CHAPITRE V
Le froid lui fit reprendre connaissance.
Tu es réveillé ?
Kellin porta la main à son crâne douloureux. Il trouva une bosse et du sang séché.
— Tu aurais pu te coucher contre moi, dit-il. Je n'ai même pas une couverture pour me réchauffer... (Il s'interrompit.) Ni le moindre vêtement ! Où sont mes cuirs ?
Kellin découvrit d'autres horreurs. Son or-lir avait disparu, ainsi que le couteau de Biais.
— Et ma chevalière ! Par les dieux ! Elle est l'emblème de mon titre. Elle a été portée par tous les princes d'Homana depuis... (Il s'interrompit.) Dire que pendant dix ans je me suis révolté contre les obligations de mon rang... Maintenant que je les accepte, un voleur me dépouille de son symbole. Les dieux y sont sûrement pour quelque chose.
Ou ta propre insouciance, reprocha Sima. Tu peux récupérer ton bien.
— Tout nu ? Ils m'ont tout pris !
La fille peut te trouver des vêtements.
— Elle était probablement dans le coup. Les pièces qu'il me reste sont dans ma chambre... Du moins, elles y étaient.
Kellin prit une couverture de selle et s'en fit un pagne de fortune.
La porte de l'écurie s'ouvrit. Kirsty se tenait sur le seuil, enveloppée dans son manteau.
Il semblerait que ta conclusion soit erronée, dit Sima.
— J'ai été volé, dit Kellin. Etais-tu au courant ?
— Si je l'étais, serais-je ici ? demanda-t-elle.
— Peux-tu me trouver des vêtements ? demanda Kellin.
— Tarn pourra vous en vendre. Ils ne vous conviendront peut-être pas, mais ce sera toujours mieux que votre costume actuel ! Non pas que cela me dérange...
— Je paierai, dit Kellin. Mais ce collier, à lui seul, m'aurait permis d'acheter un coffre entier de vêtements...
— Il est à moi ! s'écria la fille. Vous l'avez dit.
— Je ne reviens pas sur ma parole. Va me chercher ces vêtements, je t'en prie.
Elle revint peu après. Il passa une blouse crasseuse et d'amples braies de laine. Puis il bourra de paille les bottes usées de Tam pour qu'elles ne lui tombent pas des pieds.
Kirsty lui effleura le bras.
— Ça n'est pas pareil sans votre or, dit-elle. Vous ressemblez à un Homanan nécessiteux !
Il eut un rire amer.
— Oui. On pourrait me prendre pour un aubergiste minable...
Il regretta aussitôt sa dureté. Elle n'avait rien fait pour la mériter.
— Je suis désolé. Ne fais pas attention à ma mauvaise humeur. Merci pour les vêtements. Où sont partis les voleurs ?
Kirsty ne répondit rien.
— Je les ai vus dans la salle. Je sais que tu les connais. Je ne veux pas les tuer, juste récupérer mon bien. Ce qu'ils m'ont pris est... très important.
— Vers le nord, dit Kirsty. Ils sont solindiens. Après avoir traversé la rivière, ils prendront la route de l'Ouest.
— Bien. Il me faudra aussi un cheval.
— Vous n'avez pas assez d'argent dans votre bourse ! dit Kirsty en la lui tendant.
— Celui-ci devrait faire l'affaire, décida Kellin en choisissant une monture.
— C'est le cheval de Tam ! Vous avez l'intention de le voler ?
— Si tu veux que Tam soit payé, va à Homana-Mujhar et montre le torque aux gardes. On te donnera des pièces en échange. Dis que j'ai payé une dette avec.
— A qui dois-je parler ? Au Mujhar ?
— Il me connaît, fit Kellin en souriant.
Il appela Sima.
Partons-nous ?
Sima sortit de l'ombre et secoua la paille qui constellait son dos. Kirsty poussa un cri de surprise et recula de trois pas.
— Mon lir, dit Kellin. Tu vois ce que je voulais dire sur la ressemblance entre sa fourrure et tes cheveux ? Je te remercie de ton aide.
Quand il quitta l'écurie, Kirsty lui lança :
— Homana-Mujhar ! Je ne crois pas que j'irai. Je garderai ça pour moi !
Kellin soupira.
— Le collier vaut plus qu'une horde de chevaux !
Mais moins que ton or-lir et ta chevalière.
Kellin ne répondit pas.
Comme toujours, Sima avait raison.
Le cheval était une haridelle inconfortable. Quand ils arrivèrent au bac, le prince avait aussi mal aux fesses qu'à la tête.
Quand je pense à ce que ces types..., commença Kellin.
Puis il s'interrompit. La communication mentale aggravait son mal de tête. Il fit signe à Sima qu'il ne pouvait pas parler pour le moment.
Elle agita la queue, l'air amusé.
Le bac était du bon côté de la rivière. Un homme somnolait sur des rouleaux de corde, la pipe à la bouche.
— Avez-vous fait traverser deux types ce matin ? demanda Kellin.
— Il leur aurait été difficile de passer à pied, non ?
— Vous les avez donc vus ? Ils m'ont détroussé. Je veux récupérer mon bien.
— Vous n'avez pas l'air d'avoir grand-chose de valeur, fit le passeur, dédaigneux.
— Plus maintenant. La femme de l'auberge m'a dit qu'ils traverseraient ici.
— Kirsty ? Ma foi, vous avez dû sacrément lui plaire, pour qu'elle vous révèle où ils allaient ! Ils viennent souvent la voir... Alors, voulez-vous traverser aussi, ou pas ?
— Ils sont passés ici ? insista Kellin.
— Ma foi, ils n'ont pas nagé ! Votre puma est-il apprivoisé ?
Kellin faillit s'expliquer, puis il se souvint des vêtements qu'il portait. Kirsty avait dit qu'il pouvait passer pour un Homanan.
— Oui, dit simplement Kellin.
— Alors, faites attention. Quelqu'un, de l'autre côté de la frontière, paye un bon prix pour une fourrure comme ça !
— Qui?
— Un homme, dit le passeur, volontairement vague. Alors, vous traversez ?
— Oui.
— Vous avez de l'argent ?
— J'ai... ce cheval.
— La vieille rosse de Tam ? Qu'en ferais-je ? Mais si Kirsty vous envoie, je veux bien vous faire traverser. Sans prendre le cheval. Elle me dédommagera...
Kellin se doutait de quelle façon.
La traversée fut agitée. Au printemps, la rivière Dent-bleue bouillonnait comme un torrent.
Kellin s'accrocha à une corde. Sima planta les griffes dans le bois du pont.
Ils arrivèrent sur l'autre rive trempés jusqu'aux os.
— La Dentbleue est plutôt sauvage, au printemps, dit le passeur. Vos hommes sont partis par là, fit-il en montrant l'ouest. Vous les aurez rattrapés au coucher du soleil.
— Cheysuli i’halla commença Kellin.
Il s'interrompit, maudissant le mal de tête qui lui brouillait les idées.
— J'en déduis que votre puma n'est pas seulement un puma, n'est-ce pas ?
— Non. Parfois, je préférerais...
— Ce n'est pas votre cheval que vous voulez récupérer, non ? Plutôt des bracelets en forme de félin ?
— Plutôt, oui, admit Kellin en enfourchant le cheval.
— Méfiez-vous de Solinde, conclut le passeur. C'est bien près de Valgaard... Ils risquent de vouloir davantage que la peau de votre puma...
— Leijhana tu'sai, dit Kellin sans hésitation. Cheysuli i’halla shansu.