Vilaines rumeurs La rumeur court depuis le début
de l’année, enfle, s’enrichit chaque jour de nouveaux détails. Le
microcosme parisien s’en gargarise, les sceptiques en la démentant
contribuent à la propager. Le Président a une maîtresse : Chantal
Jouanno, secrétaire d’Etat à l’Ecologie, championne de karaté, et
Carla un amant, le chanteur Benjamin Biolay, auteur à succès.
L’affaire passionne. Il se raconte que les deux chanteurs ont été
vus sur une plage de Thaïlande, « vus de nos yeux, vus ». « Cela
fait deux ans que je n’ai pas parlé à Carla », s’indigne Benjamin
Biolay. Mais les « témoignages » poussent comme du chiendent dans
le petit milieu parisien. Avec ce commentaire : « On avait bien dit
que ce couple ne tiendrait pas. » Au printemps, la rumeur est
devenue une déferlante…
L’Elysée, bien sûr informé, s’en émeut enfin. Et
veut en connaître l’origine, identifier les malfaisants. Où est la
source ? Il s’agit d’explorer les mille et uns racontars qui
circulent sur Internet. Pierre Charon, chargé de protéger la
Première dame, prend l’affaire en main à sa demande : « Pierre, il
faut faire cesser ces bruits. » Très vite un site installé aux
Pays-Bas est identifié. Son responsable, joint par Me
Thierry Herzog, présente des excuses et accepte de fermer la page.
Mais d’où tient-il cette histoire, souvent accompagnée de propos
obscènes ? D’un « tweet » incontrôlé. Voilà comment, de nos jours,
se crée l’information. D’autant moins vérifiée qu’elle est plus
alléchante.
Le sujet est amplement commenté dans les
rédactions. Mais aucun journal – par respect de la vie privée – ne
veut en faire état. La trêve est rompue le 9 mars. Un blog
(toujours Internet), hébergé par le Journal du
Dimanche, évoque le sujet. Noir sur blanc. Avide de ragots
sur le couple présidentiel français depuis la rupture avec Cécilia,
la presse étrangère se déchaîne et prend pour argent comptant
l’information sortie par un journal sérieux. Grand propagateur de
rumeurs sur les people, le New York
Post est le premier à publier à la Une les photos de la
jolie ministre et du chanteur chevelu. Il est bien vite imité par
les tabloïds anglais et même… la presse chinoise.
C’est un rude coup pour Chantal Jouanno, mère de
trois jeunes enfants, peu aguerrie aux cruautés de la vie
politique. Pour contrer la rumeur, un mois durant, elle va jouer
les « jamais sans mon mari ». Elle ne se déplace plus sans lui,
dans les médias. Les journalistes les voient arriver, lui entourant
de son bras l’épaule de sa femme, la serrant de près. Le couple
affiche une proximité qui se veut démonstrative.
Nicolas Sarkozy a beau avoir plus d’expérience,
il est pourtant perturbé lui aussi, d’autant que certains dans son
entourage veulent le convaincre que le site hollandais n’est sans
doute pas la seule source.
Officiellement, le couple Sarkozy n’accorde pas
d’importance à l’affaire. Interrogé à Londres, en marge d’une
rencontre avec le Premier ministre britannique, Nicolas Sarkozy répond qu’il n’a « pas une
minute à perdre sur le sujet ». De son côté, Carla Bruni déclare au
Figaro Madame que « la rumeur, hélas,
fait partie de la nature humaine ».
Mais en réalité, de grands moyens sont
mobilisés. La direction centrale du renseignement (DCRI) est saisie
par la haute hiérarchie policière d’une enquête. Qui est la source
de ces mauvais bruits ? Le Président veut savoir.
De son côté, le JDD
porte plainte et licencie l’auteur du blog. Lenouvelobs.com affirme
que le groupe Lagardère, propriétaire du journal, a subi dans ce
but des pressions de l’Elysée.
Et voilà qu’une révélation du Canard enchaîné relance l’affaire : Rachida Dati,
députée européenne et maire du VIIe
arrondissement de Paris, vient d’être privée par le chef de l’Etat
de ses officiers de sécurité et de sa voiture de fonction. La
nouvelle a été annoncée à l’ancienne garde des Sceaux par l’un
d’eux, le 14 mars, au soir du premier tour des régionales.
A priori, il n’y a là aucun rapport
avec la rumeur. Celle-ci d’ailleurs, commence à refluer. Mais
Pierre Charon lâche lors d’un déjeuner réunissant les huit maires
UMP de la capitale que cette vilaine histoire a été lancée par…
Rachida Dati. L’Elysée, dit-il, détient des preuves matérielles de
son implication. Les convives comprennent que le feuilleton se
corse. Deux jours plus tard, le 2 avril, à la veille du week-end
pascal, Pierre Charon va plus loin, parle de complot et clame : «
Nous faisons de cette ignominie un casus
belli. Nous voulons aller jusqu’au bout pour que cela ne se
reproduise plus jamais. La peur doit changer de camp. »
Charon aime la castagne, il va être servi.
