Avis de tempête Le mot « subprimes », presque
inconnu jusque-là en Europe, a surgi dans la presse durant l’été
2008. Origine : l’Amérique. Après l’attentat du 11 septembre, le
président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, gourou alors
réputé infaillible, fait le choix de soutenir l’activité économique
américaine « à tout prix », c’est-à-dire par une politique
d’expansion des liquidités et d’endettement à outrance du
Trésor.
Comment ? Par des prêts à bon marché. Le dollar
que l’on peut se procurer pour rien, ou presque. Notamment quand il
s’agit d’emprunter afin d’acheter une maison. Plus besoin d’apport.
Greenspan n’en démord pas : le risque encouru par les prêteurs –
les banques – sera couvert par un boom spectaculaire de l’économie
américaine engendrant des gains de productivité suffisants.
La suite est connue : les établissements
financiers ont donc prêté sans rechigner à des foyers démunis de
ressources. En leur consentant des taux de faveur proches de zéro.
Ils pensaient que la hausse des prix de l’immobilier – dû à
l’accroissement de la demande – permettrait aux emprunteurs, en cas
de nécessité, de revendre aisément leur bien, avec bénéfice même.
Et s’ils n’y parvenaient pas,
la banque saisirait le bien en question et réaliserait à l’occasion
une plus-value. Un bel optimisme. Les arbres allaient monter au
ciel.
Cependant, on n’est jamais trop prudent, les
établissements prêteurs ont externalisé leurs risques en vendant
leurs masses de créances – via des instruments financiers aussi
complexes qu’obscurs – à d’autres banques. Principalement en
Europe. Une opération appelée « titrisation ». Un mot barbare pour
l’homme de la rue. Un banquier en donne le sens : « C’est si je
gagne, c’est pour moi tout seul, mais si je perds, le manque à
gagner est mutualisé. » Les agences de notation, si promptes à
administrer des leçons, ont toutes donné leur feu vert. En assurant
que les risques étaient faibles, elles se sont trompées lourdement.
Les investisseurs, paresseux, leur ont fait confiance. Ils ont cru
acquérir des actifs juteux.
Seulement voilà : la hausse des prix escomptée
n’est pas au rendez-vous, et les acheteurs se font rares. Résultat
: les établissements financiers prêteurs et les acheteurs de
créances se trouvent en panne de liquidités. Plus qu’à sec dans
certains cas. Durant l’été 2008, la Réserve fédérale américaine
vole à leur secours en leur en fournissant en abondance. Mais
bientôt cela ne suffit plus. C’est la crise. Les marchés financiers
crient méfiance, et bientôt défiance. Trop tard !
Deux organismes américains qui financent le
crédit immobilier, Fannie Mae et Freddie Mac, ont été les premiers
à pleurer famine. Il s’agit d’établissements de forte taille, aussi
solides et familiers à l’Américain moyen que les Caisses d’Epargne
en France. En urgence, le Congrès leur avait alloué une aide de 300
milliards de dollars en 2007. Enorme ! Mais cela ne suffit pas à
apaiser les doutes et bientôt, à enrayer la panique. Le 7 septembre
2008, les autorités fédérales mettent donc à nouveau la main au portefeuille :
encore 300 milliards ! Le mal s’étend. La rumeur atteint d’autres
banques. Les boursiers ne perdent pas de temps. Ils vendent.
Le 9 septembre, l’action Lehman Brothers, une
institution géante – elle est la quatrième banque d’investissement
au monde –, perd 45 % de sa valeur en une seule séance de Wall
Street. Et la descente s’accélère. Mais le Trésor américain refuse
d’intervenir. Il croit à la doctrine du « too big to fail » (trop
gros pour faire faillite). Il se contente d’enjoindre le secteur
privé de se porter au secours de la banque. Mais Wall Street,
affolée, n’y est pas disposée. C’est chacun pour soi ! Les
mauvaises nouvelles se multiplient. Le 15 septembre, Merrill Lynch,
première banque d’investissement new-yorkaise, est rachetée
in extremis pour 50 milliards de
dollars par la Bank of America. AIG, première compagnie
d’assurances américaine, perd 61 % de sa valeur en Bourse. Et ce
jour-là, Lehman Brothers se déclare en faillite et présente son
bilan : 813 milliards de dollars d’engagements. Cette fois, le mot
panique est insuffisant : un vent de folie souffle sur Wall Street.
Et bien sûr gagne les autres marchés financiers de la planète. La
crise du crédit se répand sur l’économie réelle. En laissant tomber
Lehman, l’administration Bush a mondialisé la crise
financière.
Le lundi 22 septembre, Nicolas Sarkozy arrive à
New York pour participer à l’assemblée générale de l’ONU. Il est
très conscient de la gravité de la crise182. Une rencontre lui fait mesurer plus encore l’étendue du
désastre : un petit déjeuner avec Ben Bernanke, le successeur de
Greenspan à la tête de la Réserve fédérale. La veille, celui-ci a
déclaré aux membres du Congrès : « Si des mesures urgentissimes ne
sont pas prises dans la semaine, il sera presque impossible de
sauver l’économie des Etats-Unis. »
Et la France ? Et l’Europe ? Réalisant le
danger, Nicolas Sarkozy demande aussitôt à son conseiller François
Pérol de le rejoindre à New York. Il veut pouvoir s’adresser au
pays dès son retour. Il lui dicte la teneur du discours qu’il
entend prononcer : « Avant tout le monde, il a compris qu’à crise
systémique, il fallait une réponse globale », note René
Ricol.
Ce même jour, lors de la 63e assemblée générale de l’ONU, il s’offre une
tribune pour fustiger une fois de plus le capitalisme financier. Et
il lance l’idée d’une amorce d’un gouvernement économique mondial,
qui associerait l’Europe, les Etats-Unis et les puissances
économiques émergentes : « Apprenons à gérer collectivement les
crises les plus aiguës que nul, pas même les plus puissants d’entre
nous, ne peut résoudre seul. »
« Ce jour-là, il a annoncé la création du G20 »,
explique François Pérol.
Le soir, il est l’invité de la prestigieuse
fondation Elie Wiesel. Les participants ont payé jusqu’à 20 000
dollars pour l’entendre et le
voir, en compagnie de Carla, somptueuse dans un fourreau bleu. Pour
la petite histoire, qui dans l’esprit de Sarkozy ne compte pas pour
du beurre, Elie Wiesel est un ami très proche de Richard Attias. Il
devait être le témoin de son mariage avec Cécilia. Il s’était
finalement récusé. Intervenir en ce lieu n’était pas un geste
innocent, mais à coup sûr un message subliminal adressé à son ex («
tes amis, sont aujourd’hui mes amis ! »).
Mais ça n’est évidemment pas Cécilia qui
préoccupe ce soir-là Nicolas Sarkozy. Devant ce parterre
d’Américains richissimes – le Tout-New York est là – accompagnés de
leurs épouses décorées comme des arbres de Noël, il dénonce sur un
ton indigné les responsables du désastre : les banquiers de Wall
Street cupides qui ont mis le monde dans la panade. Et il reprend
le thème de son premier discours devant l’ONU un an plus tôt : la
nécessaire moralisation du capitalisme.
Il tape si fort qu’une partie de la salle
murmure. Une dame de l’assistance tire par la main Xavier Darcos
qui accompagne le Président : « Mais Monsieur, sait-il devant qui
il parle ? » Réponse du ministre : « Mais oui, madame, justement.
»
25 septembre. Retour en France. Le Président
reprend son thème favori devant un tout autre auditoire : 4 000
personnes réunies au Zénith de Toulon. Sur un ton bien plus grave,
bien plus lent que d’ordinaire, il pose un diagnostic bien plus
sombre qu’à New York : « Une crise sans précédent ébranle
l’économie mondiale. De grandes institutions financières sont
menacées, des milliers de petits épargnants dans le monde qui ont
placé leurs économies à la Bourse, voient jour après jour fondre
leur patrimoine. Des millions de retraités qui ont cotisé à des
fonds de pension, craignent pour leur retraite. Les Français ont peur pour leurs
économies, peur pour leur pouvoir d’achat… Il faut vaincre cette
peur, c’est la tâche la plus urgente. Il faut aussi dire la vérité
aux Français : la crise aura des conséquences sur la croissance,
sur le chômage et sur le pouvoir d’achat. »
Il croit pouvoir annoncer : « C’est une certaine
idée de la mondialisation qui s’achève avec la fin du capitalisme
financier qui avait imposé sa logique à toute l’économie et
contribué à la pervertir. On a laissé les banques spéculer sur les
marchés au lieu de faire leur métier qui est de mobiliser l’épargne
au profit du développement économique. On a financé la spéculation
plutôt que l’entrepreneur. On a laissé sans contrôle les agences de
notation et les fonds spéculatifs. On a soumis les banques à des
règles comptables qui ne fournissent aucune garantie sur la bonne
gestion des risques (…) C’était une folie dont le prix se paie
aujourd’hui. Le système où celui qui est responsable d’un désastre
peut partir avec un parachute doré, où un trader peut faire perdre
cinq milliards d’euros à sa banque sans que personne s’en
aperçoive183. Où l’on exige des entreprises des
rendements trois fois plus élevés que la croissance de l’économie
réelle. Ce système a creusé des inégalités, a démoralisé les
classes moyennes, mais ce système, ça n’est pas le capitalisme.
»
Faisant valoir la primauté du politique sur la
refondation du système, il prévient : « L’autorégulation, le
laisser-faire, le marché tout-puissant, c’est fini. » Et d’ajouter
: « Il faut que l’Etat intervienne, qu’il impose ses règles, qu’il
investisse, qu’il prenne des participations, pourvu qu’il sache se
retirer quand son intervention n’est plus nécessaire. Rien ne serait
pire qu’un Etat prisonnier des dogmes. »
« Ce qui était nouveau, souligne René Ricol,
c’est qu’il annonçait à son de trompes le retour de la puissance
étatique dans l’économie. »
« L’Etat est là et fera son devoir », martèle
Nicolas Sarkozy à la tribune et voilà l’essentiel : « Je
n’accepterai pas qu’un seul déposant perde un seul euro parce qu’un
établissement financier se révèlerait incapable de faire face à ses
engagements. C’est dans ces moments que la solidarité avec ceux qui
sont en difficulté doit être la plus forte. »
« Quand j’ai entendu cela, j’ai compris qu’il ne
fallait plus paniquer », explique Augustin de Romanet, le président
de la Caisse des dépôts qui voit les notaires affluer pour que son
établissement accueille les économies de leurs clients affolés. «
Et moi, je leur disais, il n’en est pas question. Vous allez
ajouter la panique à la panique. »
Fin du discours présidentiel : « C’est la raison
pour laquelle j’ai pris la décision de créer le RSA184, d’augmenter le minimum vieillesse (+ 25 %
d’ici 2012), les pensions de reversions des veuves les plus
modestes seront portées à 60 % au lieu de 55 %, les titulaires de
minima sociaux recevront une prime exceptionnelle. » Et de conclure
: « Dans la situation où se trouve l’économie, je ne conduirai pas
une politique d’austérité,
parce que l’austérité aggraverait la récession. Je n’accepterai pas
de hausses d’impôts et de taxes (ce qu’il vient pourtant de faire)
qui réduiraient le pouvoir d’achat des Français. »
Henri Guaino est la plume de ce lyrisme noir et
lucide. Il a beaucoup travaillé avec le libéral François Pérol : «
Nous avons eu de longues séances de cogitation dans le salon vert
de l’Elysée. En ces circonstances, nous étions tout à fait
complémentaires pour traduire au plus près le raisonnement du
Président qui, précise Pérol, a lu et relu je ne sais combien de
fois le discours avant de le prononcer. »
Eric Besson, qui accompagne le Président ce
jour-là, reçoit des SMS d’anciens amis socialistes. « Pas mal la
motion T. » « T » comme Toulon.
