CHAPITRE 9
Un Président trop dépensier ?
Nicolas Sarkozy s’est fait élire sur des postulats positifs. Son volontarisme libérerait, croyait-il, les énergies. La croissance permettrait aux Français de travailler plus pour gagner plus, les patrons embaucheraient. On récompenserait au mérite les salariés du privé comme les fonctionnaires. La gauche dénonçait sa vision ultra-libérale de l’économie.
Mais la crise est vite arrivée. Et il s’est fait le héraut du modèle social à la française, se plaçant ainsi dans la lignée de François Mitterrand et de Jacques Chirac. Un modèle social dont il ne cesse en 2009 de vanter les mérites, alors que la récession s’installe. S’agit-il d’une conversion totale et subite ? Nicolas Sarkozy a toujours pensé et dit que l’Etat devait réguler, servir d’amortisseur, intervenir lorsque les entreprises sont en difficulté268.
Mais cette fois, la crise est d’une tout autre dimension, une crise telle que le monde n’en a pas connu depuis quatre-vingts ans. Plus profonde encore, peut-être. Il faut s’adapter. Mais Nicolas Sarkozy ne veut toujours pas entendre parler de rigueur. « Chaque fois qu’un besoin apparaît, il veut le couvrir, répondre à l’événement, satisfaire ceux qui crient au secours : lobbies, syndicats, élus locaux. Ça n’est pas quelqu’un qui fait les additions », se lamente Gilles Carrez.
Au début de l’été 2009, Philippe Séguin, alors premier président de la Cour des comptes, rend public son rapport. Alarmant ! « La France, dit-il, accumule les déficits depuis plus de trente ans269. On peut s’attendre à une dégradation sans précédent des comptes publics (…) Le déficit français restera supérieur à celui de nos voisins européens car nous partons d’une situation beaucoup plus défavorable. »
Ce que confirme fin septembre 2009 François Fillon : « Le déficit atteindra 8,2 % du PIB, soit 140 milliards d’euros. » Il représente plus de la moitié des recettes de l’Etat. Concrètement, les caisses sont vides à partir du 30 juin. L’intégralité des dépenses du pays – salaires des fonctionnaires compris – est financée par l’emprunt. Nous vivons à crédit. « Nous n’avons jamais autant emprunté, y compris en temps de guerre : 250 milliards chaque année, c’est colossal, dont 150 pour couvrir nos déficits », s’alarme Gilles Carrez.
En octobre, le projet de loi de financement de la Sécu prévoit pour 2010 un déficit record : 30,6 milliards contre 23,5 en 2009. Cette hausse est principalement provoquée par la réduction des recettes elles-mêmes consécutives à la hausse du chômage. Jean-Luc Warsmann, président de la Commission des lois, s’arrache les cheveux. Il faudra emprunter 130 milliards en 2010 (soit le total de ce qui avait été emprunté depuis Alain Juppé en 1996 et Lionel Jospin en 1998), somme qu’il faudra rembourser à partir de 2013. De quoi donner la migraine. Comment va-t-on faire si l’activité ne reprend pas ?
« Depuis 2007 les dépenses de protection sociale ont augmenté de 3 à 4 % par an », se désole Pierre Méhaignerie. Toutes les aides frôleront en 2010 les 1 100 milliards d’euros, soit 56,6 % de la richesse nationale, « alors que nos recettes fiscales sont inférieures à celles de 2004 ». En Allemagne, premier pays exportateur mondial, la politique sociale est de dix points inférieure.
Par bonheur, si l’on peut employer ce mot dans une telle circonstance, l’argent a un coût historiquement bas : celui que l’on emprunte à moins de trois mois coûte 0,4 %. Autrement dit presque rien. Du coup, la somme annuelle des intérêts d’emprunts a baissé de 4 milliards d’euros. On s’inquiète pourtant à Bercy : si les taux remontaient ne serait-ce que d’un point, il faudrait emprunter deux milliards de plus. Diabolique ! Car la dette, chacun le sait, il faudra la payer un jour. Et la crise n’explique que la moitié du déficit public.
« Si la France ne réduit pas considérablement ses dépenses, une hausse des impôts sera inévitable », annonce Philippe Séguin.
