La rencontre Au lendemain de son divorce, Nicolas Sarkozy se hisse au rang de célibataire le plus en vue de l’Hexagone. Le jour, il se consacre entièrement à sa tâche, les Français peuvent le constater. Mais que fait-il le soir ? Avec qui dîne-t-il ? Les médias sont en alerte. Des paparazzi campent très tard dans la nuit près de la grille du Coq, qui clôt les jardins de l’Elysée, dans l’espoir de saisir un minois derrière la vitre d’une berline officielle. Bref, de réaliser « le » scoop !
On prête déjà au Président plusieurs liaisons : avec une journaliste, avec une navigatrice émérite, une vedette de cinéma. Le feuilleton promet d’être vendeur. Juteux donc. A condition que la suite tienne les promesses des chapitres précédents, bien sûr !
Ce soir-là, à sa demande, Nicolas Sarkozy est invité à dîner chez le publicitaire Jacques Séguéla, à Marnes-la-Coquette.
Le très indiscret publicitaire a retranscrit les dialogues de ce repas intime106. Le lecteur assiste médusé à la naissance de l’idylle.
Autour de la table : l’hôte et son épouse, le Président, Carla Bruni, l’architecte Guillaume Cochin et sa femme Péri, Luc et Marie-Caroline Ferry.
Le Président vient d’arriver. A peine assis, son téléphone sonne.
« L’amour ? lui lança Carla.
— Non, le boulot », répondit Nicolas.
Il bondit et sortit de la pièce, l’aparté s’éternisa.
De retour : « C’était Bernard Thibault », s’excusa-t-il107.
Pour rompre la glace, Séguéla demande à Nicolas Sarkozy de leur « raconter l’Amérique ».
Une semaine plus tôt, il avait en effet fait une visite éclair à Washington. Devant le Congrès, il avait prononcé un discours qui devait sceller les retrouvailles de la France avec l’Amérique après plusieurs années de grand froid. Trente-cinq minutes durant lesquelles il avait été applaudi 25 fois, dont 8 standing ovations de plusieurs minutes. Un énorme succès, donc108, clôturé par un dîner en grande pompe à la Maison Blanche.
(…) Comme attiré par un aimant, Nicolas orienta sa chaise vers Carla. Le geste fut si soudain et si naturel qu’il ne choqua personne, pas même la maîtresse de maison, à qui son invité tourna le dos la soirée entière. (Séguéla juge bon de le relever tout de même !) Ils étaient seuls au monde. Nous, nous étions au « Théâtre » ce soir…
Tous confirment le récit de leur hôte. Ils ont bien été les témoins d’un coup de foudre en direct : « Nicolas était subjugué par la vivacité, la grâce, les reparties, l’intelligence de Carla », dit Péri Cochin qui ajoute : « Et elle, c’était visible, cherchait à le séduire. »
Deux mois et demi plus tard, ils seront mariés !
Au moment de leur rencontre, Nicolas Sarkozy et Carla Bruni sont deux cœurs disponibles. Lui est sentimentalement à la dérive, meurtri par son divorce (il porte toujours son alliance) et humilié. Il lui faut une revanche – et vite – pour effacer l’affront. Elle, séparée de son compagnon Raphaël Enthoven, père de son fils Aurélien, est prête pour une nouvelle aventure… Et plus si affinités ?
Ils ne se connaissaient pas, mais chacun sait à qui il a affaire.
Carla fait partie des vingt mannequins les plus riches et les plus glamour dans les classements des magazines, au même titre que Naomi Campbell et Claudia Schiffer. Elle est aussi une artiste internationale : son premier album, sorti en 2002 – Quelqu’un m’a dit –, s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires, dont huit cent mille à l’étranger. Elle écrit ses chansons. Des artistes lui passent commande. Parolière inspirée au vocabulaire subtil, elle est douée. Elle n’est pas une cantatrice qui envahit l’espace sonore. Son timbre a une tessiture feutrée, rauque, sensuelle, mais de piètre amplitude. Un miaulement dans du papier de soie. Du charme, donc. Beauté à la tête bien faite, elle s’est détachée de la frivolité : « A côtoyer constamment le vide, on s’aguerrit beaucoup », avait-elle dit un jour. Elle impose un style de top model intellectuel et se décrit comme une pessimiste chronique. C’est une vraie personnalité.
« Carla vient d’une autre planète, celle des êtres envoûtants. Frapper à la porte de sa vie n’est jamais anodin. Si elle vous la referme au nez, malgré cette politesse des grandes familles et cette élégance des grands artistes, vous en ressentirez comme une morsure, mais si vous avez le bonheur d’être admis dans son monde, l’entrée vous en sera toujours ouverte. Farouche mais fidèle, Carla n’aime que le vrai, l’intense et contrairement à sa réputation, le durable. Mais à la première déception, elle vous chasse, et pis : elle vous oublie. Il en est ainsi des amants comme des amis. » Qui trace ce portrait ? Jacques Séguéla.
Née à Turin dans une famille italienne fortunée, elle a grandi dans le château familial de Castagneto entre un père compositeur de musique dodécaphonique et une mère pianiste et soliste. Femme de conquêtes, Carla s’est fait une réputation de croqueuse d’hommes. Elle s’y est même complue. Comme on ne peut imaginer que ce soit par forfanterie, on doit en conclure qu’elle aime provoquer, transgresser (voilà déjà un trait commun avec son futur époux). Dans son premier album, qu’elle qualifie de « largement autobiographique », elle s’explique en chansons : « Je n’ai pas d’excuse, c’est inexplicable, même inexorable, c’est pas pour l’extase, c’est que l’existence, sans un peu d’extrême est inacceptable, je suis excessive, j’aime quand ça désaxe. »
Carla connaît la vie et le proclame sans chichis : « C’est moi qui fais les premiers pas, on ne m’a jamais fait la cour, on me l’a faite après. » Et aussi : « On ne désire pas les hommes beaux, on aime ceux qui plaisent aux belles femmes. »
On lui prête bien des liaisons : avec des musiciens, des chanteurs, des acteurs, un écrivain, un milliardaire américain, un politique français connu, un avocat, des intellos : « J’en connais des superbes, des bien mûrs, des acerbes, des velus, des imberbes. J’en connais des sublimes, des mendiants, des richissimes, des que la vie abîme. » Paroles et musique… Un long palmarès de femme très libre qui se prête plus qu’elle ne se donne.
En février 2007, elle avouait111 : « Je suis une amadoueuse, une chatte, une Italienne, j’aime projeter la féminité la plus classique : la douceur, le “charmage”, la “charmitude” comme pourrait dire Ségolène, mais je ne suis pas née comme ça. Ce sont des vides que je remplis. » Et c’est justement cette dernière phrase qui interpelle : des « vides » qui ne demandaient donc qu’à être comblés ?
A première vue, Carla n’est pas le contraire de Cécilia : même haute silhouette longiligne, même regard oblong, mêmes pommettes hautes. « C’est fou ce qu’elles se ressemblent ; c’est à se demander si finalement cette femme n’est pas la seule constante de sa vie », s’interroge le psychanalyste Serge Hefez, lorsque la liaison sera connue.
De leur ressemblance, les premiers avertis se disent tous frappés. Ce que Péri Cochin réfute avec vigueur : « Rien à voir, elles n’ont pas du tout la même personnalité, ni le même genre, ni les mêmes centres d’intérêt… Carla a toujours travaillé pour gagner sa vie. Elle est une artiste qui a les moyens financiers de son indépendance. » Une flèche pour Cécilia !
« Elles n’ont pas du tout le même caractère, renchérit une amie du couple. Avec Cécilia, on était toujours un peu dans la tension. Carla, elle, est dans l’attention. » Nuance !
Tout de même, si l’on en croit les psychanalystes, tout couple est pathologique et la vie n’est qu’une suite de répétitions inconscientes. N’est-ce pas étrange : Carla, Cécilia : deux prénoms qui commencent par C et qui se terminent par A. Trois syllabes pour Cécilia, bientôt trois pour Carla, vite appelée Car-li-ta par Nicolas. L’une est d’origine espagnole, l’autre est italienne.
Un mois avant leur première rencontre, elle avait signé une pétition contre le recours aux tests ADN proposé par le député UMP Thierry Mariani pour lutter dans certains cas contre l’immigration clandestine.
Une proposition que Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la Politique de la ville, avait jugée publiquement « dégueulasse ». Un mot jusque-là interdit de séjour sous les lambris de la République113.
Interviewée par Elle, Carla employait des termes plus châtiés : « Est-il possible qu’on réduise la filiation à la génétique, et cela pour une catégorie de gens seulement ? Désormais, il y aurait des Français de souche à qui appartiendrait le droit légitime de composer leur famille selon leur histoire intime, et les candidats à la vie en France qui devraient prouver qu’ils sont unis à leurs enfants par les liens du sang. » Et d’ajouter : « Une femme qui élèverait l’enfant de sa sœur, comme c’est le cas dans les régions où sévissent la guerre ou le sida devrait-elle le laisser au pays ? C’est impossible ! »
Il y avait du vécu dans ce propos bien senti ! C’est à la mort de celui dont elle porte le nom qu’elle apprit n’être pas sa fille biologique, mais le fruit des amours de sa mère avec un jeune violoniste, Maurizio Remmert. Un choc pour elle, bien sûr.
L’alliance Carla-Nicolas, c’est aussi la jonction de deux narcissismes. Chacun renvoie à l’autre un effet miroir on ne peut plus gratifiant. Chacun a pour l’autre valeur de trophée. Séduire après moult célébrités un président de la République, connu du monde entier, est un beau challenge. La belle a décroché le pompon du manège. Chacun a trouvé un partenaire à sa hauteur.
Pour parler de soi, l’un et l’autre sont d’intarissables bavards.
Jadis, dans les dîners entre amis, Cécilia assistait muette au one-man show de son mari.
Avec Carla, les rôles sont inversés. C’est elle qui monopolise la parole, « toujours enjouée, drôle, hilarante même », témoignent leurs commensaux qui ajoutent : « Devant elle, Nicolas est béat d’admiration, elle le flatte ! »

 

Et encore : « C’est une rencontre importante, unique, inespérée en termes de tendresse, de confiance, de discussions, d’échanges. C’est la première fois que je me sens comprise et soutenue, accompagnée. C’est la première fois que je donne et que je reçois autant115. »
« Carla ? C’est un miracle, peut-être ce que j’ai réussi de mieux dans ma vie », lui répond en écho son mari116.
Elle dit de lui : « Nicolas a six cerveaux. »
Ils se bluffent mutuellement en permanence.
« Dans un dîner en petit comité, ils vont même jusqu’à s’envoyer des textos. Ils se sont créé un univers complice », raconte une de leurs amies.
Une alliance gagnante-gagnante, donc.
Dès le lendemain du dîner chez Séguéla, le Tout-Paris commence à bruisser de la rumeur de leur liaison. « Mais non, qu’est-ce que tu me dis là ? » « Mais si, je te l’assure. »
Les collaborateurs du Président le voient arriver d’humeur badine et l’œil brillant. Quel changement ! Que lui arrive-t-il ? « Ça va être atomique117 », lâche-t-il jubilatoire et sans plus d’explications à Franck Louvrier, qui comprend sur-le-champ que son patron est amoureux. Mais de qui ? Mystère.