28 septembre. Fortis, groupe belgo-néerlandais
qui avait des créances chez Lehman Brothers, craque185. Tout le monde sait que la banque
franco-belge Dexia est elle aussi menacée, via sa filiale
américaine FSA, spécialisée dans le rehaussement de crédit. « Huit
jours plus tôt, ses dirigeants affirment que tout va bien »,
indique Augustin de Romanet. Or, le 29 septembre, la valeur de son
action perd 30 %. Si la banque plonge, la faillite serait une
catastrophe en France car elle est spécialisée dans le financement
des collectivités locales, lesquelles seraient touchées de plein
fouet. Les actions Dexia sont présentes dans toutes les SICAV
européennes. On murmure que les Caisses d’Epargne et le groupe
Banque Populaire pourraient également être en très mauvaise
posture, car leur filiale Natixis a acheté des « toxiques », comme
on commence à les appeler.
Il faut
trouver – et vite – un accord avec les Belges. Une mission est
dépêchée par Christine Lagarde à Bruxelles. Elle est conduite par
Augustin de Romanet, dont la Caisse des dépôts est actionnaire de
Dexia à hauteur de 13 %, qui raconte : « Je suis arrivé à Bruxelles
à minuit dans une atmosphère d’avant guerre. Les Belges retiraient
leur argent des banques. On m’a conduit chez le Premier ministre
Leterme qui était entouré de son ministre des Finances et du
ministre des Finances luxembourgeois. “Vous êtes qui, vous ?”
m’a-t-il demandé, il pensait voir arriver Christine Lagarde. Vers 1
heure du matin, Leterme m’a dit : “Le management de la banque a
fait ses comptes, il faut six milliards d’euros.” »
A la même heure à Paris, François Pérol, Xavier
Musca, le directeur du Trésor, Antoine Gosset-Grainville, le
conseiller économique de François Fillon, se trouvent dans le
bureau de Christine Lagarde avec Stéphane Richard, son directeur de
cabinet, et Michel Pébereau, directeur de BNP-Paribas et conseiller
de la Caisse des dépôts.
« Au milieu de la nuit, raconte
Gosset-Grainville, nous avions établi un pré-accord avec les
Belges. La Caisse des dépôts apporterait deux milliards186. » L’Etat français empruntera donc un milliard pour le
sauvetage de Dexia. Il est 4 h 30 quand François Pérol appelle
Nicolas Sarkozy pour l’informer du deal qui vient d’être passé.
Réponse du Président : « On ne peut pas décider une chose pareille
comme ça au téléphone. Venez tous à l’Elysée. » François Fillon,
qui suivait le dossier depuis Matignon, enfile son costume.
Christian Noyer, le président de la Banque de France, est lui aussi
appelé. « On s’est tous retrouvés à 5 heures, poursuit
Gosset-Grainville. Le Président nous a dit : “Je veux que chacun me
donne son avis et ses raisons sur la nécessité de sauver Dexia.”
Tout le monde s’est exprimé. Nous étions tous d’accord : il fallait
sauver la banque. Même si les modalités proposées pouvaient
diverger. » « Il nous a amenés à prendre une décision collective »,
dit François Pérol.
Michel Pébereau raconte : « Le Président posait
les bonnes questions : comment va-t-on expliquer cela aux Français
? C’est lui aussi qui a exigé que les dirigeants défaillants s’en
aillent et soient remplacés par un tandem dont le directeur
exécutif serait un Français. » Et il charge François Fillon
d’avertir son homologue à Bruxelles. « Dis-lui que ça n’est pas
négociable. »
A 6 h 30, tout est bouclé. Le Président joint
Franck Louvrier : « Arrive, il y a des annonces à faire. » A 8
heures, c’est l’ouverture des marchés. Tout l’aréopage croit Dexia
sauvée. Hélas, à tort187.
Antoine
Gosset-Grainville n’a pas oublié cette longue nuit : « Quand nous
sommes rentrés à Matignon, le Premier ministre m’a dit : “C’est
dans ces cas-là que Nicolas est bluffant.” »
Dans la foulée, le Président reçoit les
banquiers à l’Elysée. Pour une fois de plus les sermonner : « Vous
ne faites pas votre métier, vous ne prêtez pas assez d’argent aux
entreprises. » Ceux-ci rétorquent que les prêts ont au contraire
repris. « Ça n’est pas ce que l’on me dit, coupe agacé le
Président, tous les soirs la Banque de France doit faire la soudure
pour que les comptes soient clôturés. Il faut que le crédit
circule. On n’y est pas du tout. »
Et maintenant l’Europe. Depuis la chute de
Lehman Brothers, la Commission est aux abonnés absents. Jean-Pierre
Jouyet raconte : « Le jour où Fortis s’écroulait, je croise Barroso
à New York qui me dit : il s’agit d’une crise américaine, il ne
faut pas alarmer les gens en Europe. »
Un boulevard s’ouvre donc pour la présidence
française. Nicolas Sarkozy en est convaincu : pour faire face à la
crise, une coordination européenne est absolument nécessaire.
Seulement, on ne réunit pas les Vingt-Sept comme ça en claquant des
doigts. Or il faut aller vite. Le Président décide donc de réunir
les membres européens du G7 : avec autour de lui la Chancelière
Angela Merkel, le Premier ministre britannique Gordon Brown et l’italien Silvio
Berlusconi188, auxquels s’ajouteront Jean-Claude
Trichet, le patron de la Banque centrale européenne, José Manuel
Barroso, le président de la Commission européenne et Jean-Claude
Juncker, le président de l’Eurogroupe (les ministres des Finances
de la zone euro).
4 octobre. Réunion de ce que l’on appellera le
G4 à l’Elysée. Nicolas Sarkozy veut faire valider par ses
partenaires un plan de soutien des banques affaiblies par l’achat
des toxiques américains. A ses yeux, l’important est de ne laisser
aucune banque aller à la faillite, pour éviter que les autres
soient en difficulté.
Il vient accueillir Angela Merkel sur le perron
de l’Elysée. Tous deux savent qu’il est impératif de mimer leur
bonne entente, d’harmoniser leurs voix comme un ténor et une
soprano sur la scène de l’Opéra quelles que soient leurs
arrière-pensées. Or voilà que la Chancelière bouscule le protocole
– ce qui n’est pas son genre – et s’adresse à la presse. Que
dit-elle ? « Je suis contente que nous nous rencontrions pour
parler des situations qui sont différentes dans nos pays. Chacun
doit prendre ses responsabilités nationales. » Traduction : « Pas
de décision collective, à chacun de se débrouiller. » A bon
entendeur salut !
Nicolas Sarkozy est bien sûr d’avis contraire.
Ce qui ne l’empêche pas de répondre avec aplomb : « Vous prenez ce
qu’à dit la Chancelière, vous le traduisez en français, c’est
exactement ce que je pense. » Mais pour ajouter aussitôt : « Il y a
un problème mondial, il faut une réponse mondiale. L’Europe doit
afficher la volonté de
présenter une solution, ce qui rassurera tout le monde. » C’est sur
ce hiatus, ce malentendu formidable que s’ouvre la réunion.
Une solution commune ? Angela Merkel, fermée
comme une huître, n’a qu’un mot à la bouche : « Nein et encore nein. »
Elle croit à la solidité des banques allemandes et à ses marges
budgétaires. Pourtant, quatre jours plus tôt, elle avait été
alertée, lors d’un dîner organisé à Berlin à la Chancellerie où
elle réunissait dix grands patrons français et dix grands patrons
allemands. Christine Lagarde et son homologue allemand, Peer
Steinbrück, étaient également présents. On fait un tour de table
pour évoquer les effets de la chute de Lehman. Tous ces grands
patrons sont unanimes, les banques ne prêtent plus, même à leurs
meilleurs clients, il faut agir. Louis Gallois, le patron d’EADS,
raconte qu’il ne peut plus vendre d’avions parce que les banques ne
prêtent plus à Air France. Les patrons de BMW et de Mercedes
avouent rencontrer les mêmes difficultés chez eux. Et voilà que
Peer Steinbrück s’emporte et révèle : « J’ai rencontré les
banquiers et les mêmes qui il y a quinze jours me disaient la crise
des subprimes c’est pour Wall Street, ce n’est pas pour nous,
m’annoncent aujourd’hui : si vous ne trouvez pas deux cents
milliards, on va tous sauter. Ou ce sont des incapables ou ce sont
des menteurs. »
Il n’empêche : à Paris, la Chancelière ne veut
rien entendre. Elle a très mal pris une interview de Christine
Lagarde au quotidien économique allemand Handelsblatt, dans laquelle la ministre évoquait un
plan de sauvetage européen pour les banques en difficulté de trois
cents millions d’euros. Elle a cru que les Français voulaient lui
forcer la main.
Nicolas
Sarkozy cherche à amadouer la Chancelière : « Angela, tu es la tête
et moi je suis les jambes.
— Non, Nicolas, toi tu es la tête et moi je suis
la banque. »
Le quatuor se sépare sur un échec. En ces
circonstances exceptionnelles, le couple franco-allemand s’est
accordé sur la nécessité de s’affranchir des critères de
Maastricht189.
« A sommet partiel, réponse partielle », raille
Laurent Fabius qui impute la responsabilité de la crise en France à
la « seule mauvaise gestion de Sarkozy ». Lequel de son côté
déplore que la Chancelière n’ait pas pris la mesure de cette crise.
« C’est un maillon faible » regrette-t-il en Conseil des ministres.
Devant des journalistes, il prédit : « Elle finira par y venir,
elle a toujours huit jours de retard. »
Et de fait, à peine revenue à Berlin, la
Chancelière est rattrapée par la crise. Elle réalise que les
banques allemandes sont contaminées par la faillite de Lehman
Brothers. La quatrième d’entre elles, Hypo Real Estate vacille.
Pire : les Allemands commencent à retirer leur argent. Ils ont
peur. Attention, danger ! Mme Merkel doit annoncer que l’Etat
garantira les dépôts bancaires des Allemands « de façon illimitée
». Deux jours plus tôt, elle avait critiqué l’Irlande qui avait
pris une décision similaire. Elle abdique donc et publie un
communiqué pour assurer que les actions de la France et de
l’Allemagne seront « totalement concertées ».
