CHAPITRE VIII

Kellin revint à lui, un goût salé dans la bouche.

Il cracha, sentant du sang frais couler lentement de l'intérieur de sa joue. Ses tempes battaient, achevant de le réveiller.

Les compagnons de Corwyth l'avaient jeté à plat ventre en travers d'une selle. Ses chevilles étaient attachées à l'éperon de droite, ses poignets à celui de gauche, une position extrêmement inconfortable, car le bandage s'était desserré et ne lui fournissait plus de soutien.

Il se souvint d'avoir lancé un défi à l'Ihlini... et de l'avoir perdu. Ensuite, il s'était évanoui de douleur. Il n'était pas ravi que la conscience lui soit revenue à ce moment.

Kellin s'étrangla, toussa et s'efforça de ne pas gémir de douleur. Malgré la nausée qui lui nouait l'estomac, il refusait de se diminuer aux yeux de l'Ihlini en vomissant devant lui.

Une pensée lui vint.

Si j'avais écouté mon grand-père...

Le moment n'était pas aux regrets. Cela ne servait à rien, sinon à augmenter sa détresse.

Les mouvements du cheval ravivaient les douleurs de Kellin. Il aurait donné n'importe quoi pour pouvoir s'allonger jusqu'à ce que son mal de tête passe.

Mais toute action lui était impossible.

Un second cavalier s'approcha du cheval qui portait Kellin. Dans sa position, le prince ne voyait pas son visage.

— Vous êtes enfin réveillé, mon seigneur ? dit la voix de Corwyth. Vous avez dormi presque toute la nuit !

Je n'appellerais pas ça dormir. Bon sang, j'ai connu des lits plus confortables !

L'aube était sur le point de se lever. La lumière augmentant, le prince vit clairement l'Ihlini.

Corwyth sourit.

— On aurait du mal à vous reconnaître, tel que vous êtes là. Un bain vous ferait du bien. Souhaitez-vous que nous fassions halte au bord d'une rivière ?

Kellin supprima un frisson à l'idée d'être jeté dans de l'eau glacée et ne répondit rien.

Le sourire de l'Ihlini s'élargit.

— Non, ça ne ferait pas l'affaire. Vous pourriez attraper froid et mourir... Et mon seigneur serait terriblement fâché contre moi. J'ai pitié de vous, Kellin. J'ai été témoin de la colère de Lochiel et de ses conséquences.

— Lochiel a déjà essayé de provoquer la perte de ma Maison. Pourquoi pensez-vous qu'il réussira cette fois ?

— Il vous a en son pouvoir, dit Corwyth.

— Vous m'avez, corrigea Kellin. Un Cheysuli n'est jamais sans défense tant que son cœur bat.

— Dois-je faire s'arrêter votre cœur afin d'être en sécurité ? Pour vous convaincre que vous ne pouvez rien en dépit de vos bravades cheysulies ?

Kellin ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Corwyth étendit la main, les doigts allongés. Puis il les plia lentement vers l'intérieur de sa paume.

Kellin n'éprouva aucune douleur, mais un vague essoufflement qui augmentait à mesure que les doigts se fermaient. Il sentit une pression dans la poitrine, si forte qu'il en oublia ses côtes.

Il essaya de bouger, mais ses liens l'en empêchèrent.

Le cheval continua d'avancer. Les doigts de l'Ihlini se fermèrent un par un.

Kellin les sentit comme s'ils étaient dans sa poitrine, le touchant d'une manière obscènement intime et menaçant le muscle qui le gardait en vie.

C'était un viol d'une nature non sexuelle, mais indéniablement un viol.

Kellin ne pouvait ni parler, ni crier, ni bouger. Il pensa un instant que la pression, dans son crâne, allait lui faire sortir les yeux de la tête.

Il ne pouvait plus respirer !

Corwyth serra le poing.

Kellin eut un soubresaut, expulsant ce qu'il lui restait d'air et crachant du sang.

— Vos lèvres sont bleues, fit remarquer Corwyth d'une voix calme. Cette couleur ne vous va pas très bien.

Kellin pensa que c'était une façon très inélégante de mourir.