Les ministres qui accompagnent le Président en voyage doivent saisir qu’il les met au parfum. Jean-Pierre Jouyet raconte : « Nous entendîmes pour la première fois évoquer son nom lorsqu’il nous fit la confidence d’avoir rencontré Carla à dîner chez des amis. “On va encore dire que je suis avec elle, comme on l’a dit pour Carole Bouquet”, s’amusait-il. Je le rassurai maladroitement en arguant de son union avec Raphaël Enthoven. “Mais c’est terminé depuis longtemps !” m’asséna le Président. Levitte, excellent diplomate mais moins fin psychologue, crut protéger Nicolas en indiquant à la cantonade que tout cela était ridicule car chacun savait bien que Carla avait été la compagne de Fabius. Vrai ou faux ? Silence. Chacun retourna à ses dossiers118. »
Autre changement immédiat, apprécié par le staff présidentiel et les ministres : ils cessent d’être conviés à l’Elysée ou à la Lanterne tous les samedis et tous les dimanches pour travailler ! Le Président se fait même plus rare aux réunions de 8 h 30. Ses colères sont moins fréquentes. Le Président a moins mal au caractère. Tout le monde respire.
« L’arrivée de Carla a eu deux effets dans les voyages présidentiels, s’amuse Jean-Pierre Jouyet : l’irruption de romans et de chansons d’Aznavour. Pour la lecture, nous commençâmes par Françoise Sagan, La Chamade et Château en Suède, suivie par Le Clézio, qui venait d’obtenir le prix Nobel de littérature, Désert et Le Procès-verbal, trônaient sur la table. Mais comme le flot verbal présidentiel ne tarissait pas, point de lecture… Puis Charles Aznavour prit possession de l’avion. Avec des solos endiablés et remarquablement interprétés par Bernard Kouchner qui – ponctuant leurs travaux diplomatiques – arrivait à entraîner Nicolas Sarkozy sur quelques standards : “La Bohème”, “Viens voir les comédiens”, “J’habite seul avec maman”, “Emmenez-moi” etc. etc. »
Au début de ce mois de décembre, la France profonde n’est pas encore au parfum de l’idylle présidentielle. Elle a bien d’autres images et d’autres soucis quotidiens en tête. Tout augmente. Le fuel ? + 9,7 %. Le pain ? + 4,2 %. La volaille ? + 7 %. Et puis, le 10, tous les projecteurs sont braqués sur la visite à Paris du Libyen Kadhafi, suite à l’invitation que lui avait lancée Nicolas Sarkozy en juillet à Tripoli. Pervers, le Guide de la révolution a lui-même choisi la date de sa venue : le jour de la célébration des droits de l’homme. Les premières images de son arrivée au palais de l’Elysée le montrent au pied des marches du perron, en djellaba marron prenant la pose et levant le poing : un signe de victoire adressé à son opinion publique et au monde arabe. Un beau pied de nez pour la France. Et ça n’est pas tout. Il a exigé de planter sa tente bédouine dans les jardins de l’hôtel de Marigny et fixé à cinq jours la durée de sa visite, le temps maximal pour une visite d’Etat.
Le « Mouammar show » va vite se transformer en cauchemar pour le pouvoir. Les médias sont unanimes : il ne fallait pas le recevoir. « Tout simplement odieux », clame Ségolène Royal avec la gauche. Beaucoup dans la majorité font part de leur hostilité ou de leur malaise. Au sein même du gouvernement, la gêne est manifeste. Bernard Kouchner trouve d’opportunes raisons pour ne pas croiser Kadhafi : « Je n’étais pas à l’aise, mais il faut donner un peu de crédit à ceux qui font des progrès », explique-t-il. Ajoutant : « C’est une visite douloureuse et indispensable. »
A l’Assemblée nationale, Jean-François Copé, le président du groupe UMP, justifie par un « emploi du temps trop chargé » son absence lors de la rencontre organisée avec les parlementaires par le président Accoyer. Kadhafi exigeait d’être reçu dans ce temple de la démocratie qu’est l’hémicycle. Pas question. Le président de l’Assemblée nationale veut bien lui offrir une rencontre avec une centaine de parlementaires dans la grande salle des fêtes. Ceux-ci rechignant à venir, des fonctionnaires de l’Assemblée et… des figurants viendront combler les vides.
Tous les ponts de la capitale ayant été interdits de circulation lorsque Kadhafi fait sa promenade en bateau-mouche sur la Seine, les Parisiens bloqués plusieurs heures dans les embouteillages enragent. Le Guide s’offre une sortie au Ritz où « l’ami des dictateurs » Roland Dumas l’accueille par un révérencieux « Profonde et cordiale bienvenue ». Il faut l’occuper, l’Elysée lui organise une chasse à Rambouillet avec un lâcher de deux mille faisans. Le Guide n’en tuera que trois dont deux à terre. Preuve qu’il ne serait pas un tireur d’élite, à moins qu’il n’ait une très mauvaise vue.
Mais il y a plus grave : interrogé sur France 2 par David Pujadas, Kadhafi dément avoir parlé des droits de l’homme lors de son entretien avec le Président Sarkozy, qui avait pourtant indiqué que le sujet serait à l’ordre du jour de leur rencontre.
« Avez-vous parlé des droits de l’homme avec le Président ? Evoqué avec lui l’organisation de partis politiques en Libye et aussi d’une presse libre ? » demande le journaliste.
Trois questions en une qui permettent au dictateur de répondre : « Nous n’avons pas parlé de ces sujets, la Libye est une démocratie populaire directe, ce sont les Libyens qui se dirigent eux-mêmes. La question des droits de l’homme ne se pose donc pas. »
Aussitôt, l’opposition s’engouffre dans la brèche. « Nous avons le droit, nous, à l’Assemblée nationale d’exiger la vérité », gronde Jean-Marc Ayrault, le président du groupe PS, sur ce ton de procureur teigneux qu’il croit bon d’adopter lorsqu’il s’adresse au gouvernement. Et d’accuser Bernard Kouchner de tartufferie : « Vous cautionnez tout ce que jadis vous avez combattu. » Claude Guéant a beau assurer que « le Président a évoqué les droits de l’homme à deux reprises », c’est parole contre parole.
C’est donc avec un vif soulagement que les Français le voient repartir. Et l’Elysée plus encore. Après les effusions de l’arrivée, Nicolas Sarkozy évite de raccompagner son ami jusqu’à sa gigantesque limousine blanche. Quant aux contrats commerciaux promis par son fils Saïf al-Islam, qui devaient s’élever à dix milliards de dollars, pas moins… ils ne seront jamais honorés.
La libération des infirmières bulgares aura finalement peu rapporté à la France mais, en revanche, coûté politiquement très cher au Président.
Deux heures plus tard, l’avion de Kadhafi se pose à Madrid, étape suivante de son voyage. L’Espagne lui déroule le tapis rouge. Le Roi en personne vient l’attendre au pied de l’avion. Le Premier ministre socialiste Zapatero lui offre un grand dîner de gala et le lendemain, c’est l’ex-Premier ministre libéral Aznar qui l’invite à déjeuner en Andalousie. Sans que la presse ibérique s’en émeuve, « L’Espagne s’unit à la France pour réintégrer Kadhafi dans le concert international », titre le grand quotidien El País. La société pétrolière Repsol doit prolonger ses contrats avec la Libye. Il n’est pas question d’insulter les intérêts du pays. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà121
Le lendemain, soit deux mois, jour pour jour, après l’annonce du divorce le site L’express.fr et le magazine Point de Vue (qui appartiennent au même groupe de presse belge Roularta), rendent officielle la liaison. Avec une photo surprenante : le Président en compagnie de Carla, de son fils Aurélien âgé de six ans et de sa mère Marisa photographiés nuitamment à Disneyland.
Pour les sarkologues, ces images ont un curieux parfum de déjà vu. Nicolas, en effet, y accompagnait souvent le petit Louis et Cécilia, qui adoraient tous deux fréquenter ce parc d’attractions. Tous les psys le disent : « On change de femme, on garde les mêmes repères. » Curieux endroit tout de même pour officialiser une liaison quand on est chef de l’Etat. Les éditorialistes – et pas seulement en France – aiguisent leurs plumes. Ainsi, le New York Times s’étonne que Nicolas Sarkozy ait choisi le pays de Donald et de Mickey pour la première apparition publique du couple.
« Tu te fais du tort », téléphone au contraire Dadue à son fils. C’est qu’elle n’est pas pressée d’hériter d’une nouvelle belle-fille. « Pendant plusieurs jours, il ne m’a pas rappelée », dit-elle122. Au magazine Point de Vue, elle confie que « dans sa position, son fils n’a aucun mal à trouver de la compagnie et même qu’il n’a que l’embarras du choix ».
C’est à Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, et ami de son ex-compagnon, Raphaël Enthoven, que Carla confirme la liaison. En précisant qu’elle n’était « pas gênée de le dire puisque ça allait devenir une histoire d’amour publique ».
De ce jour, le Président et la chanteuse ne se quitteront plus.
Mais notre amoureux ne va pas cesser d’étonner le pays et de détonner.
Le Président et les religions Lorsqu’il était ministre de l’Intérieur et des Cultes, Nicolas Sarkozy avait affronté l’un des tabous de la société française, la laïcité, dogme de la République, et aussi la place des religions dans nos sociétés mondialisées. Ce qui se comprend : en moins de quarante ans, l’islam est devenue la deuxième religion de France. Nicolas Sarkozy avait même publié un livre d’entretiens très intéressant avec le père Verdin, intitulé La République, les Religions, l’Espérance123. Le besoin de sens de l’homme, les mystères de la vocation, l’espérance que la foi apporte aux croyants, ces questions l’ont toujours interpellé, taraudé presque. Nathalie Kosciusko-Morizet se souvient de longues conversations avec lui durant la campagne présidentielle, notamment sur les moines de Tibhirine dont le massacre l’avait bouleversé. « Que des hommes puissent faire vœu de pauvreté et de chasteté durant toute leur vie a toujours impressionné Nicolas », s’amuse Laurent Solly qui fut son chef de cabinet au ministère de l’Intérieur.
Une fois élu Président, il avait choisi comme directrice de cabinet Emmanuelle Mignon, boîte à idées de sa campagne, classée ouvertement droite catho.
Le voilà donc qui ouvre un nouveau chapitre du quinquennat. Pendant quasiment un trimestre, tout en travaillant d’arrache-pied, et en se démultipliant avec une visite en province chaque semaine, il va passer du profane au sacré, du public au privé, en alternant les séquences à un rythme endiablé. « La logique de Nicolas est toujours de prendre à contrepied la logique », note l’un de ses proches. En voici des preuves. Multiples.
Quatre jours à peine après l’officialisation de sa liaison, Nicolas Sarkozy est reçu en audience par Benoît XVI. Le pape accueille le président de la France « Fille aînée de l’Eglise » (qui arrive avec vingt minutes de retard !). De mémoire de vaticaniste, jamais un chef d’Etat en visite officielle n’avait affiché aussi peu de solennité. Visiblement ému, mais sans s’incliner, Nicolas Sarkozy salue son hôte d’une franche poignée de main. « C’est très émouvant pour moi, Très Saint-Père, d’être reçu par vous. Vous parlez si bien le français. »
« Oui, je l’ai appris dans mon gymnase124 de Bavière », répond le pape qui doit se demander pourquoi sa connaissance de la langue provoque une telle émotion.