6 octobre au matin. Le président français
téléphone à Jean-Claude Trichet, à José Manuel Barroso, à Gordon
Brown pour leur soumettre le
communiqué qu’il compte rendre public l’après-midi même sur la
nécessaire coordination des Vingt-Sept, avant de l’envoyer à
ceux-ci. Dans la foulée, il déclare dans la cour de l’Elysée «
avoir reçu le feu vert de tous en moins d’une journée ». Ne pas
confondre vitesse et précipitation.
Décidément, ce mois d’octobre est fou.
8 octobre. A Marly-le-Roi, François Fillon
prononce un discours consacré au soutien des PME. Et surtout, il ne
lésine pas sur les compliments au Président : « Que se serait-il
passé si la présidence de l’Union européenne n’avait pas été entre
les mains d’un homme d’Etat qui ne s’est pas embarrassé de trop de
précautions pour agir ? On a besoin d’avoir quelqu’un à la barre. »
Pendant ce temps, l’intéressé participe à Evian à la World Policy
Conference, un colloque où est attendu le Russe Medvedev qui promet
à Nicolas Sarkozy le retrait définitif des troupes russes de
Géorgie, selon le plan acté en août… Paroles, paroles.
Retour à l’Elysée. Le monde s’enfonce dans la
crise.
9 octobre. Gordon Brown appelle Nicolas Sarkozy
à 6 heures du matin pour lui annoncer qu’il va nationaliser trois
banques en faillite. Les Anglais s’affolent et font la queue pour
retirer leur argent. Ce qui conforte encore plus Nicolas Sarkozy
dans son idée de coopération européenne. Mais avec la Chancelière,
les rapports demeurent tendus. Le Canard
enchaîné affiche à la Une : « Merkel m’a dit : “Chacun sa
merde”. » En page 2, un long encadré cite ce commentaire prêté au
chef de l’Etat après la réunion infructueuse de G4 : « C’est
peut-être un échec, mais ça n’est pas le mien. Angela n’a pas voulu
du fonds européen de sauvetage, elle m’a dit : chacun sa merde, et
maintenant elle doit se débrouiller avec la débâcle de Hypo Real Estate.
Elle s’est prise à son propre piège. »
La Chancelière, qui a le cuir sensible,
n’apprécie pas du tout ce propos. Elle s’en explique au téléphone
avec Nicolas Sarkozy, lequel lui répond qu’« il ne faut pas croire
tout ce qui est écrit dans le Canard
».
10 octobre. Les Bourses européennes
s’effondrent. En Asie, l’indice Nikkei plonge de 10 %. Sa pire
chute depuis vingt et un ans. Le marché américain enregistre lui sa
septième baisse consécutive. Comment arrêter la débâcle ?
Ce jour-là, comme prévu de longue date, Sarkozy
et Merkel inaugurent le Mémorial Charles de Gaulle à
Colombey-les-Deux-Eglises. Une manifestation censée célébrer la
réconciliation des deux pays. L’Allemande et le Français se
tiennent par la main, comme jadis François Mitterrand et Helmut
Kohl. Sourires de façade ? Certainement. Mais l’Europe des
Vingt-Sept continue de vivre au rythme des battements de cœur
franco-allemands et la situation devient urgentissime. Les deux
dirigeants doivent absolument trouver une position commune en vue
de la réunion de l’Eurogroupe que Nicolas Sarkozy a convoqué pour
le surlendemain à Paris190.
Après le déjeuner, les choses semblent apaisées.
Conférence de presse commune. Le couple parle – presque – au
diapason avec des sourires en prime. « Il existe une parfaite
identité de vues entre la France et l’Allemagne sur la gestion de
cette crise », assure le président français. La Chancelière évoque,
elle, une réaction «
concertée et cohérente des Européens ». En précisant tout de même
que chaque Etat membre doit garder ses marges de manœuvre. Ce
qu’elle traduit ainsi : « Nous aurons une boîte à outils commune,
chaque pays pourra utiliser ces outils de la façon qui lui
convient. » Elle a obtenu que les termes « doctrine commune »
employés par Sarkozy et Trichet lors de la réunion du G4, soient
remplacés par l’image de « la boîte à outils ». Nuance. L’ayant
dit, elle donne son feu vert pour des actions concertées. « C’est
la fin du chacun pour soi », se réjouit Nicolas Sarkozy. Mme Merkel
a pris conscience que la politique du cavalier seul n’est plus
praticable.
Dimanche 12 octobre. Le G4 n’ayant pas porté ses
fruits, Nicolas Sarkozy réunit à l’Elysée et pour la première fois
les seize chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro. Et aussi
la troïka Trichet-Barroso-Juncker. Ce qui n’est pas ordinaire non
plus est la présence d’un invité surprise : Gordon Brown. Une
question domine la réunion : comment obliger les banques à se
prêter entre elles ?
Gordon Brown, qui avait empêché Tony Blair
d’adopter l’euro, gouverne la première place financière d’Europe,
la plus exposée aussi à la crise. A la demande de Nicolas Sarkozy,
il va donc expliquer son plan de sauvetage des banques. Le magicien
du social-libéralisme anglo-saxon vient donner des leçons
d’interventionnisme aux continentaux. Dès le 8 octobre, il avait
proposé la garantie de l’Etat britannique aux prêts interbancaires.
Ainsi les banques étaient-elles assurées, quoi qu’il arrive, de
récupérer l’argent qu’elles auraient prêté à d’autres
établissements financiers. Son plan global de sauvetage passe par
la prise de contrôle de plusieurs grandes banques anglaises en
déroute (ce plan se monte à
500 milliards de livres, soit 630 milliards d’euros). Un diplomate
présent à la réunion raconte : « Gordon Brown a exposé ses idées –
il dominait vraiment son sujet – ensuite, certains participants lui
ont posé des questions. “Tu peux rester avec nous, Gordon”, lui a
lancé Nicolas quand il eut terminé. On sentait bien que le Premier
ministre brûlait d’envie de rester. Mais il a choisi de partir, car
il risquait de se faire fusiller par son opposition dès son retour
à Londres. » Son intervention est décisive. Après quatre heures de
discussions, les membres de l’Eurogroupe adoptent de concert un
plan en trois volets : injection de liquidités dans le système
financier, garantie d’Etat pour les prêts interbancaires,
recapitalisation des banques défaillantes par les Etats. On se
quitte dans l’après-midi.
Commence alors en France un véritable marathon.
Depuis la veille, les services de Bercy et de Matignon préparaient
le projet de loi. François Pérol précise : « Nous avions beaucoup
parlé avec les Anglais sur l’idée d’apporter des fonds aux banques.
Mais le Président ne voulait pas que ces fonds proviennent du
budget de l’Etat. En plus – différence notoire avec l’Angleterre –
aucune banque française, mises à part Dexia et Natixis, ne risquait
la faillite. Il n’était donc pas question pour nous de
nationalisations. »
Il poursuit : « C’est Xavier Musca et ses
équipes du Trésor qui ont eu l’idée d’un emprunt contracté au taux
du marché par l’Etat, lequel prêterait ensuite aux banques, mais à
un taux supérieur. L’Etat serait ainsi gagnant, il n’en coûterait
rien au contribuable. »
Le plan de sauvetage ne lésine pas sur les
milliards : 360. « C’était beaucoup d’argent, souligne Pérol, mais
en dessous ça n’aurait pas
été crédible, il fallait montrer aux marchés que c’était du
sérieux191. »
Vite rédigé, le projet de loi est soumis au
Conseil d’Etat… le soir même, un dimanche. Une première ! Le
lendemain matin, il est adopté lors d’un Conseil des ministres
extraordinaire pour être soumis l’après-midi au vote de l’Assemblée
nationale. Au moment où les députés entrent dans l’hémicycle, tous
les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Eurogroupe tiennent chez
eux, à 15 heures, une conférence de presse pour décliner chacun sa
version du soutien aux banques et en donner les mesures chiffrées.
Une chorégraphie imaginée par le maître de ballet Sarkozy.
L’UMP, le Nouveau Centre, quatre non-inscrits –
parmi lesquels François Bayrou – approuvent le projet. Un député
UMP souligne, malicieux : « Heureusement pour Nicolas que sa
réforme des institutions n’est pas encore en application, sinon il
eût été impossible d’aller si vite192. »
Le Parti communiste, les Verts, votent contre.
Les socialistes… s’abstiennent. Expliquant leur geste par le fait
qu’il n’y a pas eu de discussion préalable. A la tribune, Christine
Lagarde se taille un franc succès auprès de la majorité en
déclarant : « C’est la première fois qu’un renversement de
situation vient de l’Europe et non des Etats-Unis. » Dans les
couloirs, Jean-François Copé
vante le sang-froid et la maîtrise de Nicolas Sarkozy. « Il s’est
montré absolument exceptionnel. »
Les élus UMP sont fiers, il y a quelqu’un à la
barre. Ils sont tout de même inquiets. Il va falloir expliquer aux
électeurs que ces 360 milliards ne sont pas un cadeau aux traders,
mais au contraire un prêt pour préserver leur épargne. Et en plus
ce prêt rapportera de l’argent à l’Etat, donc à la collectivité.
Benoist Apparu, député de la Marne, l’énonce sans ambages : « La
trouille, c’est quand nos agriculteurs ou les ouvriers d’usines
qu’on licencie vont venir nous dire : “Vous avez bien trouvé 360
milliards pour les banquiers, qu’est-ce que vous faites pour nous
?” »
Le lendemain mardi, le Sénat ratifie le plan à
son tour.
Mais après le vote au Parlement, le débat se
poursuit dans l’opposition. Marine Le Pen réclame un référendum.
Martine Aubry et Benoît Hamon plaident que Nicolas Sarkozy aurait
dû nationaliser les banques à l’instar de Gordon Brown, ou à tout
le moins nommer des administrateurs de l’Etat à leurs conseils
d’administration. Côté Elysée on réplique qu’en 1982, les
socialistes avaient nationalisé trente-neuf banques et que cela
n’avait pas amélioré la distribution du crédit. Et bien pis : cela
avait conduit au désastre financier du Crédit Lyonnais aux ordres
de l’Etat, avec ses milliards de déficit. On rappelle aussi que
l’introduction du libéralisme financier en France fut le résultat
de la politique de Pierre Bérégovoy, ministre des Finances d’un
Premier ministre qui s’appelait Laurent Fabius. Et c’est ce
dernier, comme le souligne Favilla dans Les
Echos, qui a fait basculer la majorité du bureau politique
socialiste vers l’abstention : « La Rue de Solférino, toute à son
prochain congrès, a joué la case tactique plutôt que la case
histoire. Et à ce jeu-là, “the winner is : Laurent Fabius”. » Alors que certains députés
n’auraient pas été hostiles à un vote favorable. Ainsi, Pierre
Moscovici. Ainsi, Jérôme Cahuzac, vice-président du groupe, qui
veut bien le reconnaître à la tribune : « Vous avez probablement
réussi à juguler l’une des plus graves crises financières depuis
les années 30. » Manuel Valls, lui, exprime son regret : « Un grand
parti d’opposition n’aurait pas dû prôner l’abstention sur un
projet qui voit enfin l’Europe jouer son rôle et se doter d’un
véritable outil opérationnel. » Et de trancher : « Il manque des
hommes d’Etat aujourd’hui au Parti socialiste. » Les partisans de
Martine Aubry et de Bertrand Delanoë soupçonnent, eux, le premier
secrétaire François Hollande – le congrès du PS se tiendra un mois
plus tard à Reims – d’avoir lui aussi songé à adopter ce plan. Ce
qu’il nie avec véhémence : « Ce sont des malveillances d’avant
congrès. Ma conviction est qu’il fallait s’abstenir à cause de
l’absence de mesures de soutien à l’investissement, au logement et
au pouvoir d’achat. »
Il y a au moins un socialiste qui, lui, ne sera
pas chiche en compliments : Michel Rocard. « Nicolas Sarkozy a
réagi en grand bonhomme. Quand la crise bancaire a explosé, j’ai
été stupéfait que le langage du Président Sarkozy soit plus
concrètement et précisément adapté à l’ampleur du phénomène que ne
l’était alors tout le patois de la direction de mon propre
parti193. »
Pour une fois quasi unanime, la presse
applaudit.
