CHAPITRE VI
Le félin était inconscient à cause des drogues. On l'avait ligoté et jeté en travers de la selle d'un cheval.
Nous avons partagé un lit et nos cœurs...
Et nous partagerons cette chasse à mort...
— Ginevra, dit Lochiel.
Je me détournai du félin et pris la tête de la colonne. Je ne pouvais pas me permettre de montrer de la faiblesse. N'étais-je pas la fille de Lochiel ?
Après avoir dépassé le champ de bêtes de pierre, nous débouchâmes dans le canyon. Mon père nous ordonna de faire halte. Il coupa les liens du félin et le laissa tomber sur le sol.
Je regardai les cinq hommes de mon père et ma mère qui me dévisageait avec méchanceté.
Puis je fixai Lochiel, le fidèle serviteur du dieu.
— Qu'on le laisse là, dis-je. La chasse commencera demain.
— Ne serait-il pas plus prudent de le tuer ? demanda ma mère.
— Il ne peut aller nulle part, répondit Lochiel. Il est lié au dieu, à Ginevra et à l'enfant qu'elle porte.
J'avais honte de moi.
Honte d'avoir aimé l'ennemi !
— Quand vous l'aurez attrapé, demandai-je, le mettrez-vous avec ceux que vous gardez dans le sous-sol ?
— Non. C'est sa fourrure que je veux. Me chauffer les pieds en hiver sur la dépouille d'un Cheysuli.
Ma mère éclata de rire.
Dans mes appartements, je sortis tous les vêtements de mes coffres et les entassai sur le lit. J'y ajoutai les cadeaux que je lui avais faits, et la chemise que j'avais portée lors de notre première nuit. Puis j'invoquai le feu de dieu.
— Dommage de détruire toutes ces choses, dit ma mère.
Peu m'importait qu'elle assiste à cette cérémonie si ça lui faisait plaisir. Je voulais brûler tout ça.
— Vas-tu aussi te jeter dans le feu ? dit-elle.
— Vous aussi, vous aviez envie de lui ! Quel effet cela fait-il de savoir qu'il était un Cheysuli ?
— Je le suis également — en partie. Et toi aussi. Oui, j'aurais aimé coucher avec lui. C'était un homme, dans tous les sens du terme !
— Un métamorphe !
— Lequel préférais-tu ? L'homme, ou le félin ?
J'eus envie de hurler. De jeter ma mère dans le feu ou de casser le miroir.
Au moment où la pensée se formait dans ma tête, le miroir explosa.
Melusine secoua la tête.
— En colère, la fille de Lochiel est dangereuse...
— Pourquoi êtes-vous là ? Espérez-vous me voir pleurer ?
— Autrefois, j'aurais voulu que Lochiel m'aime autant que Devin t'aime. Ce n'est pas le cas. J'ai perdu à ce jeu, comme à bien d'autres. Puis j'ai mis au monde un seul enfant, et j'ai failli en mourir...
— Et vous avez décidé de me punir à cause de vos échecs.
— L'enfant que tu portes est celui de la prophétie. « Le Lion couchera avec la sorcière »... C'est ce que dit leur shar tahl fou, celui qui aurait dû devenir Mujhar.
— Aidan... J'ai partagé mon berceau avec son fils, quand j'étais un bébé. Mon père me l'a dit.
— Devenue adulte, tu as partagé sa couche.
Cela me tira de ma torpeur.
— C'était Kellin ? Lui ? Mais... Il n'a jamais montré que... Nous croyions tous qu'il était Devin.
— Tu as failli me coûter la vie quand tu es née. Et Lochiel vous a donné, à toi et lui, ce qu'il m'a toujours refusé !
Le chagrin emplit mon âme. J'avais de la peine pour ma mère, qui vivait dans une telle amertume et pour l'enfant qui n'était pas le sauveur de ma race, mais le prélude à sa destruction.
Le feu avait consumé le lit et les vêtements de Devin. J'attendis que ma mère soit partie, puis je fermai la porte avec une rune interdisant l'entrée à quiconque, sauf à mon père. Mais il ne viendrait pas.
Je me laissai tomber dans les ruines calcinées du lit. Le feu de dieu était froid. Les cendres misérables ne me brûlèrent pas.
Ma douleur était seulement intérieure.
Là où personne ne pourrait la voir.
Mais je savais qu'elle était là, dévorant mon cœur et mon âme.
Quand Lochiel me fit appeler, je répondis aussitôt et me rendis dans sa chambre.
Il était assis sur un tabouret, devant un grimoire posé sur un trépied. Mon père était beau. Mais dans mon esprit, la beauté masculine avait désormais un autre visage.
J'eus honte de moi, mais je ne pus me défaire de cette idée. En regardant mon père, je vis d'autres traits se surimposer sur les siens.
En fait, ils étaient très semblables l'un à l'autre.
Je sentis mon visage perdre toute couleur.
— C'était donc vrai...
— Quoi ? demanda mon père, levant les sourcils.
— Je ne m'en étais pas aperçue... Mais lui et moi, nous partageons autre chose que le fait d'être ennemis.
— Oui, affirma Lochiel. Nous l'avons nié pendant des années et eux pendant des dizaines d'années... Nous avons accepté la vérité plus vite que les Cheysulis. La plupart la refusent encore. Nous sommes tout ce qu'ils abhorrent. Il nous est plus facile d'admettre les choses. Nous souhaitons les détruire pour conserver ce que nous avons eu tant de mal à conquérir. Ne pas dépendre des dieux.
