CHAPITRE 5
Avis de tempête Le mot « subprimes », presque inconnu jusque-là en Europe, a surgi dans la presse durant l’été 2008. Origine : l’Amérique. Après l’attentat du 11 septembre, le président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, gourou alors réputé infaillible, fait le choix de soutenir l’activité économique américaine « à tout prix », c’est-à-dire par une politique d’expansion des liquidités et d’endettement à outrance du Trésor.
Comment ? Par des prêts à bon marché. Le dollar que l’on peut se procurer pour rien, ou presque. Notamment quand il s’agit d’emprunter afin d’acheter une maison. Plus besoin d’apport. Greenspan n’en démord pas : le risque encouru par les prêteurs – les banques – sera couvert par un boom spectaculaire de l’économie américaine engendrant des gains de productivité suffisants.
La suite est connue : les établissements financiers ont donc prêté sans rechigner à des foyers démunis de ressources. En leur consentant des taux de faveur proches de zéro. Ils pensaient que la hausse des prix de l’immobilier – dû à l’accroissement de la demande – permettrait aux emprunteurs, en cas de nécessité, de revendre aisément leur bien, avec bénéfice même. Et s’ils n’y parvenaient pas, la banque saisirait le bien en question et réaliserait à l’occasion une plus-value. Un bel optimisme. Les arbres allaient monter au ciel.
Cependant, on n’est jamais trop prudent, les établissements prêteurs ont externalisé leurs risques en vendant leurs masses de créances – via des instruments financiers aussi complexes qu’obscurs – à d’autres banques. Principalement en Europe. Une opération appelée « titrisation ». Un mot barbare pour l’homme de la rue. Un banquier en donne le sens : « C’est si je gagne, c’est pour moi tout seul, mais si je perds, le manque à gagner est mutualisé. » Les agences de notation, si promptes à administrer des leçons, ont toutes donné leur feu vert. En assurant que les risques étaient faibles, elles se sont trompées lourdement. Les investisseurs, paresseux, leur ont fait confiance. Ils ont cru acquérir des actifs juteux.
Seulement voilà : la hausse des prix escomptée n’est pas au rendez-vous, et les acheteurs se font rares. Résultat : les établissements financiers prêteurs et les acheteurs de créances se trouvent en panne de liquidités. Plus qu’à sec dans certains cas. Durant l’été 2008, la Réserve fédérale américaine vole à leur secours en leur en fournissant en abondance. Mais bientôt cela ne suffit plus. C’est la crise. Les marchés financiers crient méfiance, et bientôt défiance. Trop tard !
Deux organismes américains qui financent le crédit immobilier, Fannie Mae et Freddie Mac, ont été les premiers à pleurer famine. Il s’agit d’établissements de forte taille, aussi solides et familiers à l’Américain moyen que les Caisses d’Epargne en France. En urgence, le Congrès leur avait alloué une aide de 300 milliards de dollars en 2007. Enorme ! Mais cela ne suffit pas à apaiser les doutes et bientôt, à enrayer la panique. Le 7 septembre 2008, les autorités fédérales mettent donc à nouveau la main au portefeuille : encore 300 milliards ! Le mal s’étend. La rumeur atteint d’autres banques. Les boursiers ne perdent pas de temps. Ils vendent.
Le 9 septembre, l’action Lehman Brothers, une institution géante – elle est la quatrième banque d’investissement au monde –, perd 45 % de sa valeur en une seule séance de Wall Street. Et la descente s’accélère. Mais le Trésor américain refuse d’intervenir. Il croit à la doctrine du « too big to fail » (trop gros pour faire faillite). Il se contente d’enjoindre le secteur privé de se porter au secours de la banque. Mais Wall Street, affolée, n’y est pas disposée. C’est chacun pour soi ! Les mauvaises nouvelles se multiplient. Le 15 septembre, Merrill Lynch, première banque d’investissement new-yorkaise, est rachetée in extremis pour 50 milliards de dollars par la Bank of America. AIG, première compagnie d’assurances américaine, perd 61 % de sa valeur en Bourse. Et ce jour-là, Lehman Brothers se déclare en faillite et présente son bilan : 813 milliards de dollars d’engagements. Cette fois, le mot panique est insuffisant : un vent de folie souffle sur Wall Street. Et bien sûr gagne les autres marchés financiers de la planète. La crise du crédit se répand sur l’économie réelle. En laissant tomber Lehman, l’administration Bush a mondialisé la crise financière.
Le lundi 22 septembre, Nicolas Sarkozy arrive à New York pour participer à l’assemblée générale de l’ONU. Il est très conscient de la gravité de la crise182. Une rencontre lui fait mesurer plus encore l’étendue du désastre : un petit déjeuner avec Ben Bernanke, le successeur de Greenspan à la tête de la Réserve fédérale. La veille, celui-ci a déclaré aux membres du Congrès : « Si des mesures urgentissimes ne sont pas prises dans la semaine, il sera presque impossible de sauver l’économie des Etats-Unis. »
Et la France ? Et l’Europe ? Réalisant le danger, Nicolas Sarkozy demande aussitôt à son conseiller François Pérol de le rejoindre à New York. Il veut pouvoir s’adresser au pays dès son retour. Il lui dicte la teneur du discours qu’il entend prononcer : « Avant tout le monde, il a compris qu’à crise systémique, il fallait une réponse globale », note René Ricol.
Ce même jour, lors de la 63e assemblée générale de l’ONU, il s’offre une tribune pour fustiger une fois de plus le capitalisme financier. Et il lance l’idée d’une amorce d’un gouvernement économique mondial, qui associerait l’Europe, les Etats-Unis et les puissances économiques émergentes : « Apprenons à gérer collectivement les crises les plus aiguës que nul, pas même les plus puissants d’entre nous, ne peut résoudre seul. »
« Ce jour-là, il a annoncé la création du G20 », explique François Pérol.
Le soir, il est l’invité de la prestigieuse fondation Elie Wiesel. Les participants ont payé jusqu’à 20 000 dollars pour l’entendre et le voir, en compagnie de Carla, somptueuse dans un fourreau bleu. Pour la petite histoire, qui dans l’esprit de Sarkozy ne compte pas pour du beurre, Elie Wiesel est un ami très proche de Richard Attias. Il devait être le témoin de son mariage avec Cécilia. Il s’était finalement récusé. Intervenir en ce lieu n’était pas un geste innocent, mais à coup sûr un message subliminal adressé à son ex (« tes amis, sont aujourd’hui mes amis ! »).
Mais ça n’est évidemment pas Cécilia qui préoccupe ce soir-là Nicolas Sarkozy. Devant ce parterre d’Américains richissimes – le Tout-New York est là – accompagnés de leurs épouses décorées comme des arbres de Noël, il dénonce sur un ton indigné les responsables du désastre : les banquiers de Wall Street cupides qui ont mis le monde dans la panade. Et il reprend le thème de son premier discours devant l’ONU un an plus tôt : la nécessaire moralisation du capitalisme.
Il tape si fort qu’une partie de la salle murmure. Une dame de l’assistance tire par la main Xavier Darcos qui accompagne le Président : « Mais Monsieur, sait-il devant qui il parle ? » Réponse du ministre : « Mais oui, madame, justement. »
25 septembre. Retour en France. Le Président reprend son thème favori devant un tout autre auditoire : 4 000 personnes réunies au Zénith de Toulon. Sur un ton bien plus grave, bien plus lent que d’ordinaire, il pose un diagnostic bien plus sombre qu’à New York : « Une crise sans précédent ébranle l’économie mondiale. De grandes institutions financières sont menacées, des milliers de petits épargnants dans le monde qui ont placé leurs économies à la Bourse, voient jour après jour fondre leur patrimoine. Des millions de retraités qui ont cotisé à des fonds de pension, craignent pour leur retraite. Les Français ont peur pour leurs économies, peur pour leur pouvoir d’achat… Il faut vaincre cette peur, c’est la tâche la plus urgente. Il faut aussi dire la vérité aux Français : la crise aura des conséquences sur la croissance, sur le chômage et sur le pouvoir d’achat. »
Il croit pouvoir annoncer : « C’est une certaine idée de la mondialisation qui s’achève avec la fin du capitalisme financier qui avait imposé sa logique à toute l’économie et contribué à la pervertir. On a laissé les banques spéculer sur les marchés au lieu de faire leur métier qui est de mobiliser l’épargne au profit du développement économique. On a financé la spéculation plutôt que l’entrepreneur. On a laissé sans contrôle les agences de notation et les fonds spéculatifs. On a soumis les banques à des règles comptables qui ne fournissent aucune garantie sur la bonne gestion des risques (…) C’était une folie dont le prix se paie aujourd’hui. Le système où celui qui est responsable d’un désastre peut partir avec un parachute doré, où un trader peut faire perdre cinq milliards d’euros à sa banque sans que personne s’en aperçoive183. Où l’on exige des entreprises des rendements trois fois plus élevés que la croissance de l’économie réelle. Ce système a creusé des inégalités, a démoralisé les classes moyennes, mais ce système, ça n’est pas le capitalisme. »
Faisant valoir la primauté du politique sur la refondation du système, il prévient : « L’autorégulation, le laisser-faire, le marché tout-puissant, c’est fini. » Et d’ajouter : « Il faut que l’Etat intervienne, qu’il impose ses règles, qu’il investisse, qu’il prenne des participations, pourvu qu’il sache se retirer quand son intervention n’est plus nécessaire. Rien ne serait pire qu’un Etat prisonnier des dogmes. »
« Ce qui était nouveau, souligne René Ricol, c’est qu’il annonçait à son de trompes le retour de la puissance étatique dans l’économie. »
« L’Etat est là et fera son devoir », martèle Nicolas Sarkozy à la tribune et voilà l’essentiel : « Je n’accepterai pas qu’un seul déposant perde un seul euro parce qu’un établissement financier se révèlerait incapable de faire face à ses engagements. C’est dans ces moments que la solidarité avec ceux qui sont en difficulté doit être la plus forte. »
« Quand j’ai entendu cela, j’ai compris qu’il ne fallait plus paniquer », explique Augustin de Romanet, le président de la Caisse des dépôts qui voit les notaires affluer pour que son établissement accueille les économies de leurs clients affolés. « Et moi, je leur disais, il n’en est pas question. Vous allez ajouter la panique à la panique. »
Fin du discours présidentiel : « C’est la raison pour laquelle j’ai pris la décision de créer le RSA184, d’augmenter le minimum vieillesse (+ 25 % d’ici 2012), les pensions de reversions des veuves les plus modestes seront portées à 60 % au lieu de 55 %, les titulaires de minima sociaux recevront une prime exceptionnelle. » Et de conclure : « Dans la situation où se trouve l’économie, je ne conduirai pas une politique d’austérité, parce que l’austérité aggraverait la récession. Je n’accepterai pas de hausses d’impôts et de taxes (ce qu’il vient pourtant de faire) qui réduiraient le pouvoir d’achat des Français. »
Henri Guaino est la plume de ce lyrisme noir et lucide. Il a beaucoup travaillé avec le libéral François Pérol : « Nous avons eu de longues séances de cogitation dans le salon vert de l’Elysée. En ces circonstances, nous étions tout à fait complémentaires pour traduire au plus près le raisonnement du Président qui, précise Pérol, a lu et relu je ne sais combien de fois le discours avant de le prononcer. »
Eric Besson, qui accompagne le Président ce jour-là, reçoit des SMS d’anciens amis socialistes. « Pas mal la motion T. » « T » comme Toulon.