Au terme de leur bref entretien en tête à tête – une demi-heure – le Président Sarkozy présente à Benoît XVI ceux qui l’ont accompagné : l’humoriste Jean-Marie Bigard, grand spécialiste des blagues salaces et des « lâchers de salopes ». « C’est un homme qui a rempli le Stade de France, comme votre prédécesseur Jean-Paul II », précise le Président sur un ton très admiratif. Il n’est pas certain que le pape ait apprécié la comparaison. En revanche, des catholiques français en éprouveront des haut-le-cœur durables. Certains y verront comme un sacrilège. Quand d’autres y décèlent une incroyable faute de goût qui restera longtemps au débit du Président. Que l’humoriste ait cru bon d’annoncer qu’il prie « dix fois par jour » n’est pas une excuse. « Amener Bigard chez le pape, c’est ça la rupture, je me fous des critiques. A travers Bigard, je montre que le peuple peut rencontrer le pape », explique le Président aux journalistes. Bigard chez le pape ? « C’est une idée de Pierre Charon », cafarde un conseiller de l’Elysée. C’est lui, il est vrai, qui avait amené l’humoriste un soir au ministère de l’Intérieur. Du temps où Cécilia était à New York. Il fallait divertir Nicolas.
« Nicolas a une telle soif de revanche sur l’establishment qu’il choisit toujours ses repères symboliques dans le paroxysme », explique un de ses proches. Reste que cela passe mal. Les sondages ne tarderont pas à être en chute libre dans l’électorat catholique.
Pour accommoder un peu les choses, le Président a aussi invité le père Guy Gilbert, autoproclamé « curé des loubards », toujours friand d’apparitions médiatiques, qui, pour l’occasion, a remisé ses habituelles santiags, son blouson de cuir, orné de multiples breloques pour un impeccable habit de clergyman125. Plus évidente est la compagnie du dominicain Philippe Verdin, coauteur du livre d’entretiens (cité plus haut) qui sera offert au Saint-Père ainsi que deux éditions rares des romans de Georges Bernanos (La Joie et L’Imposture).
Figurent aussi dans ce groupe l’académicien prolifique Max Gallo, Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille et ancien professeur d’histoire dans une école libre, l’ancien ministre Dominique Perben et Patrick Buisson, conseiller politique du Président. Quatre catholiques fervents.
Toujours décontracté, Nicolas Sarkozy présente aussi au pape les journalistes qui l’ont suivi : « Vous savez, ils ne sont pas toujours gentils avec moi. » Les journalistes rétorquent : « Mais nous le sommes toujours avec vous, Très Saint-Père. » « Vous voyez comme ils sont injustes », réplique le Président. Et le pape de sourire. Et tandis que la délégation l’entoure, les caméras filment le Président consultant et pianotant sur son téléphone portable. Guettant à coup sûr les messages de Carla. Une invitée n’a pas été présentée à Benoît XVI : Marisa, sa mère, qui est elle aussi du voyage.
L’après-midi, Nicolas Sarkozy est intronisé chanoine honoraire de la basilique du Latran, un titre que reçoivent tous les chefs d’Etat français126. Le général de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac avaient fait le déplacement. Georges Pompidou et François Mitterrand en avaient accepté la charge, mais sans s’y rendre.
Là encore, Nicolas Sarkozy se distingue de ses prédécesseurs.
Devant tout ce que la communauté française de Rome compte de religieux et de religieuses, il va défendre l’héritage chrétien de la France et donner – le discours a été écrit par Emmanuelle Mignon – sa vision de la laïcité : « C’est la liberté du citoyen, celle de croire ou de ne pas croire. Une nécessité et une chance. Comme Benoît XVI, je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire, commet un crime contre sa culture. Un homme qui croit, c’est un homme qui espère ; et l’intérêt de la République c’est qu’il y ait beaucoup de femmes et d’hommes qui croient. »
Napoléon proclamait : « L’homme sans Dieu, je l’ai vu à l’œuvre en 1793, cet homme-là on ne le gouverne pas, on le mitraille. Pour former l’homme qu’il nous faut, je me mettrais avec Dieu. »
Tocqueville, dans le style qui est le sien, ne disait pas autre chose : « La religion est le garde-fou qui empêche les peuples démocratiques de se pervertir dans la liberté reine. »
Nicolas Sarkozy est lui aussi persuadé de l’utilité sociale des religions. Evoquant la déchristianisation de la France, il poursuit : « La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres n’ont pas rendu les Français plus heureux. C’est une évidence. La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire, elle n’aurait pas dû. »
Une critique à peine voilée de Jacques Chirac et Lionel Jospin qui, en 2001, avaient mené le combat pour exclure toute référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans le préambule du traité constitutionnel européen.
Mais voilà le plus surprenant : « Messieurs les Cardinaux, je voudrais vous dire très simplement les sentiments que m’inspirent vos choix de vie. Je mesure les sacrifices que représente une vie tout entière au service de Dieu et des autres. Mais sachez que nous avons au moins une chose en commun : c’est la vocation. On n’est pas prêtre à moitié, on l’est dans toutes les dimensions de la vie. Croyez bien que l’on n’est pas non plus président de la République à moitié. Je comprends que vous vous soyez senti appelés, par une force irrépressible qui venait de l’intérieur, parce que moi-même je ne me suis jamais assis pour me demander si j’allais faire ce que j’ai fait. Je l’ai fait. Je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation, parce que moi-même je sais ce que j’ai fait pour réaliser la mienne. »
Mais la vocation religieuse – le service de Dieu –, et la vocation politique – le service des hommes – ne ressortissent pas de la même motivation. Il ne s’agit pas non plus des mêmes sacrifices. Et puis surtout, quel besoin de se mettre en scène en ce lieu ?
Et voilà la phrase choc : « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. »
Emmanuelle Mignon avait-elle puisé son inspiration dans l’histoire napoléonienne ? Ou bien les grands esprits se sont-ils rencontrés ?
Or, voilà le paradoxe. De tous les présidents de la République – Mitterrand compris – Nicolas Sarkozy est celui qui a le moins fréquenté les églises, celui que l’on a le moins vu à la messe (ses fils Pierre et Jean portent néanmoins les prénoms de deux paroisses de la ville de Neuilly !). Or, c’est ce pratiquant très occasionnel qui parle de la foi de la façon la plus ostensible, libre et décomplexée.
Ce rappel des racines chrétiennes n’est cependant pas le signe annonciateur d’une politique qui s’en inspire. Sur des sujets majeurs, l’action de Nicolas Sarkozy fait fi des recommandations de l’Eglise. En voulant déjudiciariser le divorce, ne veut-il pas le faciliter ? En encourageant le travail du dimanche, ne veut-il pas contribuer à le banaliser ? Et plusieurs aspects de sa politique (notamment sur l’immigration) ont été critiqués par une bonne partie des évêques. Il n’empêche, il souhaite que les catholiques et autres chrétiens participent avec plus d’audace au débat public. Ministre de l’Intérieur, il s’étonnait déjà que les responsables religieux ne se montrent pas plus offensifs dans la défense de leurs intérêts. Bref, il veut entendre les catholiques même s’il n’est pas toujours prêt à les écouter.
Fin de l’épisode romain.
La classe politique et intellectuelle en est encore à disserter sur les mérites comparés de l’instituteur, du curé ou du pasteur, quand six jours plus tard, retour au profane, Nicolas Sarkozy s’envole pour les vacances de Noël en Egypte. Voyage mi-privé, mi-officiel. Une partie des collaborateurs du Président est déjà sur place pour préparer sa rencontre avec le Président Moubarak, prévue le 30 décembre au Caire.
Nicolas Sarkozy débarque donc à Louxor accompagné de Carla, de Dadue (qu’il veut convaincre de son bon choix) de son fils Jean et de sa fiancée Jessica. Ils ont voyagé à bord d’un Jet Falcon 900 prêté par… l’homme d’affaires Vincent Bolloré.
Le yacht Bolloré pour Cécilia. L’avion Bolloré pour Carla. La vie est bien une suite de répétitions, n’est-ce pas ? Avec les mêmes polémiques. Arnaud Montebourg s’interroge sur les « contreparties que M. Bolloré, homme d’affaires rusé, est en droit d’attendre ». Il critique « le mélange des intérêts privés et publics, nuisible à l’impartialité de l’Etat ». Il n’est pas le seul. Ségolène Royal juge que « cela met en cause la dignité présidentielle ». Les communistes tapent plus fort encore : « Il est indigne que le représentant du peuple français se comporte comme un clinquant milliardaire étiqueté Bolloré lors de chacune de ses vacances. La fréquentation des milliardaires est une injure à la pauvreté et à la difficulté de vie de millions de Français qui travaillent dur pour boucler leur fin de mois sans y parvenir. »
Retour de croisière à Malte six mois plus tôt, le Président avait fait valoir, on le sait, que son voyage n’avait pas coûté un centime au contribuable et souligné que Vincent Bolloré n’avait jamais travaillé avec l’Etat. Les images du couple, gravissant les marches du somptueux « Old Winter Palace » font la Une de tous les quotidiens européens. Lui, en costume, chemise blanche col ouvert et lunettes Ray-Ban. Elle, Carla, en pull décolleté en V, pantalon serré et cheveux au vent. Le lendemain, tel un adolescent frimeur, le Président téléphone à un ami : « Alors, les images télé, c’était bien ? » En tout cas, elles ne passent pas inaperçues et suscitent les railleries. « Napoléon est allé en Egypte avec 34 000 soldats pour trouver la gloire, Nicolas Sarkozy y va avec Carla pour la même raison », ironise le tabloïd anglais The Sun. Le site du magazine Gala, lui, souligne que Carla arbore au doigt une grosse bague rose en forme de cœur, la même que portait Cécilia un an plus tôt.
En amour, c’est bien connu, les hommes sont dépourvus de toute imagination. Ils offrent à leurs femmes successives (les généreux du moins), les mêmes bijoux et les emmènent en voyage dans les mêmes lieux et les mêmes hôtels.
La bague ? Il s’agit d’un cupidon de Dior Joaillerie, une création de Victoire de Castellane, la demi-sœur de Mathilde Agostinelli.
Carla fête en effet ses 39 ans. Cette bague est un cadeau d’anniversaire. Les magazines y décèlent, bien sûr, la promesse d’un mariage prochain.
Hou là là ! La politique de civilisation ! C’est qu’on ne lui en demandait pas tant, surtout ce soir-là129 ! Julien Dray y décèle un « concept fumeux », alors que sur la question essentielle : « Le pouvoir d’achat (alpha et oméga des socialistes pour dénoncer une promesse présidentielle non tenue), il n’a rien dit. »
« Cet élan de spiritualité était fait pour corriger le côté clinquant de ces dernières semaines », écrit Le Parisien. Tandis que Le Monde moque des « notions au caractère nébuleux ».
Tous pourtant l’ont compris : à l’issue de vacances ultra-médiatisées, le Président veut redonner essence et profondeur à son action. François Fillon, naturellement, est le premier à s’y associer. Il se déclare « prêt à relever le défi des réformes des civilisations et à changer la France en profondeur ». Dans une « tribune » publiée le 2 janvier dans Le Monde, le député communiste Patrick Braouezec, allié au philosophe Michel Onfray, écrivent que ce discours nous renvoie à « l’avant 1789, avant le siècle des Lumières, la Déclaration des droits de l’homme et l’émergence du citoyen moderne » (comme si Sarko était Louis XVI ! Un message subliminal ?). La tribune se termine par un appel à voter à gauche aux municipales : « C’est dans les conseils municipaux, écrivent-ils en effet, que se joue une question de civilisation. » Un raccourci qui a dû beaucoup surprendre dans les mairies !