Mardi 14 octobre. Les banques françaises
s’engagent à adopter sans délai le code de conduite du MEDEF qui
limite le versement des parachutes dorés aux patrons en cas de départ contraint, et
l’exclut tout à fait lorsqu’ils ont commis des fautes ou mis leur
entreprise en difficulté (c’était prévu dans la loi TEPA).
Mercredi 15 octobre. Les Vingt-Sept réunis à
Bruxelles endossent le plan, à leur tour, malgré les réserves
tchèques (le pays qui doit cependant assurer la présidence de
l’Union à partir du 1er janvier 2009).
En clôturant cette réunion, Nicolas Sarkozy plaide une fois encore
pour la tenue d’un sommet international sur la réforme du système
financier mondial. « Avant la fin de l’année », précise-t-il (donc
avant l’entrée en fonction du successeur de George Bush). « Si nous
attendons le nouveau Président, cela veut dire que dans le meilleur
cas on se réunira au printemps, je vous le dis, c’est beaucoup trop
tard. » Et d’ajouter (preuve qu’il ne doute de rien) : « L’Europe
(c’est-à-dire moi) le veut, l’Europe le demande, l’Europe
l’obtiendra. » Il est ovationné. Il va s’employer à mettre son
projet à exécution.
Vendredi 17 octobre. Le Président, accompagné de
José Manuel Barroso et de Christine Lagarde, assiste au sommet de
la francophonie au Québec. Ils ne vont pas y rester longtemps.
Nicolas Sarkozy appelle George Bush : « Je suis à deux heures
d’avion de chez toi, je viens te voir. » Une forme
d’ultimatum.
Accompagné des mêmes, le président français
débarque donc le lendemain à Camp David, la résidence des
présidents américains. Il a en tête son idée fixe : convaincre
George Bush de réunir le premier G20 en novembre. Or celui-ci se
montre plus que réticent. Il va quitter la Maison Blanche deux mois
plus tard. Il est déjà un peu parti dans sa tête. « Mais avec ce
G20 tu termineras ton mandat sur un coup d’éclat, tu entreras dans
l’Histoire », insiste Nicolas Sarkozy. Après lui, Christine
Lagarde, avocate de métier, plaide dans le même sens (en anglais) avec un brio qui éblouit
Nicolas Sarkozy. George Bush aime bien Christine Lagarde. Elle ne
manque jamais de lui apporter des macarons de chez Ladurée, son
péché mignon. Face à ces pressions conjointes, avec cette stéréo
française dans les oreilles, le président américain finit par
lâcher du lest. D’accord pour que l’on débatte, concède-t-il, mais
pas question de prendre des décisions ce jour-là puisque son
successeur aura déjà été élu. Pas question non plus que le G20 se
réunisse à New York, la ville d’où est partie la crise, symbole
d’un capitalisme financier déréglé, ce que souhaitait Nicolas
Sarkozy. Ce sera Washington. Mais c’est le Français qui choisit la
date : le 15 novembre. Tiens donc, le jour où les socialistes
tiennent leur congrès à Reims.
21 octobre. Pour la deuxième fois, Nicolas
Sarkozy s’exprime devant le Parlement européen. Il vient présenter
son bilan d’étape. Il évoque bien sûr la Géorgie194 et surtout sa gestion de la crise
financière. La création d’un gouvernement économique européen lui
semble plus que jamais indispensable. « Le vrai gouvernement
économique, c’est l’Eurogroupe au niveau des chefs d’Etat et de
gouvernement, car eux seuls disposent de la légitimité démocratique
pour assumer des décisions aussi lourdes. » Il suggère aussi que
les Etats membres se dotent de « fonds souverains nationaux qui
pourraient se coordonner pour apporter une réponse industrielle à
la crise ». Unanimité rare : les députés saluent et applaudissent
l’énergie et la détermination du président français face à la
crise. A la fin de son discours, il est interpellé par les présidents des
groupes politiques. « Vous avez bien agi et pris les mesures qui
s’imposent », lui dit notamment le socialiste allemand Martin
Schulz, qui ajoute ironique : « Nicolas Sarkozy président de l’UMP
parle aujourd’hui comme un véritable socialiste européen. Vous
trouverez des formulaires d’adhésion à l’entrée de la salle.
— Suis-je devenu socialiste ? Peut-être, mais
convenez que vous-même ne parlez pas comme un socialiste français,
rétorque Nicolas Sarkozy. Dans le schisme socialiste, je choisis
Martin Schulz sans regret ni remords195.
— Mais il n’y a pas de différence entre mes
camarades socialistes français et moi, réplique Schulz.
— Cher Martin, si je vous ai blessé en vous
comparant à un socialiste français, je le regrette. Dans mon
esprit, ça n’était pas indigne », lui lance aussitôt Nicolas
Sarkozy, provoquant les rires du président du Parlement Pöttering
et de l’hémicycle.
Le socialiste français Gilles Savary juge, lui,
ce dialogue « indécent et indigne ».
22 octobre. Le Parlement européen vote pour la
création d’un véritable gouvernement économique de la zone
euro196 à une écrasante majorité. Nicolas Sarkozy
s’est bien fait comprendre. C’est qu’à ce moment de la crise, il se verrait bien président
d’un Eurogroupe réunissant les chefs d’Etat. Une présidence qu’il
aimerait même exercer jusqu’à ce que la présidence de l’Union
revienne à un pays appartenant à la zone euro. C’est-à-dire
l’Espagne en janvier 2010. Logique, car c’est la République tchèque
qui succède à la présidence française en janvier 2009. Or, Vaclav
Klaus, son Président, est un eurosceptique déclaré. Il se définit
même comme un « dissident » européen. Son pays n’appartient pas à
la zone euro et il affiche plus d’attirance pour Washington que
pour Bruxelles. Il est aussi un anti-sarkozyste épidermique.
Ensuite, au deuxième semestre 2010, ce sera le tour de la Suède,
pays lui aussi hors de la zone euro. Nicolas Sarkozy espère que les
Européens, conscients du vide que cette situation risque de créer
en pleine bourrasque financière et économique, lui donneront gain
de cause.
« C’est une bonne idée », commente alors Alain
Lamassoure, député européen français qui joue un rôle éminent au
Parlement de Strasbourg197. Mais il ajoute : « Il
faut que le Président fasse très attention de distinguer
l’Eurogroupe et sa personne. Dans l’idéal, il eût fallu que ce soit
Jean-Claude Juncker qui le lui propose. » Or, celui-ci n’en a nulle
envie. Il préside l’Eurogroupe au niveau des ministres des
Finances, une instance qui se réunit chaque mois. Il n’entend pas
perdre son magistère. « Sarko me prend pour un con, fulmine-t-il,
mais je ne suis pas un con. Non, il n’y aura pas de structure
permanente de ce type198. »
D’ailleurs, pour institutionnaliser ces euro-sommets
à seize, une décision unanime serait nécessaire. Or ni l’Allemagne,
qui craint que cette nouvelle instance menace l’indépendance de la
Banque centrale européenne, ni la Commission, qui veut préserver
l’unité de l’Union à Vingt-Sept, n’y sont favorables. Tous ont jugé
Nicolas Sarkozy exceptionnel. Ils saluent son obstination, sa
réactivité, sa façon de bousculer la routine. Ils admirent sa
capacité de travail surhumaine, sa résistance physique hors du
commun : « Il est un leader pour temps de crise », reconnaît
l’ancien ministre britannique Denis MacShane. Seulement, il est
trop vorace, trop insatiable. Il fait peur. « Ma vie, je l’ai
transcendée par l’impatience », se plaît-il à dire. Quand sa
partenaire Angela Merkel répète : « Ma position c’est de toujours
décider le plus tard possible. »
Mais de la transcendance, ses partenaires n’en
ont cure. Nicolas Sarkozy les irrite d’autant plus qu’il utilise un
argument analogue pour continuer à présider l’Union pour la
Méditerranée, puisque la Tchéquie et la Suède n’en sont pas
riveraines. Trop c’est trop. On se calme.
23 octobre. Depuis l’été, les dépôts de bilan et
les liquidations judiciaires se sont accélérés. En déplacement à
Nancy, Nicolas Sarkozy annonce une batterie de nouvelles mesures en
faveur des entreprises. Entre autres, un prochain allègement de la
taxe professionnelle et la création d’un fonds d’investissement, le
FSI.
25 octobre. Le président français participe à
Pékin au septième sommet Europe-Asie. La crise s’est amplifiée. «
Elle est sans précédent dans sa gravité, dans sa soudaineté, dans
sa violence », lance-t-il devant les dirigeants de quarante-trois
pays. Les Vingt-Sept européens et seize asiatiques. Dans le huis
clos des discussions, ses partenaires le voient tel qu’il est
toujours : tenace et infatigable, pour arracher à la Chine sa
participation au sommet du G20 à Washington. Et comme chaque fois
qu’il insiste au nom de l’Europe, Nicolas Sarkozy prend à témoin
son fidèle faire-savoir José Manuel Barroso. Toujours associé au
succès, mais rarement à ses préparatifs. Le président de la
Commission est candidat au renouvellement de son mandat. Il mise
sur le président français pour l’aider à rempiler. L’activisme
paye. Les Chinois viendront à Washington !
30 octobre. Nicolas Sarkozy convoque les patrons
des grandes banques françaises en présence des préfets et des
trésoriers payeurs généraux. Il a sorti le grand jeu pour leur
rappeler leurs responsabilités. Il leur parle de « pacte moral »,
dit compter sur le médiateur du crédit, René Ricol, présent à la
réunion, qu’il a nommé huit jours plus tôt pour « aller à la
télévision dénoncer les exemples de restrictions de crédits dans
chaque département de la part de chaque établissement ». Ça chauffe
!
« J’ai dit à Nicolas : “Si tu veux que je te
donne la tête d’un banquier, je pourrais pas travailler avec les
autres”, s’amuse René Ricol qui ajoute : En fait, le Président
voulait leur mettre la pression. »
3 novembre. Médiateur du crédit depuis deux
semaines, René Ricol tire un premier bilan des difficultés
rencontrées par les entreprises. Trois cents sont en grande
souffrance faute de crédits bancaires199.
