EPILOGUE
Les griffes du Lion reposaient sous les mains de Kellin. Il y chercha de la force pour l'aider à célébrer la cérémonie qui marquerait le début d'une nouvelle ère.
Kellin inspira à fond, conscient de l'approbation de son lir, assis à côté de sa jambe, entre la reine et lui, leur apportant son soutien. Les grands yeux dorés de Sima ne quittaient pas la foule d'invités venus assister à la présentation officielle du nouveau prince d'Homana.
Il y avait tant de gens ! Toute sa famille, pour commencer. Aileen portait le torque offert par Brennan des dizaines d'années plus tôt. Aidan tenait la main de sa mère, un corbeau sur l'épaule. Hart était avec Rael, son lir, et Ilsa. Corin et Kiri se tenaient près de Glyn la muette. Keely restait aux côtés de Sean.
Le Conseil d'Homana était au grand complet. Les serviteurs du palais assistaient aussi à la cérémonie, tout comme Gavan, le chef de clan de la Citadelle, accompagné de Burr et d'autres shar tahls.
Des foules de guerriers venus de toutes les citadelles d'Homana étaient accompagnés de leurs femmes. Il y avait aussi des Ihlinis de Solinde qui ne révéraient pas Asar-Suti.
Personne ne fut renvoyé. Ceux qui n'avaient pas pu entrer dans la salle d'apparat s'étaient réunis dans les couloirs, dans des pièces plus petites ou dans les cours. On disait qu'il y avait même des gens dans les cuisines.
Le foyer flambait ardemment. Derrière les vitraux, le soleil éclairait les visages, harmonisant dans son intensité le teint clair des Homanans et celui, plus foncé, des Cheysulis.
Kellin remarqua tout cela. Mais rien, à ses yeux, ne se voyait autant que la femme debout à ses côtés.
Ginevra tenait dans ses bras Cynric, enveloppé de langes.
Elle portait une robe de velours d'un rouge si foncé qu'il paraissait presque noir. Des rubis et du jais ornaient ses oreilles, et à son cou fin scintillait l'or du torque-lir donné par Kellin. Sa chevelure d'argent défaite lui tombait jusqu'aux genoux. Les mèches blanches, autour de son visage, soulignaient sa beauté exotique, rendue plus remarquable par la fierté, l'esprit puissant et la détermination que révélaient ses yeux gris acier d'Ihlinie.
Kellin sourit.
Ils se souviendront d'elle désormais. Quoi qu'il arrive, ils ne risquent pas d'oublier Ginevra !
Il se leva, tendant la main droite à son épouse. Ginevra la prit, tenant toujours Cynric au creux de son bras droit.
Ils descendirent les marches de marbre de l'estrade.
Aidan sortit de la foule.
Sa voix était calme, mais personne dans la salle n'aurait pu ne pas l'entendre.
— Il est l'épée.
Une gerbe d'étincelles jaillit du foyer.
— Il est l'épée et le couteau. Les ténèbres et la lumière. Il est le bien et le mal. Il est l'enfant et le vieillard, la fille et le garçon, le loup et l'agneau.
Personne ne parla.
Les yeux d'Aidan avaient tourné au noir.
— Il est Cynric, continua-t-il, celui qui apportera la lumière dans l'obscurité pour que tous les hommes voient enfin !
Les vitraux se fracturèrent. Les fenêtres sans carreaux révélèrent une soudaine obscurité. La lune se plaça devant le soleil et ne bougea plus.
Tout était plongé dans les ténèbres.
Il y eut des cris de peur. Des Homanans, supposa Kellin. Les Cheysulis ne craignaient pas les dieux.
Aidan murmura :
— L'épée... et l'arc... et le couteau.
Les flammes grondèrent dans le foyer. La plaque de fer qui couvrait la Matrice de la Terre se souleva violemment. Au milieu des flammes et de la fumée, des douzaines de lirs jaillirent des ténèbres. Quand ils émergeaient, leurs yeux de marbre étaient aveugles et leur corps restaient de pierre.
Mais quand ils traversaient la lueur des flammes, ils se transformaient en lirs vivants.
Ginevra serra la main de Kellin. Il la sentit trembler d'émerveillement. Que leur fils soit l'héritier d'un tel pouvoir semblait extraordinaire.
— Je suis Cynric, continua Aidan. Je suis le Premier-Né de ceux qui sont revenus.
D'innombrables lirs, libérés de leur prison de pierre, emplirent la salle d'apparat. Certains se rassemblèrent devant l'estrade.
— Cynric, dit Aidan, celui qui apportera la lumière au sein des ténèbres, afin que tous les hommes voient.
L'obscurité née de l'éclipsé était totale.
Un silence oppressant se fit.
Kellin sut ce qu'il devait faire. Il se tourna vers Ginevra.
— Démaillote-le.
La reine défit prestement les langes brodés, puis tendit le bébé d'une semaine à Kellin, qui le souleva à bout de bras, le montrant à la foule.
Des mains minuscules s'agitèrent. Dans l'obscurité, le feu jaillit, couleur d'or, né des runes invoquées par l'enfant.
En leur centre brûlait une blancheur éblouissante.
Les visages levés vers l'estrade étaient pleins d'émerveillement.
Kellin regarda sa famille. Tous les visages, illuminés par les runes, rayonnaient de joie.
Aidan leva les mains.