Puis la main immobilisa son cœur et il mourut.

Kellin se réveilla quand Corwyth le tira par les cheveux pour lui relever la tête.

— Vous avez vu ? dit l'Ihlini. Comprenez-vous, désormais ?

Kellin comprenait seulement qu'il avait été, sinon mort, du moins très près de la fin. Il aspira de l'air pour remplir ses poumons.

Haletant et effrayé, il toussa et cracha quand un peu de souffle lui revint.

Je suis terrorisé, pensa-t-il. Désespérément sans défense, et furieux à cause de ça. L'ambassadeur de Lochiel l'avait humilié de la pire façon, lui ôtant sa liberté, sa force et sa fierté de Cheysuli.

— Redis-moi que Lochiel ne peut pas détruire ta Maison, suggéra Corwyth.

Kellin ne dit rien. Il aurait été incapable de parler.

La main tira plus cruellement sur sa chevelure.

— Tu n'as encore rien vu, Kellin ! Rien ! Je suis fier, mais j'ai le sens pratique, donc j'accepte ma place d'inférieur sans hésitation. Le pouvoir dont je dispose est peu de chose comparé au sien.

Un peu de chose qui avait la capacité de tuer...

Corwyth lâcha les cheveux de Kellin, trop faible pour garder la tête droite. Il retomba en avant, le visage enfoui dans la robe d'hiver du cheval. Il en respira l'odeur, ravi d'être encore capable de le faire.

— Pense à ta situation, dit Corwyth. Ne perds pas de vue que ta vie dépend du bon plaisir de Lochiel.

A ce moment, Kellin pensait plutôt que sa vie dépendait de ses capacités à respirer, quelles que soient les intentions de Lochiel. Couché en travers de la selle, il se concentra sur les mouvements d'inspiration et d'expiration.

Lochiel attendrait.

Quand ils coupèrent ses liens pour le faire descendre de cheval, Kellin se demanda si mourir n'aurait pas été moins douloureux. Il se mordit la lèvre pour ne pas montrer son malaise. Son visage et son corps se couvrirent de sueur, trahissant sa faiblesse.

Corwyth le remarqua.

Il appela ses compagnons.

— Adossez-le contre un arbre, dit l'Ihlini.

Les deux hommes traînèrent Kellin et le jetèrent au pied d'un chêne, les poignets toujours attachés.

Le jeune homme avait un goût de poussière dans la bouche. Personne ne lui avait donné à boire, et le soleil était encore haut. A la douleur des coups reçus lors de la rixe et des courbatures de la chevauchée s'ajoutait le besoin d'uriner.

Kellin s'assit contre le tronc de l'arbre, essayant de trouver la position qui ferait moins protester ses côtes.

Je suis jeune, en bonne santé et en pleine forme... Mes contusions ne sont pas bien graves...

En dépit de ce raisonnement, son corps le faisait souffrir.

Corwyth s'approcha de lui.

Kellin ne put s'empêcher de frémir.

L'Ihlini effleura les liens de ses poignets. Les cordes tombèrent toutes seules.

— Voilà, mon seigneur. Vous êtes libre. Avez-vous faim ou soif ? (Il tendit à Kellin une outre de vin et du pain.) Mangez et buvez. Et ne pensez pas à refuser, car je saurais vous y forcer.

Kellin se souvint du moment où l'Ihlini avait arrêté son cœur par magie. Il n'avait nulle envie que le sorcier oblige ses propres mains à lui fourrer du pain dans la bouche jusqu'à ce qu'il s'étouffe.

Kellin mis le pain de côté et déboucha la flasque. Puis il avala plusieurs gorgées de vin sans donner à Corwyth le plaisir de le voir hésiter.

— Un cru minable, dit-il quand il eut terminé. Vous êtes peut-être puissant, mais vous ne connaissez rien au vin.

Corwyth sourit.

— Prenez garde, mon seigneur ! On ne se moque pas de moi impunément, comme vous le savez !

— Lochiel se demandera peut-être ce que vous m'avez fait pour me mettre dans un tel état...

— Tout le monde, y compris Lochiel, est au courant de vos exploits dans les bas-fonds.