28 septembre. Fortis, groupe belgo-néerlandais qui avait des créances chez Lehman Brothers, craque185. Tout le monde sait que la banque franco-belge Dexia est elle aussi menacée, via sa filiale américaine FSA, spécialisée dans le rehaussement de crédit. « Huit jours plus tôt, ses dirigeants affirment que tout va bien », indique Augustin de Romanet. Or, le 29 septembre, la valeur de son action perd 30 %. Si la banque plonge, la faillite serait une catastrophe en France car elle est spécialisée dans le financement des collectivités locales, lesquelles seraient touchées de plein fouet. Les actions Dexia sont présentes dans toutes les SICAV européennes. On murmure que les Caisses d’Epargne et le groupe Banque Populaire pourraient également être en très mauvaise posture, car leur filiale Natixis a acheté des « toxiques », comme on commence à les appeler.
Il faut trouver – et vite – un accord avec les Belges. Une mission est dépêchée par Christine Lagarde à Bruxelles. Elle est conduite par Augustin de Romanet, dont la Caisse des dépôts est actionnaire de Dexia à hauteur de 13 %, qui raconte : « Je suis arrivé à Bruxelles à minuit dans une atmosphère d’avant guerre. Les Belges retiraient leur argent des banques. On m’a conduit chez le Premier ministre Leterme qui était entouré de son ministre des Finances et du ministre des Finances luxembourgeois. “Vous êtes qui, vous ?” m’a-t-il demandé, il pensait voir arriver Christine Lagarde. Vers 1 heure du matin, Leterme m’a dit : “Le management de la banque a fait ses comptes, il faut six milliards d’euros.” »
A la même heure à Paris, François Pérol, Xavier Musca, le directeur du Trésor, Antoine Gosset-Grainville, le conseiller économique de François Fillon, se trouvent dans le bureau de Christine Lagarde avec Stéphane Richard, son directeur de cabinet, et Michel Pébereau, directeur de BNP-Paribas et conseiller de la Caisse des dépôts.
« Au milieu de la nuit, raconte Gosset-Grainville, nous avions établi un pré-accord avec les Belges. La Caisse des dépôts apporterait deux milliards186. » L’Etat français empruntera donc un milliard pour le sauvetage de Dexia. Il est 4 h 30 quand François Pérol appelle Nicolas Sarkozy pour l’informer du deal qui vient d’être passé. Réponse du Président : « On ne peut pas décider une chose pareille comme ça au téléphone. Venez tous à l’Elysée. » François Fillon, qui suivait le dossier depuis Matignon, enfile son costume. Christian Noyer, le président de la Banque de France, est lui aussi appelé. « On s’est tous retrouvés à 5 heures, poursuit Gosset-Grainville. Le Président nous a dit : “Je veux que chacun me donne son avis et ses raisons sur la nécessité de sauver Dexia.” Tout le monde s’est exprimé. Nous étions tous d’accord : il fallait sauver la banque. Même si les modalités proposées pouvaient diverger. » « Il nous a amenés à prendre une décision collective », dit François Pérol.
Michel Pébereau raconte : « Le Président posait les bonnes questions : comment va-t-on expliquer cela aux Français ? C’est lui aussi qui a exigé que les dirigeants défaillants s’en aillent et soient remplacés par un tandem dont le directeur exécutif serait un Français. » Et il charge François Fillon d’avertir son homologue à Bruxelles. « Dis-lui que ça n’est pas négociable. »
A 6 h 30, tout est bouclé. Le Président joint Franck Louvrier : « Arrive, il y a des annonces à faire. » A 8 heures, c’est l’ouverture des marchés. Tout l’aréopage croit Dexia sauvée. Hélas, à tort187.
Antoine Gosset-Grainville n’a pas oublié cette longue nuit : « Quand nous sommes rentrés à Matignon, le Premier ministre m’a dit : “C’est dans ces cas-là que Nicolas est bluffant.” »
Dans la foulée, le Président reçoit les banquiers à l’Elysée. Pour une fois de plus les sermonner : « Vous ne faites pas votre métier, vous ne prêtez pas assez d’argent aux entreprises. » Ceux-ci rétorquent que les prêts ont au contraire repris. « Ça n’est pas ce que l’on me dit, coupe agacé le Président, tous les soirs la Banque de France doit faire la soudure pour que les comptes soient clôturés. Il faut que le crédit circule. On n’y est pas du tout. »
Et maintenant l’Europe. Depuis la chute de Lehman Brothers, la Commission est aux abonnés absents. Jean-Pierre Jouyet raconte : « Le jour où Fortis s’écroulait, je croise Barroso à New York qui me dit : il s’agit d’une crise américaine, il ne faut pas alarmer les gens en Europe. »
Un boulevard s’ouvre donc pour la présidence française. Nicolas Sarkozy en est convaincu : pour faire face à la crise, une coordination européenne est absolument nécessaire. Seulement, on ne réunit pas les Vingt-Sept comme ça en claquant des doigts. Or il faut aller vite. Le Président décide donc de réunir les membres européens du G7 : avec autour de lui la Chancelière Angela Merkel, le Premier ministre britannique Gordon Brown et l’italien Silvio Berlusconi188, auxquels s’ajouteront Jean-Claude Trichet, le patron de la Banque centrale européenne, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne et Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe (les ministres des Finances de la zone euro).
4 octobre. Réunion de ce que l’on appellera le G4 à l’Elysée. Nicolas Sarkozy veut faire valider par ses partenaires un plan de soutien des banques affaiblies par l’achat des toxiques américains. A ses yeux, l’important est de ne laisser aucune banque aller à la faillite, pour éviter que les autres soient en difficulté.
Il vient accueillir Angela Merkel sur le perron de l’Elysée. Tous deux savent qu’il est impératif de mimer leur bonne entente, d’harmoniser leurs voix comme un ténor et une soprano sur la scène de l’Opéra quelles que soient leurs arrière-pensées. Or voilà que la Chancelière bouscule le protocole – ce qui n’est pas son genre – et s’adresse à la presse. Que dit-elle ? « Je suis contente que nous nous rencontrions pour parler des situations qui sont différentes dans nos pays. Chacun doit prendre ses responsabilités nationales. » Traduction : « Pas de décision collective, à chacun de se débrouiller. » A bon entendeur salut !
Nicolas Sarkozy est bien sûr d’avis contraire. Ce qui ne l’empêche pas de répondre avec aplomb : « Vous prenez ce qu’à dit la Chancelière, vous le traduisez en français, c’est exactement ce que je pense. » Mais pour ajouter aussitôt : « Il y a un problème mondial, il faut une réponse mondiale. L’Europe doit afficher la volonté de présenter une solution, ce qui rassurera tout le monde. » C’est sur ce hiatus, ce malentendu formidable que s’ouvre la réunion.
Une solution commune ? Angela Merkel, fermée comme une huître, n’a qu’un mot à la bouche : « Nein et encore nein. » Elle croit à la solidité des banques allemandes et à ses marges budgétaires. Pourtant, quatre jours plus tôt, elle avait été alertée, lors d’un dîner organisé à Berlin à la Chancellerie où elle réunissait dix grands patrons français et dix grands patrons allemands. Christine Lagarde et son homologue allemand, Peer Steinbrück, étaient également présents. On fait un tour de table pour évoquer les effets de la chute de Lehman. Tous ces grands patrons sont unanimes, les banques ne prêtent plus, même à leurs meilleurs clients, il faut agir. Louis Gallois, le patron d’EADS, raconte qu’il ne peut plus vendre d’avions parce que les banques ne prêtent plus à Air France. Les patrons de BMW et de Mercedes avouent rencontrer les mêmes difficultés chez eux. Et voilà que Peer Steinbrück s’emporte et révèle : « J’ai rencontré les banquiers et les mêmes qui il y a quinze jours me disaient la crise des subprimes c’est pour Wall Street, ce n’est pas pour nous, m’annoncent aujourd’hui : si vous ne trouvez pas deux cents milliards, on va tous sauter. Ou ce sont des incapables ou ce sont des menteurs. »
Il n’empêche : à Paris, la Chancelière ne veut rien entendre. Elle a très mal pris une interview de Christine Lagarde au quotidien économique allemand Handelsblatt, dans laquelle la ministre évoquait un plan de sauvetage européen pour les banques en difficulté de trois cents millions d’euros. Elle a cru que les Français voulaient lui forcer la main.
Nicolas Sarkozy cherche à amadouer la Chancelière : « Angela, tu es la tête et moi je suis les jambes.
— Non, Nicolas, toi tu es la tête et moi je suis la banque. »
Le quatuor se sépare sur un échec. En ces circonstances exceptionnelles, le couple franco-allemand s’est accordé sur la nécessité de s’affranchir des critères de Maastricht189.
« A sommet partiel, réponse partielle », raille Laurent Fabius qui impute la responsabilité de la crise en France à la « seule mauvaise gestion de Sarkozy ». Lequel de son côté déplore que la Chancelière n’ait pas pris la mesure de cette crise. « C’est un maillon faible » regrette-t-il en Conseil des ministres. Devant des journalistes, il prédit : « Elle finira par y venir, elle a toujours huit jours de retard. »
Et de fait, à peine revenue à Berlin, la Chancelière est rattrapée par la crise. Elle réalise que les banques allemandes sont contaminées par la faillite de Lehman Brothers. La quatrième d’entre elles, Hypo Real Estate vacille. Pire : les Allemands commencent à retirer leur argent. Ils ont peur. Attention, danger ! Mme Merkel doit annoncer que l’Etat garantira les dépôts bancaires des Allemands « de façon illimitée ». Deux jours plus tôt, elle avait critiqué l’Irlande qui avait pris une décision similaire. Elle abdique donc et publie un communiqué pour assurer que les actions de la France et de l’Allemagne seront « totalement concertées ».