Bien des élus de la majorité partagent ses craintes. Mais Nicolas Sarkozy persiste : il ne veut pas entendre parler de hausse d’impôts. Le niveau des prélèvements obligatoires est quasiment le plus élevé des pays de l’OCDE et toute hausse présenterait des risques pour la compétitivité et l’attractivité de l’économie française. Il est persuadé qu’une approche exclusivement financière de la crise étoufferait toute reprise et… ferait perdre les élections270. « On fera des économies, dit-il, quand la croissance sera revenue, sinon ce serait double peine pour les Français. »
Gilles Carrez raconte : « Quand je lui parlais de la nécessaire hausse des impôts, il me disait : “Je n’ai pas été élu pour augmenter les impôts.” Je lui répondais : “Mais tu n’as pas été élu non plus pour augmenter la dette.” »
Nicolas Sarkozy refuse de toucher au bouclier fiscal qu’il sait pourtant impopulaire : « Je ne reculerai pas d’un millimètre. »
« Moi, j’ai réformé le bouclier fiscal », se flatte Gilles Carrez. Il raconte : « J’avais remarqué que les détenteurs de dividendes bénéficiaires de l’avoir fiscal et éligibles au bouclier fiscal, pouvaient cumuler les avantages : toucher 100 et ne déclarer que 60. Plusieurs milliers de personnes étaient concernées, cela représentait à l’intérieur du bouclier une niche fiscale de plus de cent millions d’euros. Avec la complicité de Didier Migaud, j’ai fait adopter un amendement pour que les dividendes soient déclarés bruts et non plus défalqués de l’avoir fiscal. Il a été voté dans la nuit dans la plus grande discrétion. Huit jours plus tard, je reçois un coup de fil du secrétariat de Nicolas Sarkozy qui me demande de venir à l’Elysée. Et là je tombe sur un Président très remonté. J’avais l’impression de me retrouver devant un tribunal. J’ai plaidé : “Nicolas tu as fait toute ta campagne sur la valeur travail en disant qu’il ne fallait pas payer plus de 50 % de ses revenus, est-ce que tu es d’accord pour que certains ne paient que 30 % ?” » Nicolas Sarkozy se tourne alors vers Xavier Musca : « C’est bien de cela dont il s’agit ? » Et le secrétaire général adjoint de l’Elysée d’acquiescer. « Alors, on me l’avait mal expliqué. »
Gilles Carrez suspecte quelques visiteurs du soir d’être venus se plaindre à l’Elysée.
Sans contester la légitimité de l’amendement Carrez, Nicolas Sarkozy est intervenu pour qu’il soit moins brutal pour les heureux bénéficiaires. Présenté par Jean-Pierre Fourcade au Sénat, un amendement étale l’application de la réforme sur trois ans.
Comme annoncé à Versailles en juin, le Président lance son grand emprunt. La commission présidée par Michel Rocard et Alain Juppé en a fixé le montant : 35 milliards d’euros.
Le 14 décembre, entouré de François Fillon et de sept ministres, il le présente devant cent cinquante journalistes. L’Elysée a prévenu qu’il ne parlerait que de l’emprunt. Alain Juppé est présent, Michel Rocard s’est fait excuser…
« Il s’agit, dit-il, de rattraper nos retards de compétitivité. » L’emprunt ne financera aucune dépense courante. Les investissements seront répartis entre cinq secteurs prioritaires :
— 11 milliards d’euros pour l’enseignement supérieur d’abord, dont un milliard dans l’immédiat afin de créer à Saclay un gigantesque campus universitaire regroupant les écoles de Paris Technologies jusqu’ici dispersées dans la capitale, mais aussi l’Ecole centrale, l’Ecole normale de Cachan et l’université Paris 11 ;
— 8 milliards pour la recherche ;
— 6 milliards et demi pour l’industrie et les PME ;
— 4,5 milliards enfin pour le numérique.
Ce plan, dit le Président, est « comparable à l’effort que fit notre pays dans les années 70 pour le téléphone ». Précision : il sera financé par un emprunt sur les marchés financiers et non auprès des Français, lancé dès 2010. Les intérêts ne seront pas payés grâce à d’autres emprunts – pratique détestable et ruineuse – mais gagés sur des économies supplémentaires sur les dépenses de l’Etat, comme le demande Eric Woerth le ministre du Budget.
