CHAPITRE III
Debout sur le quai, ils regardaient la ville d'Hondarth, sur le lointain rivage. L'ancien prince d'Homana et son fils, le prince actuel, qui serait un jour Mujhar...
La brise marine ébouriffait leurs cheveux et caressait leurs visages. Les chiens-loups attendaient sur la rive. Teel était perché dans un arbre et Sima patientait près de son guerrier.
Kellin jeta un coup d'œil pensif à son père.
Il ne lui ressemblait pas beaucoup, se dit-il.
Il a l'air moins vieux qu'hier...
— Ainsi, vous pensez que je vais partir sans protester, comme ça, fit Kellin en claquant des doigts.
Aidan eut un sourire ironique.
— Il serait idiot d'espérer une telle obéissance de ta part ! Tu dois avoir encore des questions...
— Une quantité ! Celle-ci, par exemple : comment pouvez-vous affirmer que je suis le Lion destiné à coucher avec la sorcière ? Qui est-elle ? Comment est-ce censé arriver ? Mon grand-père parle de mon mariage avec Dulcie. Je doute que ce soit elle, la sorcière !
— Les mariages, même arrangés, n'ont pas toujours lieu.
— Et le mien ?
— Un jour ou l'autre, tu te marieras.
— Avec la sorcière ?
— Qu'ai-je dit exactement, quand j'ai fait cette prophétie ?
— Que le Lion coucherait avec la sorcière.
— Cela ne signifie pas que tu l'épouseras.
— Coucher avec une Ihlinie..., dit Kellin, répugné par cette idée.
— C'est déjà arrivé.
— Je sais. A Ian, et à mon grand-père.
— Sais-tu aussi que j'ai également couché avec une Ihlinie ?
— Vous ? On dit que vous n'avez plus connu de femmes depuis la mort de Shona...
— C'est exact. J'en serais incapable. On a dû te préciser quel était le prix du kivarna. C'est arrivé avant que j'épouse Shona, à Atvia. Avec Lillith.
— Lillith... La femme qui a couché avec Ian et a porté son enfant.
— Rhiannon, qui a ensuite séduit mon jehan et eu de lui une fille nommée Melusine. Elle est la femme de Lochiel, et elle lui a fait un enfant. Bien qu'elle soit à demi cheysulie, elle a choisi de servir Asar-Suti.
— Comment savez-vous tout ça ? demanda Kellin.
— Lochiel fait en sorte de me tenir informé. Nous sommes de vieux ennemis... Il m'envoie des messages. L'enfant de Melusine est une fille, celle dont tu as quelque temps partagé le berceau.
— On m'en a parlé...
— Vraiment ? Dois-je te dire toute la vérité, au risque que tu aies une chose de plus à me reprocher ?
— Dites-la-moi. Je verrai ensuite ce que j'en penserai.
— Lochiel m'a forcé à faire un marché avec lui. Il m'a dit de choisir un des deux enfants : toi, ou sa propre fille. Vous étiez tous deux emmaillotés et endormis. Je n'avais aucun moyen de te reconnaître.
— Comment avez-vous réussi ?
— Je n'y suis pas parvenu.
— Pourtant, vous m'avez choisi !
— J'ai quitté Valgaard avec un bébé dans les bras. Mais j'ignorais lequel j'avais pris. J'ai dû défaire tes langes pour voir que tu étais un garçon, et donc mon fils.
— Mais... Si vous aviez choisi la fille...
— Tu aurais été élevé comme le fils de Lochiel.
Et la fille serait devenue princesse d'Homana... Elle aurait pu travailler contre nous.
— Vous avez pris un gros risque.
— Je n'avais pas d'autre possibilité. C'était la seule chance d'Homana.
— Vous avez dit que j'étais destiné à dévorer la Maison d'Homana. N'est-ce pas la même chose que la détruire ?
— C'est un symbole. « Dévorer » peut être une image pour dire « unir ». Tu feras ton choix, le moment venu.
— C'est pour cela que vous m'expédiez à Valgaard ? Où sont Lochiel et la sorcière ?
— Les dieux seuls le savent. Kellin se mordit la lèvre.
— Pourquoi dois-je vous rapporter cette chaîne ? Qu'en ferez-vous ?
— Je dompterai le Lion.
— Me dompter ?
— Ensuite, le Lion dévorera — unira, Kellin ! — les Maisons, et apportera la paix aux royaumes ennemis.
— Tout ça à cause de la chaîne que vous avez brisée et stupidement laissée à Valgaard !
— Ramène-là, Kellin, et la bête sera domptée. Kellin aurait eu d'autres choses à ajouter, mais il n'en avait plus le temps.
— Shansu, dit Aidan. Cheysuli i'halla shansu.
— Si la paix existe à Valgaard ! cracha Kellin, ironique. Dites-moi, jehan, retournerez-vous à Homana-Mujhar ? Brennan et la reine seraient si heureux de vous revoir...
— J'ai encore beaucoup à faire ici. Mais j'y retournerai un jour.
— Une prophétie ? demanda Kellin avec un sourire.
— Non. Les paroles d'un fils qui aimerait revoir ses parents.
Kellin soupira.
Il avait envoyé ses trois enfants à la Citadelle...
— Partout, à Homana comme à Solinde, des pères abandonnent leurs enfants. Y a-t-il une raison ?
— Beaucoup. Mais pour l'enfant privé d'un père, il n'y a que le vide de l'âme et un désir inassouvi de connaître son géniteur.
— Même si... (Kellin hésita.)... si le père meurt ?
— C'est encore pire. L'enfant abandonné rêve que les choses rentrent dans l'ordre. Si son père meurt, les rêves, même amers, périssent avec lui. L'enfant restera à jamais incomplet.
— C'est une dure vérité, jehan.
— La seule qui existe, soupira Aidan.