent depuis l’enfance… A 21 ans, le
fils démarre une carrière avec un an d’avance sur lui.
Les militants UMP, eux, sont amers. Fromantin
n’est pas de la famille. Que Neuilly leur échappe sonne comme une
défaite personnelle du Président. Comme le note Jean-François Copé,
« Ça n’est pas comme ça que les choses doivent se faire ».
Trop c’est trop ? En ce mois de février,
L’Express titre à la Une : « Fait-il
vraiment Président ? », tandis que Le Nouvel
Obs affiche : « Le Président qui fait pschitt ». Pour le
stigmatiser, on s’inquiète de son style et de son comportement. Les
digues habituelles semblent avoir cédé et les inhibitions aussi. Le
mardi 13 février, Frédéric Taddeï reçoit une demi-douzaine
d’intellectuels dans l’émission « Ce soir ou jamais » sur France 3.
Au menu, la mauvaise humeur des Français à l’approche des
municipales. Tous les commentaires sont négatifs sur Sarkozy. Et
voilà que Jean-Didier Vincent, neurobiologiste réputé, dont les
travaux sur le cerveau sont mondialement reconnus, prononce avec
l’air le plus sérieux du monde, des mots stupéfiants : « Il n’y a
qu’un seul problème actuellement, dit-il, c’est comment se
débarrasser de lui. Il est devenu encombrant pour tout le monde.
Nous l’avons élu, nous l’avons soutenu, nous l’avons aimé. Nous
avons trahi nos idées dans l’attente d’une récompense et tout d’un
coup, il nous lâche. Alors je ne vois qu’une solution, il n’y a que
l’assassinat !
— Vous parlez des politiques, relance Taddéi,
l’air interloqué, feignant d’avoir assisté à un numéro d’humour
noir.
— Nous n’avons de moyens autres de s’en
débarrasser que l’assassinat », répète le savant.
Mais déjà, l’on passe à autre chose,
sans que personne réagisse sur le plateau alors que c’est énorme !
Ce sont des propos monstrueux, inacceptables dans une démocratie.
Un esprit faible ou dérangé pourrait y entendre une incitation au
crime. La Ligue des droits de l’homme, en général si prompte à
dénoncer pareil dérapage, ne bronche pas. D’ailleurs, personne ne
proteste. Preuve que tout est dérangé.
Ce mois de février, le plus court de l’année
pourtant, bat décidément un record d’avanies pour le
Président.
Le samedi 23 février, suivant la tradition, il
se rend au Salon de l’Agriculture. Il doit y prononcer un grand
discours sur l’avenir de l’agriculture, ce qui est une grande
première en ce lieu. Il est attendu, bien sûr, par micros et
caméras, dont celle du « Collectif Youpress », qui vend des images
aux télévisions régionales. Dès l’arrivée du Président, le
réalisateur se précipite dans la bousculade, caméra au poing. Dans
le tohu-bohu, il ne prend pas conscience de ce qu’il enregistre, ni
de ce qu’il entend. C’est seulement dans l’après-midi au montage,
qu’il réalise l’énormité du scoop. De quoi s’agit-il ?
On voit le Président tendre la main à un
visiteur, dont on ne connaîtra jamais (curieusement)
l’identité.
Celui-ci marque un mouvement de recul.
« Ah non ! Touche-moi pas.
— Casse-toi alors, rétorque le Président.
— Tu m’salis, dit l’homme.
— Casse-toi alors pauvre con ! »
Effet
dévastateur garanti150 ! L’enregistrement se promène sur la Toile.
Trois millions d’internautes auront visionné la vidéo en quarante-huit heures. Tous les
quotidiens en font leur Une, toutes les radios reprennent le son,
et toutes les télés l’image. Inconvénient de l’époque pour les
hommes politiques. Avec l’omniprésence des reporters d’images, la
multiplication des téléphones mobiles avec caméras intégrées, ils
doivent être en permanence sur leurs gardes. Cette vidéo traduit
aussi le manque de sérénité d’un Président face à
l’outrage.
