CHAPITRE III
Assis au bord de son lit, Kellin regardait le coffret d'ébène qu'il n'avait pas ouvert depuis dix ans.
Il n'était pas obligé d'y toucher maintenant. En dépit de ce qu'avait dit Brennan, il pouvait se procurer un nouveau couteau n'importe où : à Mujhara, à la Citadelle, ou même dans le palais.
Il t'a mis au défi d'oser sortir le couteau. Montre-lui que tu es plus fort qu'il ne l'imagine...
Le coffret était couvert de poussière : Kellin avait interdit aux serviteurs de s'en approcher.
Les lèvres sèches, il fit jouer la serrure et saisit le couteau cheysuli.
J'aurais mieux fait de tenir mon serment. Biais est mort depuis dix ans, mais j'ai l'impression que c'était hier...
Posé sur sa paume, le couteau brillait sous la lumière des chandelles. Kellin ne put empêcher sa main de trembler. Il se souvint du moment où il avait compris que Biais était condamné, parce que son lir était mort.
Les dieux donnent un lir aux guerriers afin de pouvoir les contrôler. Ce n'est pas une bénédiction, mais une malédiction. Ainsi, les Cheysulis ne sont plus des hommes, mais des esclaves servant des dieux méprisants.
Kellin regarda le couteau. L'aime était splendide. La lame d'acier était gravée de runes cheysulies rappelant le nom et l'ascendance de Biais. Le manche ne portait aucun ornement afin de ne pas gêner la prise, mais le pommeau était décoré d'une tête de loup aux yeux d'émeraude.
— Quel gâchis, murmura Kellin. Les dieux auraient mieux fait de me prendre à sa place !
Il les avait longtemps maudits pour avoir permis que son père l'abandonne, puis que son homme lige meure.
Désormais, il les ignorait.
Kellin referma le couvercle du coffret et glissa le couteau dans son fourreau. Seule la tête de loup dépassait, avertissant le reste du monde de ne pas s'approcher de lui.
Otant ses braies souillées, Kellin les remplaça par des propres, puis il enfila une chemise de laine et un pourpoint de velours. Des bottes homananes complétèrent sa tenue. Il ferma sa ceinture et vérifia que le couteau était toujours en place.
Il est temps de voir ce que valent les « promesses » de Corwyth.
Le Mujhar avait affecté quatre nouveaux gardes à sa surveillance. Kellin se demanda s'ils étaient informés du sort de leurs prédécesseurs, mais il ne leur posa pas la question.
Il leur ordonna sèchement de tenir leurs distances, ne faisant aucun effort pour leur être sympathique. Il n'avait pas besoin d'amis et se souciait peu de ce qu'ils pensaient de lui.
Kellin partit à cheval, suivi de près par les gardes. Il les conduisit au cœur du quartier mal famé qui puait la misère et la pauvreté.
Personne ne saura qui je suis ici...
Kellin ne portait rien qui indiquât son rang, excepté la chevalière au rubis, qu'il avait tournée afin que la pierre soit dirigée vers sa paume. Il préférait rester anonyme pour trouver plus aisément ce dont il avait besoin : le jeu et une bonne bagarre.
La taverne qu'il choisit se trouvait au bout d'une ruelle sombre et étroite. La porte, à demi démolie, pendait dans ses gonds. Le toit semblait sur le point de s'effondrer.
Ça fera l’affaire...
Il descendit de cheval et les gardes firent de même.
— Trois d'entre vous attendront dehors, ordonna-t-il, fourrant les rênes de son cheval dans la main d'un des hommes. Vous, dit-il en désignant un garde aux larges épaules, vous viendrez avec moi. Quel est votre nom ?
— Teague, mon seigneur, répondit le jeune homme.
— Otez cette tunique.
— Mon seigneur ? demanda l'homme, perplexe.
— Je ne veux pas être reconnu.
L'homme enleva la tunique rouge ornée du lion rampant des gardes royaux.
— Autre chose, mon seigneur ?
— Oui. Débarrassez-vous de votre épée. Et ne protestez pas, il vous reste votre poignard. Quand nous serons entrés, vous ne m'appellerez plus « mon seigneur ». Et vous n'interviendrez pas, quoi que je fasse.
— Nous avons la charge de votre vie, mon seigneur. Comment pourrais-je détourner le regard si un couteau vous menace ?
Kellin éclata de rire.
— Je doute que quiconque soit assez rapide pour moi ! Il ne m'arrivera rien. (Il fit signe aux autres gardes de s'éloigner.) Emmenez les chevaux et restez à couvert.
— Mon seigneur, dit Teague, ce n'est pas à moi de vous faire des reproches...
— Exact.