6 octobre au matin. Le président français téléphone à Jean-Claude Trichet, à José Manuel Barroso, à Gordon Brown pour leur soumettre le communiqué qu’il compte rendre public l’après-midi même sur la nécessaire coordination des Vingt-Sept, avant de l’envoyer à ceux-ci. Dans la foulée, il déclare dans la cour de l’Elysée « avoir reçu le feu vert de tous en moins d’une journée ». Ne pas confondre vitesse et précipitation.
Décidément, ce mois d’octobre est fou.
8 octobre. A Marly-le-Roi, François Fillon prononce un discours consacré au soutien des PME. Et surtout, il ne lésine pas sur les compliments au Président : « Que se serait-il passé si la présidence de l’Union européenne n’avait pas été entre les mains d’un homme d’Etat qui ne s’est pas embarrassé de trop de précautions pour agir ? On a besoin d’avoir quelqu’un à la barre. » Pendant ce temps, l’intéressé participe à Evian à la World Policy Conference, un colloque où est attendu le Russe Medvedev qui promet à Nicolas Sarkozy le retrait définitif des troupes russes de Géorgie, selon le plan acté en août… Paroles, paroles.
Retour à l’Elysée. Le monde s’enfonce dans la crise.
9 octobre. Gordon Brown appelle Nicolas Sarkozy à 6 heures du matin pour lui annoncer qu’il va nationaliser trois banques en faillite. Les Anglais s’affolent et font la queue pour retirer leur argent. Ce qui conforte encore plus Nicolas Sarkozy dans son idée de coopération européenne. Mais avec la Chancelière, les rapports demeurent tendus. Le Canard enchaîné affiche à la Une : « Merkel m’a dit : “Chacun sa merde”. » En page 2, un long encadré cite ce commentaire prêté au chef de l’Etat après la réunion infructueuse de G4 : « C’est peut-être un échec, mais ça n’est pas le mien. Angela n’a pas voulu du fonds européen de sauvetage, elle m’a dit : chacun sa merde, et maintenant elle doit se débrouiller avec la débâcle de Hypo Real Estate. Elle s’est prise à son propre piège. »
La Chancelière, qui a le cuir sensible, n’apprécie pas du tout ce propos. Elle s’en explique au téléphone avec Nicolas Sarkozy, lequel lui répond qu’« il ne faut pas croire tout ce qui est écrit dans le Canard ».
10 octobre. Les Bourses européennes s’effondrent. En Asie, l’indice Nikkei plonge de 10 %. Sa pire chute depuis vingt et un ans. Le marché américain enregistre lui sa septième baisse consécutive. Comment arrêter la débâcle ?
Ce jour-là, comme prévu de longue date, Sarkozy et Merkel inaugurent le Mémorial Charles de Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises. Une manifestation censée célébrer la réconciliation des deux pays. L’Allemande et le Français se tiennent par la main, comme jadis François Mitterrand et Helmut Kohl. Sourires de façade ? Certainement. Mais l’Europe des Vingt-Sept continue de vivre au rythme des battements de cœur franco-allemands et la situation devient urgentissime. Les deux dirigeants doivent absolument trouver une position commune en vue de la réunion de l’Eurogroupe que Nicolas Sarkozy a convoqué pour le surlendemain à Paris190.
Après le déjeuner, les choses semblent apaisées. Conférence de presse commune. Le couple parle – presque – au diapason avec des sourires en prime. « Il existe une parfaite identité de vues entre la France et l’Allemagne sur la gestion de cette crise », assure le président français. La Chancelière évoque, elle, une réaction « concertée et cohérente des Européens ». En précisant tout de même que chaque Etat membre doit garder ses marges de manœuvre. Ce qu’elle traduit ainsi : « Nous aurons une boîte à outils commune, chaque pays pourra utiliser ces outils de la façon qui lui convient. » Elle a obtenu que les termes « doctrine commune » employés par Sarkozy et Trichet lors de la réunion du G4, soient remplacés par l’image de « la boîte à outils ». Nuance. L’ayant dit, elle donne son feu vert pour des actions concertées. « C’est la fin du chacun pour soi », se réjouit Nicolas Sarkozy. Mme Merkel a pris conscience que la politique du cavalier seul n’est plus praticable.
Dimanche 12 octobre. Le G4 n’ayant pas porté ses fruits, Nicolas Sarkozy réunit à l’Elysée et pour la première fois les seize chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro. Et aussi la troïka Trichet-Barroso-Juncker. Ce qui n’est pas ordinaire non plus est la présence d’un invité surprise : Gordon Brown. Une question domine la réunion : comment obliger les banques à se prêter entre elles ?
Gordon Brown, qui avait empêché Tony Blair d’adopter l’euro, gouverne la première place financière d’Europe, la plus exposée aussi à la crise. A la demande de Nicolas Sarkozy, il va donc expliquer son plan de sauvetage des banques. Le magicien du social-libéralisme anglo-saxon vient donner des leçons d’interventionnisme aux continentaux. Dès le 8 octobre, il avait proposé la garantie de l’Etat britannique aux prêts interbancaires. Ainsi les banques étaient-elles assurées, quoi qu’il arrive, de récupérer l’argent qu’elles auraient prêté à d’autres établissements financiers. Son plan global de sauvetage passe par la prise de contrôle de plusieurs grandes banques anglaises en déroute (ce plan se monte à 500 milliards de livres, soit 630 milliards d’euros). Un diplomate présent à la réunion raconte : « Gordon Brown a exposé ses idées – il dominait vraiment son sujet – ensuite, certains participants lui ont posé des questions. “Tu peux rester avec nous, Gordon”, lui a lancé Nicolas quand il eut terminé. On sentait bien que le Premier ministre brûlait d’envie de rester. Mais il a choisi de partir, car il risquait de se faire fusiller par son opposition dès son retour à Londres. » Son intervention est décisive. Après quatre heures de discussions, les membres de l’Eurogroupe adoptent de concert un plan en trois volets : injection de liquidités dans le système financier, garantie d’Etat pour les prêts interbancaires, recapitalisation des banques défaillantes par les Etats. On se quitte dans l’après-midi.
Commence alors en France un véritable marathon. Depuis la veille, les services de Bercy et de Matignon préparaient le projet de loi. François Pérol précise : « Nous avions beaucoup parlé avec les Anglais sur l’idée d’apporter des fonds aux banques. Mais le Président ne voulait pas que ces fonds proviennent du budget de l’Etat. En plus – différence notoire avec l’Angleterre – aucune banque française, mises à part Dexia et Natixis, ne risquait la faillite. Il n’était donc pas question pour nous de nationalisations. »
Il poursuit : « C’est Xavier Musca et ses équipes du Trésor qui ont eu l’idée d’un emprunt contracté au taux du marché par l’Etat, lequel prêterait ensuite aux banques, mais à un taux supérieur. L’Etat serait ainsi gagnant, il n’en coûterait rien au contribuable. »
Le plan de sauvetage ne lésine pas sur les milliards : 360. « C’était beaucoup d’argent, souligne Pérol, mais en dessous ça n’aurait pas été crédible, il fallait montrer aux marchés que c’était du sérieux191. »
Vite rédigé, le projet de loi est soumis au Conseil d’Etat… le soir même, un dimanche. Une première ! Le lendemain matin, il est adopté lors d’un Conseil des ministres extraordinaire pour être soumis l’après-midi au vote de l’Assemblée nationale. Au moment où les députés entrent dans l’hémicycle, tous les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Eurogroupe tiennent chez eux, à 15 heures, une conférence de presse pour décliner chacun sa version du soutien aux banques et en donner les mesures chiffrées. Une chorégraphie imaginée par le maître de ballet Sarkozy.
L’UMP, le Nouveau Centre, quatre non-inscrits – parmi lesquels François Bayrou – approuvent le projet. Un député UMP souligne, malicieux : « Heureusement pour Nicolas que sa réforme des institutions n’est pas encore en application, sinon il eût été impossible d’aller si vite192. »
Le Parti communiste, les Verts, votent contre. Les socialistes… s’abstiennent. Expliquant leur geste par le fait qu’il n’y a pas eu de discussion préalable. A la tribune, Christine Lagarde se taille un franc succès auprès de la majorité en déclarant : « C’est la première fois qu’un renversement de situation vient de l’Europe et non des Etats-Unis. » Dans les couloirs, Jean-François Copé vante le sang-froid et la maîtrise de Nicolas Sarkozy. « Il s’est montré absolument exceptionnel. »
Les élus UMP sont fiers, il y a quelqu’un à la barre. Ils sont tout de même inquiets. Il va falloir expliquer aux électeurs que ces 360 milliards ne sont pas un cadeau aux traders, mais au contraire un prêt pour préserver leur épargne. Et en plus ce prêt rapportera de l’argent à l’Etat, donc à la collectivité. Benoist Apparu, député de la Marne, l’énonce sans ambages : « La trouille, c’est quand nos agriculteurs ou les ouvriers d’usines qu’on licencie vont venir nous dire : “Vous avez bien trouvé 360 milliards pour les banquiers, qu’est-ce que vous faites pour nous ?” »
Le lendemain mardi, le Sénat ratifie le plan à son tour.
Mais après le vote au Parlement, le débat se poursuit dans l’opposition. Marine Le Pen réclame un référendum. Martine Aubry et Benoît Hamon plaident que Nicolas Sarkozy aurait dû nationaliser les banques à l’instar de Gordon Brown, ou à tout le moins nommer des administrateurs de l’Etat à leurs conseils d’administration. Côté Elysée on réplique qu’en 1982, les socialistes avaient nationalisé trente-neuf banques et que cela n’avait pas amélioré la distribution du crédit. Et bien pis : cela avait conduit au désastre financier du Crédit Lyonnais aux ordres de l’Etat, avec ses milliards de déficit. On rappelle aussi que l’introduction du libéralisme financier en France fut le résultat de la politique de Pierre Bérégovoy, ministre des Finances d’un Premier ministre qui s’appelait Laurent Fabius. Et c’est ce dernier, comme le souligne Favilla dans Les Echos, qui a fait basculer la majorité du bureau politique socialiste vers l’abstention : « La Rue de Solférino, toute à son prochain congrès, a joué la case tactique plutôt que la case histoire. Et à ce jeu-là, “the winner is : Laurent Fabius”. » Alors que certains députés n’auraient pas été hostiles à un vote favorable. Ainsi, Pierre Moscovici. Ainsi, Jérôme Cahuzac, vice-président du groupe, qui veut bien le reconnaître à la tribune : « Vous avez probablement réussi à juguler l’une des plus graves crises financières depuis les années 30. » Manuel Valls, lui, exprime son regret : « Un grand parti d’opposition n’aurait pas dû prôner l’abstention sur un projet qui voit enfin l’Europe jouer son rôle et se doter d’un véritable outil opérationnel. » Et de trancher : « Il manque des hommes d’Etat aujourd’hui au Parti socialiste. » Les partisans de Martine Aubry et de Bertrand Delanoë soupçonnent, eux, le premier secrétaire François Hollande – le congrès du PS se tiendra un mois plus tard à Reims – d’avoir lui aussi songé à adopter ce plan. Ce qu’il nie avec véhémence : « Ce sont des malveillances d’avant congrès. Ma conviction est qu’il fallait s’abstenir à cause de l’absence de mesures de soutien à l’investissement, au logement et au pouvoir d’achat. »
Il y a au moins un socialiste qui, lui, ne sera pas chiche en compliments : Michel Rocard. « Nicolas Sarkozy a réagi en grand bonhomme. Quand la crise bancaire a explosé, j’ai été stupéfait que le langage du Président Sarkozy soit plus concrètement et précisément adapté à l’ampleur du phénomène que ne l’était alors tout le patois de la direction de mon propre parti193. »
Pour une fois quasi unanime, la presse applaudit.