Lionel Jospin, sans excuser la sortie de Nicolas
Sarkozy, juge inacceptable qu’un citoyen insulte de la sorte un
président de la République. Mais ce dérapage confirme et amplifie
la métamorphose spectaculaire du paysage. Les prédécesseurs de
Nicolas Sarkozy usaient en public d’expressions retenues et
châtiées. Ce qui ne les empêchait pas, en privé, de se lâcher, et
comment ! Mais il n’y avait pas toutes ces caméras et ces micros
cachés pour les piéger.
On verra le « casse-toi pauvre con ! » du Salon
de l’Agriculture rejaillir en 2010 sur les pancartes, dans les
défilés des manifestants hostiles à la réforme des retraites. Puis
en janvier 2011, à Tunis, sur celles des manifestants venus
houspiller le tout neuf et tout jeune ambassadeur de France Boris
Boillon, coupable d’avoir tenu des propos fort peu diplomatiques
devant la presse tunisienne.
Les couvertures des hebdos le carillonnent : «
Ça finira mal ! »
Le lynchage
fait vendre, bien sûr. Les ministres montent en ligne pour défendre
le Président et d’abord le premier d’entre eux : « J’en ai marre de
ce système complètement insensé où l’on ne retient que quelques
secondes de cette visite, alors que le Président a prononcé un
discours fondateur pour l’agriculture, dont les médias n’ont rien
dit. (Ce qui est exact, hélas pour le Président.) Franchement, ça nous arrive à tous d’avoir
ce type de réaction quand on est insultés. » Il n’empêche : le mal
est fait.
L’Elysée a compris évidemment qu’il importait
une fois encore de réagir, et vite. Le lundi, Nicolas Sarkozy
s’entretient avec les lecteurs du Parisien. L’article paraît le mardi avec ce titre :
« J’aurais mieux fait de ne pas lui répondre ». Tout le monde
comprend de quoi il s’agit. Or, le matin de la publication, le
directeur adjoint de la rédaction du quotidien, Dominique de
Montvalon, assure sur Canal+ que cette phrase d’excuse a été
rajoutée par l’Elysée lors de la relecture de l’interview. «
Sarkozy lui-même, explique-t-il, n’a pas exprimé le moindre regret.
» Quand une telle affaire est lancée, il est difficile de
l’arrêter. Le lendemain, le journal publie les deux versions de
l’interview. L’enregistrement intégral et la « retouche élyséenne
». On voit que les choses sont moins nettes. Le Président avait
répondu : « Je n’aurais pas dû lui dire “casse-toi”. » Ce qui était
bien l’expression d’un regret. Il s’agit là d’un faux scandale
monté en mayonnaise. Cette nouvelle affaire n’en est pas une.
En 2002, le président polonais Lech Kaczynski
avait, mot pour mot, répondu de la même manière à un individu qui
l’avait violemment abordé dans la rue. Il y a toujours une vidéo
quelque part. Celle-là s’était retrouvée sur Internet. Et cinq ans
plus tard, lors de la campagne législative, l’opposition au
président polonais avait fait de cet autre « casse-toi pauvre con
», son slogan de campagne. Le parti de Kaczynski avait subi une
écrasante défaite.
Le jour où
Nicolas Sarkozy visitait le Salon de l’Agriculture, Le Monde publiait une tribune signée Edouard
Balladur, intitulée « 2008, année décisive » dans laquelle celui qui avait été le mentor
du Président lui dispensait quelques conseils. « Nicolas Sarkozy
est soucieux de franchise, de liberté, de vérité et de simplicité.
Il a raison. La modernisation de nos institutions est aussi à ce
prix. Pour autant, la sincérité n’est pas exclusive d’une certaine
sobriété, la rapidité de la décision n’interdit pas la concertation
préalable. Il n’est pas non plus indispensable pour mieux orienter
les commentaires de créer tous les jours un événement. Nicolas
Sarkozy est trop avisé pour l’ignorer, il est perspicace et lucide,
il saura infléchir son style tout en conservant son originalité.
»
Qu’en termes galants ces choses-là sont dites
!
En cette fin février, des intellectuels, des
journalistes font référence dans leurs chroniques à l’ouvrage
célèbre et déjà ancien, Les Deux Corps du
roi, d’Ernst Kantorowicz, un médiéviste américain d’origine
allemande, spécialiste de l’histoire des Etats, dans lequel il
énonçait que le souverain a deux corps. Le premier, mortel et
naturel. Le second, surnaturel et immortel. Une dualité reconnue
par les historiens et les philosophes. Rapporté à la présidence
Sarkozy, le corps prosaïque, naturel, écrivent-ils, a phagocyté le
second qui symbolise la distance et la solennité de la République.
