CHAPITRE PREMIER
— La foire d'été ! exulta Kellin.
Il ouvrit son coffre à vêtements. Mettant de côté les riches parures homananes, il prit des cuirs cheysulis plus discrets.
Il voulait être à son avantage pour la foire, mais sans recourir au faste homanan. Du haut de ses dix ans, il préférait la dignité cheysulie.
L'année précédente, il avait été privé de foire à cause d'une transgression... et de son insistance à affirmer qu'il avait eu raison d'agir ainsi. Personne n'avait compris, ni ses grands-parents ni les serviteurs.
Ian aurait compris, lui, mais son su’fali était mort depuis deux ans. C'était à cause du décès de Ian, et de la façon dont c'était arrivé, que Kellin avait tenté de détruire ce qu'il considérait comme une menace pour ceux qu'il aimait.
Chassant des souvenirs pénibles, il passa les vêtements qu'il avait sélectionnés : des braies et un pourpoint de cuir brun-roux, une ceinture fermée par une boucle d'onyx et d'or, et des bottes de cuir souple faites pour la forêt plus que pour les pavés des villes.
Enfilant la première botte, il s'aperçut qu'elle n'était plus à sa taille. Il avait encore grandi. Cela impliquait avec les bottiers et les couturières d'Aileen des séances interminables dont il se serait volontiers passé...
Pouvait-il mettre ses bottes homananes avec les cuirs cheysulis ? Ou cela constituait-il un sacrilège ?
Quand il passa les braies, il découvrit qu'elles avaient raccourci. Ou plutôt, que ses jambes s'étaient allongées.
Kellin s'en réjouit, car il avait longtemps été petit pour son âge.
Il observa dans le miroir de bronze poli le résultat de ses efforts. Ses cheveux fraîchement lavés frisaient en séchant. Il examina son menton et ses joues. Aucune trace de barbe, comme un vrai Cheysuli. S'il lui en poussait plus tard, comme à son oncle Corin d'Atvia ou à son grand père érinnien, il la raserait.
Tout le monde disait qu'il ressemblait à un Cheysuli pur-sang, à part les yeux. Plus jeune, il avait espéré que les dieux lui feraient la grâce de les remplacer par des yeux jaunes de Cheysuli. Comme cela ne s'était pas produit, il s'était employé à cultiver les autres aspects de son héritage, en particulier les aptitudes guerrières.
On lui avait assez répété qu'il n'était pas uniquement cheysuli, mais que dans son sang se mêlaient presque toutes les lignées nécessaires à la réalisation de la prophétie du Premier-Né.
Kellin savait qu'il était cheysuli, homanan, solindien, atvien et érinnien. Il était un maillon nécessaire de la prophétie.
Mais il se demandait parfois si sa personne était aussi nécessaire que son sang.
Regardant dans le miroir, il imagina quelqu'un d'autre à sa place. Un garçon aux pouvoirs différents, étranges...
— Ihlinis, murmura Kellin. A quoi ressemblez-vous ? A des démons ?
— J'en doute, dit une voix derrière lui, celle de son précepteur, Rogan. Ils ressemblent aux Cheysulis plus qu'à des spectres venus de l'au-delà. Tu as entendu parler de Strahan et de Lochiel. Ce sont des gens d'allure ordinaire.
— Pourrais-tu être un Ihlini ?
— Oui, dit Rogan. Je suis un sorcier noir envoyé par Lochiel pour te capturer et t'amener à Valgaard, où tu seras donné en pâture à Asar-Suti...
— ... le dieu de l'Autre Monde, qui se repaît du sang de ses victimes, acheva Kellin d'un ton mélodramatique.
Puis il sourit. Il avait souvent joué à ce jeu avec son précepteur.
— Mon grand-père me protégerait !
— Oui. C'est à ça que servent les Mujhars. Il ne permettrait pas qu'on enlève son petit-fils préféré.
— Je suis son seul petit-fils, fit remarquer l'enfant.
— Tu lui es donc encore plus cher, dit Rogan. Je sais qu'il n'a pas été facile pour toi d'être cloîtré à Homana-Mujhar, mais tu en connais les raisons.