Le message du Président passe d’autant plus mal que cinq jours plus tard, le 4 janvier, vacances succédant aux vacances, Nicolas Sarkozy s’envole pour la Jordanie accompagné de Carla, comme il se doit. Il répond à l’invitation du roi Abdallah, qui a eu la courtoisie de lui envoyer son avion. Le lendemain, les caméras filment le couple visitant les ruines nabatéennes de Pétra. Aurélien, le fils de Carla, capuche sur la tête, juché sur les épaules du Président, se cache le visage de ses mains pour échapper aux flashes des paparazzi. « C’était l’image qui tue, qui désacralise », déplore l’UMP Lionnel Luca. Ces photos choquent en effet beaucoup de monde, à commencer par le père de l’enfant, qui s’oppose dès lors à toute reproduction d’une image de son fils sans son autorisation. Une faute que Carla reconnaîtra plus tard131 : « Mon erreur fut d’emmener mon fils dans cette visite, cela a donné une image choquante, violente, obscène qui m’a procuré de la honte en tant que mère. Ce n’est pas l’erreur de Nicolas. C’est la mienne. »
L’image du couple à Pétra fait le tour du monde. La vie est une suite de répétitions inconscientes, n’est-ce pas ? En juin 2005, Cécilia y avait rejoint son amant Richard Attias. Une escapade qui avait assommé de douleur Nicolas Sarkozy. Pétra, symbole de son infortune conjugale, premier signe du commencement de la fin de son couple. Pourquoi choisir d’y revenir ? Pour avoir le dernier mot, pardi ! En y emmenant Carla, Nicolas Sarkozy effaçait le passé, réinventait une continuité. Le couple est mort, vive le couple ! C’était aussi un message explicite adressé à Cécilia : « Tu es allée à Pétra avec ton amant, j’y suis avec une star, plus jeune, plus riche que toi et je vais l’épouser. » La réponse du berger à la bergère infidèle !
A l’Elysée, on commence à comprendre que la séquence Disney-Egypte-Pétra fait le plus mauvais effet sur l’opinion. Pour la première fois, Catherine Pégard, ex-journaliste devenue conseillère politique du Président, prend la plume dans Le Monde du 7 janvier (le lendemain le Président tient sa première conférence de presse). « Ça n’est pas le Président qui me l’a demandé », précise-t-elle. Elle écrit : « Le plus difficile avec quelqu’un qui parle beaucoup, qui agit beaucoup, c’est de faire apparaître sa cohérence dans la durée, écrit-elle, la singularité de Nicolas Sarkozy réside aussi dans sa volonté de réduire au minimum sa part de comédie (…). La communication consiste à montrer le Président le plus possible dans la réalité de ce qu’il est (…). J’ai découvert qu’il y a beaucoup d’humanité et d’humilité dans le travail du président de la République. Il faut être au plus près de cette vérité complexe. C’est difficile parce que Nicolas Sarkozy n’est jamais dans le gris. Il est dans le blanc et dans le noir et les fait cohabiter (…). On le fait passer pour un butor qui n’a lu aucun livre et ce d’autant plus facilement que sa prévention contre les cuistres le fait forcer le trait en sens inverse. Quand ils le rencontrent, ses interlocuteurs changent d’avis sur lui. En le fréquentant, on s’aperçoit que ses curiosités sont multiples, qu’il a beaucoup de tiroirs en lui, beaucoup de réflexions, d’interrogations, de doutes, peu d’a priori. Mais il adore s’afficher dans la provocation et la transgression. C’est sa façon d’affirmer sa liberté. Mais il ne vient pas de nulle part. »
Catherine Pégard voit juste. Mais elle ne répond pas à la question : un Président doit-il provoquer pour affirmer sa liberté ?
Avec une droite aux ordres, une gauche sonnée, une extrême droite marginalisée, Nicolas Sarkozy avait en arrivant au pouvoir toutes les cartes en main. Est-il en train de tout gâcher ? Le staff de l’Elysée en est convaincu, il faut réinjecter de la gravité dans la fonction. Mais qui ose le lui dire ? Personne pour l’instant.
La dégringolade 8 janvier 2008. Première conférence de presse du règne. Les ministres y ont été conviés la veille au soir vers 22 heures. La salle des fêtes de l’Elysée est comble : plus de 500 journalistes, dont tous les correspondants de la presse étrangère. Le Président commence par un long préambule d’une heure. Sa feuille de route pour l’année. Un vrai pêle-mêle.
Deuxième chapitre : il confie à deux Prix Nobel d’économie, l’Américain Joseph Stiglitz et l’Indien Amartya Sen, une mission de réflexion sur les changements des instruments de mesure de la croissance. Il les veut plus précis et plus larges à la fois. Car, explique-t-il, « la différence entre la perception que l’on en a et la réalité mine la croissance : plus personne ne croit à l’économie ».
Troisième annonce : Simone Veil présidera une commission chargée de rédiger un projet de texte complétant le préambule de la Constitution afin de garantir « l’égalité de l’homme et de la femme et rendre possible de véritables politiques d’intégration ou pour répondre au défi de la bioéthique ».
Retour à l’économie : il souhaite que les programmes de stock-options et que la distribution d’actions gratuites bénéficient à tous les salariés.
Immigration enfin : le Parlement devrait fixer chaque semaine le nombre de titres de séjour que la France entend accorder en fonction des besoins économiques du pays. Il faut faire passer de 10 à 50 % la part de l’immigration liée au travail.
Revenant à lui, il met les points sur les i : « Président de la République, ça ne donne pas droit au bonheur plus qu’un autre, mais pas moins qu’un autre. » (Sauf que les citoyens n’en ont rien à faire du bonheur d’un Président. Ils l’ont élu pour qu’il s’occupe d’eux.) « Avec Carla, c’est du sérieux » (on croirait entendre un adolescent qui présente une fiancée à ses parents). La phrase s’inscrit aussitôt sur le net. Il ajoute : « La date du mariage, il y a de fortes chances que vous l’appreniez quand ce sera déjà fait. »
« Souhaitez-vous que 2008 signe la fin des 35 heures ? » interroge Fabien Namias d’Europe1. Réponse lapidaire du Président : « Oui. »
« C’est la fin du travailler plus pour gagner plus », tempête dans l’après-midi François Chérèque, le leader de la CFDT. Et la gauche lui emboîte le pas.
Le soir même, le Président charge Henri Guaino de rectifier le tir : « On ne touche pas à la durée légale du travail », explique-t-il, en ajoutant que l’on pourrait cependant déroger à cette règle par des accords majoritaires de branches ou d’entreprises.
Retour à la conférence de presse. A une question sur sa promesse d’être le « Président du pouvoir d’achat », il répond en ouvrant les bras. Un geste d’impuissance. « Qu’attendez-vous de moi ? Que je vide des caisses déjà vides ou que je donne des ordres à des entreprises à qui je n’ai pas à en donner ? » Et alors que dans toutes les enquêtes auprès des Français le sujet est au cœur de leurs préoccupations, le Président insiste : « Réduire le débat politique à la seule question du pouvoir d’achat, c’est absurde. »
Contraste saisissant avec le candidat du « tout est possible ».
A Laurent Joffrin, directeur de Libération qui lui reproche d’avoir instauré « une monarchie élective », le Président répond sarcastique : « Moi ? Issu de la monarchie ? Alors si la monarchie c’est l’élection, c’est plus la monarchie. Mais monsieur Joffrin, c’est une obsession ; le pouvoir personnel, vous en parliez déjà à propos du général de Gaulle. »
Une réponse jugée trop agressive.
Un mois plus tard, le 14 février, dans un appel à la vigilance républicaine, l’hebdomadaire Marianne dénonce « toutes dérives vers une forme de pouvoir purement personnel confinant à la monarchie élective ». Parmi les signataires, on relève les noms de Ségolène Royal, François Bayrou, Dominique de Villepin, Bertrand Delanoë, Nicolas Dupont-Aignan et même Pierre Lefranc, l’ancien chef de cabinet du général de Gaulle.
Dans la presse du lendemain, il est surtout question du mariage prochain du Président qui a, c’est clair, raté sa conférence de presse. Contrairement à ses promesses de campagne, il ne réitérera plus l’exercice avant décembre 2010, pour lancer le grand emprunt. Une fois encore en janvier 2011, pour évoquer la préparation du G8 et du G20 qu’il va présider.
Celle qui a refusé d’être reine, mais qui enrage d’être si vite remplacée, règle ses comptes avec son ex. L’amour, comme la guerre, est la continuation de la politique par d’autres moyens. Dans leur livre intitulé Ruptures135, Michaël Darmon et Yves Derai racontent l’histoire secrète du divorce. Mais c’est incontestablement le livre d’Anna Bitton, Cécilia136, qui crée l’événement. Cécilia s’est confiée à la jeune journaliste du Point plus qu’à toute autre depuis longtemps. A tel point qu’inquiète d’en avoir trop dit, elle tente d’empêcher la publication de l’ouvrage – une habitude chez elle. Cette fois en vain. Il est vrai qu’elle n’y va pas de main morte. C’est un florilège de petites phrases « vachardes », prononcées pendant les mois qui ont précédé le divorce (tous les avocats le savent, dans ce cas-là, on démolit toujours l’autre pour se donner encore plus de raisons de le quitter). Le portrait qu’elle dresse de son ex-mari est peu amène. Exemples : « Je ne l’aime plus. Quand je le regarde aujourd’hui, je me demande même comment j’ai pu. » Ou encore : « Il ne se conduit pas bien. Nicolas est généreux si on est avec lui, mais si on le quitte, il est pingre. » Ou encore : « C’est un sauteur, tout le monde me le dit, je ne sais pas si c’est vrai. Je suis partie parce que je suis tombée raide dingue d’un homme tout simplement. Il n’aime personne, pas même ses enfants. » Et pis : « Nicolas, il ne fait pas président de la République, il a un réel problème de comportement, il faut que quelqu’un le lui dise, j’ai fait cela pendant dix-huit ans, je ne peux plus le faire. » Pour conclure, il y a un message adressé à l’amant : « Richard Attias est la personne que j’ai le plus aimée dans ma vie. Je crois que je n’avais jamais aimé avant lui. C’est l’homme de ma vie, je suis la femme de sa vie. »
La lecture de l’ouvrage plonge dans l’affliction les amis du Président : « Dire que Nicolas n’aime pas ses enfants, ça je ne lui pardonnerai jamais », s’emporte Isabelle Balkany.
L’amant, en revanche, reçoit le message cinq sur cinq : il annonce fin janvier à son patron Maurice Lévy, le président de Publicis, qu’il compte épouser bientôt Cécilia. Alors qu’il lui jurait le contraire jusque-là…
Le dernier des trois livres, Cécilia, la face cachée de l’ex-Première dame de France137, est une biographie où Cécilia apparaît comme une personnalité rusée, dissimulatrice et un brin mythomane.