D’autant qu’il en rajoute sur le site Rue89 (toujours Internet,
donc) : « Maintenant, dit-il,
on va voir s’il n’y a pas une espèce de complot avec des mouvements
financiers. » Il a mobilisé Thierry Herzog, l’avocat de Nicolas
Sarkozy qui, interviewé le 6 avril sur RTL, parle de machination et
explique : « L’enquête en cours a pour but de savoir si ceux qui
font paraître ces rumeurs sur ces blogs l’ont fait pour eux-mêmes
ou bien ont été instrumentalisés soit par des officines, soit par
des particuliers. » Tandis qu’un ministre important lâche : «
Rachida, je la connais, elle est capable du pire. »
Le lendemain, l’accusée riposte sur RTL. Elle a
préparé sa défense avec Me Kiejman.
Quatre fois, elle martèle au micro : « Il faut que cela cesse, on
est dans un Etat de droit. » L’histoire de la rumeur risque de
tourner au scandale d’Etat. La veille, Le
Canard enchaîné avait d’ailleurs cité Claude Guéant : « Le
Président ne veut plus voir Rachida Dati. » Tout le monde comprend
qu’il parle sur ordre. Dans la foulée, un journaliste de l’AFP
appelle le secrétaire général de l’Elysée pour vérifier la véracité
de ce propos. Que celui-ci confirme en précisant qu’il avait ajouté
à sa phrase un mot qui ne figure pas dans le Canard : « actuellement ». Et il ajoute que « la
vérité d’hier n’est peut-être pas celle d’aujourd’hui ». Un
magistral rétropédalage.
La majorité est sonnée par cette histoire et les
embrouilles qui s’ensuivent. Encore une fois, surtout lorsque sa
vie privée est attaquée, le Président se montre trop impulsif : «
Il ne sait pas assez prendre sur lui, il n’est pas assez cornélien
», déplore un haut responsable de l’UMP.
L’affaire dérape. Carla Bruni veut en finir et
regrette que Pierre Charon ait joué « les pompiers pyromanes ».
Elle souhaite s’expliquer. Elle a choisi Europe1. L’entretien est enregistré le 7 avril, dans un
studio de la station et à l’abri des regards, deux heures avant
d’être diffusé. Carla Bruni a aussi exigé qu’aucune webcam ne la
filme et n’a accepté la présence d’aucun photographe. Elle arrive
seule, accueillie par le PDG, Alexandre Bompard et par les deux
journalistes Claude Askolovitch et Patrick Cohen, qui vont
l’interroger. Que dit la Première dame ? « Il est vrai que nous
avons été victimes de rumeurs, il est vrai que ce n’est pas très
agréable, il est vrai aussi que ça n’a aucune importance pour nous,
insiste-t-elle. Mon mari n’a qu’une seule préoccupation, ce ne sont
pas les rumeurs, ce sont les Français et la France qui traversent
une crise très difficile. »
Elle écarte l’idée que ces rumeurs feraient
partie d’un complot et prend ses distances avec Thierry Herzog et
Pierre Charon qui étaient, comme on l’a vu, montés rapidement au
créneau : « Pierre Charon a parlé avec l’emportement de l’amitié »,
dit-elle, avant de mettre les choses au point : « Quels que soient
l’amitié, l’affection, le respect que j’ai pour Pierre Charon et
pour Thierry Herzog, ils ne sont ni moi ni mon mari, et là, c’est
moi qui vous parle. Et je vous parle au nom de mon mari. » A
l’adresse de celle qui est soupçonnée, elle envoie ce message : «
Rachida reste tout à fait notre amie. » Et elle assure que l’Elysée
n’a pas demandé d’enquête dans cette affaire : « On ne fait pas une
enquête sur des commérages », dit-elle. Pierre Charon, qui n’avait
pas été prévenu, comprend qu’il est lâché.
L’intervention de Carla Sarkozy devrait clore
cette histoire.
Eh bien, non ! Deux heures plus tard, Bernard
Squarcini, le patron de la DCRI, ouvre son parapluie. Il confirme
que son service a bien été saisi par son autorité de tutelle, Frédéric Péchenard, pour tenter de
retracer le cheminement de la rumeur. Mais, rien, dit-il, ne permet
de mettre en cause Mme Dati, qui n’a d’ailleurs fait l’objet
d’aucune enquête. Il contredit la Première dame. Et Me Kiejman défend sur les ondes la maire du
VIIe arrondissement. « Elle n’est en
rien à l’origine de la rumeur. Qu’elle en ait parlé est une
évidence, mais tout le gouvernement également. »
Cinq jours plus tard, interviewé à son tour sur
l’affaire par la chaîne américaine CBS, Nicolas Sarkozy parle de «
clapotis sans importance ».
Le Président et la Première dame veulent tourner
la page. Pierre Charon va devoir quitter l’Elysée. Il en a trop
fait.
L’Elysée se serait bien passé de cette étrange
affaire au lendemain des régionales. Et la majorité encore
plus.