Kellin les connaissait et ne les comprenait pas entièrement. Pendant deux ans, la foire d'été lui avait été interdite à titre de punition, mais ça n'était pas tout. Il n'avait jamais eu la liberté de visiter Mujhara ou la Citadelle sans être sous une protection serrée.
Il se tourna et regarda Rogan. L'Homanan était grand et mince, avec une tendance à se voûter quand il était fatigué, comme en ce moment. Ses cheveux grisonnants étaient encore humides d'un lavage récent. Il portait des braies noires et une tunique de laine grise sur une chemise de lin, ce que Kellin appelait ses vêtements « intermédiaires » : pas aussi élaborés que ceux qu'il arborait pour les repas dans la salle d'apparat, mais moins sévères que son habituel ensemble noir.
— Pourquoi me laissent-ils aller à la foire maintenant ? J'ai entendu des serviteurs parler... Ils disaient que mes grands-parents avaient trop peur pour me laisser sortir.
— Ils savent qu'ils ne peuvent pas te garder pour toujours dans du coton. Tu dois apprendre à vivre dehors, sinon tu ne seras pas à même de remplir tes futurs devoirs. Mais je viens avec toi, et il y aura aussi des gardes.
Kellin hocha la tête : il y en avait toujours.
— Parce que je suis le fils d'Aidan, l'unique héritier. On m'a dit que si les Ihlinis me tuaient, ils ne risqueraient plus rien.
— Tu écoutes trop les commérages. Pourtant, il y a du vrai dans ce que tu as entendu. Tu es une menace pour Lochiel. C'est pour ça qu'on te surveille de si près. Avec tous les Cheysulis présents au palais, sa sorcellerie ne peut rien contre toi. Mais il y a d'autres façons de t'atteindre : il suffirait d'un serviteur corrompu par la promesse d'or ihlini... Mais ne parlons plus de ça. Tes grands-parents t'accordent un peu de liberté, profites-en !
Kellin oublia les rumeurs.
— Pouvons-nous y aller ?
— Oui.
— Tu devrais prendre un air plus joyeux, Rogan ! Tu vas faire peur aux dames avec ces sourcils froncés.
— Que sais-tu des dames et de leurs réactions ? demanda Rogan.
Kellin aimait bien taquiner Rogan sur son air sévère. Son précepteur était un homme tranquille et réservé, mais qui lui vouait une sincère affection.
— J'en sais assez, affirma Kellin d'un air entendu. Melora a dit à Belinda qu'il y avait trop longtemps qu'une femme n'avait pas partagé ta couche.
Rogan s'empourpra.
C'était la première fois qu'un commentaire de Kellin produisait un tel effet. Fasciné, l'enfant insista :
— Est-ce vrai ?
— Ma foi, peut-être... fit Rogan, embarrassé. Mais que sais-tu exactement des relations entre les hommes et les femmes ?
— Tout, affirma Kellin. J'espère trouver une dame à mon goût à la foire.
— Verrais-tu un inconvénient à expliquer à un ignorant ce que tu sais exactement ?
— Tout, répéta l'enfant. Je le sais depuis l'an dernier, et maintenant j'ai envie d'essayer !
— A dix ans ? murmura Rogan.
— Et toi, quel âge avais-tu ?
Rogan se passa une main sur le crâne.
— On dit que les Cheysulis mûrissent vite. J'ai entendu des histoires sur les frasques de ton grand-père et de ses frères...
— Ce sera peut-être la foire la plus réussie de toutes ! dit Kellin en souriant.
— Plus que l'an dernier, ou l'année d'avant, acquiesça Rogan. Tu te rappelles pourquoi on t'a interdit de t'y rendre ?
— J'étais puni.
— Pour quelle raison ?
Kellin soupira.
— Parce que j'avais mis le feu à la Tapisserie aux Lions.
— Et l'année précédente ?
— J'ai essayé de démolir le trône du Lion. J'y étais obligé, Rogan. Le Lion a tué Ian.
— Kellin...
— Il s'est animé et l'a mordu. Mon su'fali me l'a dit.
Rogan ne manquait pas de patience...
— Pourquoi as-tu ensuite essayé de brûler la tapisserie ?