Mardi 14 octobre. Les banques françaises s’engagent à adopter sans délai le code de conduite du MEDEF qui limite le versement des parachutes dorés aux patrons en cas de départ contraint, et l’exclut tout à fait lorsqu’ils ont commis des fautes ou mis leur entreprise en difficulté (c’était prévu dans la loi TEPA).
Mercredi 15 octobre. Les Vingt-Sept réunis à Bruxelles endossent le plan, à leur tour, malgré les réserves tchèques (le pays qui doit cependant assurer la présidence de l’Union à partir du 1er janvier 2009). En clôturant cette réunion, Nicolas Sarkozy plaide une fois encore pour la tenue d’un sommet international sur la réforme du système financier mondial. « Avant la fin de l’année », précise-t-il (donc avant l’entrée en fonction du successeur de George Bush). « Si nous attendons le nouveau Président, cela veut dire que dans le meilleur cas on se réunira au printemps, je vous le dis, c’est beaucoup trop tard. » Et d’ajouter (preuve qu’il ne doute de rien) : « L’Europe (c’est-à-dire moi) le veut, l’Europe le demande, l’Europe l’obtiendra. » Il est ovationné. Il va s’employer à mettre son projet à exécution.
Vendredi 17 octobre. Le Président, accompagné de José Manuel Barroso et de Christine Lagarde, assiste au sommet de la francophonie au Québec. Ils ne vont pas y rester longtemps. Nicolas Sarkozy appelle George Bush : « Je suis à deux heures d’avion de chez toi, je viens te voir. » Une forme d’ultimatum.
Accompagné des mêmes, le président français débarque donc le lendemain à Camp David, la résidence des présidents américains. Il a en tête son idée fixe : convaincre George Bush de réunir le premier G20 en novembre. Or celui-ci se montre plus que réticent. Il va quitter la Maison Blanche deux mois plus tard. Il est déjà un peu parti dans sa tête. « Mais avec ce G20 tu termineras ton mandat sur un coup d’éclat, tu entreras dans l’Histoire », insiste Nicolas Sarkozy. Après lui, Christine Lagarde, avocate de métier, plaide dans le même sens (en anglais) avec un brio qui éblouit Nicolas Sarkozy. George Bush aime bien Christine Lagarde. Elle ne manque jamais de lui apporter des macarons de chez Ladurée, son péché mignon. Face à ces pressions conjointes, avec cette stéréo française dans les oreilles, le président américain finit par lâcher du lest. D’accord pour que l’on débatte, concède-t-il, mais pas question de prendre des décisions ce jour-là puisque son successeur aura déjà été élu. Pas question non plus que le G20 se réunisse à New York, la ville d’où est partie la crise, symbole d’un capitalisme financier déréglé, ce que souhaitait Nicolas Sarkozy. Ce sera Washington. Mais c’est le Français qui choisit la date : le 15 novembre. Tiens donc, le jour où les socialistes tiennent leur congrès à Reims.
21 octobre. Pour la deuxième fois, Nicolas Sarkozy s’exprime devant le Parlement européen. Il vient présenter son bilan d’étape. Il évoque bien sûr la Géorgie194 et surtout sa gestion de la crise financière. La création d’un gouvernement économique européen lui semble plus que jamais indispensable. « Le vrai gouvernement économique, c’est l’Eurogroupe au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement, car eux seuls disposent de la légitimité démocratique pour assumer des décisions aussi lourdes. » Il suggère aussi que les Etats membres se dotent de « fonds souverains nationaux qui pourraient se coordonner pour apporter une réponse industrielle à la crise ». Unanimité rare : les députés saluent et applaudissent l’énergie et la détermination du président français face à la crise. A la fin de son discours, il est interpellé par les présidents des groupes politiques. « Vous avez bien agi et pris les mesures qui s’imposent », lui dit notamment le socialiste allemand Martin Schulz, qui ajoute ironique : « Nicolas Sarkozy président de l’UMP parle aujourd’hui comme un véritable socialiste européen. Vous trouverez des formulaires d’adhésion à l’entrée de la salle.
— Suis-je devenu socialiste ? Peut-être, mais convenez que vous-même ne parlez pas comme un socialiste français, rétorque Nicolas Sarkozy. Dans le schisme socialiste, je choisis Martin Schulz sans regret ni remords195.
— Mais il n’y a pas de différence entre mes camarades socialistes français et moi, réplique Schulz.
— Cher Martin, si je vous ai blessé en vous comparant à un socialiste français, je le regrette. Dans mon esprit, ça n’était pas indigne », lui lance aussitôt Nicolas Sarkozy, provoquant les rires du président du Parlement Pöttering et de l’hémicycle.
Le socialiste français Gilles Savary juge, lui, ce dialogue « indécent et indigne ».
22 octobre. Le Parlement européen vote pour la création d’un véritable gouvernement économique de la zone euro196 à une écrasante majorité. Nicolas Sarkozy s’est bien fait comprendre. C’est qu’à ce moment de la crise, il se verrait bien président d’un Eurogroupe réunissant les chefs d’Etat. Une présidence qu’il aimerait même exercer jusqu’à ce que la présidence de l’Union revienne à un pays appartenant à la zone euro. C’est-à-dire l’Espagne en janvier 2010. Logique, car c’est la République tchèque qui succède à la présidence française en janvier 2009. Or, Vaclav Klaus, son Président, est un eurosceptique déclaré. Il se définit même comme un « dissident » européen. Son pays n’appartient pas à la zone euro et il affiche plus d’attirance pour Washington que pour Bruxelles. Il est aussi un anti-sarkozyste épidermique. Ensuite, au deuxième semestre 2010, ce sera le tour de la Suède, pays lui aussi hors de la zone euro. Nicolas Sarkozy espère que les Européens, conscients du vide que cette situation risque de créer en pleine bourrasque financière et économique, lui donneront gain de cause.
« C’est une bonne idée », commente alors Alain Lamassoure, député européen français qui joue un rôle éminent au Parlement de Strasbourg197. Mais il ajoute : « Il faut que le Président fasse très attention de distinguer l’Eurogroupe et sa personne. Dans l’idéal, il eût fallu que ce soit Jean-Claude Juncker qui le lui propose. » Or, celui-ci n’en a nulle envie. Il préside l’Eurogroupe au niveau des ministres des Finances, une instance qui se réunit chaque mois. Il n’entend pas perdre son magistère. « Sarko me prend pour un con, fulmine-t-il, mais je ne suis pas un con. Non, il n’y aura pas de structure permanente de ce type198. »
D’ailleurs, pour institutionnaliser ces euro-sommets à seize, une décision unanime serait nécessaire. Or ni l’Allemagne, qui craint que cette nouvelle instance menace l’indépendance de la Banque centrale européenne, ni la Commission, qui veut préserver l’unité de l’Union à Vingt-Sept, n’y sont favorables. Tous ont jugé Nicolas Sarkozy exceptionnel. Ils saluent son obstination, sa réactivité, sa façon de bousculer la routine. Ils admirent sa capacité de travail surhumaine, sa résistance physique hors du commun : « Il est un leader pour temps de crise », reconnaît l’ancien ministre britannique Denis MacShane. Seulement, il est trop vorace, trop insatiable. Il fait peur. « Ma vie, je l’ai transcendée par l’impatience », se plaît-il à dire. Quand sa partenaire Angela Merkel répète : « Ma position c’est de toujours décider le plus tard possible. »
Mais de la transcendance, ses partenaires n’en ont cure. Nicolas Sarkozy les irrite d’autant plus qu’il utilise un argument analogue pour continuer à présider l’Union pour la Méditerranée, puisque la Tchéquie et la Suède n’en sont pas riveraines. Trop c’est trop. On se calme.
23 octobre. Depuis l’été, les dépôts de bilan et les liquidations judiciaires se sont accélérés. En déplacement à Nancy, Nicolas Sarkozy annonce une batterie de nouvelles mesures en faveur des entreprises. Entre autres, un prochain allègement de la taxe professionnelle et la création d’un fonds d’investissement, le FSI.
25 octobre. Le président français participe à Pékin au septième sommet Europe-Asie. La crise s’est amplifiée. « Elle est sans précédent dans sa gravité, dans sa soudaineté, dans sa violence », lance-t-il devant les dirigeants de quarante-trois pays. Les Vingt-Sept européens et seize asiatiques. Dans le huis clos des discussions, ses partenaires le voient tel qu’il est toujours : tenace et infatigable, pour arracher à la Chine sa participation au sommet du G20 à Washington. Et comme chaque fois qu’il insiste au nom de l’Europe, Nicolas Sarkozy prend à témoin son fidèle faire-savoir José Manuel Barroso. Toujours associé au succès, mais rarement à ses préparatifs. Le président de la Commission est candidat au renouvellement de son mandat. Il mise sur le président français pour l’aider à rempiler. L’activisme paye. Les Chinois viendront à Washington !
30 octobre. Nicolas Sarkozy convoque les patrons des grandes banques françaises en présence des préfets et des trésoriers payeurs généraux. Il a sorti le grand jeu pour leur rappeler leurs responsabilités. Il leur parle de « pacte moral », dit compter sur le médiateur du crédit, René Ricol, présent à la réunion, qu’il a nommé huit jours plus tôt pour « aller à la télévision dénoncer les exemples de restrictions de crédits dans chaque département de la part de chaque établissement ». Ça chauffe !
« J’ai dit à Nicolas : “Si tu veux que je te donne la tête d’un banquier, je pourrais pas travailler avec les autres”, s’amuse René Ricol qui ajoute : En fait, le Président voulait leur mettre la pression. »
3 novembre. Médiateur du crédit depuis deux semaines, René Ricol tire un premier bilan des difficultés rencontrées par les entreprises. Trois cents sont en grande souffrance faute de crédits bancaires199.