— De leurs rangs viendra un lir digne du Premier-Né, de l'enfant qui a uni dans la paix quatre royaumes ennemis et deux races magiques. Cynric, l'enfant de la prophétie, le Premier-Né revenu à la vie !
La foule murmura. Les guerriers regardèrent leurs lirs, saisis d'une soudaine appréhension que Kellin éprouva aussi.
Il regarda Sima.
Que se passe-t-il ? Allons-nous finalement perdre nos lirs ?
Sima le regarda.
Les Cheysulis ont bien travaillé. Au fil des années et des siècles, vous avez fait ce qu'il fallait. Il est temps désormais que les deux races se fondent en une seule. Que le pouvoir redevienne ce qu'il était jadis. D'autres enfants naîtront de toi et de la fille de Lochiel. Ils engendreront des petits à leur tour, jusqu'à ce que la race des Premiers-Nés existe de nouveau.
Et nous ? Qu'adviendra-t-il des Cheysulis et des Ihlinis ? Sommes-nous voués à l'extinction ?
Il regarda la multitude de lirs devenus vivants.
Ai-je détruit ma propre race pour promouvoir la tienne ? Sima, vais-je te perdre ? Au bénéfice de mon fils ? Dieux, ne permettez pas une telle chose !
Regarde, dit Sima.
— Regardez ! cria Aidan.
Kellin entendit quelque chose. C'était impossible... puis Ginevra poussa un cri étouffé. Kellin se retourna, le bébé serré contre son épaule. Il descendit de l'estrade, Sima devant lui, Ginevra à ses côtés.
Il comprit. Et ses doutes le quittèrent.
Kellin regarda Sima. Elle était adulte. Un lir splendide.
Tu savais. Depuis toujours, tu savais !
Je sais beaucoup de choses. Je suis un lir, ne l'oublie pas !
— Regarde, murmura Ginevra. Vois ce que nous avons créé...
Kellin regarda. Il avait tant de choses à exprimer que les mots refusèrent de quitter sa bouche.
Puis il dit la seule chose que sa langue parvint à articuler.
— Leijhana tu'sai, pour un lir tel que celui-ci !
D'un mouvement gracieux le trône se déplia devant leurs yeux. Le bois éclata, la dorure aussi. Les épaules apparurent, se libérant d'un long emprisonnement. Puis la tête s'affranchit du rugissement figé qui était sien depuis des centaines d'années. Les mâchoires se fermèrent. La bête accroupie se dressa et s'ébroua, faisant voler des échardes de bois et des morceaux de dorure.
Dans la salle, les Homanans criaient, tout comme les Cheysulis et les Ihlinis.
Certains tombèrent à genoux. D'autres murmurèrent des prières aux dieux.
De la prison de bois émergea un lion mâle dans la force de l'âge.
Dans ses yeux dorés brillait une flamme évoquant un feu de joie.
Le lion chassa la patine antique de ses épaules d'un seul mouvement de sa tête massive à l'épaisse crinière.
Devant eux se tenait le Lion d'Homana tel qu'il avait été autrefois, avant qu'un pouvoir maléfique transforme sa chair en bois.
Les mâchoires s'ouvrirent, dévoilant des crocs impressionnants. Son rugissement emplit la salle d'apparat.
Puis le grondement cessa. Le Lion renifla et s'avisa de la présence du bébé.
Il avança au bord de l'estrade, pencha la tête et regarda l'enfant que son rugissement n'avait pas effrayé. Le ronronnement sourd qui sortit de sa poitrine était celui d'un lir venant de se lier à son guerrier.
Kellin regarda le bébé blotti contre lui. Ses yeux étaient fermés et ses petits poings encore impuissants.
Mais Kellin savait que son fils ne pouvait pas être jugé suivant ces critères : il était Cynric, le Premier-Né. Il se jugerait lui-même selon ses attentes personnelles, plus exigeantes que celles du monde.
Le Lion rugit de nouveau. La lune continua sa course, libérant le soleil, dont les rayons baignèrent la grande salle où un enfant d'une semaine avait tracé des runes étincelantes.
Des larmes silencieuses coulaient sur les joues de Ginevra. Kellin lui prit la main et la baisa, montrant à tous qu'il honorait sa reine.
— Shansu, dit-il. La guerre est finie.
Pendant que le Lion se couchait à leurs pieds, Kellin se tourna vers la foule et souleva de nouveau son fils.
— Son nom est Cynric. Au nom des dieux cheysulis, qui nous ont tous créés, je vous demande de l'accepter comme mon héritier, le prince d'Homana. Et le Premier-Né revenu à la vie !
Un murmure courut dans la foule, se transformant peu à peu en cris de joie et en acclamations.
Deux langages pour dire une seule chose !
— Ja'hai-na !
— Nous acceptons !
Aidan vint le premier, suivi par Aileen. Ensuite avancèrent Hart, Corin, Keely, Sean, Glyn et Ilsa. Chacun approcha du nouveau prince d'Homana et l'accueillit dans la famille comme eux seuls pouvaient le faire.
Puis les autres les imitèrent : les Cheysulis, les Ihlinis et les Homanans.
Tous rendirent hommage à l'héritier du royaume, le Premier-Né.
Sur l'estrade, derrière l'enfant, là où était accrochée la tapisserie de Deirdre, le Lion d'Homana veillait sur son lir nouveau-né.