— Parce qu'elle est faite de lions. Je dois tuer tous les lions avant qu'ils me tuent.
Kellin aimait l'été plus que toutes les autres saisons et la foire en était la manifestation la plus intéressante.
Le climat se réchauffait. Les Homanans abandonnaient les cuirs, la laine et les fourrures pour revêtir des tuniques de lin ou de soie aux couleurs vives. Seuls ceux qui avaient adopté les habitudes vestimentaires des Cheysulis continuaient à porter les braies et le pourpoint de cuir sombre. Kellin en faisait partie.
La place du marché de Mujhara regorgeait de marchands. Les familles se racontaient des nouvelles ou achetaient mille petits trésors aux colporteurs. Partout on entendait de la musique, des rires et le tintement des pièces de monnaie qui changeaient de mains. L'air fleurait bon les épices, les viandes rôties et les pâtisseries.
— Des saucisses ! s'écria Kellin. (Puis il se corrigea, utilisant le terme correct pour cet aliment exotique.) Des suhoqla ! Dépêche-toi, Rogan !
Le nez de Kellin le conduisit jusqu'aux caravanes stationnées au bord de la place du marché. Une petite foule était rassemblée autour, commentant les mœurs exotiques des étrangers.
Les autres marchands aussi étaient des étrangers, mais ceux-là venaient rarement.
Ils étaient d'autant plus fascinants.
Rogan morigéna son élève.
— Ne cours pas si vite, Kellin. Les gardes ont du mal à nous suivre dans cette foule. Si nous les perdons de vue, nous serons obligés de rentrer au palais, tu le sais.
Kellin jeta un coup d'œil alentour. Ses protecteurs étaient là, aussi discrets que quatre hommes de la garde privée du Mujhar pouvaient l'être.
— Mais je veux des suhoqla, dit le gamin. Tu sais que je les adore, et je n'en ai pas eu depuis deux ans !
— Tu en auras, mais souviens-toi que j'ai près de quarante ans de plus que toi. Les vieillards ne peuvent pas courir aussi vite que les enfants. Je veux dire, les jeunes gens !
— Un homme de ta taille n'a qu'à fait trois enjambées pour se retrouver à Elias ! lança Kellin, taquin.
Rogan esquissa un sourire.
— On me l'a souvent dit. Allons acheter des suhoqla. Petit, je me demande comment tu peux manger des choses si épicées...
Kellin regarda les trois femmes accroupies près du foyer où les saucisses cuisaient dans leur jus.
Les femmes avaient les yeux et les cheveux noirs et la peau couleur vieil ivoire. Deux d'entre elles étaient âgées. La troisième, beaucoup plus jeune, avait un regard vif et curieux. Toutes trois portaient des tuniques amples et des bijoux en os. Si les aînées portaient un châle, la plus jeune avait tressé sa longue chevelure.
Des plumes décoraient une de ses tresses.
— La vie est dure dans les Steppes, dit Rogan. Cela se voit sur leurs visages.
— Pas sur celle-ci.
— Parce qu'elle est encore jeune. Plus tard, elle deviendra comme les autres...
Kellin n'aimait pas cette idée. Pourtant, son souci principal était de déguster les délicieuses saucisses.
— Achète-m'en quelques-unes, Rogan, s'il te plaît.
Rogan tendit une pièce à une des vieilles femmes. La plus jeune embrocha deux saucisses et les tendit à Kellin.
— Regarde, fit Rogan. Ce ne sont pas seulement les suhoqla qui attirent la foule. As-tu vu le guerrier, Kellin ?
Kellin en oublia ses saucisses. Les guerriers des Steppes se montraient rarement à Mujhara, préférant surveiller leurs femmes tapis dans les caravanes.
L'homme vêtu d'un pagne en cuir était armé de nombreux couteaux et couvert de cicatrices. Pas très grand mais musclé, il portait ses cheveux noirs graissés en queue-de-cheval. Il avait un anneau d'ivoire dans une narine, et une cicatrice rituelle sur chaque joue.
Kellin les regarda, se demandant si elles ne représentaient pas des distinctions similaires à l'or-lir des Cheysulis.
