CHAPITRE X
Que suis-je en train de... ?
Voyant le cadavre près de lui sur le sol, Kellin se leva d'un bond, horrifié.
Il n'était plus un félin, mais de nouveau un homme.
Par les dieux ! J'ai fait ça ?
Corwyth était mort, la gorge déchiquetée. Il y avait du sang partout.
L'estomac de Kellin se vida de son contenu. Il aurait aimé purger aussi son esprit, tout oublier de ce qu'il avait vu et fait, mais c'était impossible.
Quand il eut terminé, il se frotta le visage et les mains avec des poignées de feuilles mortes pour essayer de se débarrasser du sang.
Lir.
Kellin sursauta. Haletant, il se retourna, cherchant du regard le puma qui l'avait poussé à se métamorphoser.
Mais il n'y avait rien derrière lui.
Lir, reprit la voix. Cette mort était nécessaire. Comme celle de ses serviteurs.
— Tu les as tués ?
Oui.
Kellin lâcha un rire rauque.
— Tu as enfreint une des règles de base du lien-lir. Les lirs sont censés ne jamais tuer les Ihlinis.
Nous sommes le reflet l'un de l'autre.
— Que veux-tu dire ?
Tu fais ce qu'on t'ordonne de ne pas faire. Et maintenant, moi aussi.
— Tu as enfreint la règle à cause de moi ?
Kellin réfléchit. Il avait conscience d'être un rebelle. Etait-il possible qu'un lir le fût également ? Si c'était le cas, ils semblaient faits l'un pour l'autre !
Il se morigéna aussitôt.
— Je ne veux rien avoir à faire avec toi.
C'est trop tard. Les hommes sont morts.
Kellin se raidit.
— Tu ne m'as pas prévenu. Tu n'as rien dit de ce que j'éprouverais !
Tu as ressenti ce que les félins ressentent.
— Mais je suis un être humain !
Plus que ça. Un Cheysuli.
Kellin cracha, un goût amer dans la bouche.
— J'ai besoin d'eau, marmonna-t-il, explorant le campement du regard.
Il trouva une gourde de cuir et la déboucha. Puis il se rinça la bouche à plusieurs reprises. La seconde gourde qu'il trouva lui servit à se laver le visage et les mains.
— Ijaune’toshaa-ni, murmura-t-il.
Puis il comprit que faire appel au rituel mettrait seulement l'accent sur l'héritage qui l'avait amené à se comporter aussi sauvagement.
Kellin se força à regarder le cadavre. Le spectacle était toujours aussi hideux : un corps sans vie couvert de sang, la blancheur des os luisant au fond de la gorge déchiquetée.
— Je t'ai renié, lir. Et je l'ai dit clairement. Je refuse d'autant plus de nouer le lien-lir s'il mène à ça. A cette boucherie !
C'était nécessaire. Pour sauver ta vie. La voix du lir était tendue, comme s'il faisait des efforts pour contrôler ses émotions. Ce que font les Ihlinis est destiné à préserver leurs pouvoirs. Lochiel t'aurait tué, ou fait castrer.
— Castrer?
Crois-tu qu'il te laisserait te reproduire ? Tu symbolises sa fin. Le jour de la naissance de ton fils, le monde renaîtra.
Kellin se passa une main sur le visage.
— Je ne veux pas de toi.
Il est trop tard.
— Non. Pas si je renonce à toi. Si je refuse de me lier à toi.
Il est trop tard, répéta le lir d'une voix assourdie.
— Pourquoi ? Qu'as-tu fait ?
Je t'ai prêté une partie de moi.
— De toi?
C'était nécessaire. Sans cela, tu n'aurais jamais pu te métamorphoser.
Kellin trembla de la tête aux pieds.
— Dis-moi ce que tu as fait. Par les dieux, je veux savoir ce que je suis devenu !
Seul le silence répondit.
Pourquoi un homme jure-t-il par des dieux qu'il refuse d'honorer ?
— Si je voyais ce que tu es...
Alors, regarde. Me voici. Tu sauras qui est Sima.
Des branches remuèrent doucement. Des yeux dorés brillèrent dans les reflets des flammes mourantes.
Kellin en resta bouche bée.
— Tu es pratiquement un bébé !
Je suis jeune, concéda Sima, mais assez âgée pour être un lir.
— Je ne veux toujours pas de toi. Ni du lien-lir, ni de la métamorphose. J'entends vivre pleinement ma vie, sans être menacé par un rite obscur exigeant ma mort !
Si tu meurs, je mourrai aussi. Le risque est partagé.
— Je n'ai nulle envie de le partager. Je le refuse, c'est tout !
La queue de Sima s'agita.