Mes exploits dans les bas-fonds...

Kellin n'aimait pas la façon dont ça sonnait, et il appréciait encore moins que Lochiel soit informé de ses frasques.

Il porta un morceau de pain à sa bouche.

— Dépêchez-vous de manger, dit Corwyth. Nous repartirons bientôt.

— Pourquoi vous être arrêté, alors ?

— Ma foi, pour que personne ne pense que je suis inhumain ! Voulez-vous que je vous aide à vous lever afin que vous puissiez soulager votre vessie ?

Kellin s'empourpra.

— Allons, ne soyez pas timide. C'est une fonction naturelle. Tenez-vous à l'arbre, si vous craignez de tomber. Je tournerai le dos. Il est douteux que vous soyez en état de vous échapper.

Bien entendu, cela donna envie à Kellin d'essayer, mais il se retint, conscient que ses chances étaient nulles.

Corwyth se détourna ostensiblement.

— Hâtez-vous, fit-il.

— Ku'reshtin, marmonna Kellin.

Les deux compagnons de Corwyth amenèrent Kellin jusqu'à son cheval.

— Vous pouvez chevaucher normalement, si vous le désirez. Ce sera plus confortable qu'être attaché en travers de la selle.

— Qu'attendez-vous en échange ? grinça Kellin.

— Rien, à part un peu de respect pour mes dons magiques.

Corwyth saisit les poignets de Kellin et les croisa devant lui, appuyant si fort que ses os protestèrent.

Quand il retira ses mains, Kellin s'aperçut avec horreur que ses poignets avaient fusionné.

— Voilà, fit Corwyth. Plus pratique que la corde et plus léger que l'acier, mais tout aussi contraignant.

Il fit signe à ses compagnons.

— Aidez-le à se mettre en selle. Je crois qu'il n'opposera aucune résistance. S'il essaie, je m'occuperai aussi de ses paupières... On ne va pas loin avec des yeux cousus !

Ils continuèrent vers le nord, en direction de la rivière Dentbleue. Après avoir traversé les Plaines du Nord, ils franchiraient la passe de Molon qui menait à Solinde, le pays natal des Ihlinis. De là, ils se rendraient à Valgaard.

Kellin avait entendu parler de la forteresse ihlinie. Il savait qu'elle abritait le Portail d'Asar-Suti, l'équivalent ihlini de la Matrice de la Terre enterrée profondément sous les fondations d'Homana-Mujhar.

Kellin se tenait très droit sur sa selle. Les rênes de sa monture étaient entre les mains des deux compagnons de Corwyth.

Ils restèrent sur les chemins forestiers, évitant les routes plus fréquentées où quelqu'un aurait pu reconnaître le prince d'Homana en dépit de son apparence plus que négligée.

Ils firent halte à la nuit tombée. Kellin était si fatigué qu'il se demanda s'il n'allait pas tomber de sa monture. Il préféra passer une jambe par-dessus la selle et se laisser glisser sur le sol avant que l'Ihlini lui en donne la permission.

Il ne tenta pas de s'enfuir.

Dans l'état où il était, c'eût été de la folie.

Un des hommes lui posa la main sur l'épaule, faisant mine de le pousser.

Il se dégagea.

— Nul n'a le droit de toucher le prince d'Homana sans son autorisation.

Corwyth descendit de cheval.

— Je vois que vous vous sentez mieux !

Kellin se sentit vaciller.

D'épuisement, ou d'autre chose ?

La magie ihlinie ?

— Attendez-moi là, fit Corwyth, en désignant le sol.

Kellin s'assit avant que les hommes puissent le forcer à le faire.

Tout son corps le démangeait. Cela n'avait rien à voir avec ses contusions. Son sang était en feu.

Il fut incapable de manger ou de boire tant sa gorge était nouée.

Il était adossé à un arbre, content d'avoir un soutien. On eût dit que ses os se liquéfiaient.

Il bougeait spasmodiquement, incapable de rester immobile.

Comme à Homana-Mujhar..

— Est-ce vous qui m'avez forcé à quitter le palais, en utilisant la sorcellerie ?

Corwyth haussa les épaules.