La personne a perturbé le cérémonial solennel de la République
gaullienne. Que disentils ? Pour avoir désacralisé la fonction,
Nicolas Sarkozy est un Président régicide.
107. Ce jour-là débutait la grève à la SNCF
contre la réforme des régimes spéciaux.
108. Le discours, d’abord écrit par Henri
Guaino, avait été totalement réécrit par Jean-David Levitte, comme
on l’a vu plus haut. Levitte avait profité de l’arrêt du Président
– en route pour l’Amérique – au Guilvinec, pour rencontrer les
pêcheurs en colère afin de gommer tout ce qui aurait pu fâcher.
Guaino avait très mal pris la chose. « Ils se battaient encore dans
les couloirs du Congrès », se souvient un ministre.
109. Propos prémonitoire. Carla a affiché
d’emblée son désir d’enfant.
110. In Nous les avons
tant aimés, ou la chanson d’une génération, Editions Robert
Laffont, 2010. Paroles de Jean-Loup Dabadie.
111. Interview au Figaro
Madame, le 17 février 2007.
112. Interview au Parisien en janvier 2011.
113. A la gauche qui demande sa démission –
son départ apporterait la preuve que l’ouverture n’est qu’une
manœuvre politicienne – Fadela rétorque : « Je n’ai pas de leçons à
recevoir de la part de députés de gauche qui nous ont laissés vivre
dans des endroits dégueulasses quand ils étaient aux affaires.
»
114. Entretien avec l’auteure.
115. Confidence de la Première dame au
Figaro Madame, mars 2010.
116. Entretien avec l’auteure.
117. « C’est mondial », annonce-t-il à
Mathilde Agostinelli. Elle sera témoin de son mariage.
119. Un an plus tard, en pleine célébration
des droits de l’homme, Bernard Kouchner battra sa coulpe dans une
interview au Parisien : « J’ai eu tort
de demander un secrétariat d’Etat aux Droits de l’homme, c’est une
erreur… Ça n’est pas un problème de personne, mais de structure. Il
y a une contradiction permanente entre les droits de l’homme et la
politique étrangère d’un Etat… Il ne faut pas faire d’angélisme. On
ne peut diriger la politique extérieure d’un pays uniquement en
fonction des droits de l’homme. »
120. Avant de partir, Kadhafi avait écrit un
mot sur le livre d’or du château où il se disait « impressionné de
visiter un lieu où l’odieux traité de Versailles avait humilié
l’Allemagne vaincue ». Révélation : la page a été volée par un
collectionneur indélicat. « J’ai constaté à ses commentaires sur
plusieurs tableaux, qu’il connaissait très bien l’Histoire de
France et de l’Europe », dit Jean-Jacques Aillagon.
121. Contrairement à la France, l’Espagne
n’avait pas subi d’attentat meurtrier lié au terrorisme
libyen.
122. Conversation avec l’auteure.
123. Editions du Cerf, 2004.
124. Lycée se dit « Gymnasium » en allemand.
125. Offert par le roi des Belges, rapporte
Catherine Pégard à laquelle le père Gilbert a fait cette confidence
durant le voyage.
126. Une tradition veut même qu’en ce lieu
Charlemagne fut couronné empereur d’Occident par le pape en l’an
800.
127. Loi établissant cette année-là la
séparation des Eglises et de l’Etat.
128. Cité par José Cabanis dans son ouvrage
Le Sacre de Napoléon, Gallimard,
1970.
129. Ce 31 décembre, le droit de fumer dans
les cafés, les restaurants, les boîtes de nuit, les lieux de
travail et lieux publics est légalement aboli. C’est de cela que
les Français parlent le lendemain. Les fumeurs pour s’en désoler,
les non-fumeurs pour s’en réjouir.
130. « Oui, je me suis planté dans les grandes
largeurs, en parlant de politique de civilisation. J’étais à côté
de la plaque. D’habitude, je renifle, là j’avais tout faux »,
confessera-t-il à la direction de la rédaction du Nouvel Observateur le 16 mai 2008.