L'homme était immobile, les bras croisés et les jambes écartées. Kellin comprit qu'il était prêt à porter secours aux trois femmes en cas de besoin.
— Homana ne s'est jamais battue contre les Steppes, n'est-ce pas ? demanda Kellin.
— Exact. Nous n'avons pas conclu de traité non plus. Quelques-uns de ces gens viennent de temps en temps à la foire d'été, voilà tout.
— J'ai l'impression de me souvenir de quelque chose à propos d'un de mes ancêtres...
Rogan acquiesça.
— Karyon. Après avoir été exilé d'Homana, il est entré au service de Caledon et il a combattu des envahisseurs venus des Steppes.
— Avec Finn, son homme lige, qui était cheysuli !
Kellin ne quittait pas le guerrier des yeux. La graisse de sa suhoqla oubliée dégoulinait sur son pourpoint. Il fallait que l'homme le voie, qu'il reconnaisse la supériorité de la race de métamorphes à laquelle il appartenait.
Quand le regard de l'homme se posa enfin sur lui, Kellin leva le menton.
— Je suis un Cheysuli, dit-il au guerrier.
— Je doute qu'il parle l'homanan, intervint Rogan.
— Je le parle, fit la jeune femme d'une voix douce à l'accent épais. Je répète à Tuqhoc ce que disent les gens. Tuqhoc décide s'ils doivent vivre ou mourir.
Kellin la regarda, sidéré.
— Il décide?
— Si la personne profère une insulte, elle doit mourir.
Elle se tourna vers le guerrier et marmonna quelque chose dans une langue inconnue.
Kellin ne put résister à l'envie de provoquer le guerrier.
— Va-t-il me tuer ?
— Je lui ai dit que vous compreniez nos coutumes.
— Et si je vous avais insultée ?
— Kellin, fit Rogan, ne joue pas à ce jeu-là avec eux !
— Il choisirait un couteau et te tuerait, dit la femme. Probablement celui qu'il porte autour du cou. C'est une arme digne du fils d'un roi !
Kellin ne s'attendait pas à ça. Il rougit.
— Mon père n'est pas roi, dit-il avec difficulté.
— Pourtant, tu as des chiens de garde, insista la femme.
— Des chiens de garde ? fit Kellin, intrigué. Rogan n'est pas un chien, mais mon précepteur !
— Ceux-là, précisa la femme, désignant les gardes qui s'approchaient.
— Qu'il me montre ce qu'il sait faire, dit Kellin avec un regard de défi au guerrier.
— Kellin, ça suffit, cria Rogan.
Il le prit par l'épaule.
— Dis-lui de me montrer, répéta l'enfant.
La femme pâlit.
— Tuqhoc ne montre pas, il agit.
Comprenant que quelque chose se passait, Tuqhoc posa une question à la femme. Elle répondit dans leur langue, comme à regret. Puis le guerrier regarda Kellin dans les yeux et grommela quelque chose.
— Nous rentrons, annonça Rogan. Je t'avais prévenu.
— Non, fit Kellin. (Il se tourna vers la femme.) Qu'a répondu le guerrier ?
— Tuqhoc dit que, s'il te montre, tu mourras.
— Montre-moi ! exigea Kellin.
Tout alla très vite. Les gardes menaçaient déjà l'homme de leurs épées.
Rogan tendit la main...
Trop tard. Le couteau fila dans les airs. Kellin vit le geste. Il calcula la trajectoire de l'arme et l'intercepta du plat de la main, au moment où Rogan essayait de se jeter devant son élève pour le protéger.
Le couteau tomba sur le sol.
— Par les dieux ! cria Rogan. Comprends-tu ce que tu viens de faire ?
Kellin en avait conscience, et il savait pourquoi il avait agi ainsi. Il aurait voulu crier de satisfaction, mais se réjouir d'avoir vaincu un ennemi n'était pas digne d'un Cheysuli.
Kellin se pencha et ramassa l'arme. Il remarqua la couleur verdâtre de la lame et son aspect huileux.
Se tournant vers la jeune femme, il déclara, autant pour le guerrier que pour son précepteur :
— Fais savoir à Tuqhoc que je suis cheysuli.