— Cela ne demandait pas de faire appel à la magie, simplement de connaître vos habitudes : le jeu, la boisson et les femmes légères.

— Vous avez préparé le piège, mais je m'y suis jeté tout seul...

— Ce fut un heureux accident qui m'a fait gagner du temps.

— Un accident ? Ou mon tahlmorra ?

— Vous croyez que vos dieux auraient manigancé ça ? Qu'ils mettent ainsi en danger le dernier maillon de la prophétie ?

— Qui sait de quoi ils sont capables ? Je les méprise. Il n'ont pas fait grand-chose de bien...

— Si les dieux et vous êtes en si mauvais termes, peut-être ont-ils vraiment provoqué ces événements...

Corwyth éclata de rire.

Kellin frissonna.

— Si Lochiel est bien informé, il doit aussi savoir que j'ai déjà engendré des enfants. Pourquoi me tuer maintenant ? Ça ne sert plus à rien, puisque j'ai déjà semé ma précieuse « graine ».

— Trois, dit Corwyth. Tous des bâtards. Aucun n'a les lignées correctes. Lochiel craint seulement le Premier-Né.

— Lochiel a peur ? Lui ?

— Seul un imbécile ne redouterait pas ce développement. Il m'effraie ; Lochiel aussi le craint. Et vous ? Avez-vous jamais pensé aux conséquences de l'accomplissement de la prophétie ?

— Un nouveau début pour les Cheysulis, et la fin des Ihlinis !

— Vous êtes si sûr de vous dans votre ignorance..., jeta Corwyth, méprisant.

— Bien entendu ! Cela nous est promis depuis des siècles.

— Par les dieux que vous méprisez... Si c'est le cas, comment pouvez-vous respecter la prophétie ?

— Parce que je suis un Cheysuli, répondit Kellin.

— Vous êtes plus cheysuli que vous ne le croyez, même si vous n'avez pas de lir. Seul un peuple aveugle comme le vôtre peut vouloir remplir une tâche qui détruira tout ce qu'il connaît.

— J'ai déjà entendu ça. Quand les Ihlinis ne peuvent pas vaincre par la force ou la sorcellerie, ils essaient les mots. Vous voulez dénigrer nos coutumes.

— Bien entendu ! cria Corwyth. Et si vous aviez un sou d'intelligence, vous comprendriez pourquoi. L'accomplissement de la prophétie marquera la fin des Ihlinis. Et aussi celle des Cheysulis !

— Vous jouez sur les mots, dit Kellin.

— Ce n'est pas un jeu, mais la vérité. Je suis un être humain comme vous, qui redoute l'extinction de sa race au profit d'une autre.

— La mienne, dit Kellin.

— Non. Celle des Premiers-Nés. Quand votre fils recevra le trône du Lion, ce sera la fin du monde tel qu'il existe. Un nouveau règne remplacera l'ancien.

— Qui était le vôtre, dit Kellin.

Corwyth esquissa un sourire.

— Votre prophétie est-elle complète ? Elle dit qu'un homme unira un jour quatre races ennemies et deux races magiques. Elle a été transmise de génération en génération, n'est-ce pas ?

— Les shar tahls s'en sont assurés.

— Connaissent-ils la totalité de la prophétie ? En ont-ils des traces écrites ?

— Ecrites ? Des choses auraient pu se perdre si elles n'avaient pas été confiées aux shar tahls pour qu'ils les communiquent...

— Des choses se sont perdues, dit Corwyth. Je sais que l'enseignement des shar tahls est fragmentaire. Lors du schisme qui sépara les Cheysulis des Ihlinis, il est resté peu de traces du dogme sur lequel repose votre avenir. Vous ignorez ce qui surviendra, mais vous servez aveuglément vos dieux... Nous ne sommes pas si bêtes.

Kellin ne répondit pas.

— Qu'importe ! Je laisserai mon maître vous prouver que je dis la vérité.

Kellin frissonna.

Lochiel me tuera. Pas à cause de moi, mais de l'enfant potentiel dont je porte la semence...

Il lui sembla qu'il comptait pour peu de chose dans les plans des dieux qu'il méprisait.

La tapisserie aux lions
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