INTERLUDE
Depuis son arrivée sur l'Ile de Cristal, Aidan avait fait en sorte d'adoucir en partie la sauvagerie des lieux. Assez pour qu'un homme puisse avancer sur un sentier sans se faire éborgner par les branches, mais pas au point qu'un Cheysuli se sente menacé par trop de changements.
Il était vêtu de cuir, comme toujours. Sa peau n'avait pas encore commencé à se flétrir à cause de l'âge. Ses bras ornés des bracelets-lir étaient toujours musclés. Il se sentait en forme, même s'il n'était plus un jeune homme.
Il s'arrêta à l'endroit où la forêt rencontrait la plage. Le soleil se reflétait dans l'eau, faisant étinceler le sable d'une blancheur aveuglante.
Des formes s'agitaient au loin dans la mer.
Puis elles se rapprochèrent, prenant forme. Il siffla. Des chiens émergèrent de l'océan.
Ils se précipitèrent vers lui, langue pendante, agitant la queue. Ils l'entourèrent, lui témoignant leur dévotion.
Ils étaient désormais à lui. Le chef de meute était mort près de vingt ans auparavant. De chagrin, pensait Aidan. Mais les autres avaient survécu à la disparition de leur maîtresse. Tous étaient morts depuis, car la durée de vie des grands chiens était limitée, mais ils s'étaient reproduits. Leurs descendants peuplaient désormais l'Ile.
Les Cheysulis n'avaient pas d'animaux familiers. Les chiens étaient plus que ça pour Aidan : le souvenir vivant de Shona.
Ils représentaient sa santé mentale.
Il s'arrêta quand les chiens le rejoignirent. Ils le saluèrent avec exubérance, jusqu'à ce qu'il leur donne l'ordre de se tenir tranquilles.
Alors il s'assit sur la plage. Les chiens, jappant et soupirant, ne quittaient pas l'homme des yeux, attendant qu'il veuille bien se lever et leur lancer un bâton pour les amuser. Mais il ne le fit pas. Les chiens finirent par s'endormir.
Ils étaient érinniens, bien qu'ils n'aient jamais posé la patte sur le sol d'Erinn. Et ils représentaient tout ce qu'il lui restait de Shona. Le fils à qui elle avait donné naissance au moment de sa mort n'était pas et n'avait jamais été destiné à être élevé par lui. Un autre homme aurait fait ce qu'il pouvait pour s'occuper de l'enfant, qui était une partie d'elle, mais ce réconfort lui avait été refusé. Tout ce qui lui restait, c'étaient ses souvenirs et les chiens.
Il servait les dieux. Et il ne remettait pas en question le chemin que son tahlmorra lui avait montré. Il savait qu'il servait un but supérieur, et que les sacrifices qu'il avait dû consentir porteraient un jour leurs fruits. Que les gens le jugent fou lui importait peu. Plus tard, quand ses os seraient retournés à la poussière, ils lui donneraient un autre nom.
— Mon nom est une étincelle et celui de Kellin un feu de joie. Mais celui de Cynric sera comme un incendie de forêt dévorant la terre sur son chemin.
Il savait qu'on le maudirait. Les hommes étaient souvent rétifs aux changements nécessaires. Quand ils verraient ce qui était arrivé, et ce qui resterait à accomplir, ils le considéreraient comme un émissaire du démon, alors qu'il servait les dieux qui avaient décidé de réparer ce qui avait été brisé.
— La révolution, dit-il. S'ils savaient ce qui va se passer, aucun d'eux ne serait d'accord. Ils deviendraient tous a'saii.
Mais Aidan ne les laisserait pas faire. Il était là pour guider son peuple et lui faire comprendre que des flammes dévorantes naîtrait un monde neuf.
Ce serait difficile. Les dieux feraient en sorte qu'il ait les moyens de continuer. S'il avait besoin d'une arme, ils la lui fourniraient.
L'esprit d'Aidan était en paix. Il savait quel était son chemin. Il lui restait seulement à attendre l'arme, puis à la mettre sur la voie qu'elle devait prendre.