Samedi 15 novembre. Nicolas Sarkozy a obtenu ce
qu’il voulait. Les dirigeants des vingt plus grandes économies
du monde (90 % de la richesse
mondiale) se réunissent à Washington. Il veut voir dans cette
assemblée le premier pas nécessaire pour réformer l’architecture
financière mondiale. La veille, comme pour doucher son ambition,
George Bush déclarait : « Cette crise n’est pas l’échec de
l’économie de marché. La réponse n’est pas de réinventer le
système. » Bien évidemment, les Vingt n’allaient rien changer en un
jour. Mais au moins, les problèmes sont posés sur la table. Pour la
première fois, des pays émergents sont représentés : l’Afrique du
Sud, le Brésil, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie, le Mexique,
l’Australie. Il y a aussi l’Arabie saoudite, la Russie, la
Turquie.
La déclaration finale énumère une série
d’actions pour empêcher l’économie mondiale de sombrer dans une
récession prolongée. « S’il y a bien un moment dans l’histoire
économique moderne où une relance budgétaire devrait être utilisée,
c’est maintenant », plaide Dominique Strauss-Kahn, alors directeur
du FMI, lui aussi présent et qui juge « très positive l’initiative
française ». Plusieurs champs d’action sont retenus :
l’amélioration de la transparence des marchés et des produits
dérivés ou encore la révision des pratiques de rémunérations des
dirigeants des banques. Mais on est encore très loin de ce dont
rêvait Nicolas Sarkozy à la tribune de l’ONU : un nouveau Bretton
Woods. La déclaration finale ne contient aucune proposition sur les
monnaies. Bien que se gargarisant beaucoup de régulations, il n’a
pris aucune mesure contre les paradis fiscaux et rien dit sur le
secret bancaire. Mais promis, juré, on en parlera plus tard. A
Londres, le 31 mars 2009, lors de la réunion du G20 suivant. Et
cette fois, Barack Obama sera présent200.
En France, Bernard Thibault, le patron de la
CGT, moque « un sommet qui a accouché d’une souris ». « C’est
plutôt un gros rat », ironise un conseiller de l’Elysée tandis que
Nicolas Sarkozy parle, lui, d’une « réunion historique ». « Le
chantier de la coordination mondiale est lancé, dit-il, il reste
beaucoup de travail à faire, mais c’est passionnant. » Il est si
satisfait qu’il s’autorise un week-end privé à New York avec
Carla.
21 novembre. En déplacement à l’usine Daher de
Saint-Julien-de-Chédon, dans le Loir-et-Cher (un équipementier qui
travaille pour l’aéronautique et le nucléaire et qui vient de
racheter une filiale d’EADS), Nicolas Sarkozy présente les grandes
lignes du fonds souverain à la française, le FSI. Qui sera doté de
vingt milliards d’euros201 et opérationnel dans les
semaines qui viennent. Le fonds sera géré par la Caisse des dépôts.
L’objectif : acquérir des prises de participation minoritaires dans
des sociétés (PME ou grands groupes) qui ont besoin de fonds
propres pour se développer ou dont le capital est menacé par des
rachats hostiles en raison de l’effondrement de leur valeur
boursière : « Nous voulons mettre l’argent public au service
d’entreprises qui portent la croissance française. Mais le fonds
n’a pas pour objectif de faire perdurer des entreprises qui ne sont
pas viables », explique le chef de l’Etat.
30 novembre. Angela Merkel, qui a été réélue à
la tête de la CDU avec 94 % des suffrages, persiste dans son refus de prendre une part plus
substantielle au plan de relance que vient de présenter la
Commission européenne. Les députés allemands ont en effet voté une
relance du marché intérieur de trente-deux milliards d’euros. Cela
va de la suppression de la vignette automobile à l’augmentation des
allocations familiales, à partir du 1er
janvier 2009. Avant d’aller plus loin, Mme Merkel entend mesurer
d’abord les effets de ce plan. En Allemagne, des experts, des
journalistes, dénoncent sa frilosité. Nicolas Sarkozy, lui, en est
convaincu : avec la baisse prévisible de ses exportations et un
marché intérieur qui risque d’être atone, la Chancelière,
explique-t-il aux journalistes, « sera contrainte de relancer en
janvier202 ». Bref, elle donnera satisfaction aux
Européens, mais avec un temps de retard. Comme toujours.
5 décembre. Nicolas Sarkozy annonce son plan de
relance. Vingt-six milliards d’euros. Ce qui va augmenter le
déficit public français de près de 4 % du PIB203. Patrick Devedjian abandonne la direction
de l’UMP. Il est nommé ministre de la Relance. La présidence
européenne touchant à sa fin, Jean-Pierre Jouyet quitte, à sa
demande, le gouvernement. Il est remplacé par le villepiniste Bruno
Le Maire, germaniste distingué.
Le plan français est un plan de relance par
l’investissement. « La meilleure relance est celle qui soutient
l’activité », explique le
Président. Tous les nouveaux investissements seront exonérés de
taxes professionnelles. Les particuliers qui mettront à la casse un
véhicule de plus de dix ans pour acheter un véhicule neuf ayant le
label écologique, toucheront une prime à la casse de mille euros.
Le prêt à taux zéro sera doublé en 2009. Pour être consacré à
l’achat d’un logement neuf. Soixante-dix mille logements
supplémentaires seront construits. Un programme de rénovation de
l’habitat insalubre est aussi lancé. Mais ce plan ressemble aussi à
une relance de la consommation. « La logique qui nous inspire ne
doit pas nous faire oublier ceux que la vie a maltraités »,
ajoute-t-il. Une prime de deux cents euros sera donc versée fin
mars 2009 aux 3,8 millions de personnes éligibles aux minima
sociaux. Cette mesure s’ajoute aux transferts sociaux (370
milliards en 2007) qui vont croître de 17 milliards d’euros en
2009, du fait des mesures déjà annoncées (revalorisation de 3 % des
allocations familiales en janvier, de 6,9 % du minimum vieillesse
en avril, etc. Dans la soirée, François
Fillon intervient à son tour pour préciser : « Nous n’avons pas le
choix. Ne rien faire nous coûterait bien plus cher et nos finances
publiques s’en trouveraient ruinées par l’effondrement des recettes
fiscales et l’explosion des dépenses induites par la montée rapide
du chômage. »
Les économistes sont comme toujours très
divisés. Jean-Paul Betbèze, du Crédit Agricole, juge que s’endetter
est indispensable. « On aura 0 % de croissance l’an prochain, pour
tenter d’avoir un demi-point de plus, il faut avancer de l’argent.
Si l’on n’a pas de croissance l’an prochain, on aura 5 % de
déficits. » Selon Thomas Piketty : « Parler d’un effort
supplémentaire de l’Etat pour relancer l’économie relève de la
manipulation comptable. Car l’essentiel des vingt-six milliards de dépenses annoncées
était déjà prévu. L’Etat, déplore-t-il, a dépensé l’essentiel de sa
marge de manœuvre à contretemps, avec le paquet fiscal de 2007. Le
gouvernement aurait mieux fait de baisser la TVA comme l’ont fait
les Britanniques. »
Vendredi 13 décembre. C’est presque la fin de la
présidence française. Et pour Nicolas Sarkozy, un regret qu’il
avoue lors de sa dernière conférence de presse. « Ce que j’ai fait
m’a passionné. Ce fut pour moi une ouverture d’esprit et pas une
charge. Pendant 180 jours, j’ai voyagé, j’ai rencontré tout le
monde, j’ai pris en considération les remarques de tous et la
nécessité du compromis, je me suis fait de nouveaux amis. L’Europe
mérite d’être incarnée, d’être défendue. Mais pour qu’elle continue
à se construire, poursuit-il, il faut donner à ses institutions
davantage de vie et de souplesse. » Et d’évoquer l’ennui mortel des
réunions anciennes. « Il faut que les chefs d’Etat et de
gouvernement européens fassent de la politique. » Il rend hommage à
José Manuel Barroso avec qui il a travaillé « main dans la main ».
Il rend hommage à son équipe, Jean-Louis Borloo, Bernard Kouchner «
l’ami indispensable », Jean-Pierre Jouyet, François Fillon (« on a
fait tous les sommets ensemble »), à Jean-Claude Trichet « qui a
fait un travail remarquable ».
« Est-ce que cela va me manquer ? »
s’interroge-t-il. « Peut-être. » Et de conclure : « Les belles
années de l’Europe sont devant nous. »
Pierre Sellal, le représentant permanent de la
France à Bruxelles raconte, encore ébloui, le vote final du dernier
Conseil européen sous présidence française, l’ultime moment où les
Vingt-Sept doivent s’accorder sur les conclusions des experts dans
les cinq domaines mis à leur programme par la France : trente pages
écrites dans un jargon
mi-anglais, mi-français. Une mauvaise synthèse des compromis. « Sur
le dossier climat, qui devait selon Nicolas Sarkozy faire de
l’Europe le champion de la lutte contre le réchauffement
climatique, j’ai admiré la façon dont il se l’est approprié. Il a
passé des heures à négocier avec les Polonais, les Tchèques, les
Slovaques, avec Angela Merkel, à accepter des compromis pour les
convaincre de conclure. » Il poursuit : « Ce jour-là, nous nous
réunissons tous à 9 heures. Le Président m’annonce : “A midi tout
doit être terminé.” Je lui réponds : “Monsieur le Président, il
faudrait d’abord donner au moins dix minutes aux délégations pour
qu’elles aient le temps de lire le texte.” Il me répond : “Pas
question on commence tout de suite, mettez-vous à côté de moi.” On
était à peine à la page 3 que tout le monde levait la main. Les
chefs de gouvernement n’y comprenaient rien. Chacun rajoutait des
amendements sur la suggestion de son conseiller technique. Je lui
passais des bouts de papier avec des arguments pour répondre. Il
les repoussait en me disant : “Non, on continue.” Avec un culot
incroyable, il a houspillé tout le monde. Quelqu’un levait le
doigt, il le rabrouait. Les gens autour de la table étaient
abasourdis. Et lui, il avançait à la hussarde. Au bout d’une heure
et demie, on avait passé en revue les trente pages. Et c’est là
qu’il a conclu tout sourire : “Bon, puisque je vois que tout le
monde est d’accord, on signe.” Eh bien figurez-vous que tout le
monde s’est levé… pour l’applaudir. Une véritable ovation. Tous
étaient contents de terminer sur une note positive. Et tous ont
signé, heureux au fond de s’être faits violenter. Ça, c’est
Sarkozy. »
En tant que doyen, Silvio Berlusconi prend la
parole pour saluer « l’extraordinaire présidence française ». La
fascination l’a donc emporté
sur l’agacement. « Il a présidé avec brio », ajoute Gordon
Brown.
