CHAPITRE IX
Kellin avait été autorisé à boire une coupe de liqueur cheysulie au goût de miel.
Il la savoura, sachant que c'était la façon choisie par son grand-père pour lui faire comprendre qu'il était en sécurité après les tragiques événements qu'il avait vécus.
Brennan avait demandé à Kellin de rester avec son cousin, tandis qu'il allait discuter de différentes choses avec le chef du clan.
Biais était un pur Cheysuli d'apparence, mais avec des manières et un accent différents. Il semblait moins préoccupé par le maintien d'une dignité rigide que par la satisfaction d'être en paix avec lui-même.
Biais travaillait à réparer un arc. Son or-lir scintillait. Près de lui dormait Tanni, sa louve.
— Ça pourrait être toi, dit soudain Kellin. L'homme de la prophétie.
— Il me manque le sang solindien et atvien. Tu ne risques pas que je prenne ta place ! fit Biais en souriant.
— Je t'ai entendu parler des a'saii à grand-père.
— C'est vrai. J'ai de bonnes raisons de m'inquiéter des a’saii. Plus que les autres guerriers.
— C'étaient des traîtres, déclara Kellin. Rogan m'a raconté... (Il s'interrompit.) Grand-père dit qu'ils voulaient renverser la Maison régnante pour la remplacer par une autre.
— C'est exact, confirma Biais d'une voix neutre. Ils craignaient que la réalisation de la prophétie ne mette fin à leur mode de vie.
— Cela sera-t-il le cas ?
— Les choses changeront probablement. Peut-être pas autant que le craignent les a'saii.
— Et toi ? Le crains-tu ?
— Je n'aimerais pas perdre ce que je viens seulement de trouver. Je suis né ici, Kellin, mais j'ai été élevé à Erinn. Ma jehana m'a appris ce qu'elle pouvait de la langue et des coutumes cheysulies, mais elle est à demi érinnienne, mariée à un Erinnien. Keely m'en a appris davantage. Elle m'a montré ce qu'était la magie de la terre. Puis elle m'a suggéré de revenir à Homana, pour découvrir qui j'étais vraiment.
— L'as-tu découvert ?
— Oui, dit Biais, caressant la tête de Tanni. Je sais que ma place est ici.
— Pourquoi dois-tu davantage t'inquiéter des a'saii ? demanda soudain Kellin.
— Parce que mon grand-père fut à l'origine des a'saii. Il voulait remplacer le fils de Niall, ton grand-père, par le sien, Tiernan. Parce que Tiernan était le fils de la sœur du Mujhar.
— Isolde, dit Kellin, se souvenant de ses leçons d'histoire.
— Oui. La rujholla de Niall.
— Et de Ian. Mais pourquoi es-tu davantage concerné ?
— Tiernan était mon père. Quand je suis venu d'Erinn, les a'saii ont pensé que j'aurais dû être nommé prince d'Homana à ta place, quand ton père a renoncé à son titre.
— A ma place ?
Kellin avait été prince d'Homana toute sa vie. Imaginer quelqu'un d'autre avec ce titre lui parut absurde.
— Et toi ? Le voulais-tu ?
— J'ai été élevé par le frère bâtard du roi d'Erinn. J'en sais assez sur la royauté pour ne pas vouloir en faire partie ! (Il se pencha vers Kellin et lui posa un doigt sur le front.) Tu es celui à qui le Lion reviendra un jour.
— Non, fit Kellin. Je dois d'abord le tuer.
— Le tuer?
— Avant qu'il nous tue tous.
Quand Kellin, son grand-père, son cousin et toute leur suite arrivèrent au palais, ils trouvèrent la cour intérieure pleine de chevaux et de serviteurs étrangers.
Brennan s'impatienta.
— Par le sang du Lion, que se passe-t-il ?
— Ai-je offensé ta dignité, mon cher Mujhar ? demanda un homme de grande taille debout en haut des marches.
— Hart ! s'exclama Brennan. Par les dieux !
Kellin vit avec étonnement son grand-père descendre de cheval et se précipiter vers l'homme.
Puis il le serra dans ses bras.
— Su'fali, dit Kellin. Notre su'fali à tous les deux.
— Oui, dit Biais. Impossible de ne pas remarquer qu'ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau !
— Mais Hart a les yeux bleus et une seule main. Un ennemi lui a coupé l'autre.
Kellin descendit de cheval et se fraya un chemin dans la foule de serviteurs solindiens.
Arrivés près des deux jumeaux, Kellin regarda le moignon enveloppé de cuir de Hart. Leur seule différence, à part les yeux.
Mais Hart avait perdu plus qu'une main. L'ancienne coutume d'exclusion du clan, quand un guerrier était mutilé, s'appliquait toujours.
Kellin vit Rael, le grand faucon qui était le lir de Hart, voler au-dessus des toits du palais.
Peut-être mon lir sera-t-il un faucon ?
— Kellin, voilà ton su’fali. Tu ne l'as jamais vu, mais il suffit de le regarder pour savoir qui il est.