Samedi 15 novembre. Nicolas Sarkozy a obtenu ce qu’il voulait. Les dirigeants des vingt plus grandes économies du monde (90 % de la richesse mondiale) se réunissent à Washington. Il veut voir dans cette assemblée le premier pas nécessaire pour réformer l’architecture financière mondiale. La veille, comme pour doucher son ambition, George Bush déclarait : « Cette crise n’est pas l’échec de l’économie de marché. La réponse n’est pas de réinventer le système. » Bien évidemment, les Vingt n’allaient rien changer en un jour. Mais au moins, les problèmes sont posés sur la table. Pour la première fois, des pays émergents sont représentés : l’Afrique du Sud, le Brésil, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie, le Mexique, l’Australie. Il y a aussi l’Arabie saoudite, la Russie, la Turquie.
La déclaration finale énumère une série d’actions pour empêcher l’économie mondiale de sombrer dans une récession prolongée. « S’il y a bien un moment dans l’histoire économique moderne où une relance budgétaire devrait être utilisée, c’est maintenant », plaide Dominique Strauss-Kahn, alors directeur du FMI, lui aussi présent et qui juge « très positive l’initiative française ». Plusieurs champs d’action sont retenus : l’amélioration de la transparence des marchés et des produits dérivés ou encore la révision des pratiques de rémunérations des dirigeants des banques. Mais on est encore très loin de ce dont rêvait Nicolas Sarkozy à la tribune de l’ONU : un nouveau Bretton Woods. La déclaration finale ne contient aucune proposition sur les monnaies. Bien que se gargarisant beaucoup de régulations, il n’a pris aucune mesure contre les paradis fiscaux et rien dit sur le secret bancaire. Mais promis, juré, on en parlera plus tard. A Londres, le 31 mars 2009, lors de la réunion du G20 suivant. Et cette fois, Barack Obama sera présent200.
Mais tout de même, le G20 a pris forme.
En France, Bernard Thibault, le patron de la CGT, moque « un sommet qui a accouché d’une souris ». « C’est plutôt un gros rat », ironise un conseiller de l’Elysée tandis que Nicolas Sarkozy parle, lui, d’une « réunion historique ». « Le chantier de la coordination mondiale est lancé, dit-il, il reste beaucoup de travail à faire, mais c’est passionnant. » Il est si satisfait qu’il s’autorise un week-end privé à New York avec Carla.
21 novembre. En déplacement à l’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon, dans le Loir-et-Cher (un équipementier qui travaille pour l’aéronautique et le nucléaire et qui vient de racheter une filiale d’EADS), Nicolas Sarkozy présente les grandes lignes du fonds souverain à la française, le FSI. Qui sera doté de vingt milliards d’euros201 et opérationnel dans les semaines qui viennent. Le fonds sera géré par la Caisse des dépôts. L’objectif : acquérir des prises de participation minoritaires dans des sociétés (PME ou grands groupes) qui ont besoin de fonds propres pour se développer ou dont le capital est menacé par des rachats hostiles en raison de l’effondrement de leur valeur boursière : « Nous voulons mettre l’argent public au service d’entreprises qui portent la croissance française. Mais le fonds n’a pas pour objectif de faire perdurer des entreprises qui ne sont pas viables », explique le chef de l’Etat.
30 novembre. Angela Merkel, qui a été réélue à la tête de la CDU avec 94 % des suffrages, persiste dans son refus de prendre une part plus substantielle au plan de relance que vient de présenter la Commission européenne. Les députés allemands ont en effet voté une relance du marché intérieur de trente-deux milliards d’euros. Cela va de la suppression de la vignette automobile à l’augmentation des allocations familiales, à partir du 1er janvier 2009. Avant d’aller plus loin, Mme Merkel entend mesurer d’abord les effets de ce plan. En Allemagne, des experts, des journalistes, dénoncent sa frilosité. Nicolas Sarkozy, lui, en est convaincu : avec la baisse prévisible de ses exportations et un marché intérieur qui risque d’être atone, la Chancelière, explique-t-il aux journalistes, « sera contrainte de relancer en janvier202 ». Bref, elle donnera satisfaction aux Européens, mais avec un temps de retard. Comme toujours.
5 décembre. Nicolas Sarkozy annonce son plan de relance. Vingt-six milliards d’euros. Ce qui va augmenter le déficit public français de près de 4 % du PIB203. Patrick Devedjian abandonne la direction de l’UMP. Il est nommé ministre de la Relance. La présidence européenne touchant à sa fin, Jean-Pierre Jouyet quitte, à sa demande, le gouvernement. Il est remplacé par le villepiniste Bruno Le Maire, germaniste distingué.
Le plan français est un plan de relance par l’investissement. « La meilleure relance est celle qui soutient l’activité », explique le Président. Tous les nouveaux investissements seront exonérés de taxes professionnelles. Les particuliers qui mettront à la casse un véhicule de plus de dix ans pour acheter un véhicule neuf ayant le label écologique, toucheront une prime à la casse de mille euros. Le prêt à taux zéro sera doublé en 2009. Pour être consacré à l’achat d’un logement neuf. Soixante-dix mille logements supplémentaires seront construits. Un programme de rénovation de l’habitat insalubre est aussi lancé. Mais ce plan ressemble aussi à une relance de la consommation. « La logique qui nous inspire ne doit pas nous faire oublier ceux que la vie a maltraités », ajoute-t-il. Une prime de deux cents euros sera donc versée fin mars 2009 aux 3,8 millions de personnes éligibles aux minima sociaux. Cette mesure s’ajoute aux transferts sociaux (370 milliards en 2007) qui vont croître de 17 milliards d’euros en 2009, du fait des mesures déjà annoncées (revalorisation de 3 % des allocations familiales en janvier, de 6,9 % du minimum vieillesse en avril, etc. Dans la soirée, François Fillon intervient à son tour pour préciser : « Nous n’avons pas le choix. Ne rien faire nous coûterait bien plus cher et nos finances publiques s’en trouveraient ruinées par l’effondrement des recettes fiscales et l’explosion des dépenses induites par la montée rapide du chômage. »
Les économistes sont comme toujours très divisés. Jean-Paul Betbèze, du Crédit Agricole, juge que s’endetter est indispensable. « On aura 0 % de croissance l’an prochain, pour tenter d’avoir un demi-point de plus, il faut avancer de l’argent. Si l’on n’a pas de croissance l’an prochain, on aura 5 % de déficits. » Selon Thomas Piketty : « Parler d’un effort supplémentaire de l’Etat pour relancer l’économie relève de la manipulation comptable. Car l’essentiel des vingt-six milliards de dépenses annoncées était déjà prévu. L’Etat, déplore-t-il, a dépensé l’essentiel de sa marge de manœuvre à contretemps, avec le paquet fiscal de 2007. Le gouvernement aurait mieux fait de baisser la TVA comme l’ont fait les Britanniques. »
Vendredi 13 décembre. C’est presque la fin de la présidence française. Et pour Nicolas Sarkozy, un regret qu’il avoue lors de sa dernière conférence de presse. « Ce que j’ai fait m’a passionné. Ce fut pour moi une ouverture d’esprit et pas une charge. Pendant 180 jours, j’ai voyagé, j’ai rencontré tout le monde, j’ai pris en considération les remarques de tous et la nécessité du compromis, je me suis fait de nouveaux amis. L’Europe mérite d’être incarnée, d’être défendue. Mais pour qu’elle continue à se construire, poursuit-il, il faut donner à ses institutions davantage de vie et de souplesse. » Et d’évoquer l’ennui mortel des réunions anciennes. « Il faut que les chefs d’Etat et de gouvernement européens fassent de la politique. » Il rend hommage à José Manuel Barroso avec qui il a travaillé « main dans la main ». Il rend hommage à son équipe, Jean-Louis Borloo, Bernard Kouchner « l’ami indispensable », Jean-Pierre Jouyet, François Fillon (« on a fait tous les sommets ensemble »), à Jean-Claude Trichet « qui a fait un travail remarquable ».
« Est-ce que cela va me manquer ? » s’interroge-t-il. « Peut-être. » Et de conclure : « Les belles années de l’Europe sont devant nous. »
Pierre Sellal, le représentant permanent de la France à Bruxelles raconte, encore ébloui, le vote final du dernier Conseil européen sous présidence française, l’ultime moment où les Vingt-Sept doivent s’accorder sur les conclusions des experts dans les cinq domaines mis à leur programme par la France : trente pages écrites dans un jargon mi-anglais, mi-français. Une mauvaise synthèse des compromis. « Sur le dossier climat, qui devait selon Nicolas Sarkozy faire de l’Europe le champion de la lutte contre le réchauffement climatique, j’ai admiré la façon dont il se l’est approprié. Il a passé des heures à négocier avec les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, avec Angela Merkel, à accepter des compromis pour les convaincre de conclure. » Il poursuit : « Ce jour-là, nous nous réunissons tous à 9 heures. Le Président m’annonce : “A midi tout doit être terminé.” Je lui réponds : “Monsieur le Président, il faudrait d’abord donner au moins dix minutes aux délégations pour qu’elles aient le temps de lire le texte.” Il me répond : “Pas question on commence tout de suite, mettez-vous à côté de moi.” On était à peine à la page 3 que tout le monde levait la main. Les chefs de gouvernement n’y comprenaient rien. Chacun rajoutait des amendements sur la suggestion de son conseiller technique. Je lui passais des bouts de papier avec des arguments pour répondre. Il les repoussait en me disant : “Non, on continue.” Avec un culot incroyable, il a houspillé tout le monde. Quelqu’un levait le doigt, il le rabrouait. Les gens autour de la table étaient abasourdis. Et lui, il avançait à la hussarde. Au bout d’une heure et demie, on avait passé en revue les trente pages. Et c’est là qu’il a conclu tout sourire : “Bon, puisque je vois que tout le monde est d’accord, on signe.” Eh bien figurez-vous que tout le monde s’est levé… pour l’applaudir. Une véritable ovation. Tous étaient contents de terminer sur une note positive. Et tous ont signé, heureux au fond de s’être faits violenter. Ça, c’est Sarkozy. »
En tant que doyen, Silvio Berlusconi prend la parole pour saluer « l’extraordinaire présidence française ». La fascination l’a donc emporté sur l’agacement. « Il a présidé avec brio », ajoute Gordon Brown.