— Mais... le Seker ?
— Les dieux. Ils adorent un panthéon entier de dieux, tandis que nous savons que le pouvoir repose entre les mains d'un seul.
Il se leva du tabouret et prit un objet posé à côté du grimoire.
La bague en or avec sa pierre noire. Elle vira au rouge profond.
— Elle me reconnaît, dit-il.
— Elle a aussi reconnu Kellin ! Et il est cheysuli.
— Kellin d'Homana est presque un Premier-Né. Il a du Sang Ancien en abondance. Nos pierres de vie reconnaissent le pouvoir, mais elles sont incapables de faire la distinction entre nos races, surtout si près du Portail. Elle nous a indiqué qu'il avait des dons, c'est tout. Elle n'aurait pas pu le tuer : son sang est trop proche du nôtre.
— Cela signifie que Devin de High Crags est mort, dis-je.
— Il semblerait. (Il referma la main sur la bague. Quand il la rouvrit, le cristal était brisé.) Maintenant, nous en sommes sûrs. Viens près de moi, Ginevra.
Je frissonnai.
— Aurais-tu peur de ton père ? Crois-tu que je pourrais te faire du mal ?
— Je vous ai déshonoré. Si vous me retirez votre affection, je ne serai plus rien.
— La fille de Lochiel ne peut pas être rien. Ne t'inquiète pas. Tu es tout ce que je voulais. Il n'y a aucune honte à ce que tu as fait : c'était sur ma demande. Si tu te blâmes, tu me blâmes du même coup.
— Je n'oserais jamais...
— Je sais. Il n'y a aucune honte à faire ce que nous faisons. Le comprends-tu ?
Je le regardai, soulagée par sa compréhension.
— Tu es aussi la fille de ta mère. J'apprécie depuis toujours son tempérament plutôt chaud. Es-tu comme elle au lit ?
Je sentis mon visage s'empourprer.
— As-tu rendu le Cheysuli heureux ?
— Dieu ! m'exclamai-je, tremblante.
Lochiel sourit.
— Demain, après la chasse, je te rejoindrai dans ton lit.
— Mon lit ?
— Afin de détruire la semence du Cheysuli, nous la remplacerons par la mienne.
Seule dans ma chambre où il n'y avait plus de lit, je me demandai s'il en ferait apparaître un par magie.
Pensait-il que je me soumettrais ? Ou m'y forcerait-il ?
Rien ne pourrait empêcher Lochiel de me souiller.
Après la chasse, quand le félin aurait été tué.
Qu'en penserait ma mère ?
Mon rire nerveux se transforma en sanglots.
Il y avait d'autres moyens. Des herbes, des potions. Je ne voulais pas de cet enfant.
Lochiel avait décidé de procéder ainsi parce que cela lui apporterait une grande satisfaction.
Je quittai la chambre. Ce que le Cheysuli et moi avions partagé était beaucoup plus sain que l'union projetée par mon père.
J'allai dans le sous-sol pour voir les félins prisonniers.
Comme eux, Devin était captif. Avait-il conscience de ce qu'il avait perdu ? Comprenait-il ce qui était arrivé ?
Te souviens-tu de moi ? De ce que j'ai promis, quand tu m'as dit que tu avais besoin de moi ?
Je ne pouvais l'oublier.
— Cheysuli, dis-je.
Un des félins gronda.
Devin avait dit que je servais les Ihlinis parce que je ne connaissais pas autre chose.
J'avais juré de rester à ses côtés. Il était le père de mon fils. Le père du Premier-Né.
Il était prisonnier, même si on ne l'avait pas mis en cage. Mon père voulait le tuer et faire un tapis avec sa fourrure.
— Je respecterai le vœu que j'ai fait à cause de ça. Puis nous serons quitte.
J'avais conscience de ce que j'avais perdu. Et que je ne retrouverais jamais.
Peu avant l'aube, je sortis de Valgaard et gagnai le canyon. J'y retrouvai le félin qui, sous sa forme humaine, se nommait Kellin.
— Mon père a décidé que tu resterais ainsi, jusqu'à ce qu'il fasse un tapis de ta peau. Je t'ai fait un serment et je ne peux pas prétendre qu'il n'a plus de valeur. Mais il y a des choses entre nous qui ne sont pas faciles à régler. (Je regardai le puma femelle assis à ses côtés.) Lui as-tu dit que j'avais conçu un enfant ? Le fils de la prophétie ? Si je le laisse vivre, j'entraînerai la perte de ma race. Mais je ne permettrai pas à mon père de te tuer. Je n'ai aucune envie de voir ta fourrure devant le feu...
Sa queue balaya l'air.
— Suis-moi, lui dis-je, furieuse contre moi-même parce que je m'inquiétais pour lui. Je te libérerai de cette forme afin que tu retrouves la tienne.
Le dieu me demanderait sans doute quelque chose en échange.
La seule que je possédais, c'était l'éternité qu'il m'avait offerte.
Cela vaut la peine de le lui rendre. Ainsi, je n'aurai pas besoin de passer des siècles à voir nos descendants gâcher leurs vies au nom d'une stupide prophétie.
Oui, cela valait la peine.
Pour éviter de remplacer ma mère dans le lit de mon père jusqu'à la fin des temps.