Les trois ouvrages figurent bien entendu au menu de tous les dîners parisiens et du microcosme politique. Ils font mal au Président. Il ne va pas tarder à se venger. Le samedi 12 janvier, Tony Blair est venu de Londres pour parler devant le conseil national de l’UMP. L’ancien Premier ministre travailliste symbole de l’ouverture y fait un tabac. Avec humour, il se définit comme un homme de centre gauche. Ajoutant : « Aux USA, je serais démocrate. En Grande-Bretagne, je suis travailliste. En France… je serais probablement au gouvernement. » Et la salle de s’esclaffer. Et encore : « Le socialisme c’est le mouvement et le mouvement, chez vous, c’est Nicolas Sarkozy. Vous avez de la chance d’avoir un Président aussi “énergétique”… dans tous les domaines. » Et les militants de rire et d’applaudir. Après quoi l’orateur, fêté par l’UMP, est convié à déjeuner par le Président à l’hôtel Bristol, en compagnie de Carla. Avec autour de la table : Jean-Pierre Raffarin, Nathalie Kosciusko-Morizet, Brice Hortefeux, Catherine Pégard. Un déjeuner joyeux où l’on parle de tout et aussi de chansons. Carla se montre très volubile. A un moment, elle s’éclipse. Et le Président de lancer à la cantonade : « Elle est belle et elle au moins elle en a dans la tête, ça me change. » Des propos vite répétés bien sûr à Cécilia.
Les religions toujours A la mi-janvier, retour au sacré. Nicolas Sarkozy étonne encore. Il s’envole pour l’Arabie saoudite, il vient y parler contrats en tous domaines : transports terrestres, aviation civile, eau, électricité, sécurité. Un voyage qui devrait être important pour l’économie française.
Lors de leur première rencontre à Paris, le 21 juin 2007, le roi Abdallah, sans doute surpris par la tonicité du nouvel élu, déclarait : « Le Président Sarkozy ressemble à un pur-sang fringant et fougueux, mais, comme tous les pur-sang, il devra accepter l’épreuve des rênes pour trouver l’équilibre. » Le pur-sang est certes un noble animal, très prisé des Saoudiens, il n’empêche, le royal compliment est empreint de réserve.
Les entretiens avec le Roi sont donc menés à un rythme endiablé. Moins d’une heure pour évoquer le processus de paix dans la région, l’Iran, le Liban, l’Irak et les relations bilatérales. Les ministres des deux pays paraphent quand même des accords de coopération. Pendant la séance de signature, les caméras filment le Président pianotant une fois de plus sur son téléphone portable aux côtés du souverain impassible. Une fois de plus, ces images font mauvais effet en France. Temps fort de la visite : Nicolas Sarkozy, comme Jacques Chirac en 2006, doit prendre la parole devant le Conseil consultatif de Ryad, un embryon de Parlement dont les membres sont nommés par le Roi, gardien des lieux saints. Devant eux, il a choisi d’évoquer à nouveau la place des religions dans le monde. Mais en allant plus loin qu’au Latran. Cette fois, il élargit son propos à toutes les religions du Livre, notamment à l’islam, un œcuménisme inhabituel. Venir parler de religion dans le royaume wahhabite est plus osé que d’évoquer les droits de l’homme en Union soviétique avant la chute du Mur.
Jamais un politique occidental n’avait eu le culot – ou le courage – de parler religion en Arabie saoudite. Jouant au Président philosophe, Nicolas Sarkozy a pendant une heure brassé les siècles, embrassé les religions, mais aussi sauté de l’écologie à la cause palestinienne, dénoncé le profit, le terrorisme bien sûr, et salué la récente rencontre du roi Abdallah avec le pape.
Ryad après Rome : est-ce l’itinéraire d’une nouvelle croisade, pacifique celle-ci ?
En France, plusieurs obédiences de francs-maçons jugent décidément inquiétante cette nouvelle provocation. « Mettre le religieux dans la politique extérieure, dans un pays qui a financé la promotion d’une forme d’islamisme est un contresens, une faute », déplore aussi François Hollande.
« Tout de même, faire assaut de bondieuseries à Ryad, dans la citadelle du wahhabisme qui condamne tout esprit critique à la potence, il faut oser », clame l’apôtre laïc Jean-Luc Mélenchon, vaguement admiratif.
Les parlementaires et la délégation qui suivent le Président racontent, eux, pour s’en désoler, une scène à laquelle ils ont assisté lors du déjeuner officiel chez le prince héritier âgé de 80 ans, un homme malade. Nicolas Sarkozy est placé à sa droite et Bernard Kouchner à sa gauche. Pendant tout le repas, ils voient le Président converser avec l’interprète, tandis que Bernard Kouchner s’éclipse avant la fin du déjeuner, prétextant un rendez-vous avec son homologue. Le prince a terminé le repas sans que personne lui adresse la parole. « Nicolas ne se rendait compte de rien », déplore un sénateur.
— A votre avis ? » rétorque le Président, l’air ravi.
La conférence de presse terminée, le Président s’attarde, les journalistes comprennent qu’il n’a pas envie d’aller se coucher. Il les entraîne vers le bar de l’hôtel où tous résident et demande un cigare. « Jusqu’à 2 heures du matin, il nous a parlé de Carla, de sa vie avec elle, du sport, de son régime », avançant même : « Je ne ferai pas deux mandats, après je profiterai d’elle », témoigne l’un d’eux qui ajoute : « On le sentait bouffé par son histoire. Une scène surréaliste. Il aime Carla et veut que cela se sache. »
Le lendemain matin, il s’envole pour Abu Dhabi, richissime monarchie pétrolière, membre le plus important des Emirats arabes unis, l’un des principaux clients de l’industrie d’armement française. Il vient y signer la création d’une base française interarmées permanente de 400 à 500 hommes. Cette demande émane des Emirats eux-mêmes : ils ne veulent pas se laisser enfermer dans un face-à-face étouffant avec les Etats-Unis. Un accord cadre fixe aussi les conditions d’implantation d’une filière complète de nucléaire civil : deux réacteurs de troisième génération EPR. (Areva, Suez et Total sont associés pour l’occasion.) Le projet échouera, Abu Dhabi choisira une solution coréenne. Il vient aussi annoncer l’ouverture en 2013 d’une antenne du musée du Louvre (en 2006, la Sorbonne y avait ouvert une filiale). Six heures plus tard, Nicolas Sarkozy regagne Paris.
Trois pays en trois jours, des voyages comme les aime « Cheval fougueux », le roi Abdallah l’avait bien dit.
Si les religieux apprécient le propos présidentiel, les politiques beaucoup moins. Ils y décèlent une obsession vraiment curieuse. Le député socialiste Jean Glavany le déplore : « Dieu n’est plus cité à chaque page mais à chaque ligne. » Jean-Louis Debré s’inquiète : « La laïcité est un des piliers de la République, il ne faut pas que cet équilibre soit rompu. » Le CNAL140, qui regroupe les puissantes fédérations de l’enseignement public, souhaite dans un communiqué « une année laïque au président de la République ». Côté majorité, c’est la désolation : « Personne sur le terrain ne nous parle de religion, il faudrait qu’il arrête. »
Mais avec le Président, on change rapidement de domaine. Après le sacré à haute dose, retour au privé.
L’Inde : encore un voyage éclair : 37 heures chrono. Le temps d’être ovationné par un parterre de patrons qui ont admiré la performance : Nicolas Sarkozy monte à la tribune, refuse d’un geste de prendre le discours que lui tend un collaborateur. Il va parler sans notes pendant plus de quarante minutes pour vanter la coopération franco-indienne et proclamer son admiration pour ce grand pays.
Samedi matin, la réunion dure une heure. Les participants s’en vont et croisent des invités qui commencent à arriver dans ce même salon vert. C’est qu’à 11 heures précises142, Nicolas Sarkozy épouse Carla Bruni. Le maire du VIIIe arrondissement s’est déplacé pour recevoir leurs consentements. Les époux s’unissent sous le régime de la communauté de biens. Selon les vœux exprès de Carla. « Tu te rends compte, elle me donne la moitié de sa fortune », confie aux amis le Président, ébloui. Une belle preuve d’amour et d’engagement sincère, en effet.
Nicolas a deux témoins : Nicolas Bazire, l’un des dirigeants influent du groupe LVMH, ancien directeur de cabinet d’Edouard Balladur lequel, jadis, moquait « les deux ambitieux ». Un ami de près de vingt ans, donc et toujours son conseiller officieux. Et Mathilde Agostinelli, l’ex-amie de Cécilia.
Carla, elle, a choisi Farida Khelfa qui fut l’égérie de Jean Paul Gaultier et aussi son amie très chère, la comédienne Marine Delterme.
Les nouveaux mariés, leur famille au grand complet et leurs invités passent la soirée au pavillon de la Lanterne. Aucun photographe – selon leurs vœux – n’a été convié à filmer cette intimité. Néanmoins, le lendemain, le Journal du Dimanche fait sa Une avec une photo, prise au téléobjectif au restaurant La Flottille dans le parc de Versailles où le couple, accompagné du père de la mariée, Maurizio Remmert, et de son épouse, s’est arrêté pour prendre le thé. L’image montre Carla, les yeux clos, le visage appuyé sur l’épaule de son mari. Amoureuse. Très.
Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée – qui n’a pas été invité à la noce – lui réplique dans la soirée sur Europe1 : « Le Conseil constitutionnel a pour mission de vérifier la conformité des lois, je ne savais pas qu’il était chargé d’être l’arbitre des comportements dans ce pays. » Jean-Pierre Raffarin et Edouard Balladur viennent à la rescousse du Président. Ils reprochent à Jean-Louis Debré d’être sorti de son devoir de réserve.
Dans la majorité, on veut espérer que la régulation de la liaison par le mariage va – enfin – mettre un terme à la parenthèse people. Que Carla va lui faire oublier ses tourments passés. « Les choses vont devenir plus naturelles, la situation est clarifiée », croit pouvoir dire Claude Guéant.
Pour Nicolas Sarkozy, c’est la fin de l’état de grâce.
En décembre, un sondage CSA pour Valeurs Actuelles montrait que 50,6 % des Français estimaient que l’action du Président allait dans le bon sens.
De ce jour, et jusqu’à la fin du quinquennat, jamais le chef de l’Etat ne repassera devant son Premier ministre. En termes de popularité, c’est bien connu, on descend par l’ascenseur, on remonte par l’escalier.
Tous les commentateurs sont d’accord : c’est le comportement présidentiel et non sa politique qui est la cause de ce désamour. La cote de François Fillon en est la preuve : chargé d’appliquer la politique du Président, lui s’envole. De ce différentiel, évidemment, le Président prend ombrage. Ça lui est même intolérable, insupportable. En privé, il le répète sur tous les tons : « Fillon ne me protège pas, il ne monte pas assez au créneau, il n’est pas courageux. » Comme en écho, celui-ci rétorque devant des journalistes : « Plus les sondages baissent, plus il est difficile de lui parler. »
Les plus indulgents des députés expliquent : « Nicolas est victime de la rupture dont il ne voulait pas : son divorce avec Cécilia. C’est elle qui l’a plombé. »
Les plus sévères notent que le jour où l’on épouse une fonction, on a l’obligation de devenir quasi un saint laïc. « Il s’autodétruit », déplorent-ils.
Réaction des plus classiques : quand les choses vont mal, la majorité n’est plus sarkozyste.