« Lorsque Nicolas Sarkozy a pris la présidence de l’Union, note Alain Lamassoure, tout le monde ressentait le besoin d’un leader. Et il l’a été. Comme personne, il sait motiver les gens pour faire avancer les dossiers. Comme personne, il sait convaincre. Tous l’ont admiré, mais ils ne sont pas tombés amoureux. Ses manières, ses aspérités, les ont parfois chiffonnés car il peut balancer des vacheries, mais le bateau européen affrontaient les quarantièmes rugissants, on n’allait tout de même pas reprocher au skipper d’avoir mauvais caractère. » Cet ex-giscardien va même plus loin : « Il a des qualités sur la scène internationale que je n’ai connues à aucun autre. Ce qu’il a fait comme président de l’Union, aucun, pas même Giscard, n’aurait été capable de le faire. »
« L’Europe était menacée d’asphyxie par excès de grisaille. Il lui a fait du bien », ajoute un observateur.
« La présidence française a été pour Nicolas le grand moment de son quinquennat », croit pouvoir dire Franck Louvrier. Tandis que son directeur de cabinet, Christian Frémont, ajoute : « Durant ces six mois, il s’est réconcilié avec lui-même, la crise l’a repositionné. Il s’est remis à croire à la politique. »
Les polémiques continuent en France Retour en arrière. 5 juillet 2008. Ce samedi-là Nicolas Sarkozy prend la parole devant deux mille cadres de l’UMP, mouvement qu’il ne préside plus officiellement mais dont il est toujours le patron.
Il est heureux ce jour-là. Presque euphorique. Depuis le 1er juillet, il préside l’Union européenne. Il va pouvoir multiplier les initiatives avec une légitimité renforcée. Il a d’ailleurs invité José Manuel Barroso, le président de la Commission avec qui il entretient des relations chaleureuses et aussi le président allemand du Parlement européen, Hans-Gert Pöttering. Et c’est à eux, assis au premier rang, qu’il s’adresse en priorité. En entonnant un hymne à la construction européenne : « La plus belle idée du XXe siècle. » Bien qu’il juge « imprudent » l’élargissement rapide de la Communauté à de nombreux Etats alors qu’elle n’était pas dotée d’institutions adaptées. Et comme il ne doute de rien, il va, dit-il, s’employer à consolider ces institutions, main dans la main avec la Commission.
Toujours lyrique, il souligne que la France est bien placée pour remplir une telle tâche. Parce qu’elle fut l’une des premières à bâtir cette Communauté. Mais aussi parce que depuis son arrivée au pouvoir, elle change : « Beaucoup plus vite et plus profondément qu’on ne le croit. » La preuve : « Quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit. » Un propos qui fait s’esclaffer José Manuel Barroso, lequel traduit aussitôt les propos à son voisin allemand qui rit à son tour aux éclats comme s’il s’agissait d’une bonne blague, tandis que la salle applaudit à tout rompre. Il est vrai que l’instauration du service minimum dans les transports et à la SNCF a limité les effets d’une précédente grève lancée par un syndicat minoritaire. Et il est vrai qu’au fil des ans, cette réforme aura vraiment modifié les comportements. Il n’empêche : la France est toujours réputée en Europe pour sa « gréviculture ». Elle est le pays où les services publics battent des records de grèves. Il est vrai aussi que deux semaines plus tôt, le 17 juin, une journée de mobilisation décrétée par la CGT et la CFDT pour « la sauvegarde des retraites » n’avait pas rencontré le succès escompté. Il est vrai également qu’à l’Education nationale, le SNES et la FSU, pourtant d’ordinaire favorables à la grève, ont donné pour consignes aux enseignants de ne pas perturber le bac, cette institution si chère aux familles. Les syndicats apprendraient-ils à ménager l’opinion ? En attendant, le propos présidentiel, au moment où il est prononcé, sonne comme une vantardise blessante aux oreilles des syndicalistes, des mécontents et opposants politiques. Une gaffe ? Dans l’esprit de son auteur, il s’agissait en réalité de montrer à ses invités européens que la France, c’est-à-dire lui, s’attaquait enfin à des réformes capitales. Et qu’il faudrait donc lui témoigner quelque indulgence si elle ne parvenait pas à combler ses déficits aussi vite que Bruxelles l’exige.
Reste que cette petite phrase glissée dans un discours de quarante-cinq minutes prononcé sans aucune note est restée dans les mémoires au titre de « gaffe présidentielle » regrettable. En réaction, Bernard Thibault, le patron de la CGT, s’empresse d’annoncer une nouvelle journée de protestations… le 7 octobre. Car il ne s’agit pas de perturber les allées et venues vacancières. Mais Nicolas Sarkozy est ainsi fait. Il a le goût de la provocation et y cède souvent.
Le lundi précédent, il avait soulevé l’émotion des militaires. L’affaire vaut d’être contée : la veille, le troisième RPIMa, basé à Carcassonne, organise comme chaque année une fête pour le public. Au programme, une série de démonstrations des capacités exceptionnelles de ce régiment d’élite. Le dernier exercice mimant une libération d’otages. Las ! Un jeune sergent tire en direction de la foule avec des balles réelles. Un accident. Son arme, bien sûr, n’aurait dû être chargée que de balles à blanc. Par miracle, personne n’est tué, mais on relève tout de même dix-sept blessés dont un homme atteint au thorax et deux enfants de 11 et 3 ans grièvement. Plusieurs victimes garderont un léger handicap à vie. Une énorme bavure, donc.
Le responsable de cette tragédie est le munitionnaire : celui qui après chaque exercice de tir doit veiller à ce que chaque soldat lui rende les balles non utilisées. Cette mesure de sécurité, d’une évidente nécessité, n’a pas été respectée. Une faute lourde qui aurait pu avoir des conséquences catastrophiques. Le coupable est, bien entendu, sanctionné. Et la tradition militaire veut que les chefs présentent dans de tels cas leur démission, même s’ils ne sont pas impliqués directement dans l’affaire. « J’ai convoqué illico le général Cuche, le chef d’état-major de l’armée de terre », explique le général Georgelin, chef d’état-major des armées, pour lui dire combien cette affaire était une honte et discréditait l’armée. « Tu dois démissionner, lui ai-je dit. »
Démissionner ? C’est ce que laisse entendre, dans l’avion, au ministre de la Défense Hervé Morin, le général Cuche, lorsqu’ils se rendent le jour même à Carcassonne.
Bousculant son agenda, comme il le fait très souvent, Nicolas Sarkozy se rend le lendemain au chevet des blessés, pour rencontrer des familles encore sous le choc. Après quoi, dans le hall de l’hôpital, il exprime sa colère et lance devant le général Cuche : « Tout cela n’est pas professionnel, c’est de l’amateurisme. » Des mots sévères. Mais justes. Qui pourrait dire le contraire ? Mais ils sont prononcés avec cette virulence extrême, dont le Président fait toujours preuve – la traduction de son émotion – lorsqu’il vient de rencontrer des victimes. Et comme toujours, la rumeur, cette fois encore, transforme et déforme. Assez pour créer le malaise. Des officiers ont cru entendre « Vous n’êtes pas des professionnels ». Comme si le Président, chef des armées, jetait l’opprobre sur tout le corps militaire. Insupportable. Après un ultime entretien avec son supérieur, le général Georgelin, qui lui redit avec fermeté « Tu dois démissionner », le général Cuche obtempère et informe Hervé Morin de sa décision. Le ministre appelle pour l’informer Claude Guéant qui lui répond : « Ça aurait de la gueule. » Puis rappelle un quart d’heure plus tard pour dire : « Le Président est d’accord. » L’Elysée n’a donc pas cherché à retenir le général. « Alors que Sarkozy couvre les bavures policières, il ne nous aime pas », grognent certains militaires, qui généralisent trop rapidement. Ils n’ont pas apprécié, c’est vrai, que la sécurité à l’Elysée ne soit plus assurée que par des policiers. Il n’y a plus de gendarmes.
Du coup, plusieurs journaux évoquent une crise de confiance voire un divorce entre le chef de l’Etat et les armées. Le Journal du Dimanche croit pouvoir annoncer à la Une, « un 14 Juillet explosif ». D’autres laissent même entendre que certains officiers pourraient refuser de saluer la tribune présidentielle comme il en avait été question lorsqu’une partie de l’armée n’acceptait pas la politique algérienne du général de Gaulle… Une chose est certaine : des députés UMP font état de la nervosité des officiers qu’ils rencontrent dans leurs circonscriptions.
« Avec les militaires, n’y êtes-vous pas allé un peu fort, lorsque vous avez traité le chef d’état-major de l’armée de terre d’amateur ? interroge Le Monde, qui publie le 17 juillet une interview du Président.
— Mais je n’ai jamais dit cela, c’est un mensonge. Pour le reste, je n’étais pas très content après la tragédie de Carcassonne, c’est vrai, on le serait à moins. Je suis le chef des armées. Il est normal que je prenne des décisions quand il y a des dysfonctionnements. On annonçait un 14 Juillet explosif, on allait voir ce qu’on allait voir. J’ai descendu les Champs-Elysées devant des dizaines de milliers de Français, j’ai vu passer des centaines de militaires, j’ai eu des centaines de contacts. Le décalage entre la vie réelle et la vie décrite par certains est sans doute un problème. »
Si le défilé du 14 Juillet n’a de fait connu aucune fausse note, il est indéniable qu’entre les chefs militaires et le Président le climat est loin d’être au beau fixe. C’est qu’avant l’affaire de Carcassonne avait été publié un Livre blanc de la Défense. Autrement dit, un ensemble de réformes, de révisions géostratégiques et l’élaboration d’une nouvelle carte militaire : trente-trois déménagements de régiments, la disparition d’un certain nombre d’unités et de sites. Toutes mesures précédées de semaines de discussions, y compris avec les élus locaux : quand une ville perd « son régiment », elle pleure. Les plus antimilitaristes savent bien que l’économie locale va en souffrir. Le gouvernement veut en effet supprimer en six ans 54 000 emplois civils ou militaires. Les personnes touchées, leurs familles, sont aussi des consommateurs.
Bien des maires, et de toutes tendances politiques, s’inquiètent ou protestent. François Fillon a promis, certes, de débloquer 320 millions de subventions d’investissement pour venir en aide à leurs communes, mais de telles promesses ne rassurent jamais vraiment.
