CHAPITRE 4
Vilaines rumeurs La rumeur court depuis le début de l’année, enfle, s’enrichit chaque jour de nouveaux détails. Le microcosme parisien s’en gargarise, les sceptiques en la démentant contribuent à la propager. Le Président a une maîtresse : Chantal Jouanno, secrétaire d’Etat à l’Ecologie, championne de karaté, et Carla un amant, le chanteur Benjamin Biolay, auteur à succès. L’affaire passionne. Il se raconte que les deux chanteurs ont été vus sur une plage de Thaïlande, « vus de nos yeux, vus ». « Cela fait deux ans que je n’ai pas parlé à Carla », s’indigne Benjamin Biolay. Mais les « témoignages » poussent comme du chiendent dans le petit milieu parisien. Avec ce commentaire : « On avait bien dit que ce couple ne tiendrait pas. » Au printemps, la rumeur est devenue une déferlante…
L’Elysée, bien sûr informé, s’en émeut enfin. Et veut en connaître l’origine, identifier les malfaisants. Où est la source ? Il s’agit d’explorer les mille et uns racontars qui circulent sur Internet. Pierre Charon, chargé de protéger la Première dame, prend l’affaire en main à sa demande : « Pierre, il faut faire cesser ces bruits. » Très vite un site installé aux Pays-Bas est identifié. Son responsable, joint par Me Thierry Herzog, présente des excuses et accepte de fermer la page. Mais d’où tient-il cette histoire, souvent accompagnée de propos obscènes ? D’un « tweet » incontrôlé. Voilà comment, de nos jours, se crée l’information. D’autant moins vérifiée qu’elle est plus alléchante.
Le sujet est amplement commenté dans les rédactions. Mais aucun journal – par respect de la vie privée – ne veut en faire état. La trêve est rompue le 9 mars. Un blog (toujours Internet), hébergé par le Journal du Dimanche, évoque le sujet. Noir sur blanc. Avide de ragots sur le couple présidentiel français depuis la rupture avec Cécilia, la presse étrangère se déchaîne et prend pour argent comptant l’information sortie par un journal sérieux. Grand propagateur de rumeurs sur les people, le New York Post est le premier à publier à la Une les photos de la jolie ministre et du chanteur chevelu. Il est bien vite imité par les tabloïds anglais et même… la presse chinoise.
C’est un rude coup pour Chantal Jouanno, mère de trois jeunes enfants, peu aguerrie aux cruautés de la vie politique. Pour contrer la rumeur, un mois durant, elle va jouer les « jamais sans mon mari ». Elle ne se déplace plus sans lui, dans les médias. Les journalistes les voient arriver, lui entourant de son bras l’épaule de sa femme, la serrant de près. Le couple affiche une proximité qui se veut démonstrative.
Nicolas Sarkozy a beau avoir plus d’expérience, il est pourtant perturbé lui aussi, d’autant que certains dans son entourage veulent le convaincre que le site hollandais n’est sans doute pas la seule source.
Officiellement, le couple Sarkozy n’accorde pas d’importance à l’affaire. Interrogé à Londres, en marge d’une rencontre avec le Premier ministre britannique, Nicolas Sarkozy répond qu’il n’a « pas une minute à perdre sur le sujet ». De son côté, Carla Bruni déclare au Figaro Madame que « la rumeur, hélas, fait partie de la nature humaine ».
Mais en réalité, de grands moyens sont mobilisés. La direction centrale du renseignement (DCRI) est saisie par la haute hiérarchie policière d’une enquête. Qui est la source de ces mauvais bruits ? Le Président veut savoir.
De son côté, le JDD porte plainte et licencie l’auteur du blog. Lenouvelobs.com affirme que le groupe Lagardère, propriétaire du journal, a subi dans ce but des pressions de l’Elysée.
