CHAPITRE II

— Je suis désolé, dit Aidan. Je t'avais prévenu. Il n'est jamais chose facile de connaître son tahlmorra.

Kellin s'agrippa à la stèle pour rester debout. Il ne se souvenait pas d'être sorti de la chapelle.

— Vous rappelez-vous ce que vous m'avez dit ? demanda Kellin.

— En gros. Je ne me souviens jamais clairement des prophéties que je fais, mais le sens général reste. Bien que tu m'aies laissé croire que tu ignorais tout de ton tahlmorra, ce n'est pas la première fois que tu entends ces paroles.

— J'avais dix ans, dit Kellin, les mains moites. Mais je ne savais pas.

— Un enfant ne le pouvait pas. Tu n'étais pas prêt. Et tu ne l'es toujours pas.

— Vous l'avez fait seulement pour me prouver que vous en étiez capable, dit Kellin, amer.

— Et parce que tu l'as demandé. Pas très poliment, dois-je ajouter.

— Vous avez dit que j'étais le Lion.

— C'est exact.

— Dans quel sens ? Même sous ma forme-lir, je ne suis pas un lion !

— C'est un symbole, comme le trône. Tu es le prochain maillon de la prophétie du Premier-Né. Parfois, les prophéties viennent sous forme d'images, comme les lirs que nous peignons sur nos tentes.

— Elles n'ont donc aucune réalité.

— Au contraire. Qu'il existe des images de lirs ne veut pas dire que les lirs n'existent pas. Une prophétie ne ment pas. Mais les dieux nous ont donné le libre arbitre. Les résultats peuvent varier. Pourtant, ce que révèle une prophétie est toujours la vérité. Cette stèle restera ici aussi longtemps que le monde existera. Elle porte les quelques mots qui gouvernent nos existences depuis toujours.

— Mais comment puis-je être le Lion ?

— Tu l'es, c'est tout. Tout comme j'étais le maillon brisé.

Kellin aurait voulu nier tout cela.

Mais il put seulement dire :

— Je ne comprends pas.

— C'est une des raisons de ma présence : expliquer les choses plus clairement. Viens avec moi.

— Où ? J'ai vu le palais, et je sais que vous n'y vivez pas.

— Dans mon pavillon, dit Aidan en souriant. N'oublie jamais que je suis un Cheysuli.

Le pavillon d'Aidan se dressait au cœur d'un groupe de tentes qui évoquait une version miniature de la Citadelle. Il était vert pâle. Des corbeaux décoraient les parois. Le modèle qui avait inspiré les images était perché sur le poteau.

Sima était couchée de tout son long sur un tapis, devant l'entrée.

Tu l'as trouvé.

Comme tu l'avais manigancé. Voilà pourquoi tu es partie.

Teel et moi avons pensé que ce serait préférable.

Je n’apprécie pas ces cachotteries de la part de mon lir.

Ton jehan non plus. Il est en train de sermonner Teel.

Il le mérite, et toi aussi.

Il entra dans la tente sans s'arrêter près de Sima.

Aidan s'assit sur une fourrure d'ours brun.

— Nous avons construit une citadelle ici, parce que vivre dans le palais n'avait aucun sens. Nous sommes des Cheysulis. Nous essayons de revivifier l'ancienne religion en lui apportant un sang nouveau. J'ai des croyances peu orthodoxes. Certains anciens me traitent d'imbécile.

— Le palais n'a-t-il pas été bâti par des Cheysulis ? Il y a des runes sur les piliers, les mêmes que sur la stèle.

— On a pu les ajouter plus tard.

— Ce serait donc un palais homanan ? Qu'importe. Ils font partie de notre peuple.

Aidan sourit.

— Si c'était une épreuve, tu viens de la réussir.

Kellin jura en homanan.

— Je ne suis pas venu pour ça !

— Je sais. Demande-moi ce que tu veux savoir, Kellin.

Le jeune homme n'hésita pas. Il s'était posé cette question pendant des années.

— Pourquoi m'avez-vous abandonné ?

— C'était une raison spécifiquement cheysulie, que tu ne devrais pas contester même si je sais que tu le feras.

— Le tahlmorra.

— J'étais le maillon brisé. Les dieux voulaient que je renonce à mon titre, à mon rang et à mon héritage. Le maillon suivant prendrait ma place pour que la chaîne reste entière. Le nom de ce maillon était Kellin. Cela fut la chose la plus difficile que j'aie jamais faite.

— Vous l'avez pourtant réussie avec une grande facilité !

— Non. Pas sans regret ni douleur. Tu étais le fils de Shona, tout ce qu'il me restait d'elle. Quand je t'ai mis entre les bras de ma jehana... (Il s'interrompit.) Mais j'étais avant tout un enfant des dieux !

— Il est facile de blâmer les dieux.

— Je l'ai fait pour le bien d'Homana.

— Qui se serait sans doute mieux portée avec un prince satisfait ! Savez-vous ce qu'a été ma vie ?

— Maintenant, oui. Le kivarna me l'a révélé.

— Et qu'en pensez-vous ? Que j'ai passé mon enfance à me croire sans valeur, et le reste de ma vie à savoir que je le suis, à part ma capacité à engendrer un fils ne vous gêne pas ? Utilisez votre kivarna et voyez ce que vous avez fait en reniant votre fils au bénéfice des dieux !