Côté armée, c’est Nicolas Sarkozy lui-même qui s’est employé à calmer les esprits. Le 30 mai, il a adressé une lettre à chacun des trois cent vingt mille membres militaires ou civils du personnel de la Défense pour expliquer la nécessité de la modernisation entreprise. En concluant : « Je sais le sens de l’intérêt général et de la discipline, vous avez toute ma confiance. » Et le 17 juin il avait réuni trois mille officiers au parc des expositions de la porte de Versailles afin de détailler « les grandes décisions prises pour la stratégie de défense et de sécurité nationales » en indiquant qu’il conviendrait de s’appuyer davantage sur l’Union européenne (dont il serait bientôt président) et l’OTAN… Mais ce 17 juin, justement, Le Figaro publie dans ses pages « débats » les commentaires critiques et désabusés d’un groupe d’officiers supérieurs contraints par la discipline des armées à se dissimuler sous un pseudonyme. Ils ont choisi celui de « Surcouf », grand corsaire comme on le sait, qui ne craignait pas de dire son fait à Napoléon, lequel le fit tout de même baron d’Empire. Le texte ainsi signé provoque une vive colère à l’Elysée. Nicolas Sarkozy menaçant même de rayer les militaires de la prochaine promotion de la Légion d’honneur. Ce qu’il ne fera pas. Comme il est normal, Claude Guéant demande au ministre de la Défense de « lancer une enquête sur ce manquement aux obligations du statut militaire ». L’enquête n’aboutira pas. Le général Cuche, en démissionnant, précise, lui, qu’il approuve tout à fait les réformes, à ses yeux absolument nécessaires, engagées par le gouvernement. Et bien que la quasi-totalité des trois états-majors des armées ait partagé – semble-t-il – cette opinion, cette deuxième polémique a donné le sentiment d’un mauvais climat entre l’Elysée et l’armée. Or, comme le souligne le général Georgelin, le Président a des qualités qui plaisent aux militaires. Ils sont sensibles à son courage, ses prises de risques, sa capacité à employer la force.
Une troisième polémique éclate à la fin du mois d’août, alors que Nicolas Sarkozy devrait pouvoir savourer les retombées positives de son intervention dans la crise géorgienne. Il a gagné quatre points de popularité dans les sondages204. Une appréciable remontée. Or, à la fin août donc, une cinquantaine de militants nationalistes corses occupent pacifiquement quelques heures durant, le jardin de la propriété de l’acteur Christian Clavier, lequel est alors absent. Ils entendent protester contre le plan d’aménagement et de développement de la Corse que ces indépendantistes considèrent comme l’instrument d’une colonisation qu’ils abhorrent. Ils n’essayent pas de pénétrer dans la villa mais demeurent au bord de la piscine et se retireront sans avoir fait subir de déprédations à la propriété. Rien de très grave donc. Un péché véniel aux yeux des Corses. Mais il se trouve que cette propriété n’a pas été choisie par hasard. Christian Clavier est un ami personnel de Nicolas Sarkozy.
Deux jours plus tard, le coordinateur des services de sécurité intérieure en Corse, Dominique Rossi, est démis de ses fonctions et muté à l’IGPN, la police des polices. L’affaire n’est pas mince : Dominique Rossi, 59 ans, contrôleur général, chapeautait jusque-là police et gendarmerie dans l’île de Beauté. Un poste qui avait été créé sur mesure pour lui. Il dirigeait le cabinet du préfet délégué à la sécurité Christian Lambert lors de l’arrestation d’Yvan Colonna, assassin présumé du préfet Erignac. Il aurait pu partir en retraite en avril 2008, mais on lui avait demandé de rester en fonctions. Corse lui-même, il connaît parfaitement l’île et ses hommes. Il a choisi de tolérer cette action des indépendantistes, plutôt que de l’empêcher par la force, au risque d’éventuels incidents.
Les réactions à cette sanction ne vont pas tarder. Sur Europe1, François Hollande déclare benoîtement « se refuser à croire qu’il existe un lien entre l’importance de la sanction et l’amitié du Président pour Christian Clavier ». Lequel, il faut le signaler, n’avait rien demandé.
Sur France Inter, François Bayrou dénonce « le fait du prince ». Et il y va de bon cœur. « Ce sont, ajoute-t-il, des décisions arbitraires et disproportionnées qui montrent à quoi on arrive quand les pouvoirs sont ainsi concentrés entre les mêmes mains, quand le copinage avec les puissants remplace la raison d’Etat. On vient d’inventer le crime de lèse-copain de Sa Majesté. Au-delà du caractère dérisoire du motif et de la disproportion de la sanction, c’est l’Etat qui est en cause. Les fonctionnaires savent qu’ils sont à la merci de n’importe quel mouvement d’humeur de l’homme qui détient tous les pouvoirs. »
Surtout, ce limogeage fait très mauvais effet dans la police. Le secrétaire général adjoint du syndicat des commissaires, Emmanuel Roux, regrette une sanction qui punit un homme qui n’a pas commis de faute. « Notre métier est d’arbitrer. Son choix a été excellent, car il n’y a pas eu de dégâts chez Clavier, la manifestation s’est bien passée. » Et d’interroger : « Qu’est-ce qu’on lui aurait fait si face à des forces de police lourdes, les manifestants s’étaient rebellés devant ce que l’on aurait pu appeler une provocation policière ? Ils auraient pu casser le lotissement. Alors, aurait-on fusillé Rossi ? »
En Corse, les policiers, les gendarmes s’avouent estomaqués par cette mutation intempestive à l’heure où l’île connaît une période plutôt calme. « Est-ce qu’on mesure bien à Paris, demande-t-on, ce qu’il faut d’années de réflexions, d’informations et d’expériences pour devenir directeur de la sécurité publique ici et obtenir des résultats que tout le monde considère comme remarquables ? »
Tous ou presque s’accordent à dire ou à penser que l’abus de pouvoir affaiblit le pouvoir. Si, du côté de l’UMP, les porte-parole jugent qu’il est normal de sanctionner une erreur, on sent bien que le cœur n’y est pas. Questionné, François Fillon refuse de commenter l’affaire. La presse s’interroge sur la marge de manœuvre dans ce dossier de Michèle Alliot-Marie, la ministre de l’Intérieur. Le 3 septembre, Nicolas Sarkozy déclare en Conseil des ministres qu’il soutient pleinement la décision de sa ministre (qui n’y est pour rien, son cabinet lui a appris la nouvelle alors qu’elle était en avion). « Lorsqu’on est préfet, on assume ses responsabilités », dit-il.
Mais chacun le sait ou le pressent, la décision est partie de l’Elysée. Christian Frémont, le directeur de cabinet du Président, l’avoue tout net : « Nous avons eu de grosses discussions. Nous n’étions pas tous d’accord. C’est Pierre Charon qui a fait le forcing. Il réclamait des sanctions. Longtemps, il s’était occupé de la communication de Christian Clavier et c’est lui, finalement, qui a emporté la décision. »
« J’ai fait mon boulot, je n’ai rien à me reprocher », déclare quatre jours plus tard Dominique Rossi au Monde. « J’avais alerté les gendarmes en leur demandant de prendre des dispositions préventives, mais de n’intervenir qu’en cas d’incident. S’il n’y en a pas, il est rare d’intervenir a priori. »
Nicolas Sarkozy se défend d’être intervenu dans cette affaire : « J’ai une ministre de l’Intérieur qui a fait son travail. » Mais il ne convainc guère.
Et dans la France continentale, bien des policiers de sécurité publique, de police judiciaire, voire de la brigade antigang, expriment ouvertement leur malaise. Et surtout regrettent qu’une si petite histoire, qui serait passée inaperçue, soit devenue une affaire d’Etat. Hors de proportions. Une mauvaise affaire pour le Président.
Quelques succès aussi Au moment où commence, en juillet, sa présidence européenne, Nicolas Sarkozy peut se targuer de deux belles réussites. La libération d’Ingrid Betancourt au début du mois ; l’adoption par le Congrès de sa réforme sur la Constitution, trois semaines plus tard.
Le 4 juillet il se rend, en effet, en compagnie de son épouse, sur l’aéroport de Villacoublay pour accueillir la Franco-Colombienne. Elle a été libérée deux jours plus tôt par l’armée colombienne. Dès sa descente d’avion, elle se dit heureuse de retrouver « sa douce France ». Laquelle en a fait presque une icône depuis son enlèvement par les rebelles des FARC, six ans plus tôt. Son portrait en grande dimension n’est-il pas affiché sur la façade de la mairie de Paris ? Et c’est à la mobilisation sans répit de comités de soutien et de gouvernements successifs que la Franco-Colombienne attribue sa capacité à avoir tenu le choc pendant ses 2 321 jours de captivité.
« Sans cet acharnement de six ans il n’y aurait pas eu cette opération militaire qui a conduit à sa libération », déclare Bernard Kouchner, histoire de récupérer en partie ce succès pour la France. Depuis des années, certes, les diplomates français n’avaient pas de mots assez durs en privé contre Uribe, le président colombien dont ils récusaient la stratégie militaire quand Paris prônait la négociation. Mais depuis son arrivée au pouvoir, Nicolas Sarkozy n’a pas ménagé sa peine. Il avait enregistré à la fin de 2007 et le 1er avril 2008 deux messages. L’un à la radio, destiné aux otages, l’autre à la télévision, qui s’adressait directement à Manuel Marulanda, le chef des FARC (décédé entre-temps d’une crise cardiaque selon ses proches, mais plus vraisemblablement des suites des bombardements de l’armée colombienne dans la zone). « Vous avez un rendez-vous avec l’Histoire, ne le manquez pas », lui avait-il lancé en lui demandant de relâcher Ingrid Betancourt « en danger de mort imminente ».
Il avait aussi espéré le soutien du président vénézuélien Hugo Chavez, ennemi intime d’Uribe, dont le territoire sert de bases arrière aux FARC ; grâce à celui-ci en effet, six otages civils (dont Clara Rojas, ex-collaboratrice d’Ingrid Betancourt) avaient été libérés en janvier 2008. De quoi renforcer la confiance de Nicolas Sarkozy qui deux mois plus tôt, le 20 novembre 2007, avait reçu Chavez à l’Elysée, malgré la désapprobation du président colombien. Et ce souci, cette volonté d’aboutir ne le quittaient pas. En février 2008, depuis l’Afrique du Sud où il était en visite avec Carla, Nicolas Sarkozy, évoquant les témoignages accablants des otages libérés sur la cruauté de la guérilla, s’était écrié : « Le martyre imposé à Ingrid Betancourt, c’est un martyre que les FARC infligent à la France. »
Le 24 avril, lors d’une interview télévisée, il déclarait : « Je me suis engagé à faire libérer cette femme qui vit un martyre, nous y arriverons, je ne céderai pas, je ne renoncerai pas. » Le plan de Nicolas Sarkozy prévoyait l’échange de l’otage français avec trente-huit détenus (dont trois américains) contre une grâce signée par le Président Uribe en faveur de guérilleros des FARC condamnés à de lourdes peines. Nicolas Sarkozy avançait même que ceux-ci pourraient être accueillis en France en tant que réfugiés politiques, ce qui avait provoqué dans l’Hexagone des réactions pour le moins diverses.
