CHAPITRE V
Ils partirent à l'aube, avant que le Mujhar et la reine soient éveillés.
— Où est la Citadelle ? demanda Garnement.
— Nous n'allons pas à la Citadelle, mais à l'Ile de Cristal. Voir mon jehan. C'est à deux semaines de cheval.
Garnement prit le temps d'assimiler l'information.
— Deux semaines ? dit Garnement. J'ignorais qu'Homana était si vaste !
— Oui, dit Kellin, souriant. Un jour tout cela m'appartiendra, et tu m'aideras à gouverner.
— Je ne suis qu'un garçon de cuisine...
— Pour le moment. (Kellin regarda son précepteur.) Autrefois, Rogan était un homme aimant un peu trop le jeu et les paris.
Rogan devint livide.
— Qui t'a dit ça?
Kellin se raidit.
— Je n'étais pas censé le savoir ?
— Ce n'est pas ça. Mais je ne suis pas fier de mon passé. J'ai cru l'avoir laissé derrière moi quand je me suis marié...
— Tu es marié ?
— Je l'ai été, dit Rogan, le visage fermé. Elle est morte depuis longtemps. Avant d'épouser Tassia, je gaspillais mon argent au jeu. Elle m'a montré qu'il existait des choses plus intéressantes à faire...
— Puis tu es venu à Homana-Mujhar. Je m'en souviens.
— Moi aussi. Elle était morte depuis un mois. Tu avais huit ans, et tu pleurais la disparition de ton grand-oncle.
— Le Lion l'a mordu, murmura Kellin, et il est mort.
— Jusqu'où irons-nous aujourd'hui ? demanda Garnement, peu impressionné par les épouses ou les oncles décédés.
— Il y a un relais sur la route d'Hondarth, à bonne distance de Mujhara. Nous y passerons la nuit.
Le relais était assez minable et, selon Kellin, indigne d'eux. Mais il ne dit rien. Ils se dirigeaient vers Hondarth ; ce n'était pas le moment de protester, s'il ne voulait pas attirer indûment l'attention.
— Regarde, dit Kellin à Garnement. Tu as vu cet homme avec un seul œil ? Que fait-il ?
— Il lance les dés. Le chiffre le plus élevé l'emporte.
Rogan pinça les lèvres.
— Je n'aurais pas dû vous amener ici. Nous devrions aller dans nos chambres et nous y faire servir le repas.
— Non ! s'écria Kellin. Le futur Mujhar ne doit-il pas voir les gens qu'il gouvernera un jour ?
Une main élégante posa un coffret de bois sur la table, devant eux.
Kellin leva les yeux. L'homme sourit, regarda les deux enfants, puis se tourna vers Rogan. Il était jeune, correctement vêtu, et son regard bleu n'exprimait aucune animosité.
— Voulez-vous jouer, messire ?
Rogan s'humecta les lèvres.
— Je... ne joue pas.
— Cela vous prendra peu de temps. Et vous quitterez peut-être la table avec de l'or supplémentaire dans votre bourse.
Kellin regarda Rogan. Il allait refuser, n'est-ce pas ? Après tous les efforts qu'avait faits sa défunte épouse...
Mais il vit dans le regard de son précepteur qu'il mourait d'envie de jouer.
— D'accord, dit-il.
— Mais..., fit Kellin.
L'inconnu coupa la parole au jeune garçon.
— Je m'appelle Corwyth et je viens d'Elias. Ravi de vous avoir rencontré ! Les autres sont des rustres, vous êtes un homme éduqué. Ce sont vos fils ?
— Oui, mentit Rogan.
Il ne pouvait détacher ses yeux du coffret gravé de runes complexes presque usées par le temps et les manipulations.
Corwyth s'assit à la droite de Rogan, Garnement étant à sa gauche.
Kellin était de l'autre côté de la table.
— As-tu déjà joué ? demanda l'Ellasien à Kellin.
— Non. Mon père me l'interdit.
— Bien. Quand tu seras plus vieux, alors ! (Corwyth regarda Rogan, ignorant Garnement.) Voulez-vous lancer les dés le premier, ou préférez-vous que je commence ?
— Je souhaite d'abord connaître les enjeux.
— Ceux que vous connaissez déjà...
Le front de Rogan se couvrit de sueur.
— Vais-je perdre ? Ou jouerez-vous le jeu en me laissant une chance de gagner ?
L'amertume de Rogan surprit Kellin.
Mais son précepteur ne s'expliqua pas davantage.
Rogan se passa une main sur le visage, puis il saisit le coffret et le retourna.
Six cubes d'ivoire et six bâtonnets noirs en tombèrent.
Aucun ne portait de marque.
Rogan se figea.
— As-tu perdu ? demanda Kellin, alarmé.
— Kellin, dit Rogan, Garnement et toi, allez tout de suite dans notre chambre.
— Non, dit Corwyth.
Il toucha un des cubes d'ivoire. Une flamme pourpre l'enveloppa.
— De la magie, murmura Garnement.
Kellin regarda Corwyth.
Dans ses yeux, on ne voyait pas d'âme.
— Non ! cria Kellin, dispersant les cubes et les bâtonnets.
— Vous êtes très sensible, mon jeune seigneur, dit Corwyth avec un grand sourire. Mon maître a bien fait de m'envoyer vous chercher maintenant, tant que vous n'avez pas encore de lir ni de pouvoirs. Mais vous n'avez peut-être pas compris l'étendue de son pouvoir, ou du mien.
Il saisit le bras de Rogan. Kellin entendit les os du poignet de son précepteur se briser.
Rogan cria. Corwyth n'avait pas exercé de pression... sinon avec sa volonté.
Kellin se leva d'un bond.
— Qui est votre maître ? demanda-t-il d'une voix rauque.
— Lochiel, bien entendu. Connaissez-vous un autre homme qui oserait capturer un prince ?
— Capturer un prince ? dit Kellin.
Le visage de Garnement se figea.
— Etes-vous un Ihlini ? murmura le jeune garçon.
Les cubes et les bâtonnets tombés sur le sol s'animèrent. Sautant sur la table, ils se lancèrent dans une danse diabolique ponctuée par le feu de dieu pourpre des Ihlinis.
— Non ! cria Kellin, frappant du poing sur la table.
Les cubes et les bâtonnets retombèrent.
— Trop tard, mon seigneur, dit Corwyth.
Se tournant vers Rogan, il sourit.
Tendu, l'Homanan murmura :
— Je ne peux pas... Dieux, je ne peux pas...
— Trop tard, répéta Corwyth.
— Kellin ! lança Rogan. Vite ! Echappe-toi !