— Kellin, je n'ai jamais eu l'intention de te faire souffrir ainsi. Je savais que ce serait difficile, mais je devais le faire...

— J'étais un enfant !

— Moi aussi ! cria Aidan. J'avais des cauchemars. Le Lion m'effrayait au plus haut point. Penses-tu qu'il est facile pour un jehan de reconnaître que l'être qui lui fait le plus peur est son propre fils ?

— Pourquoi auriez-vous peur de moi ?

— Tu es le Lion. Tu es destiné à coucher avec la sorcière. Pour engendrer le Premier-Né. Ceux qui ne servent pas les dieux ont du mal à accepter la vérité : la semence d'un seul homme peut changer à tout jamais le monde !

— Me prenez-vous pour un imbécile ? Je refuse d'assumer le blâme ! Me croyez-vous si ignorant que je me laisse entortiller par vos belles paroles, votre foi et votre admirable dévotion ? Alors que je demande seulement la réponse à une question toute simple !

— Je te l'ai donnée ! cria Aidan. Mon tahlmorra. Tu devrais comprendre, maintenant que tu sais quel est le tien. Es-tu si aveugle ou si égoïste pour refuser de comprendre la douleur d'un autre homme ?

— Quelle douleur peut bien pousser un homme à abandonner son fils ?

— Savoir que s'il ne le fait pas, une race entière périra. Je n'ai jamais été destiné au trône. Mon maillon a été brisé à Valgaard, Kellin, mais le tien est resté intact. Comprends-tu ? J'étais inutile sur le trône, mais j'ai ma place en tant que prophète venu pour annoncer la naissance du Premier-Né et lui préparer la voie.

— Jehan...

— Tu es le Lion destiné à dévorer la Maison d'Homana.

— Je n'y comprends rien ! D'abord vous dites que je suis le Lion, puis que je suis le prochain maillon...

— Nous sommes tous des maillons. La chaîne brisée est à Valgaard, entre les mains de Lochiel.

— Une véritable chaîne ?

— Oui.

— Quel intérêt, si elle est en possession de Lochiel ?

— Quelqu'un doit la récupérer et faire en sorte qu'elle soit entière de nouveau.

Kellin comprit. Il se leva d'un bond.

— Je refuse d'être l'instrument d'une vengeance qui ne concerne que vous !

— Lochiel a tué ta mère.

— Que m'importe ? Je ne l'ai jamais connue.

— Il t'a arraché à son ventre tandis que ses hommes rasaient la Citadelle ! Il voulait son enfant, pour l'élever à sa manière. Pour te forcer à te retourner contre Homana.

— Et vous, cracha Kellin, débordant d'amertume, où étiez-vous pendant que l'Ihlini ouvrait le ventre de ma mère ?

Aidan montra sa mèche blanche d'une main tremblante.

— Où crois-tu que j'ai récolté ça ? Un coup d'épée m'a fendu le crâne, me privant de tout ce qui faisait de moi un être humain. Je suis devenu quelqu'un que personne ne comprend. Pas même moi !

Kellin tremblait comme une feuille.

— Je veux me débarrasser de la bête tapie en moi, dit-il.

— Alors, tue-la.

— Comment ?

— En allant à Valgaard. En ressoudant les deux moitiés de la chaîne.

— Et c'est censé faire de moi un homme sain ? Expier vos faiblesses n'arrangera pas les miennes !

— Tu dois aller à Valgaard.

Kellin montra les dents.

— Vous ignorez l'homme que je suis devenu !

— Lochiel aussi. Peut-être la bête en toi est-elle l'arme dont nous avons besoin.

— J'ai tué un ami ! cria Kellin. Prétendez-vous que c'était nécessaire pour façonner une arme ?

Le visage d'Aidan se figea.

— Les dieux m'ont ordonné d'abandonner mon fils. Maintenant, il semble que ce fils soit un moyen de détruire l'Ihlini qui voudrait abattre notre Maison. A toi de faire que le sacrifice en vaille la peine. Que la mort de ton ami ait un sens, comme celle de Shona.

— Ce n'est pas pour ça que je suis venu, dit Kellin, la gorge serrée.

— Si, répondit Aidan. Ne t'ai-je pas dit que je suis le porte-parole des dieux ?

— Tout ce que je voulais, dit Kellin, c'était un mot de vous, une preuve que je comptais à vos yeux. Et vous ne m'avez rien donné. Rien du tout.

Des larmes perlèrent aux paupières d'Aidan.

— Je t'ai donné ce dont tu avais besoin. Crois-tu que j'en ignorais le prix ? Si j'avais écrit, ç'aurait été pour exiger de te reprendre. Pour le bien de ton fils, Kellin, j'ai dû abandonner le mien.

— Pour mon fils !

— Cynric, murmura Aidan. L'épée, l'arc et le couteau...

— Et moi ? cria Kellin. Je suis votre fils !

— Tu es le Lion, et tu coucheras avec la sorcière.

— C'est cela que les dieux ont fait de vous, jehan ?

— Le Lion dévorera le pays.

Pour la première fois de sa vie, Kellin toucha son père.

Aidan le prit dans ses bras. C'était la deuxième fois en vingt ans.

— N'aie pas honte de tes larmes, Kellin.

— Je suis un guerrier, balbutia Kellin.

— Moi aussi, dit Aidan. Mais les dieux nous ont tout de même autorisé les larmes.

La tapisserie aux lions
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