— ... mais pensez-vous que ce lieu soit le meilleur pour jouer et boire ?
— C'est parce qu'il est le pire qu'il me plaît, dit Kellin. Entrez et trouvez-vous une table. Je vous demande deux choses : vous asseoir loin de moi et rester silencieux.
Kellin attendit que le garde soit entré depuis un moment avant de pénétrer à son tour dans la taverne.
La puanteur le saisit à la gorge. Quelques chandelles luttaient en vain contre l'obscurité. Teague était assis à une table bancale, un pichet d'argile devant lui. Son regard glissa sur Kellin comme s'il ne le connaissait pas. Rien dans l'attitude de l'homme ne révélait la véritable raison de sa présence.
La minuscule salle était bondée. Les hommes parlaient à voix basse, sans hostilité, comme s'ils se connaissaient tous, ce qui était sans doute le cas. Teague et lui, deux étrangers, seraient les cibles de leur agressivité quand le moment viendrait.
Kellin sourit et ne fit rien pour dissimuler sa taille, la bonne coupe de ses vêtements et le couteau orné de la tête de loup.
Il s'assit sur un tabouret à la seule table vide et cria à la fille de salle de lui apporter un pichet d'usca.
La fille approcha de lui. Les vêtements sales et les ongles crasseux, elle sourit, révélant une dentition épouvantable où manquaient plusieurs incisives.
— De l’usca et de la viande, ordonna-t-il, jetant une pièce d'argent sur la table.
— Mouton ou porc, mon seigneur ? demanda la fille.
— Mouton, dit Kellin.
La fille portait un tablier autrefois blanc sur des jupes grises crasseuses. Elle se pencha sous prétexte de nettoyer la table, lui donnant une vue imprenable sur ses seins volumineux.
Il vit aussi des traces de piqûres d'insectes sur sa peau, et un pou courant sur sa tête...
— Mon seigneur, nous avons autre chose à vous offrir que du mouton et du porc, dit-elle avec un sourire entendu, sûre de ses charmes.
— Peut-être plus tard, dit-il. Ne me bouscule pas.
Le regard de la fille se fit hostile, mais elle dissimula sa réaction sous une jovialité forcée.
— Oui, mon seigneur. Du mouton et de l’usca.
Elle partit, balançant les hanches. Kellin eut un rire étouffé. Il avait souvent eut des rapports intimes avec des prostituées, mais aucune de ce genre. Il n'avait pas envie de revenir couvert de vermine.
En attendant sa commande, Kellin regarda de nouveau les autres clients. Les commentaires provoqués par son arrivée s'étaient tus. Les hommes avaient recommencé à boire et à jouer sans lui prêter plus d'attention qu'un regard en coin de temps en temps.
La femme revint avec une flasque de cuir bouilli, sans tasse, et une assiette de mouton qu'elle posa bruyamment sur la table.
Kellin renifla l'alcool et lança une pièce à la servante. Elle l'attrapa et lui fit une révérence. Mais elle ne proposa pas de rendre la monnaie.
Kellin n'avait pas supposé qu'elle le ferait.
— Jouez-vous ? demanda-t-elle en désignant du menton la table voisine.
— Oui, dit Kellin.
Il sortit son couteau et coupa un morceau de viande. Elle était dure et nerveuse, mais il la mangea tout de même. Cela faisait partie du rituel.
— Joueriez-vous avec un étranger ?
— S'il parie du bon argent, nul homme n'est un étranger.
Ne sachant quoi décider, la femme se mordit la lèvre.
— Les seigneurs de votre genre viennent rarement ici. Le jeu devient parfois violent.
— Les jeux civilisés m'ennuient, dit Kellin en coupant un autre morceau de mouton.
Les yeux de la femme scintillèrent.
— Luc est d'accord pour jouer avec vous. Acceptez-vous ?
Kellin avala une grande gorgée d'usca.
— Je ne suis pas venu ici pour la nourriture, ni pour l'alcool. Ne me fais pas perdre mon temps en bavardages.
Furieuse, la fille se détourna et alla à la table voisine. Elle se pencha et murmura quelque chose à l'oreille d'un des clients. Puis elle retourna dans la cuisine, fermée par un rideau crasseux.
Kellin attendit. Il mangea presque tout le mouton, puis termina l’usca afin de faire passer le goût rance de la viande.
Une main posa une seconde flasque devant lui.
Ce n'était pas celle de la servante, mais une main d'homme, large et poilue.
— Ta bourse, dit l'homme. Je m'appelle Luc. Je joue seulement contre les riches.
Kellin leva les yeux.
— Nous sommes faits pour nous entendre.