131. Interview à L’Express, février 2008.
132. Début décembre 2007, un sondage CSA, pour
Valeurs Actuelles, se montrait plutôt
flatteur. 66 % des personnes interrogées jugeaient qu’il incarnait
bien la fonction présidentielle, 58 % qu’il faisait ce qu’il faut
pour réformer le pays et 73 % qu’il défendait bien la France à
l’étranger.
133. In Le Point,
3 janvier 2008.
134. Entre Noël et le Jour de l’An, François
Fillon avait envoyé une lettre aux syndicats pour leur suggérer de
réfléchir à la possibilité de revenir sur la durée légale du
travail.En novembre 2011, l’UMP inscrit la suppression des 35
heures dans son programme.
135. Op.
cit.
136. Op.
cit.
137. Laurent Léger et Denis Demonpion,
Editions Pygmalion, 2008.
138. « Lors de dîners d’Etat à l’Elysée, celui
qui est placé en bout de table a rarement le temps d’avoir un
dessert », moque un diplomate.
139. Une phrase qu’il répétera mot pour mot
deux jours plus tard lors des vœux au corps diplomatique. En
ajoutant : « Le retour du religieux dans la plupart des sociétés
est une réalité que seuls les sectaires ne voient pas. »
140. Comité national d’Action laïque.
141. « Nous avons sauvé les ambassadeurs des
Etats-Unis, d’Allemagne. Ils ont été amenés en sécurité sur notre
base. Quand je suis allé au Tchad, ils remerciaient vivement la
France », témoigne le général Georgelin. « Pas un coup de feu n’a
été tiré », se réjouira Nicolas Sarkozy devant les
journalistes.
142. Jean-David Levitte, qui assiste à la
réunion, se voit invité à la cérémonie. « Moi, j’ai appris la
nouvelle du mariage par la presse », dit François Pérol.
143. Réélu en juin 2007 avec 59 voix d’avance,
le député-maire UMP sortant Jean-Pierre Gorges avait vu son
élection annulée pour avoir multiplié les inaugurations de
logements à quelques semaines du scrutin.
144. Ce jour-là, députés et sénateurs adoptent
à Versailles la révision de la Constitution, préalable nécessaire à
la ratification du traité européen de Lisbonne. Trois ans après le
« non » au référendum, la majorité y voit l’occasion historique
d’acter la réconciliation entre la France du « oui » et celle du «
non ». Nicolas Sarkozy, dès son élection, avait beaucoup bataillé
pour convaincre la chancelière allemande et ensuite le faire
adopter par ses homologues européens. Les socialistes divisés
auraient voulu un référendum. Durant sa campagne présidentielle,
Nicolas Sarkozy avait prévenu qu’il passerait par la voie
parlementaire. Pour mettre tout le monde d’accord, Jean-Marc
Ayrault avait cru trouver la bonne solution : boycotter le congrès
pour marquer la préférence du PS pour un nouveau référendum.
Vincent Peillon avait jugé que dire « non » une deuxième fois au
traité couperait la France de ses alliés européens. Après moult
palabres, la direction du Parti avait tranché : les socialistes se
rendraient à Versailles… Et s’abstiendraient. Mais trente-deux
parlementaires sont passés outre les consignes, dont Jack Lang,
Manuel Valls, Robert Badinter. Quelques jours plus tard, le 11
février, Nicolas Sarkozy rendait hommage à Angela Merkel : « Grâce
aux efforts de la France et de l’Allemagne, l’Europe dispose
maintenant d’un cadre qui lui est nécessaire pour se remettre en
marche. »
145. Pierre Charon demandera au directeur de
Gala de ne plus mettre Cécilia à la
Une.
146. Confidence faite à l’auteure par
l’intéressée lors d’un déjeuner à l’Elysée.
147. Les institutions juives déclarent «
Justes » pour les honorer, les hommes et les femmes qui ont aidé
des juifs à échapper à la Shoah.
148. En 2011, il précise à l’auteure : « Non
ça n’est pas moi qui lui ai donné cette idée. »
149. Conversation avec l’auteure.
150. Dans la même veine, Chirac avait fait
preuve d’une plus grande répartie. Apostrophé de « pauv’ con ! »
lors d’une visite, il répondit : « Enchanté, moi, c’est Chirac.
»