En mai encore, il avait demandé à son homologue vénézuélien de poursuivre sa médiation. Le mois précédent, la France, soutenue par la Suisse et l’Espagne, avait envoyé un avion en Colombie. Une mission humanitaire dans l’espoir d’avoir ainsi accès à la prisonnière. Les FARC n’avaient pas répondu, jugeant cette initiative « ingénue ».
Selon des notes diplomatiques américaines divulguées ensuite par le désormais célèbre site WikiLeaks (aujourd’hui fermé), Nicolas Sarkozy était même prêt à rencontrer personnellement le chef des FARC et à lui payer une rançon. L’ambassadeur colombien à Paris, Fernando Cepeda, expliquait l’obsession de Sarkozy à faire libérer la Franco-Colombienne (qu’il ne connaissait pas) par sa rivalité avec Dominique de Villepin, grand ami de la prisonnière, lorsqu’ils étaient étudiants, qui lui aussi avait envoyé une mission quelque peu rocambolesque pour la faire libérer. Et qui avait échoué.
Mais quand Ingrid Betancourt recouvre enfin la liberté le 2 juillet, c’est grâce au président colombien. Uribe a en effet monté en juin, dans le plus grand secret, un scénario digne d’Hollywood. L’armée colombienne avait intercepté les communications échangées par les divers responsables des groupes d’otages, ce qui permettait de leur transmettre de faux ordres, dont celui d’emmener les otages sous prétexte d’opérations humanitaires en un lieu donné où les attendraient des hélicoptères (repeints en blanc) et des commandos militaires (déguisés en faux journalistes et faux humanitaires). Le stratagème avait fonctionné comme prévu. Les guérilleros, croyant obéir à leurs chefs, avaient livré les otages le 2 juillet à 13 h 30.
Nicolas Sarkozy, tenu à l’écart de l’opération (qu’il aurait sans doute récusée), n’est averti du dénouement qu’un quart d’heure seulement avant les agences de presse. L’administration Bush informée par Uribe, elle, avait contribué au succès grâce à un satellite espion. L’austère Uribe se trouvait au sommet de sa gloire. Jadis son ennemi juré, Ingrid Betancourt doit saluer sa maestria et le remercier.
Cependant, en arrivant en France deux jours plus tard, Ingrid Betancourt veut rendre grâce à Nicolas Sarkozy et à la mobilisation de tant de bénévoles.
A peine descendue de l’avion, on la voit saisir la main du Président afin de souligner le rôle de la France. « Le gouvernement colombien, dit-elle, a mis au point une stratégie différente. Mais cette opération extraordinaire, parfaite, impeccable de l’armée colombienne qui me permet d’être aujourd’hui avec vous, est aussi le produit de votre lutte. Vous m’avez sauvé la vie parce que si votre réflexion n’avait pas été faite au bon moment et avec la force et l’énergie qui sont les vôtres, probablement nous aurions connu d’autres échecs. »
Une bonne opération pour Nicolas Sarkozy. Qui peut nier que son volontarisme a payé, même s’il n’est directement pour rien, c’est vrai, dans la libération de l’otage ?
« Sarkozy n’y est pour rien », tranche Ségolène Royal.
Il y est quand même pour quelque chose.

182. Au début du mois, René Ricol, un homme de terrain et qui connaît les chiffres (il est président d’honneur du conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables et de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes), lui a remis le rapport sur la crise financière qu’il lui avait demandé un an plus tôt. « Dès août 2007, il a compris que la crise à venir risquait d’être grave. Il voulait en connaître les causes pour pouvoir se faire une doctrine réaliste sur les moyens d’en sortir », explique René Ricol. Qui ajoute : « Le travail a mobilisé une centaine d’experts français, européens et américains. Leur verdict est clair : la crise est sans équivalent dans l’histoire financière récente. Le rapport proposait trente recommandations pour retrouver la confiance des marchés financiers, entre autres, agir au niveau européen, promouvoir l’Europe comme acteur de la globalisation et aussi renforcer l’architecture de la régulation à l’échelle mondiale. »
183. Une allusion claire à Jérôme Kerviel et à l’attitude des patrons de la Société Générale.
184. A la surprise générale, un mois plus tôt, le 28 août à Laval, Nicolas Sarkozy annonçait l’instauration d’une contribution de 1,1 % sur les revenus du patrimoine et les placements pour financer la généralisation du RSA, prévue pour le 1er juillet 2009. Et ça n’est pas tout. Les prélèvements sociaux sur les revenus fonciers, l’assurance-vie et les plus-values d’actions s’élèveront non plus à 11 % mais à 12,1 %. Malgré ses dénégations, les impôts continuent d’augmenter. Le rapporteur du Budget, Gilles Carrez, y note un premier tournant dans la doctrine Sarkozy.
185. Fortis passera sous le contrôle de BNP-Paribas en mai 2009.
186. Augustin de Romanet raconte : « Lors de la réunion autour de Christine Lagarde certains envisageaient que la Caisse des dépôts apporte les trois milliards. J’ai dit à Christine Lagarde, il n’en est pas question. Je ne veux pas prendre tout le gâteau pour moi alors que je ne sais pas ce qu’il y a dedans. Deux milliards, je veux bien, mais pas plus. Et Christine était d’accord avec moi. » Ce que Nicolas Sarkozy prend très mal. Devant des tiers, il ne cesse de fustiger la frilosité de Romanet. Comme toujours quand il est stressé, le Président a besoin de se défouler sur quelqu’un. Pendant toute la crise, Augustin de Romanet, nommé par Jacques Chirac en 2007 un mois avant la présidentielle, devient sa tête de Turc. François Fillon raconte : « Je disais à Nicolas : “Arrête de taper sur Romanet, ou alors vire-le !” »
187. Une semaine plus tard, les nouveaux dirigeants de la banque, le Français Pierre Mariani et le Belge Jean-Luc Dehaene découvrent avec stupeur que les besoins de financement de la banque équivalent au montant de la dette grecque : 250 milliards d’euros. La France, la Belgique et le Luxembourg doivent apporter 150 milliards de garantie. Trois ans plus tard, au printemps 2011, la banque sortait des garanties de l’Etat. Mais la crise de l’euro est venue chambouler tous les plans de redressement. Les agences de notation ont dégradé Dexia, le financement de la banque est devenu très difficile. La banque a été démantelée. « Sans la crise de l’euro, on y serait arrivé », assure Pierre Mariani, qui s’indigne du mauvais coup joué par les agences de notation. « Elles sont un thermomètre qui déclenche la fièvre », dit-il.
188. Revenue au pouvoir en avril 2008, la droite italienne a triomphé aux législatives. Romano Prodi, président du Conseil de centre gauche qui avait perdu sa majorité à la Chambre, avait démissionné en janvier.
189. La veille, Henri Guaino avait jeté le trouble devant les députés UMP réunis à Antibes en déclarant : « Le déficit de 3 % du PIB n’est pas la priorité. »
190. « Vous avez trente-six heures pour convoquer tout le monde et monter les cabines de traduction », lance-t-il à Jean-David Levitte dans l’avion du retour.
191. Pour bénéficier du prêt, les banques devront en contrepartie remplir des obligations d’éthique : limiter les dividendes aux actionnaires, aucun bonus aux dirigeants, ne pas opérer de rachat d’actions. Le 17 février 2009, Michel Pébereau et Baudoin Prot, respectivement président et directeur général de la BNP, seront les premiers à renoncer à leurs bonus – un an seulement. La semaine suivante, les dirigeants des banques concurrentes feront de même.
192. Une fois la réforme en vigueur, seuls les textes adoptés en Commission peuvent être examinés dans l’hémicycle.
193. In La politique telle qu’elle meurt de ne pas être, dialogue entre Alain Juppé et Michel Rocard, Editions Jean-Claude Lattès, 2011.
194. Du fond de l’hémicycle un député lui lance : « Vous n’aviez pas de mandat européen pour agir. » Réponse du tac au tac : « Les Russes non plus n’avaient pas de mandat. »
195. Dans Le Monde daté du 28 octobre, Pierre Moscovici répond à cette boutade présidentielle dans une tribune intitulée : « Nicolas Sarkozy, le tout à l’ego ». « Emporté par son narcissisme et sa suffisance, le président français n’est pas un Européen conséquent. Non, Monsieur Sarkozy, vous n’êtes pas devenu un socialiste européen. Vous n’êtes pas même réellement un Européen conséquent. » Et vlan !
196. Une idée qui revient à Pierre Bérégovoy quand il était ministre des Finances. Elle a été portée ensuite par DSK. C’est un combat diplomatique de la France. Les Allemands ont toujours dit non. Ils ne croient qu’à un principe : faites un bon budget et nous ferons une bonne politique.
197. Il est président de la Commission des budgets.
198. La structure sera pourtant avalisée par les Dix-Sept en 2011. Le règlement de la crise grecque a fait bouger les lignes.
199. La médiation mobilise sur le terrain tous les acteurs économiques du financement des entreprises : la Banque de France, les assureurs de crédit, qui n’avaient pas été associés au dispositif public, et aussi l’ensemble des organisations socio-professionnelles. Deux ans plus tard, grâce à la médiation du crédit, trois milliards d’euros auront été mis dans le circuit, permettant de sauver ou de conforter deux cent vingt mille emplois.
200. Alors que la France est en pleine « obamania », Nicolas Sarkozy espérait être le premier à le rencontrer en tant que président de l’Union européenne. Son avion était prêt à partir pour Chicago. Mais les services du nouveau président américain avaient fait répondre qu’il ne rencontrerait personne avant sa prise de fonction le 20 janvier.
201. « Avec vingt milliards, on peut prendre cent tickets d’entrée à deux cents millions d’euros dans des entreprises, ça n’est pas rien » se réjouit Augustin de Romanet, le président de la Caisse des dépôts.
202. Ce qu’elle fera en effet. Fin janvier, les exportations ont chuté de 10 %. Un nouveau plan de 50 milliards d’euros servira à financer des baisses d’impôts pour les entreprises et les particuliers. On distribue aux familles un chèque de cent euros par enfant. C’est un plan de relance par la consommation.
203. Dans une tribune publiée dans Le Figaro et la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Nicolas Sarkozy et la Chancelière écrivent noir sur blanc que le pacte de stabilité et de croissance devra – à titre temporaire – être appliqué avec souplesse.
204. Il a gagné 12 points chez les ouvriers, 15 dans les foyers les plus modestes et 10 chez les personnes les moins diplômées. Comme si le chef de l’Etat avait renoué avec le peuple, souligne l’hebdomadaire. Sondage IPSOS/Le Point du 28 août.