Sans sourire, l'homme défît la bourse qu'il portait à la ceinture et la vida sur la table. Il y avait des rubis, des émeraudes, des saphirs et quelques diamants. Il éparpilla négligemment ce trésor, sachant que nul dans la taverne n'oserait tenter de lui voler une pierre.
Kellin regarda Luc de plus près. L'homme était immense et robuste. Un taureau, pensa Kellin. L'image était adéquate. Le cou épais et le visage caché par une barbe brune, il avait les yeux presque noirs. Ses dents étaient jaunes et mal disposées, et il lui manquait le pouce de la main gauche.
Un voleur. Mais qui ne s'était fait prendre qu'une fois, sinon la justice du Mujhar aurait demandé plus qu'un pouce. Vêtu simplement, il portait à l'oreille droite une grosse perle bleue. Dans ce quartier, le bijou indiquait qu'il était un homme riche.
Un voleur habile, donc. Et dangereux.
Kellin sourit, comprenant pourquoi la servante était allée voir Luc plutôt qu'un autre. Elle voulait donner une leçon au petit seigneur arrogant qui avait dédaigné ses charmes.
Il défit aussi sa bourse et la vida sur la table. De l'or se mêla aux pierres précieuses de Luc. Il y avait aussi de l'argent, quelques pièces de cuivre et un rubis qui servait à Kellin de porte-bonheur.
Cela suffisait à faire de lui un homme aisé, mais pas autant que Luc.
Il s'en aperçut aussitôt. Une seule possibilité s'offrait à lui.
— Vous n'êtes pas assez riche...
— Faux, dit Kellin. Regardez.
Il poussa son couteau vers la pile de pièces.
Kellin entendit des commentaires à voix basse. La présence de Luc à sa table avait attiré un public.
L'homme avait des amis dans la taverne...
— Je veux le toucher, dit Luc sans changer d'expression.
— Vous savez ce que c'est, répondit Kellin. Je veux bien vous laisser le toucher... mais pas longtemps.
L'insulte provoqua des murmures chez les spectateurs. Luc ramassa le couteau et en éprouva le fil en coupant un cheveu arraché à sa chevelure.
— Il est authentique, dit-il enfin.
Les mains élégantes de Kellin avaient l'air presque féminines à côté des battoirs aux doigts en spatule de Luc.
— Mes armes sont toujours réelles..., dit Kellin.
— Un couteau cheysuli... Et vous êtes prêt à le risquer au jeu ?
Kellin haussa les épaules avec une indifférence étudiée.
— Quand je joue, je ne cours aucun risque.
— Il vaut plus que ce que j'ai.
— Bien sûr. Un couteau cheysuli ne peut pas être acheté, volé ou copié. Il doit être gagné. Si vous avez peur de ne pas être à la hauteur de ma mise, vous pouvez y ajouter autre chose.
— Quoi ? demanda Luc, plissant les yeux.
— Si vous perdez, dit Kellin, votre autre pouce.
Les spectateurs émirent des grognements de surprise mêlée d'admiration.
Luc posa le couteau à côté de la main de Kellin, un hommage discret à la ruse du jeune seigneur égaré parmi eux. Même s'il n'était pas un ami, il n'était plus considéré comme un ennemi dans leur monde, puisqu'il en connaissait les règles.
Luc sourit.
— Un pari qui en vaut la peine, dit-il, mais le jeu se terminerait un peu trop vite. Je vous propose de garder le couteau et le pouce pour la fin.
— Je suis d'accord.
— Une dernière condition. Si vous perdez le couteau, je voudrais la réponse à une question.
— Si je la connais, oui.
— J'entends savoir comment vous avez obtenu cette arme.
Kellin fut surpris. Dans les tavernes qu'il fréquentait d'habitude, les gens le reconnaissaient et savaient qu'il était un Cheysuli.
Luc semblait ne rien savoir de lui, ni de sa race.
Cela convenait parfaitement à Kellin.
— Est-ce important ? demanda-t-il.
— Je n'aime pas les métamorphes. Si vous avez acheté un couteau à un de ces chiens, je pourrai faire de même. Pour être à égalité avec eux.
— A égalité ?
— Ce sont des sorciers. Leurs armes sont enchantées. Si j'avais un de leurs couteaux, je partagerais leurs pouvoirs. Avec deux, je les dominerais.
— Vous êtes ambitieux, pour un voleur.
— Voleur, pour le moment... Mais ces hommes peuvent vous dire ce que mon ambition leur permet de gagner. Sans moi, ils ne seraient rien. Le quartier m'appartient, mon petit seigneur, et j'ai l'intention que ça continue. Ce sera plus facile avec la sorcellerie cheysulie.
Kellin sourit de toutes ses dents.
— Prenez place, Luc, et nous verrons qui gagnera quoi.