« Lorsque Nicolas Sarkozy a pris la présidence
de l’Union, note Alain Lamassoure, tout le monde ressentait le
besoin d’un leader. Et il l’a été. Comme personne, il sait motiver
les gens pour faire avancer les dossiers. Comme personne, il sait
convaincre. Tous l’ont admiré, mais ils ne sont pas tombés
amoureux. Ses manières, ses aspérités, les ont parfois chiffonnés
car il peut balancer des vacheries, mais le bateau européen
affrontaient les quarantièmes rugissants, on n’allait tout de même
pas reprocher au skipper d’avoir mauvais caractère. » Cet
ex-giscardien va même plus loin : « Il a des qualités sur la scène
internationale que je n’ai connues à aucun autre. Ce qu’il a fait
comme président de l’Union, aucun, pas même Giscard, n’aurait été
capable de le faire. »
« L’Europe était menacée d’asphyxie par excès de
grisaille. Il lui a fait du bien », ajoute un observateur.
« La présidence française a été pour Nicolas le
grand moment de son quinquennat », croit pouvoir dire Franck
Louvrier. Tandis que son directeur de cabinet, Christian Frémont,
ajoute : « Durant ces six mois, il s’est réconcilié avec lui-même,
la crise l’a repositionné. Il s’est remis à croire à la politique.
»
Les polémiques continuent en France Retour en
arrière. 5 juillet 2008. Ce samedi-là Nicolas Sarkozy prend la
parole devant deux mille cadres de l’UMP, mouvement qu’il ne
préside plus officiellement mais dont il est toujours le
patron.
Il est heureux ce jour-là. Presque euphorique.
Depuis le 1er juillet, il préside
l’Union européenne. Il va pouvoir multiplier les initiatives avec une légitimité
renforcée. Il a d’ailleurs invité José Manuel Barroso, le président
de la Commission avec qui il entretient des relations chaleureuses
et aussi le président allemand du Parlement européen, Hans-Gert
Pöttering. Et c’est à eux, assis au premier rang, qu’il s’adresse
en priorité. En entonnant un hymne à la construction européenne : «
La plus belle idée du XXe siècle. » Bien qu’il juge « imprudent »
l’élargissement rapide de la Communauté à de nombreux Etats alors
qu’elle n’était pas dotée d’institutions adaptées. Et comme il ne
doute de rien, il va, dit-il, s’employer à consolider ces
institutions, main dans la main avec la Commission.
Toujours lyrique, il souligne que la France est
bien placée pour remplir une telle tâche. Parce qu’elle fut l’une
des premières à bâtir cette Communauté. Mais aussi parce que depuis
son arrivée au pouvoir, elle change : « Beaucoup plus vite et plus
profondément qu’on ne le croit. » La preuve : « Quand il y a une
grève en France, personne ne s’en aperçoit. » Un propos qui fait
s’esclaffer José Manuel Barroso, lequel traduit aussitôt les propos
à son voisin allemand qui rit à son tour aux éclats comme s’il
s’agissait d’une bonne blague, tandis que la salle applaudit à tout
rompre. Il est vrai que l’instauration du service minimum dans les
transports et à la SNCF a limité les effets d’une précédente grève
lancée par un syndicat minoritaire. Et il est vrai qu’au fil des
ans, cette réforme aura vraiment modifié les comportements. Il
n’empêche : la France est toujours réputée en Europe pour sa «
gréviculture ». Elle est le pays où les services publics battent
des records de grèves. Il est vrai aussi que deux semaines plus
tôt, le 17 juin, une journée de mobilisation décrétée par la CGT et
la CFDT pour « la sauvegarde des retraites » n’avait pas rencontré le succès escompté.
Il est vrai également qu’à l’Education nationale, le SNES et la
FSU, pourtant d’ordinaire favorables à la grève, ont donné pour
consignes aux enseignants de ne pas perturber le bac, cette
institution si chère aux familles. Les syndicats apprendraient-ils
à ménager l’opinion ? En attendant, le propos présidentiel, au
moment où il est prononcé, sonne comme une vantardise blessante aux
oreilles des syndicalistes, des mécontents et opposants politiques.
Une gaffe ? Dans l’esprit de son auteur, il s’agissait en réalité
de montrer à ses invités européens que la France, c’est-à-dire lui,
s’attaquait enfin à des réformes capitales. Et qu’il faudrait donc
lui témoigner quelque indulgence si elle ne parvenait pas à combler
ses déficits aussi vite que Bruxelles l’exige.
Reste que cette petite phrase glissée dans un
discours de quarante-cinq minutes prononcé sans aucune note est
restée dans les mémoires au titre de « gaffe présidentielle »
regrettable. En réaction, Bernard Thibault, le patron de la CGT,
s’empresse d’annoncer une nouvelle journée de protestations… le 7
octobre. Car il ne s’agit pas de perturber les allées et venues
vacancières. Mais Nicolas Sarkozy est ainsi fait. Il a le goût de
la provocation et y cède souvent.
Le lundi précédent, il avait soulevé l’émotion
des militaires. L’affaire vaut d’être contée : la veille, le
troisième RPIMa, basé à Carcassonne, organise comme chaque année
une fête pour le public. Au programme, une série de démonstrations
des capacités exceptionnelles de ce régiment d’élite. Le dernier
exercice mimant une libération d’otages. Las ! Un jeune sergent
tire en direction de la foule avec des balles réelles. Un accident.
Son arme, bien sûr, n’aurait dû être chargée que de balles à blanc.
Par miracle, personne n’est tué, mais on relève tout de même dix-sept blessés dont un
homme atteint au thorax et deux enfants de 11 et 3 ans grièvement.
Plusieurs victimes garderont un léger handicap à vie. Une énorme
bavure, donc.
Le responsable de cette tragédie est le
munitionnaire : celui qui après chaque exercice de tir doit veiller
à ce que chaque soldat lui rende les balles non utilisées. Cette
mesure de sécurité, d’une évidente nécessité, n’a pas été
respectée. Une faute lourde qui aurait pu avoir des conséquences
catastrophiques. Le coupable est, bien entendu, sanctionné. Et la
tradition militaire veut que les chefs présentent dans de tels cas
leur démission, même s’ils ne sont pas impliqués directement dans
l’affaire. « J’ai convoqué illico le général Cuche, le chef
d’état-major de l’armée de terre », explique le général Georgelin,
chef d’état-major des armées, pour lui dire combien cette affaire
était une honte et discréditait l’armée. « Tu dois démissionner,
lui ai-je dit. »
Démissionner ? C’est ce que laisse entendre,
dans l’avion, au ministre de la Défense Hervé Morin, le général
Cuche, lorsqu’ils se rendent le jour même à Carcassonne.
Bousculant son agenda, comme il le fait très
souvent, Nicolas Sarkozy se rend le lendemain au chevet des
blessés, pour rencontrer des familles encore sous le choc. Après
quoi, dans le hall de l’hôpital, il exprime sa colère et lance
devant le général Cuche : « Tout cela n’est pas professionnel,
c’est de l’amateurisme. » Des mots sévères. Mais justes. Qui
pourrait dire le contraire ? Mais ils sont prononcés avec cette
virulence extrême, dont le Président fait toujours preuve – la
traduction de son émotion – lorsqu’il vient de rencontrer des
victimes. Et comme toujours, la rumeur, cette fois encore,
transforme et déforme. Assez pour créer le malaise. Des officiers ont cru entendre « Vous
n’êtes pas des professionnels ». Comme si le Président, chef des
armées, jetait l’opprobre sur tout le corps militaire.
Insupportable. Après un ultime entretien avec son supérieur, le
général Georgelin, qui lui redit avec fermeté « Tu dois
démissionner », le général Cuche obtempère et informe Hervé Morin
de sa décision. Le ministre appelle pour l’informer Claude Guéant
qui lui répond : « Ça aurait de la gueule. » Puis rappelle un quart
d’heure plus tard pour dire : « Le Président est d’accord. »
L’Elysée n’a donc pas cherché à retenir le général. « Alors que
Sarkozy couvre les bavures policières, il ne nous aime pas »,
grognent certains militaires, qui généralisent trop rapidement. Ils
n’ont pas apprécié, c’est vrai, que la sécurité à l’Elysée ne soit
plus assurée que par des policiers. Il n’y a plus de
gendarmes.
Du coup, plusieurs journaux évoquent une crise
de confiance voire un divorce entre le chef de l’Etat et les
armées. Le Journal du Dimanche croit
pouvoir annoncer à la Une, « un 14 Juillet explosif ». D’autres
laissent même entendre que certains officiers pourraient refuser de
saluer la tribune présidentielle comme il en avait été question
lorsqu’une partie de l’armée n’acceptait pas la politique
algérienne du général de Gaulle… Une chose est certaine : des
députés UMP font état de la nervosité des officiers qu’ils
rencontrent dans leurs circonscriptions.
« Avec les militaires, n’y êtes-vous pas allé un
peu fort, lorsque vous avez traité le chef d’état-major de l’armée
de terre d’amateur ? interroge Le
Monde, qui publie le 17 juillet une interview du
Président.
— Mais je n’ai jamais dit cela, c’est un
mensonge. Pour le reste, je n’étais pas très content après la
tragédie de Carcassonne, c’est vrai, on le serait à moins. Je suis
le chef des armées. Il est
normal que je prenne des décisions quand il y a des
dysfonctionnements. On annonçait un 14 Juillet explosif, on allait
voir ce qu’on allait voir. J’ai descendu les Champs-Elysées devant
des dizaines de milliers de Français, j’ai vu passer des centaines
de militaires, j’ai eu des centaines de contacts. Le décalage entre
la vie réelle et la vie décrite par certains est sans doute un
problème. »
Si le défilé du 14 Juillet n’a de fait connu
aucune fausse note, il est indéniable qu’entre les chefs militaires
et le Président le climat est loin d’être au beau fixe. C’est
qu’avant l’affaire de Carcassonne avait été publié un Livre blanc
de la Défense. Autrement dit, un ensemble de réformes, de révisions
géostratégiques et l’élaboration d’une nouvelle carte militaire :
trente-trois déménagements de régiments, la disparition d’un
certain nombre d’unités et de sites. Toutes mesures précédées de
semaines de discussions, y compris avec les élus locaux : quand une
ville perd « son régiment », elle pleure. Les plus antimilitaristes
savent bien que l’économie locale va en souffrir. Le gouvernement
veut en effet supprimer en six ans 54 000 emplois civils ou
militaires. Les personnes touchées, leurs familles, sont aussi des
consommateurs.
Bien des maires, et de toutes tendances
politiques, s’inquiètent ou protestent. François Fillon a promis,
certes, de débloquer 320 millions de subventions d’investissement
pour venir en aide à leurs communes, mais de telles promesses ne
rassurent jamais vraiment.