La bête était noire, comme Sleeta, le splendide lir du Mujhar. Mais elle était encore immature, presque comme un chaton. Son intransigeance en était d'autant plus étonnante, pensa Kellin.
Je suis vide, dit Sima. Une ombre. Me condamnerais-tu à un tel sort ?
— Le puis-je ? Il me semblait t'avoir entendue dire que c'était trop tard...
Si tu veux me renier, tu en as la possibilité. Mais les Ihlinis l'emporteront, parce que nous mourrons tous les deux.
La voix mentale n'était pas celle d'un être jeune, mais d'un vieillard avisé.
— Sima ? demanda Kellin. Vas-tu me dire ce que tu as fait ?
Je t'ai poussé à la métamorphose avant que tu aies appris l'équilibre.
— Et ce n'est pas une bonne chose ?
Si le guerrier ne retrouve pas l'équilibre, il risque son humanité.
— Il reste sous sa forme-lir ?
Pas exactement. Le guerrier perd la conscience de ce qu’il est. II devient un monstre, pris entre les deux formes sans pouvoir être l'une ou l'autre.
— Leijhana tu'sai, dit Kellin. Pour m'avoir donné l'occasion de devenir un cauchemar ambulant.
Je t'ai donné la possibilité de survivre. Corwyth ne t'aurait pas tué, mais il t'aurait remis entre les mains de Lochiel. Un sort plus terrible que la mort.
Kellin n'avait pas envie d'argumenter. Il refusait de laisser Sima l'entraîner plus loin sur la pente glissante qu'était devenue sa vie.
Ne pouvant supporter plus longtemps la vue du corps mutilé, il prit la monture de Corwyth et libéra les autres.
Ils m'auraient tuée, dit Sima.
Kellin comprit aussitôt de quoi elle parlait. Il se demanda de quelle façon un lir ressentait la culpabilité. Pourtant, elle n'avait pas eu le choix : les hommes de Corwyth l'auraient abattue pour apporter sa peau à Lochiel.
— Je ne souhaiterais ça à personne, dit-il.
Leijhana tu'sai, dit Sima.
— Tu parles la haute langue.
Mieux que toi !
— Tu es dans les confidences des dieux, c'est ça ?
Comme tous les lirs. Et tu es un homme plein de colère.
— Après ce que tu m'as fait, t'attendais-tu à de la reconnaissance ?
Non. Tu es constamment en colère.
Kellin resserra la sangle abdominale de la selle, puis vérifia que le cheval n'avait pas gonflé son estomac pour qu'elle reste lâche.
— Comment saurais-tu ce que je suis ?
Je le sais.
— Je déteste les commentaires obscurs.
Sima agita la queue.
Le lien est difficile à établir, je vois.
— Il n'y aura pas de lien. Retourne là d'où viennent les lirs.
Je ne peux pas.
— Je ne veux pas de toi.
Tu n’as pas la possibilité de me refuser.
— Vraiment ? Utiliserais-tu la violence contre moi ?
Bien sûr que non ! Mon devoir est de te protéger, pas de te faire du mal
— C'est toujours ça, marmonna Kellin. Va-t'en. Retourne auprès des dieux qui t'ont envoyée.
Tu n’as pas le choix, si tu souhaites continuer à vivre.
— Rowan, l'homme de confiance de Karyon, était un Cheysuli sans lir.
Il n’avait pas perdu son lir, il n’en avait jamais eu. Les Ellasiens qui l’ont élevé l'ont empêché involontairement de le rencontrer, parce qu'ils ignoraient la nature de Rowan.
— Je connais ma nature ! Et je ne veux pas de toi.
Kellin jeta un dernier coup d'œil au cadavre de l'Ihlini. Les charognards se chargeraient de lui.
Le félin noir se leva.
Mon nom est Sima. Je te suis destinée.
— Trouve-toi un autre lir !
Il n'en existe pas ! cria le lir, de la panique dans sa voix mentale.
— J'ai vu ce qui est arrivé à Tanni et à Biais. Je dois un jour monter sur le trône du Lion et engendrer un héritier. Crois-tu que j'aie envie de risquer tout ça pour toi ? En sachant que si tu meurs, je mourrai aussi ?
Sans moi, tu mourras. Et moi aussi. La prophétie n'aura plus de raison d'être.
Kellin éclata de rire.
— Je commence à penser que le lien-lir n'est qu'une vaste plaisanterie que les dieux font à nos dépens. Le lir est le point faible d'un guerrier, pas sa force !
Je te suis destinée. Sans toi, je suis une coquille vide.
— Va raconter ça à quelqu'un que ça intéresse ! Quand il quitta le campement, le félin noir le suivit.