— Pourtant, vous êtes différents, dit Kellin. Vous avez l'air plus vieux, grand-père.
Hart éclata de rire.
— Tu vois ? Je te l'avais bien dit...
— Foutaises, dit Brennan. Tu as plus de cheveux gris que moi.
— Non, dit Kellin, qui fit mine de compter les cheveux en question.
Hart partit d'un nouvel éclat de rire.
— Nous nous ressemblons beaucoup, admit le jumeau du Mujhar. Mais le Lion est un maître plus exigeant que Solinde. (Il tapota la tête de Kellin.) Tu as des yeux érinniens, petit !
— Et vous, des yeux homanans. Et mes cheveux sont plus noirs que les vôtres !
— Tu as le sens de la repartie, constata Hart. Pour tes douze ans, tu es petit, mais tu grandiras peut-être plus tard, comme Corin.
— J'ai dix ans, dit Kellin.
— Ah ? J'ai dû me tromper... Je te croyais plus âgé.
— Quelle importance, rujho ? lança Brennan. Je ne suis pas encore sénile. Le Lion restera mien longtemps. Kellin sera adulte quand il héritera.
— Je ne pensais pas au trône, rujho, mais à un mariage.
— Celui de Kellin ? Parles dieux, Hart...
— Ecoute-moi avant de me faire des reproches. C'est à toi de décider, bien entendu. Mais peut-être est-il trop tôt?
— Trop tôt pour quoi ? demanda Kellin. Mon mariage ?
Hart soupira.
— Tu es curieux, harani. J'ai une fille...
— Tu en as quatre, coupa Brennan. De laquelle parles-tu ?
— Dulcie a treize ans. Elle est plus proche de l'âge de Kellin que les jumelles. J'ai de bonnes raisons, rujho... Nous en parlerons plus tard.
— Il est trop jeune.
— Pour se marier, oui. Mais pas pour des fiançailles.
— Cela peut attendre. J'aimerais discuter en privé avec mon rujho avant de devoir parler des affaires du royaume.
— En privé, ce sera un peu difficile, dit Hart. Tout le monde est avec moi, à part Blythe. Elle attend enfin un enfant. Comme elle n'est pas de la première jeunesse, nous avons préféré qu'elle reste à Solinde.
— Je pensais qu'elle ne voulait pas se marier, après ce qui était arrivé...
— Elle n'a pas voulu pendant longtemps, après Tevis... Enfin, Lochiel. Puis elle a rencontré un Solindien de bonne famille dont elle est tombée amoureuse. Et pas trop tôt : elle a plus de trente ans !
— Toutes les autres sont là ? demanda Brennan.
— Oui. Elles ont insisté. Mes filles ont des opinions assez... fermes...
Brennan le regarda.
— Tu n'as pas changé, n'est-ce pas ?
Hart sourit.
— Non !
— Parfait ! Suis-moi dans le palais.
Ils se tournèrent et partirent, sans un regard pour le prince d'Homana.
— Attendez ! cria Kellin.
Biais lui posa une main sur l'épaule.
— Ne leur en veux pas. Ils sont jumeaux. C'est un lien plus étroit que celui existant entre deux frères normaux. Et on m'a dit qu'ils ne se sont pas vus depuis vingt ans.
— Vingt ans ! s'écria Kellin.
— Les rois ne trouvent pas facilement le temps et l'occasion d'aller où ils veulent. Hart et Brennan ont été séparés par leurs responsabilités. Laisse-les se retrouver. Ils s'occuperont de toi plus tard.
— Et de mon mariage ?
— Ton mariage ? (Biais sembla réfléchir.) Oui, il pourrait en être question. C'est une affaire importante dans les Maisons royales. Grâce aux dieux, je ne suis pas dans la succession ! Sinon on disposerait sans doute de moi aussi !
— Et moi ? demanda Kellin. Va-t-on me marier sans me demander mon avis ?
— Probablement. Tu seras Mujhar un jour. Je ne doute pas que des lettres ont parlé de ta future épouse aussitôt que tu a été investi du titre de prince.
— Ma cheysula, dit Kellin, je la choisirai moi-même !
— Vraiment ? Keely avait dit la même chose, et elle a fini par épouser l'homme qu'on lui destinait.
— Sean, je sais..., dit Kellin, s'intéressant peu au sort de sa grand-tante, qu'il n'avait jamais vue. Ainsi, tu n'es pas fiancé ?
— Et je n'ai pas l'intention de l'être avant des lustres ! J'aime aller d'une femme à l'autre, sans avoir besoin de fiançailles.
— Des meijhas. Combien en as-tu, Biais ?
— Beaucoup ! Je ne te dirai pas le nombre, car un guerrier ne doit pas déshonorer ses meijhas en parlant d'elles sans réfléchir.
— Beaucoup, dit Kellin d'un ton pensif. Moi aussi, j'en aurai beaucoup.
— Je n'en doute pas. Un prince ne manque jamais de compagnie féminine. Et maintenant, si nous entrions ? J'aimerais rencontrer nos parentes solindiennes !