Côté armée, c’est Nicolas Sarkozy lui-même qui
s’est employé à calmer les esprits. Le 30 mai, il a adressé une
lettre à chacun des trois cent vingt mille membres militaires ou
civils du personnel de la Défense pour expliquer la nécessité de la
modernisation entreprise. En concluant : « Je sais le sens de l’intérêt général
et de la discipline, vous avez toute ma confiance. » Et le 17 juin
il avait réuni trois mille officiers au parc des expositions de la
porte de Versailles afin de détailler « les grandes décisions
prises pour la stratégie de défense et de sécurité nationales » en
indiquant qu’il conviendrait de s’appuyer davantage sur l’Union
européenne (dont il serait bientôt président) et l’OTAN… Mais ce 17
juin, justement, Le Figaro publie dans
ses pages « débats » les commentaires critiques et désabusés d’un
groupe d’officiers supérieurs contraints par la discipline des
armées à se dissimuler sous un pseudonyme. Ils ont choisi celui de
« Surcouf », grand corsaire comme on le sait, qui ne craignait pas
de dire son fait à Napoléon, lequel le fit tout de même baron
d’Empire. Le texte ainsi signé provoque une vive colère à l’Elysée.
Nicolas Sarkozy menaçant même de rayer les militaires de la
prochaine promotion de la Légion d’honneur. Ce qu’il ne fera pas.
Comme il est normal, Claude Guéant demande au ministre de la
Défense de « lancer une enquête sur ce manquement aux obligations
du statut militaire ». L’enquête n’aboutira pas. Le général Cuche,
en démissionnant, précise, lui, qu’il approuve tout à fait les
réformes, à ses yeux absolument nécessaires, engagées par le
gouvernement. Et bien que la quasi-totalité des trois états-majors
des armées ait partagé – semble-t-il – cette opinion, cette
deuxième polémique a donné le sentiment d’un mauvais climat entre
l’Elysée et l’armée. Or, comme le souligne le général Georgelin, le
Président a des qualités qui plaisent aux militaires. Ils sont
sensibles à son courage, ses prises de risques, sa capacité à
employer la force.
Une troisième polémique éclate à la fin du mois
d’août, alors que Nicolas Sarkozy devrait pouvoir savourer les retombées positives de son
intervention dans la crise géorgienne. Il a gagné quatre points de
popularité dans les sondages204. Une appréciable
remontée. Or, à la fin août donc, une cinquantaine de militants
nationalistes corses occupent pacifiquement quelques heures durant,
le jardin de la propriété de l’acteur Christian Clavier, lequel est
alors absent. Ils entendent protester contre le plan d’aménagement
et de développement de la Corse que ces indépendantistes
considèrent comme l’instrument d’une colonisation qu’ils abhorrent.
Ils n’essayent pas de pénétrer dans la villa mais demeurent au bord
de la piscine et se retireront sans avoir fait subir de
déprédations à la propriété. Rien de très grave donc. Un péché
véniel aux yeux des Corses. Mais il se trouve que cette propriété
n’a pas été choisie par hasard. Christian Clavier est un ami
personnel de Nicolas Sarkozy.
Deux jours plus tard, le coordinateur des
services de sécurité intérieure en Corse, Dominique Rossi, est
démis de ses fonctions et muté à l’IGPN, la police des polices.
L’affaire n’est pas mince : Dominique Rossi, 59 ans, contrôleur
général, chapeautait jusque-là police et gendarmerie dans l’île de
Beauté. Un poste qui avait été créé sur mesure pour lui. Il
dirigeait le cabinet du préfet délégué à la sécurité Christian
Lambert lors de l’arrestation d’Yvan Colonna, assassin présumé du
préfet Erignac. Il aurait pu partir en retraite en avril 2008, mais
on lui avait demandé de rester en fonctions. Corse lui-même, il
connaît parfaitement l’île et ses hommes. Il a choisi de tolérer cette action des
indépendantistes, plutôt que de l’empêcher par la force, au risque
d’éventuels incidents.
Les réactions à cette sanction ne vont pas
tarder. Sur Europe1, François Hollande déclare benoîtement « se
refuser à croire qu’il existe un lien entre l’importance de la
sanction et l’amitié du Président pour Christian Clavier ». Lequel,
il faut le signaler, n’avait rien demandé.
Sur France Inter, François Bayrou dénonce « le
fait du prince ». Et il y va de bon cœur. « Ce sont, ajoute-t-il,
des décisions arbitraires et disproportionnées qui montrent à quoi
on arrive quand les pouvoirs sont ainsi concentrés entre les mêmes
mains, quand le copinage avec les puissants remplace la raison
d’Etat. On vient d’inventer le crime de lèse-copain de Sa Majesté.
Au-delà du caractère dérisoire du motif et de la disproportion de
la sanction, c’est l’Etat qui est en cause. Les fonctionnaires
savent qu’ils sont à la merci de n’importe quel mouvement d’humeur
de l’homme qui détient tous les pouvoirs. »
Surtout, ce limogeage fait très mauvais effet
dans la police. Le secrétaire général adjoint du syndicat des
commissaires, Emmanuel Roux, regrette une sanction qui punit un
homme qui n’a pas commis de faute. « Notre métier est d’arbitrer.
Son choix a été excellent, car il n’y a pas eu de dégâts chez
Clavier, la manifestation s’est bien passée. » Et d’interroger : «
Qu’est-ce qu’on lui aurait fait si face à des forces de police
lourdes, les manifestants s’étaient rebellés devant ce que l’on
aurait pu appeler une provocation policière ? Ils auraient pu
casser le lotissement. Alors, aurait-on fusillé Rossi ? »
En Corse, les policiers, les gendarmes s’avouent
estomaqués par cette mutation intempestive à l’heure où l’île
connaît une période plutôt
calme. « Est-ce qu’on mesure bien à Paris, demande-t-on, ce qu’il
faut d’années de réflexions, d’informations et d’expériences pour
devenir directeur de la sécurité publique ici et obtenir des
résultats que tout le monde considère comme remarquables ? »
Tous ou presque s’accordent à dire ou à penser
que l’abus de pouvoir affaiblit le pouvoir. Si, du côté de l’UMP,
les porte-parole jugent qu’il est normal de sanctionner une erreur,
on sent bien que le cœur n’y est pas. Questionné, François Fillon
refuse de commenter l’affaire. La presse s’interroge sur la marge
de manœuvre dans ce dossier de Michèle Alliot-Marie, la ministre de
l’Intérieur. Le 3 septembre, Nicolas Sarkozy déclare en Conseil des
ministres qu’il soutient pleinement la décision de sa ministre (qui
n’y est pour rien, son cabinet lui a appris la nouvelle alors
qu’elle était en avion). « Lorsqu’on est préfet, on assume ses
responsabilités », dit-il.
Mais chacun le sait ou le pressent, la décision
est partie de l’Elysée. Christian Frémont, le directeur de cabinet
du Président, l’avoue tout net : « Nous avons eu de grosses
discussions. Nous n’étions pas tous d’accord. C’est Pierre Charon
qui a fait le forcing. Il réclamait des sanctions. Longtemps, il
s’était occupé de la communication de Christian Clavier et c’est
lui, finalement, qui a emporté la décision. »
« J’ai fait mon boulot, je n’ai rien à me
reprocher », déclare quatre jours plus tard Dominique Rossi au
Monde. « J’avais alerté les gendarmes
en leur demandant de prendre des dispositions préventives, mais de
n’intervenir qu’en cas d’incident. S’il n’y en a pas, il est rare
d’intervenir a priori. »
Nicolas
Sarkozy se défend d’être intervenu dans cette affaire : « J’ai une
ministre de l’Intérieur qui a fait son travail. » Mais il ne
convainc guère.
Et dans la France continentale, bien des
policiers de sécurité publique, de police judiciaire, voire de la
brigade antigang, expriment ouvertement leur malaise. Et surtout
regrettent qu’une si petite histoire, qui serait passée inaperçue,
soit devenue une affaire d’Etat. Hors de proportions. Une mauvaise
affaire pour le Président.
Quelques succès aussi Au moment où commence,
en juillet, sa présidence européenne, Nicolas Sarkozy peut se
targuer de deux belles réussites. La libération d’Ingrid Betancourt
au début du mois ; l’adoption par le Congrès de sa réforme sur la
Constitution, trois semaines plus tard.
Le 4 juillet il se rend, en effet, en compagnie
de son épouse, sur l’aéroport de Villacoublay pour accueillir la
Franco-Colombienne. Elle a été libérée deux jours plus tôt par
l’armée colombienne. Dès sa descente d’avion, elle se dit heureuse
de retrouver « sa douce France ». Laquelle en a fait presque une
icône depuis son enlèvement par les rebelles des FARC, six ans plus
tôt. Son portrait en grande dimension n’est-il pas affiché sur la
façade de la mairie de Paris ? Et c’est à la mobilisation sans
répit de comités de soutien et de gouvernements successifs que la
Franco-Colombienne attribue sa capacité à avoir tenu le choc
pendant ses 2 321 jours de captivité.
« Sans cet acharnement de six ans il n’y aurait
pas eu cette opération militaire qui a conduit à sa libération »,
déclare Bernard Kouchner, histoire de récupérer en partie ce succès pour la France. Depuis des
années, certes, les diplomates français n’avaient pas de mots assez
durs en privé contre Uribe, le président colombien dont ils
récusaient la stratégie militaire quand Paris prônait la
négociation. Mais depuis son arrivée au pouvoir, Nicolas Sarkozy
n’a pas ménagé sa peine. Il avait enregistré à la fin de 2007 et le
1er avril 2008 deux messages. L’un à la
radio, destiné aux otages, l’autre à la télévision, qui s’adressait
directement à Manuel Marulanda, le chef des FARC (décédé
entre-temps d’une crise cardiaque selon ses proches, mais plus
vraisemblablement des suites des bombardements de l’armée
colombienne dans la zone). « Vous avez un rendez-vous avec
l’Histoire, ne le manquez pas », lui avait-il lancé en lui
demandant de relâcher Ingrid Betancourt « en danger de mort
imminente ».
Il avait aussi espéré le soutien du président
vénézuélien Hugo Chavez, ennemi intime d’Uribe, dont le territoire
sert de bases arrière aux FARC ; grâce à celui-ci en effet, six
otages civils (dont Clara Rojas, ex-collaboratrice d’Ingrid
Betancourt) avaient été libérés en janvier 2008. De quoi renforcer
la confiance de Nicolas Sarkozy qui deux mois plus tôt, le 20
novembre 2007, avait reçu Chavez à l’Elysée, malgré la
désapprobation du président colombien. Et ce souci, cette volonté
d’aboutir ne le quittaient pas. En février 2008, depuis l’Afrique
du Sud où il était en visite avec Carla, Nicolas Sarkozy, évoquant
les témoignages accablants des otages libérés sur la cruauté de la
guérilla, s’était écrié : « Le martyre imposé à Ingrid Betancourt,
c’est un martyre que les FARC infligent à la France. »
Le 24 avril, lors d’une interview télévisée, il
déclarait : « Je me suis engagé à faire libérer cette femme qui vit
un martyre, nous y arriverons, je ne céderai pas, je ne renoncerai pas. » Le plan de
Nicolas Sarkozy prévoyait l’échange de l’otage français avec
trente-huit détenus (dont trois américains) contre une grâce signée
par le Président Uribe en faveur de guérilleros des FARC condamnés
à de lourdes peines. Nicolas Sarkozy avançait même que ceux-ci
pourraient être accueillis en France en tant que réfugiés
politiques, ce qui avait provoqué dans l’Hexagone des réactions
pour le moins diverses.