Et pourtant, dès le lundi, le Président retourne au charbon. Son mariage ne le détourne pas de son devoir. Ce jour-là, il se rend à Gandrange, à l’usine Arcelor-Mittal, menacée de fermeture partielle. Elle compte mille ouvriers. La direction veut rationaliser sa production d’acier, car elle n’est plus compétitive. Seul le laminoir est rentable. L’usine a perdu 36 millions d’euros en 2007. L’aciérie doit fermer. La société a proposé un plan de reclassement pour les 571 salariés concernés. On leur offre 218 postes à Florange, à huit kilomètres de là et deux cents emplois au Luxembourg, à quarante-cinq kilomètres. Quant à la centaine d’ouvriers qui ne trouveraient pas de travail dans les deux sites, la direction propose de les former et de les reclasser. La CFDT a jugé ce plan intéressant et voudrait signer. Mais pas la CGT, qui croit à la pérennité de la production d’acier à Gandrange à condition de moderniser l’usine. Ce qui suppose des investissements très lourds que l’entreprise refuse d’engager.
« Pourquoi me réveilles-tu ?
— C’est un peu spécial cette fois.
— Ce n’est pas un criminel ou un bandit ?
— Non. C’est le dirigeant d’un pays.
— Ce n’est pas Chavez ? Ce n’est pas Morales ? Ce n’est pas un dictateur ?
— Non.
— Non. C’est un Français.
— Alors, c’est très bien. »
La visite de Nicolas Sarkozy à son homologue roumain est aussi brève que sa rencontre avec les ouvriers de Gandrange. Il est de retour à Paris dans la soirée… pour dîner avec Mme Sarkozy.
Deux jours plus tard, le voilà à Aytré, près de La Rochelle, pour le lancement du nouveau TGV d’Alstom, qu’il qualifie de « merveille technologique ». Nicolas Sarkozy se sent chez lui à Alstom. « Je crois aux usines, c’est mon truc », lâche-t-il aux journalistes. Ministre des Finances en 2004, il avait, en effet, sauvé l’entreprise d’un démantèlement au profit de Siemens, que voulait lui imposer Bruxelles. A l’issue d’une rude bataille avec le commissaire à la concurrence Mario Monti, il lui avait fait accepter le rachat par l’Etat français de 22 % du groupe alors en crise de liquidités, en s’engageant à revendre les parts de l’Etat une fois l’équilibre revenu. Ce qui fut fait deux ans plus tard. Elles furent cédées trois fois plus cher à Bouygues ! Une bonne opération.
Les ouvriers d’Alstom savent qu’ils lui doivent une fière chandelle. Le Président n’est pas peu fier de leur dire : « A Gandrange, il y a deux jours, ils m’ont dit : ce que vous avez fait avec Alstom, il faut le faire avec nous. »
Sauf que les deux dossiers n’ont vraiment rien à voir.
Pas le temps de souffler. Un souci chasse l’autre. Le nouveau, l’imprévu, est de taille. D’ordre privé. Et public aussi.
Jamais un Président en exercice sous la Ve République n’avait porté plainte au pénal contre un média. Une grande première, donc. Mais compréhensible ! « C’est Carla qui l’a exigé », témoigne un proche. L’auteur d’une telle « révélation » diffusée par le journaliste Airy Routier ne peut être qu’un (ou une) ennemi (e) du couple Sarkozy. Quelqu’un qui cherche à lui nuire, qui veut humilier Carla, la faire douter de la sincérité des sentiments de son mari. Une sale histoire. Si ce SMS s’avérait exact, la source ne peut être que celle qui pourrait l’avoir reçu : Cécilia. Comme ça n’est pas elle qui a directement informé le journaliste, cela voudrait dire qu’elle en aurait fait la confidence à des fidèles, forcément. Mais qui ? Et quand ? Et dans quel but ?
Selon Airy Routier, ce message aurait été adressé à Cécilia le 25 janvier. Or, à cette date, on le sait, Nicolas Sarkozy clame à qui veut l’entendre son amour pour Carla. Il a tourné la page Cécilia et il est ulcéré, exaspéré par le contenu des trois livres (un surtout) évoqués plus haut et consacrés à son ex-épouse où celle-ci tient des propos fort peu élogieux sur lui. Comment croire qu’un homme sain d’esprit propose à la femme dont il est divorcé depuis quatre mois et qui le traite si bas, un revenez-y à la veille même de son remariage ? Pour les proches, ce SMS a sûrement existé, mais ils le datent de la fin 2005 quand pour faire revenir Cécilia de New York, Nicolas menaçait d’épouser son amie journaliste.
La plupart des journaux, les sites Internet, font leurs choux gras de cette histoire. Libération interroge les blogueurs : « Auriez-vous publié le SMS, si tant est qu’il ait existé ? » Ceux-ci répondent non en majorité. « Ce SMS, disentils, n’honore pas la presse. » Le « buzz » va durer un mois… Jusqu’au 7 mars.
Interrogé au « Grand Journal » de Canal+, Airy Routier plaide en majesté, menton relevé, qu’il n’a pas franchi la ligne jaune, parce que, dit-il, « le Président qui mélange sa vie publique et sa vie privée brouille les cartes ». Il aurait surtout dû ajouter : « Et moi je les embrouille. »
L’avocat de Nicolas Sarkozy, Me Herzog, s’indigne : « Jamais un Président n’a été aussi maltraité par les médias. » Les ministres sont témoins de son trouble. « Il a ressenti cette histoire du SMS comme la pire des agressions », témoigne Michèle Alliot-Marie. « Quand je lis la presse, je tombe sur des aberrations, s’emporte Nicolas Sarkozy. La personne qui prétend que ce SMS existe, on ne lui demande pas d’en apporter la preuve, et à moi on me demande de prouver que je ne l’ai pas envoyé. Si le SMS existait, c’est un viol de la vie privée. S’il n’existe pas, c’est de la voyoucratie. »
Certains ministres se manifestent auprès de lui. Pas tous. En tout cas pas François Fillon, trop prude et introverti pour trouver les mots qu’il faudrait en pareille circonstance. « Nicolas m’a beaucoup reproché de ne pas l’avoir défendu dans cette affaire », reconnaît le Premier ministre. « Mais le défendre contre qui ? Contre quoi ? C’était mission impossible », commente Jean de Boishue.
A Jean Daniel, conscience du Nouvel Observateur et qui s’est désolidarisé de Routier ; « cette information n’avait pas sa place sur le site de notre journal », Nicolas Sarkozy confie combien cette affaire l’a bouleversé. Carla l’interroge jour et nuit. Elle a douté. Il n’en dort plus. Il vit un enfer. Le Président maintient sa plainte. L’auteur de la pseudo-révélation pourrait encourir trois ans de prison et 75 000 euros d’amende.
Jean Daniel téléphone à Carla pour lui dire ses regrets : « Je veux une lettre d’excuses de Routier », exige-t-elle. Celui-ci finit par s’exécuter. Il risque de se voir retirer sa carte de presse.
L’affaire du SMS n’est pas close. Certes, Nicolas Sarkozy retire sa plainte. Mais dans une « tribune » publiée par Le Monde et intitulée : « Halte à la calomnie ! », la nouvelle Première dame inflige au journaliste une leçon de morale professionnelle. « Ce qui est malhonnête et inquiétant dans cet épisode, écrit-elle, c’est qu’à aucun moment l’information n’a été vérifiée, recoupée, validée. Quand on est indiscret, il faut être sûr de ce que l’on raconte. De son propre aveu, Airy Routier n’a pas vu – et pour cause – le SMS qu’il a pourtant présenté comme un fait. Je n’ai aucune leçon de déontologie à donner à qui que ce soit, mais il me semble que, quand un journaliste, aux dépens de l’honnêteté qu’il doit à ses lecteurs, sanctifie la rumeur et prend ses désirs pour des réalités, il ne doit pas invoquer “des sources en béton”. Si les fantasmes servent de scoop, où allons-nous ? En attaquant le site du Nouvel Observateur, mon mari ne s’en prend pas à la liberté de la presse, mais au droit de dire et d’écrire n’importe quoi. De ce point de vue, loin de se conduire en despote, c’est la liberté de chacun qu’il protège (…). Relisez Beaumarchais : “la calomnie, Monsieur, vous ne savez guère ce que vous dédaignez, j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés (…). Elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne et devient grâce au ciel un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de prescription. Qui diable y résisterait ?” Réponse : les journalistes, les vrais. »
Cette affaire a en tout cas convaincu la nouvelle Première dame qu’elle a des ennemis dans la place. Sont visés tous (et toutes) les fidèles, les chouchous de Cécilia. Carla sait se défendre dans la vie. Elle sera désormais impitoyable. Rachida est dans le viseur. Elle sera dès lors moins invitée à l’Elysée, puis bientôt écartée. Rupture en douceur. Elle ne fait plus partie de la « famille royale ». Quelques mois plus tard, elle quittera le gouvernement. Les amies que Nicolas partageait avec Cécilia ne sont plus conviées pour des dîners intimes au palais. Le chouchou David Martinon est remercié. Un jour, en ouvrant son ordinateur dans son bureau de l’Elysée, Carla découvre une photo d’elle posant nue. Elle est horrifiée. Qui l’a chargée dans l’appareil ? Dans quel but ? Il faut un coupable. Elle croit l’avoir trouvé146. L’ancien majordome, homme à tout faire de Cécilia, mais qui, après son départ, s’occupait toujours des appartements privés, est prestement invité à quitter le palais. Revenu à l’Elysée pour la familiariser avec les arcanes politiques, Pierre Charon ne la dissuade pas, bien au contraire. Pour protéger Carla, et aussi régler ses comptes, il va faire la police, châtier les fidèles de Cécilia tels des hérétiques, ceux qui lui doivent leur poste à l’Elysée ont du souci à se faire. « Quand j’ai vu Charon arriver aux réunions de 8 h 30, j’ai décidé de partir », dit Jérôme Peyrat, jusque-là conseiller politique.
Carla écrit bien, on l’a vu. Maintenant, elle doit affronter officiellement les honneurs, les difficultés et les devoirs d’une fonction à laquelle elle n’était pas préparée. Comment conçoit-elle son rôle ? Le 14 février, elle donne une interview à Christophe Barbier, le patron de la rédaction de L’Express, un vieil ami.
Question : « Vous vous doutiez que la politique ressemblait à ça ?
— Je m’en doutais, mais je n’avais jamais eu affaire à ce monde. J’imaginais bien qu’en politique, il n’y aurait plus aucune mesure, mais je croyais que cet univers était respecté. Or, il est logé à la même enseigne que celui du spectacle. La politique suscite des pulsions primitives, alors que l’art et l’image déclenchent des pulsions plus subtiles, plus raffinées, plus civilisées.
— Avez-vous en découvrant cette violence, eu envie de fuir l’univers politique, malgré votre nouvelle vie sentimentale ?
— Vous voici Première dame de France : comment envisagez-vous cette fonction, ce métier ?
— Je l’aborde à peine, car je n’ai rien calculé, je n’ai rien prévu, je ne me suis jamais mariée avant. Je suis de culture italienne et je n’aimerais pas divorcer. Je suis donc Première dame, jusqu’à la fin du mandat de mon mari, et son épouse jusqu’à la mort. Je sais bien que la vie peut réserver des surprises, mais c’est là mon souhait.
— Vous qui ne vous êtes jamais mariée, vous n’avez pas hésité ?