Si la gauche fustige ce grand emprunt qualifié par François Hollande de « grand impôt », puisqu’il faudra le rembourser, le Président obtient quelques soutiens inattendus, dont celui (nuancé) de Philippe Séguin : « A circonstances exceptionnelles, dit-il, il peut y avoir des réponses exceptionnelles qui entraînent une augmentation de la dette… Mais ces réponses doivent être circonscrites, provisoires et directement liées à la crise. Elles ne dispensent pas d’un effort continu de maîtrise de dépenses. » Et d’ajouter moqueur : « A répéter que les caisses sont vides, il ne faudrait pas accréditer l’idée – paradoxale – qu’elles sont inépuisables, relève-t-il. Plus on attend, plus il faudra payer. »
En septembre, le directeur adjoint du FMI John Lipsky, estimant la reprise encore trop fragile, déclarait : « L’expansion de l’économie mondiale dans l’année qui vient présuppose que les économies du G20 continueront à mener les mesures de relance. » Ça n’est pas tout. En mars, Dominique Strauss-Kahn, considéré comme le futur candidat de la gauche, favori des Français pour la présidentielle de 2012271, était l’invité d’Arlette Chabot dans son émission « A vous de juger » sur France 2. Assurant avec superbe : « J’essaie de sortir le monde de la crise », il ne s’était pas présenté comme un strict partisan de l’orthodoxie budgétaire, bien au contraire, puisqu’il préconisait aux Etats, presque comme un devoir, la nécessité de s’endetter : « La dette, tant pis ! Lorsque la maison brûle, il faut y aller avec des lances à incendie pour relancer la croissance. Cela ne veut pas dire qu’il ne faudra pas mettre ensuite en place des instruments pour éponger l’eau. Si l’endettement permet à l’économie de repartir, on remboursera. » (Il l’avait redit en octobre à Istanbul.) Il envisageait une sortie de crise peut-être pour le premier semestre 2010. Mais il s’inquiétait de la prévisible très forte hausse du chômage partout dans le monde.
Au moment où Nicolas Sarkozy fait ses annonces, la dette de la France explose. Elle est le quatrième Etat le plus endetté de la zone euro. Philippe Séguin juge « trompeuse » l’idée que « la France s’en tirerait mieux que ses voisins, les lendemains risquent, dit-il, d’y être pires qu’ailleurs ». Il répondait à Nicolas Sarkozy qui en déplacement à La Seyne-sur-Mer, le 1er décembre, avançait que « la France s’en sort mieux que les autres pays. Elle ne connaît « ni les ravages subis par les USA », « ni la déflation japonaise », « ni l’effondrement anglais ou espagnol », ni la faillite irlandaise. Il ajoutait : « La récession a été deux fois moins forte qu’en Allemagne. »
Une façon trop optimiste de voir les choses. La récession en France a été moins forte qu’outre-Rhin, c’est vrai, mais en Allemagne le rebond y est plus fort, le chômage moins profond, les comptes publics moins dégradés. Berlin finit l’année avec un déficit de moins de 3 % de son PIB. L’Allemagne est un grand pays industriel exportateur, la France se vide de son industrie. Son commerce extérieur est en déficit : moins 140 milliards d’euros.
La Commission européenne exige de Paris un retour à un déficit public inférieur à 3 % dès 2013. Bercy avait annoncé 8,5 % en 2010. C’est dire l’importance des efforts indispensables.
« La Commission européenne nous invite à la transparence. Je n’ai pas l’intention de m’y dérober. Nous tiendrons une grande conférence sur les déficits publics au mois de janvier », répond Nicolas Sarkozy. Une déclaration qui annonce des révisions.

268. En 2005, ministre des Finances, il était intervenu pour sauver Alstom que Bruxelles voulait démanteler.
269. La dépense publique s’élève à 53 % du PIB contre 44 % en 1980.
270. 1980 a été la dernière année où un gouvernement a présenté un budget en équilibre. Raymond Barre était à Matignon. Avec l’arrivée de la gauche en 1981, les vannes des dépenses ont été grandes ouvertes, les déficits se sont creusés, l’endettement a gonflé. Ce qui n’a pas empêché François Mitterrand d’être réélu en 1988. Et depuis, les grands équilibres n’ont jamais été rétablis. Les déficits ont fait boule de neige. François Mitterrand était un dépensier, Jacques Chirac aussi, Nicolas Sarkozy n’a pas créé de rupture en ce domaine.
271. Le directeur du FMI recueille 73 % d’opinions positives, à égalité avec Jacques Chirac dans le classement des personnalités IFOP/Paris-Match.