En mai encore, il avait demandé à son homologue
vénézuélien de poursuivre sa médiation. Le mois précédent, la
France, soutenue par la Suisse et l’Espagne, avait envoyé un avion
en Colombie. Une mission humanitaire dans l’espoir d’avoir ainsi
accès à la prisonnière. Les FARC n’avaient pas répondu, jugeant
cette initiative « ingénue ».
Selon des notes diplomatiques américaines
divulguées ensuite par le désormais célèbre site WikiLeaks
(aujourd’hui fermé), Nicolas Sarkozy était même prêt à rencontrer
personnellement le chef des FARC et à lui payer une rançon.
L’ambassadeur colombien à Paris, Fernando Cepeda, expliquait
l’obsession de Sarkozy à faire libérer la Franco-Colombienne (qu’il
ne connaissait pas) par sa rivalité avec Dominique de Villepin,
grand ami de la prisonnière, lorsqu’ils étaient étudiants, qui lui
aussi avait envoyé une mission quelque peu rocambolesque pour la
faire libérer. Et qui avait échoué.
Mais quand Ingrid Betancourt recouvre enfin la
liberté le 2 juillet, c’est grâce au président colombien. Uribe a
en effet monté en juin, dans le plus grand secret, un scénario
digne d’Hollywood. L’armée colombienne avait intercepté les
communications échangées par les divers responsables des groupes
d’otages, ce qui permettait de leur transmettre de faux ordres,
dont celui d’emmener les otages sous prétexte d’opérations
humanitaires en un lieu donné
où les attendraient des hélicoptères (repeints en blanc) et des
commandos militaires (déguisés en faux journalistes et faux
humanitaires). Le stratagème avait fonctionné comme prévu. Les
guérilleros, croyant obéir à leurs chefs, avaient livré les otages
le 2 juillet à 13 h 30.
Nicolas Sarkozy, tenu à l’écart de l’opération
(qu’il aurait sans doute récusée), n’est averti du dénouement qu’un
quart d’heure seulement avant les agences de presse.
L’administration Bush informée par Uribe, elle, avait contribué au
succès grâce à un satellite espion. L’austère Uribe se trouvait au
sommet de sa gloire. Jadis son ennemi juré, Ingrid Betancourt doit
saluer sa maestria et le remercier.
Cependant, en arrivant en France deux jours plus
tard, Ingrid Betancourt veut rendre grâce à Nicolas Sarkozy et à la
mobilisation de tant de bénévoles.
A peine descendue de l’avion, on la voit saisir
la main du Président afin de souligner le rôle de la France. « Le
gouvernement colombien, dit-elle, a mis au point une stratégie
différente. Mais cette opération extraordinaire, parfaite,
impeccable de l’armée colombienne qui me permet d’être aujourd’hui
avec vous, est aussi le produit de votre lutte. Vous m’avez sauvé
la vie parce que si votre réflexion n’avait pas été faite au bon
moment et avec la force et l’énergie qui sont les vôtres,
probablement nous aurions connu d’autres échecs. »
Une bonne opération pour Nicolas Sarkozy. Qui
peut nier que son volontarisme a payé, même s’il n’est directement
pour rien, c’est vrai, dans la libération de l’otage ?
« Sarkozy n’y est pour rien », tranche Ségolène
Royal.
Il y est quand même pour quelque chose.
182. Au début du mois, René Ricol, un homme de
terrain et qui connaît les chiffres (il est président d’honneur du
conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables et de la
Compagnie nationale des commissaires aux comptes), lui a remis le
rapport sur la crise financière qu’il lui avait demandé un an plus
tôt. « Dès août 2007, il a compris que la crise à venir risquait
d’être grave. Il voulait en connaître les causes pour pouvoir se
faire une doctrine réaliste sur les moyens d’en sortir », explique
René Ricol. Qui ajoute : « Le travail a mobilisé une centaine
d’experts français, européens et américains. Leur verdict est clair
: la crise est sans équivalent dans l’histoire financière récente.
Le rapport proposait trente recommandations pour retrouver la
confiance des marchés financiers, entre autres, agir au niveau
européen, promouvoir l’Europe comme acteur de la globalisation et
aussi renforcer l’architecture de la régulation à l’échelle
mondiale. »
183. Une allusion claire à Jérôme Kerviel et à
l’attitude des patrons de la Société Générale.
184. A la surprise générale, un mois plus tôt,
le 28 août à Laval, Nicolas Sarkozy annonçait l’instauration d’une
contribution de 1,1 % sur les revenus du patrimoine et les
placements pour financer la généralisation du RSA, prévue pour le
1er juillet 2009. Et ça n’est pas tout.
Les prélèvements sociaux sur les revenus fonciers, l’assurance-vie
et les plus-values d’actions s’élèveront non plus à 11 % mais à
12,1 %. Malgré ses dénégations, les impôts continuent d’augmenter.
Le rapporteur du Budget, Gilles Carrez, y note un premier tournant
dans la doctrine Sarkozy.
185. Fortis passera sous le contrôle de
BNP-Paribas en mai 2009.
186. Augustin de Romanet raconte : « Lors de
la réunion autour de Christine Lagarde certains envisageaient que
la Caisse des dépôts apporte les trois milliards. J’ai dit à
Christine Lagarde, il n’en est pas question. Je ne veux pas prendre
tout le gâteau pour moi alors que je ne sais pas ce qu’il y a
dedans. Deux milliards, je veux bien, mais pas plus. Et Christine
était d’accord avec moi. » Ce que Nicolas Sarkozy prend très mal.
Devant des tiers, il ne cesse de fustiger la frilosité de Romanet.
Comme toujours quand il est stressé, le Président a besoin de se
défouler sur quelqu’un. Pendant toute la crise, Augustin de
Romanet, nommé par Jacques Chirac en 2007 un mois avant la
présidentielle, devient sa tête de Turc. François Fillon raconte :
« Je disais à Nicolas : “Arrête de taper sur Romanet, ou alors
vire-le !” »
187. Une semaine plus tard, les nouveaux
dirigeants de la banque, le Français Pierre Mariani et le Belge
Jean-Luc Dehaene découvrent avec stupeur que les besoins de
financement de la banque équivalent au montant de la dette grecque
: 250 milliards d’euros. La France, la Belgique et le Luxembourg
doivent apporter 150 milliards de garantie. Trois ans plus tard, au
printemps 2011, la banque sortait des garanties de l’Etat. Mais la
crise de l’euro est venue chambouler tous les plans de
redressement. Les agences de notation ont dégradé Dexia, le
financement de la banque est devenu très difficile. La banque a été
démantelée. « Sans la crise de l’euro, on y serait arrivé », assure
Pierre Mariani, qui s’indigne du mauvais coup joué par les agences
de notation. « Elles sont un thermomètre qui déclenche la fièvre »,
dit-il.
188. Revenue au pouvoir en avril 2008, la
droite italienne a triomphé aux législatives. Romano Prodi,
président du Conseil de centre gauche qui avait perdu sa majorité à
la Chambre, avait démissionné en janvier.
189. La veille, Henri Guaino avait jeté le
trouble devant les députés UMP réunis à Antibes en déclarant : « Le
déficit de 3 % du PIB n’est pas la priorité. »
190. « Vous avez trente-six heures pour
convoquer tout le monde et monter les cabines de traduction »,
lance-t-il à Jean-David Levitte dans l’avion du retour.
191. Pour bénéficier du prêt, les banques
devront en contrepartie remplir des obligations d’éthique : limiter
les dividendes aux actionnaires, aucun bonus aux dirigeants, ne pas
opérer de rachat d’actions. Le 17 février 2009, Michel Pébereau et
Baudoin Prot, respectivement président et directeur général de la
BNP, seront les premiers à renoncer à leurs bonus – un an
seulement. La semaine suivante, les dirigeants des banques
concurrentes feront de même.
192. Une fois la réforme en vigueur, seuls les
textes adoptés en Commission peuvent être examinés dans
l’hémicycle.
193. In La politique
telle qu’elle meurt de ne pas être, dialogue entre Alain
Juppé et Michel Rocard, Editions Jean-Claude Lattès, 2011.
194. Du fond de l’hémicycle un député lui
lance : « Vous n’aviez pas de mandat européen pour agir. » Réponse
du tac au tac : « Les Russes non plus n’avaient pas de mandat.
»
195. Dans Le Monde
daté du 28 octobre, Pierre Moscovici répond à cette boutade
présidentielle dans une tribune intitulée : « Nicolas Sarkozy, le
tout à l’ego ». « Emporté par son narcissisme et sa suffisance, le
président français n’est pas un Européen conséquent. Non, Monsieur
Sarkozy, vous n’êtes pas devenu un socialiste européen. Vous n’êtes
pas même réellement un Européen conséquent. » Et vlan !
196. Une idée qui revient à Pierre Bérégovoy
quand il était ministre des Finances. Elle a été portée ensuite par
DSK. C’est un combat diplomatique de la France. Les Allemands ont
toujours dit non. Ils ne croient qu’à un principe : faites un bon
budget et nous ferons une bonne politique.
197. Il est président de la Commission des
budgets.
198. La structure sera pourtant avalisée par
les Dix-Sept en 2011. Le règlement de la crise grecque a fait
bouger les lignes.
199. La médiation mobilise sur le terrain tous
les acteurs économiques du financement des entreprises : la Banque
de France, les assureurs de crédit, qui n’avaient pas été associés
au dispositif public, et aussi l’ensemble des organisations
socio-professionnelles. Deux ans plus tard, grâce à la médiation du
crédit, trois milliards d’euros auront été mis dans le circuit,
permettant de sauver ou de conforter deux cent vingt mille
emplois.
200. Alors que la France est en pleine «
obamania », Nicolas Sarkozy espérait être le premier à le
rencontrer en tant que président de l’Union européenne. Son avion
était prêt à partir pour Chicago. Mais les services du nouveau
président américain avaient fait répondre qu’il ne rencontrerait
personne avant sa prise de fonction le 20 janvier.
201. « Avec vingt milliards, on peut prendre
cent tickets d’entrée à deux cents millions d’euros dans des
entreprises, ça n’est pas rien » se réjouit Augustin de Romanet, le
président de la Caisse des dépôts.
202. Ce qu’elle fera en effet. Fin janvier,
les exportations ont chuté de 10 %. Un nouveau plan de 50 milliards
d’euros servira à financer des baisses d’impôts pour les
entreprises et les particuliers. On distribue aux familles un
chèque de cent euros par enfant. C’est un plan de relance par la
consommation.
203. Dans une tribune publiée dans
Le Figaro et la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Nicolas Sarkozy et
la Chancelière écrivent noir sur blanc que le pacte de stabilité et
de croissance devra – à titre temporaire – être appliqué avec
souplesse.
204. Il a gagné 12 points chez les ouvriers,
15 dans les foyers les plus modestes et 10 chez les personnes les
moins diplômées. Comme si le chef de l’Etat avait renoué avec le
peuple, souligne l’hebdomadaire. Sondage IPSOS/Le Point du 28 août.