— Je n’ai pas hésité. J’ai tout de suite eu envie de l’épouser. Il me semble qu’avec lui, rien de grave ne peut arriver. Nicolas n’est pas accroché à son pouvoir, c’est ce qui le rend courageux. J’aime être avec lui, plus que tout. Auprès de lui a disparu une inquiétude que je ressentais depuis l’enfance. On me dit que tout cela est trop rapide. C’est faux. Entre Nicolas et moi, ce ne fut pas rapide, ce fut immédiat. Donc, pour nous, ce fut en somme assez long. Je sais bien que l’on ne devrait pas se marier dans l’instant et que, de plus, nous sommes exposés à la face du monde. Mais les amoureux, on le sait, ont leur propre temps. Le nôtre est up tempo. »
Avec Carla en couverture, L’Express réalise sa plus grande vente en kiosque de l’année : plus de deux cent mille exemplaires.
Enfin un peu de décence et de calme, après deux mois de peopolisation et de tumultes ? Même pas. Ça continue.
En choisissant de revenir sur ce terrain miné, le chef de l’Etat prend le risque de raviver les critiques. Un élu socialiste présent au dîner note : « Il me faisait penser à Mitterrand, il ne supporte pas d’avoir tort alors il en remet une couche. C’est un avocat qui présente ses obsessions comme des vérités évidentes. »
Répondant au président du CRIF, Nicolas Sarkozy évoque le nazisme et le communisme et plaide que « le drame du XXe siècle n’est pas né d’un excès de Dieu, mais de sa redoutable absence ». Bien plus, il défend l’idée que « les enfants aient aussi le droit de rencontrer, à un moment de leur formation intellectuelle et humaine, des religieux engagés qui les ouvrent à la question spirituelle et à la dimension de Dieu ».
Cette fois, l’auditoire juge qu’il en fait beaucoup, vraiment beaucoup. Et lorsqu’il annonce son souhait de voir confier à chaque élève de CM2, dès la rentrée scolaire 2008, la mémoire d’un des onze mille enfants français victimes de la Shoah, alors là, c’est beaucoup trop !
A gauche, François Hollande et Ségolène Royal qui assistent au dîner se déclarent d’emblée favorables à l’initiative. Ils se rétracteront le lendemain. La proposition provoque un tel charivari ! Le syndicat SE-UNSA de l’Education nationale la qualifie d’« ânerie morbide ». La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme s’interroge : « Revient-il au chef de l’Etat, qui plus est à l’occasion d’une manifestation communautaire, de décider de ce que doit faire l’Education nationale en matière historique ? »
Simone Veil, ancienne déportée et l’une des personnalités juives les plus respectées de France, est la plus virulente. Ses voisins du dîner la voient s’empourprer de colère, fulminer contre un projet « inimaginable, insoutenable ». Sur le site Internet de L’Express, elle explique : « A la seconde, mon sang s’est glacé. (…) On ne peut pas infliger ça à des petits de dix ans. On ne peut pas demander à un enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. (…) Et puis, comment réagira une famille très catholique ou musulmane quand on demandera à leur fils ou à leur fille d’incarner le souvenir d’un petit juif ? » Surtout, elle craint que cette proposition ne relance l’antisémitisme.
A l’Elysée, on tente de dépassionner le dossier en expliquant que dès 2003, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, confronté à la montée des agressions antisémites, avait eu la conviction qu’il fallait éradiquer le mal dès l’école. Mais tout de même, qui lui a donné cette idée ? Enquête faite, il semble que la responsabilité en incombe à Emmanuelle Mignon. Le ministre de l’Education nationale Xavier Darcos, convenant que l’idée présidentielle était sans doute « un peu normative », juge la formule choisie « un peu abrupte ». S’étonnant d’être mis devant le fait accompli, il s’étonne et s’explique avec la directrice de cabinet. Elle proteste : « Mais tu étais d’accord avec le projet.
— Mais non, je n’ai jamais cautionné l’adoption par un enfant ! » rétorque le ministre.
Emmanuelle Mignon suggérera alors que la mémoire d’un enfant victime de la Shoah puisse être confiée à une classe entière et non plus à un enfant seul. L’idée demeure mauvaise. Pas question. Le Président charge son ministre d’arrondir les angles : « Débrouille-toi comme tu veux. » Xavier Darcos confie à la présidente de l’Association de la maison d’Izieu la charge d’élaborer des documents pédagogiques pour les enseignants. Quelques mois plus tard, en juillet 2008, sans surprise, une mission menée par Simone Veil et le cinéaste Claude Lanzmann conclura à l’inadaptabilité de la suggestion présidentielle.
Or, voilà que celle qui parle de calme déclenche une tempête en déclarant quelques jours plus tard à VSD : « Les sectes sont un non-problème en France », avant d’ajouter à propos de la scientologie : « Ou bien c’est une dangereuse organisation et on l’interdit, ou alors elle ne représente pas de menace particulière pour l’ordre public et elle a le droit d’exister en paix. » Non mais, qu’est-ce qui lui prend ? Ses déclarations heurtent à droite comme à gauche.
En déplacement dans le Pas-de-Calais, Nicolas Sarkozy tente de calmer le jeu : « Ma position a toujours été claire. Les activités sectaires sont inacceptables, inadmissibles, il faut faire preuve à leur égard de la plus grande fermeté. » Le soir même sur France 2, François Fillon lâche : « C’est au président de la République de gérer ses conseillers. » Jean-Pierre Raffarin en rajoute jugeant que « s’exprimer, c’est un métier ».
Las, on n’en a pas fini avec les polémiques.
La vie privée du Président, qui se mêle à la vie publique, connaît un nouvel épisode mi-février.
Seulement voilà : malgré de multiples réunions chez l’habitant, malgré le soutien ostensible et visible de Jean Sarkozy, très populaire dans la ville, la greffe Martinon a du mal à prendre. Il raconte : « C’est lorsque mon père m’a invité à l’accompagner au Maroc en octobre que je lui en ai parlé. Et ça s’est très mal passé. » (Cinq jours après son divorce, le Président n’était, il est vrai, pas à prendre avec des pincettes.) « Il a tenté de me dissuader. “Ne t’investis pas, la politique ce n’est pas pour toi, tu es trop jeune.” Et moi, je l’ai très mal pris. Cela m’a beaucoup choqué qu’il puisse m’interdire de faire ce que lui avait fait à mon âge. J’ai décidé de passer outre, j’ai pris l’exact contrepied de ses conseils et j’ai continué la campagne de Martinon. » Non mais !
Laquelle tourne bientôt au calvaire. La greffe ne prend pas. « C’est moi qui le premier, en décembre, ai dit à Martinon : “Tu es mauvais, tu vas perdre”, poursuit Jean Sarkozy. Je suis allé voir mon père pour l’avertir, il m’a encore engueulé, et moi je lui ai répondu : “Mais tu sais, moi je fais ça pour toi, hein !” » C’est qu’en face, le candidat divers droite, Jean-Christophe Fromantin, surfe sur le rejet de David Martinon. Ce Neuilléen de souche, chef d’entreprise, quadragénaire, marathonien, rassure. Les sondages confirment sa percée à la mi-janvier. Un second sondage, publié mi-février, est fatal à Martinon. Tandis que Nicolas Sarkozy est en voyage en Guyane, Claude Guéant est mandaté pour lui intimer l’ordre de se retirer. Les choses ne traînent pas. Deux jours plus tard, Patrick Devedjian, le secrétaire général de l’UMP, tirant les conclusions du retrait forcé de Martinon, apporte son soutien à Jean-Christophe Fromantin, le futur vainqueur. « Ce n’est évidemment pas le choix du cœur, mais celui de la raison », écrit-il aux militants.
Comme rien n’est simple à Neuilly ni dans la famille Sarkozy, Teullé peut compter sur le soutien de Pierre et de Jean, mais aussi sur celui de Dadue, la mère du Président, qui trône au premier rang de ses réunions. Les caméras ne peuvent la manquer. Le feuilleton neuilléen, aux allures de saga familiale, fait la Une des médias en France et même à l’étranger. Des Japonais se promènent caméras au poing dans les rues, attirés par le côté symbolique d’une ville qui a servi de tremplin au locataire de l’Elysée. Tous les ingrédients sont réunis pour faire un excellent feuilleton : dissidence, trahison, parachutage raté, querelles familiales, sans compter l’inévitable dose people. Neuilly la sage devient pendant deux mois la « folle du 9-2 » (Hauts-de-Seine). François Bayrou moque les grâces et disgrâces de la « monarchie Sarkozy », François Hollande dénonce une histoire « qui serait risible, si elle ne déconsidérait pas la fonction présidentielle ». Au final, Jean-Christophe Fromantin l’emporte avec 61,67 % des voix. Un beau succès. Jean Sarkozy, lui, est élu dans le canton de Neuilly Sud. Il tire très bien son épingle du jeu. C’est même pour lui un double succès : « Après ma victoire, mon père a enfin accepté de parler politique avec moi. Et j’ai été pris par la passion de la chose publique. » La politique pour exister enfin aux yeux d’un père si absent depuis l’enfance… A 21 ans, le fils démarre une carrière avec un an d’avance sur lui.
Les militants UMP, eux, sont amers. Fromantin n’est pas de la famille. Que Neuilly leur échappe sonne comme une défaite personnelle du Président. Comme le note Jean-François Copé, « Ça n’est pas comme ça que les choses doivent se faire ».
Trop c’est trop ? En ce mois de février, L’Express titre à la Une : « Fait-il vraiment Président ? », tandis que Le Nouvel Obs affiche : « Le Président qui fait pschitt ». Pour le stigmatiser, on s’inquiète de son style et de son comportement. Les digues habituelles semblent avoir cédé et les inhibitions aussi. Le mardi 13 février, Frédéric Taddeï reçoit une demi-douzaine d’intellectuels dans l’émission « Ce soir ou jamais » sur France 3. Au menu, la mauvaise humeur des Français à l’approche des municipales. Tous les commentaires sont négatifs sur Sarkozy. Et voilà que Jean-Didier Vincent, neurobiologiste réputé, dont les travaux sur le cerveau sont mondialement reconnus, prononce avec l’air le plus sérieux du monde, des mots stupéfiants : « Il n’y a qu’un seul problème actuellement, dit-il, c’est comment se débarrasser de lui. Il est devenu encombrant pour tout le monde. Nous l’avons élu, nous l’avons soutenu, nous l’avons aimé. Nous avons trahi nos idées dans l’attente d’une récompense et tout d’un coup, il nous lâche. Alors je ne vois qu’une solution, il n’y a que l’assassinat !
— Vous parlez des politiques, relance Taddéi, l’air interloqué, feignant d’avoir assisté à un numéro d’humour noir.
— Nous n’avons de moyens autres de s’en débarrasser que l’assassinat », répète le savant.
Ce mois de février, le plus court de l’année pourtant, bat décidément un record d’avanies pour le Président.
Le samedi 23 février, suivant la tradition, il se rend au Salon de l’Agriculture. Il doit y prononcer un grand discours sur l’avenir de l’agriculture, ce qui est une grande première en ce lieu. Il est attendu, bien sûr, par micros et caméras, dont celle du « Collectif Youpress », qui vend des images aux télévisions régionales. Dès l’arrivée du Président, le réalisateur se précipite dans la bousculade, caméra au poing. Dans le tohu-bohu, il ne prend pas conscience de ce qu’il enregistre, ni de ce qu’il entend. C’est seulement dans l’après-midi au montage, qu’il réalise l’énormité du scoop. De quoi s’agit-il ?