Et voilà qu’une révélation du Canard enchaîné relance l’affaire : Rachida Dati, députée européenne et maire du VIIe arrondissement de Paris, vient d’être privée par le chef de l’Etat de ses officiers de sécurité et de sa voiture de fonction. La nouvelle a été annoncée à l’ancienne garde des Sceaux par l’un d’eux, le 14 mars, au soir du premier tour des régionales. A priori, il n’y a là aucun rapport avec la rumeur. Celle-ci d’ailleurs, commence à refluer. Mais Pierre Charon lâche lors d’un déjeuner réunissant les huit maires UMP de la capitale que cette vilaine histoire a été lancée par… Rachida Dati. L’Elysée, dit-il, détient des preuves matérielles de son implication. Les convives comprennent que le feuilleton se corse. Deux jours plus tard, le 2 avril, à la veille du week-end pascal, Pierre Charon va plus loin, parle de complot et clame : « Nous faisons de cette ignominie un casus belli. Nous voulons aller jusqu’au bout pour que cela ne se reproduise plus jamais. La peur doit changer de camp. »
Charon aime la castagne, il va être servi. D’autant qu’il en rajoute sur le site Rue89 (toujours Internet, donc) : « Maintenant, dit-il, on va voir s’il n’y a pas une espèce de complot avec des mouvements financiers. » Il a mobilisé Thierry Herzog, l’avocat de Nicolas Sarkozy qui, interviewé le 6 avril sur RTL, parle de machination et explique : « L’enquête en cours a pour but de savoir si ceux qui font paraître ces rumeurs sur ces blogs l’ont fait pour eux-mêmes ou bien ont été instrumentalisés soit par des officines, soit par des particuliers. » Tandis qu’un ministre important lâche : « Rachida, je la connais, elle est capable du pire. »
Le lendemain, l’accusée riposte sur RTL. Elle a préparé sa défense avec Me Kiejman. Quatre fois, elle martèle au micro : « Il faut que cela cesse, on est dans un Etat de droit. » L’histoire de la rumeur risque de tourner au scandale d’Etat. La veille, Le Canard enchaîné avait d’ailleurs cité Claude Guéant : « Le Président ne veut plus voir Rachida Dati. » Tout le monde comprend qu’il parle sur ordre. Dans la foulée, un journaliste de l’AFP appelle le secrétaire général de l’Elysée pour vérifier la véracité de ce propos. Que celui-ci confirme en précisant qu’il avait ajouté à sa phrase un mot qui ne figure pas dans le Canard : « actuellement ». Et il ajoute que « la vérité d’hier n’est peut-être pas celle d’aujourd’hui ». Un magistral rétropédalage.
La majorité est sonnée par cette histoire et les embrouilles qui s’ensuivent. Encore une fois, surtout lorsque sa vie privée est attaquée, le Président se montre trop impulsif : « Il ne sait pas assez prendre sur lui, il n’est pas assez cornélien », déplore un haut responsable de l’UMP.
L’affaire dérape. Carla Bruni veut en finir et regrette que Pierre Charon ait joué « les pompiers pyromanes ». Elle souhaite s’expliquer. Elle a choisi Europe1. L’entretien est enregistré le 7 avril, dans un studio de la station et à l’abri des regards, deux heures avant d’être diffusé. Carla Bruni a aussi exigé qu’aucune webcam ne la filme et n’a accepté la présence d’aucun photographe. Elle arrive seule, accueillie par le PDG, Alexandre Bompard et par les deux journalistes Claude Askolovitch et Patrick Cohen, qui vont l’interroger. Que dit la Première dame ? « Il est vrai que nous avons été victimes de rumeurs, il est vrai que ce n’est pas très agréable, il est vrai aussi que ça n’a aucune importance pour nous, insiste-t-elle. Mon mari n’a qu’une seule préoccupation, ce ne sont pas les rumeurs, ce sont les Français et la France qui traversent une crise très difficile. »
Elle écarte l’idée que ces rumeurs feraient partie d’un complot et prend ses distances avec Thierry Herzog et Pierre Charon qui étaient, comme on l’a vu, montés rapidement au créneau : « Pierre Charon a parlé avec l’emportement de l’amitié », dit-elle, avant de mettre les choses au point : « Quels que soient l’amitié, l’affection, le respect que j’ai pour Pierre Charon et pour Thierry Herzog, ils ne sont ni moi ni mon mari, et là, c’est moi qui vous parle. Et je vous parle au nom de mon mari. » A l’adresse de celle qui est soupçonnée, elle envoie ce message : « Rachida reste tout à fait notre amie. » Et elle assure que l’Elysée n’a pas demandé d’enquête dans cette affaire : « On ne fait pas une enquête sur des commérages », dit-elle. Pierre Charon, qui n’avait pas été prévenu, comprend qu’il est lâché.
L’intervention de Carla Sarkozy devrait clore cette histoire.
Eh bien, non ! Deux heures plus tard, Bernard Squarcini, le patron de la DCRI, ouvre son parapluie. Il confirme que son service a bien été saisi par son autorité de tutelle, Frédéric Péchenard, pour tenter de retracer le cheminement de la rumeur. Mais, rien, dit-il, ne permet de mettre en cause Mme Dati, qui n’a d’ailleurs fait l’objet d’aucune enquête. Il contredit la Première dame. Et Me Kiejman défend sur les ondes la maire du VIIe arrondissement. « Elle n’est en rien à l’origine de la rumeur. Qu’elle en ait parlé est une évidence, mais tout le gouvernement également. »
Cinq jours plus tard, interviewé à son tour sur l’affaire par la chaîne américaine CBS, Nicolas Sarkozy parle de « clapotis sans importance ».
Le Président et la Première dame veulent tourner la page. Pierre Charon va devoir quitter l’Elysée. Il en a trop fait.
L’Elysée se serait bien passé de cette étrange affaire au lendemain des régionales. Et la majorité encore plus.