On voit le Président tendre la main à un visiteur, dont on ne connaîtra jamais (curieusement) l’identité.
Celui-ci marque un mouvement de recul.
« Ah non ! Touche-moi pas.
— Casse-toi alors, rétorque le Président.
— Tu m’salis, dit l’homme.
— Casse-toi alors pauvre con ! »
Lionel Jospin, sans excuser la sortie de Nicolas Sarkozy, juge inacceptable qu’un citoyen insulte de la sorte un président de la République. Mais ce dérapage confirme et amplifie la métamorphose spectaculaire du paysage. Les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy usaient en public d’expressions retenues et châtiées. Ce qui ne les empêchait pas, en privé, de se lâcher, et comment ! Mais il n’y avait pas toutes ces caméras et ces micros cachés pour les piéger.
On verra le « casse-toi pauvre con ! » du Salon de l’Agriculture rejaillir en 2010 sur les pancartes, dans les défilés des manifestants hostiles à la réforme des retraites. Puis en janvier 2011, à Tunis, sur celles des manifestants venus houspiller le tout neuf et tout jeune ambassadeur de France Boris Boillon, coupable d’avoir tenu des propos fort peu diplomatiques devant la presse tunisienne.
Les couvertures des hebdos le carillonnent : « Ça finira mal ! »
L’Elysée a compris évidemment qu’il importait une fois encore de réagir, et vite. Le lundi, Nicolas Sarkozy s’entretient avec les lecteurs du Parisien. L’article paraît le mardi avec ce titre : « J’aurais mieux fait de ne pas lui répondre ». Tout le monde comprend de quoi il s’agit. Or, le matin de la publication, le directeur adjoint de la rédaction du quotidien, Dominique de Montvalon, assure sur Canal+ que cette phrase d’excuse a été rajoutée par l’Elysée lors de la relecture de l’interview. « Sarkozy lui-même, explique-t-il, n’a pas exprimé le moindre regret. » Quand une telle affaire est lancée, il est difficile de l’arrêter. Le lendemain, le journal publie les deux versions de l’interview. L’enregistrement intégral et la « retouche élyséenne ». On voit que les choses sont moins nettes. Le Président avait répondu : « Je n’aurais pas dû lui dire “casse-toi”. » Ce qui était bien l’expression d’un regret. Il s’agit là d’un faux scandale monté en mayonnaise. Cette nouvelle affaire n’en est pas une.
En 2002, le président polonais Lech Kaczynski avait, mot pour mot, répondu de la même manière à un individu qui l’avait violemment abordé dans la rue. Il y a toujours une vidéo quelque part. Celle-là s’était retrouvée sur Internet. Et cinq ans plus tard, lors de la campagne législative, l’opposition au président polonais avait fait de cet autre « casse-toi pauvre con », son slogan de campagne. Le parti de Kaczynski avait subi une écrasante défaite.
Qu’en termes galants ces choses-là sont dites !
En cette fin février, des intellectuels, des journalistes font référence dans leurs chroniques à l’ouvrage célèbre et déjà ancien, Les Deux Corps du roi, d’Ernst Kantorowicz, un médiéviste américain d’origine allemande, spécialiste de l’histoire des Etats, dans lequel il énonçait que le souverain a deux corps. Le premier, mortel et naturel. Le second, surnaturel et immortel. Une dualité reconnue par les historiens et les philosophes. Rapporté à la présidence Sarkozy, le corps prosaïque, naturel, écrivent-ils, a phagocyté le second qui symbolise la distance et la solennité de la République. La personne a perturbé le cérémonial solennel de la République gaullienne. Que disentils ? Pour avoir désacralisé la fonction, Nicolas Sarkozy est un Président régicide.

106. In Autobiographie non autorisée, Editions Plon, 2009.
107. Ce jour-là débutait la grève à la SNCF contre la réforme des régimes spéciaux.
108. Le discours, d’abord écrit par Henri Guaino, avait été totalement réécrit par Jean-David Levitte, comme on l’a vu plus haut. Levitte avait profité de l’arrêt du Président – en route pour l’Amérique – au Guilvinec, pour rencontrer les pêcheurs en colère afin de gommer tout ce qui aurait pu fâcher. Guaino avait très mal pris la chose. « Ils se battaient encore dans les couloirs du Congrès », se souvient un ministre.
109. Propos prémonitoire. Carla a affiché d’emblée son désir d’enfant.
110. In Nous les avons tant aimés, ou la chanson d’une génération, Editions Robert Laffont, 2010. Paroles de Jean-Loup Dabadie.
111. Interview au Figaro Madame, le 17 février 2007.
112. Interview au Parisien en janvier 2011.
113. A la gauche qui demande sa démission – son départ apporterait la preuve que l’ouverture n’est qu’une manœuvre politicienne – Fadela rétorque : « Je n’ai pas de leçons à recevoir de la part de députés de gauche qui nous ont laissés vivre dans des endroits dégueulasses quand ils étaient aux affaires. »
114. Entretien avec l’auteure.
115. Confidence de la Première dame au Figaro Madame, mars 2010.
116. Entretien avec l’auteure.
117. « C’est mondial », annonce-t-il à Mathilde Agostinelli. Elle sera témoin de son mariage.
118. In Nous les avons tant aimés, op. cit.
119. Un an plus tard, en pleine célébration des droits de l’homme, Bernard Kouchner battra sa coulpe dans une interview au Parisien : « J’ai eu tort de demander un secrétariat d’Etat aux Droits de l’homme, c’est une erreur… Ça n’est pas un problème de personne, mais de structure. Il y a une contradiction permanente entre les droits de l’homme et la politique étrangère d’un Etat… Il ne faut pas faire d’angélisme. On ne peut diriger la politique extérieure d’un pays uniquement en fonction des droits de l’homme. »
120. Avant de partir, Kadhafi avait écrit un mot sur le livre d’or du château où il se disait « impressionné de visiter un lieu où l’odieux traité de Versailles avait humilié l’Allemagne vaincue ». Révélation : la page a été volée par un collectionneur indélicat. « J’ai constaté à ses commentaires sur plusieurs tableaux, qu’il connaissait très bien l’Histoire de France et de l’Europe », dit Jean-Jacques Aillagon.
121. Contrairement à la France, l’Espagne n’avait pas subi d’attentat meurtrier lié au terrorisme libyen.
122. Conversation avec l’auteure.
123. Editions du Cerf, 2004.
124. Lycée se dit « Gymnasium » en allemand.
125. Offert par le roi des Belges, rapporte Catherine Pégard à laquelle le père Gilbert a fait cette confidence durant le voyage.
126. Une tradition veut même qu’en ce lieu Charlemagne fut couronné empereur d’Occident par le pape en l’an 800.
127. Loi établissant cette année-là la séparation des Eglises et de l’Etat.
128. Cité par José Cabanis dans son ouvrage Le Sacre de Napoléon, Gallimard, 1970.
129. Ce 31 décembre, le droit de fumer dans les cafés, les restaurants, les boîtes de nuit, les lieux de travail et lieux publics est légalement aboli. C’est de cela que les Français parlent le lendemain. Les fumeurs pour s’en désoler, les non-fumeurs pour s’en réjouir.
130. « Oui, je me suis planté dans les grandes largeurs, en parlant de politique de civilisation. J’étais à côté de la plaque. D’habitude, je renifle, là j’avais tout faux », confessera-t-il à la direction de la rédaction du Nouvel Observateur le 16 mai 2008.
131. Interview à L’Express, février 2008.
132. Début décembre 2007, un sondage CSA, pour Valeurs Actuelles, se montrait plutôt flatteur. 66 % des personnes interrogées jugeaient qu’il incarnait bien la fonction présidentielle, 58 % qu’il faisait ce qu’il faut pour réformer le pays et 73 % qu’il défendait bien la France à l’étranger.
133. In Le Point, 3 janvier 2008.
134. Entre Noël et le Jour de l’An, François Fillon avait envoyé une lettre aux syndicats pour leur suggérer de réfléchir à la possibilité de revenir sur la durée légale du travail.En novembre 2011, l’UMP inscrit la suppression des 35 heures dans son programme.
135. Op. cit.
136. Op. cit.
137. Laurent Léger et Denis Demonpion, Editions Pygmalion, 2008.
138. « Lors de dîners d’Etat à l’Elysée, celui qui est placé en bout de table a rarement le temps d’avoir un dessert », moque un diplomate.
139. Une phrase qu’il répétera mot pour mot deux jours plus tard lors des vœux au corps diplomatique. En ajoutant : « Le retour du religieux dans la plupart des sociétés est une réalité que seuls les sectaires ne voient pas. »
140. Comité national d’Action laïque.
141. « Nous avons sauvé les ambassadeurs des Etats-Unis, d’Allemagne. Ils ont été amenés en sécurité sur notre base. Quand je suis allé au Tchad, ils remerciaient vivement la France », témoigne le général Georgelin. « Pas un coup de feu n’a été tiré », se réjouira Nicolas Sarkozy devant les journalistes.
142. Jean-David Levitte, qui assiste à la réunion, se voit invité à la cérémonie. « Moi, j’ai appris la nouvelle du mariage par la presse », dit François Pérol.
143. Réélu en juin 2007 avec 59 voix d’avance, le député-maire UMP sortant Jean-Pierre Gorges avait vu son élection annulée pour avoir multiplié les inaugurations de logements à quelques semaines du scrutin.
144. Ce jour-là, députés et sénateurs adoptent à Versailles la révision de la Constitution, préalable nécessaire à la ratification du traité européen de Lisbonne. Trois ans après le « non » au référendum, la majorité y voit l’occasion historique d’acter la réconciliation entre la France du « oui » et celle du « non ». Nicolas Sarkozy, dès son élection, avait beaucoup bataillé pour convaincre la chancelière allemande et ensuite le faire adopter par ses homologues européens. Les socialistes divisés auraient voulu un référendum. Durant sa campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy avait prévenu qu’il passerait par la voie parlementaire. Pour mettre tout le monde d’accord, Jean-Marc Ayrault avait cru trouver la bonne solution : boycotter le congrès pour marquer la préférence du PS pour un nouveau référendum. Vincent Peillon avait jugé que dire « non » une deuxième fois au traité couperait la France de ses alliés européens. Après moult palabres, la direction du Parti avait tranché : les socialistes se rendraient à Versailles… Et s’abstiendraient. Mais trente-deux parlementaires sont passés outre les consignes, dont Jack Lang, Manuel Valls, Robert Badinter. Quelques jours plus tard, le 11 février, Nicolas Sarkozy rendait hommage à Angela Merkel : « Grâce aux efforts de la France et de l’Allemagne, l’Europe dispose maintenant d’un cadre qui lui est nécessaire pour se remettre en marche. »
145. Pierre Charon demandera au directeur de Gala de ne plus mettre Cécilia à la Une.
146. Confidence faite à l’auteure par l’intéressée lors d’un déjeuner à l’Elysée.
147. Les institutions juives déclarent « Justes » pour les honorer, les hommes et les femmes qui ont aidé des juifs à échapper à la Shoah.
148. En 2011, il précise à l’auteure : « Non ça n’est pas moi qui lui ai donné cette idée. »
149. Conversation avec l’auteure.
150. Dans la même veine, Chirac avait fait preuve d’une plus grande répartie. Apostrophé de « pauv’ con ! » lors d’une visite, il répondit : « Enchanté, moi, c’est Chirac. »