CHAPITRE IV
Quand Kellin eut gagné quelques-uns des joyaux de Luc, et Luc une grande partie de l'or de Kellin, Teague se joignit à la foule qui entourait la table.
Personne ne lui prêta la moindre attention.
La sueur dégoulinait sur le front de Kellin. La pièce était étouffante, particulièrement avec tout ce monde massé autour des joueurs. Kellin ne pouvait pas respirer sans sentir la puanteur d'hommes qui n'avaient pas pris un bain depuis l'été.
Il s'essuya le visage du revers d'une main. Il était doué pour lancer les dés, mais Luc était meilleur que lui.
La chance a tourné, pensa Kellin en avalant une gorgée de son troisième flacon d'usca. Elle favorise Luc. Et j'ai presque épuisé mes pièces...
Il ne lui restait que deux pièces d'argent et quelques-unes de cuivre. Luc avait regagné ses pierres précieuses.
Luc frappa de la main sur la table, éparpillant les dés et les quelques pièces.
— Ça suffit, dit-il. Sortez le reste de vos avoirs. C'est le moment de l'enjeu final !
Kellin inspira à fond. Ayant bu trop d'usca. Il se sentait nerveux et irritable et il ne supportait pas l'idée de perdre le couteau de Biais. Il l'avait parié uniquement parce qu'il était certain de gagner.
Kellin entendit les murmures des Homanans. Ils faisaient une confiance absolue à Luc. Kellin trouva ça particulièrement exaspérant.
Il vida tout ce qui restait dans sa bourse sur la table, au milieu des joyaux et des autres pièces.
Le géant éclata de rire.
Puis il posa un diamant sur la pile.
— Il vaut plus que ce que vous avez parié, dit-il, mais je le récupérerai de toute façon. A votre tour de jeter les dés, petit.
Kellin ne montra pas que l'insulte l'avait atteint. A vrai dire, l'homme était beaucoup plus âgé que lui et pouvait le considérer comme un gamin si bon lui semblait. Le souci principal de Kellin était d'éviter de parier le couteau.
Si je gagne cette fois, je pourrai faire durer la partie et éviter de risquer le couteau.
Kellin lança les dés.
Leijhana tu'sai ! Soulagé, Kellin parvint à garder une expression neutre, sachant que cela exaspérerait Luc.
— A vous de jouer, dit-il négligemment.
La foule s'agita. Le total obtenu par Kellin ne pouvait être battu que par une combinaison de dés rarissime.
Luc prit les dés. Il marmonna quelque chose entre ses dents, secouant les dés dans sa paume.
Quelqu'un s'agita derrière Kellin, brisant sa concentration.
— Ne poussez pas ! fit une voix irritée.
S'ils n'y prennent pas garde, ils renverseront la table à ce train-là !
Ça arriva au moment précis où Luc lançait les dés. Quelqu'un tomba sur Kellin. Les pièces, les gemmes et les dés s'éparpillèrent sur le sol crasseux.
Kellin se leva d'un bond pour éviter un flot d'usca. Il reconnut le responsable de l'accident.
Teague arborait un air ravi. Ses protestations contre l'homme qui l'avait bousculé ne faisaient pas illusion.
Luc jura et se laissa tomber à genoux, cherchant les dés. D'autres hommes ramassaient les pièces et les joyaux.
Le géant se releva, fou de colère.
— Il me manque un dé, grinça-t-il.
Teague montra le dé qu'il tenait.
— Le voici, dit-il, la main sur la garde de son couteau.
Luc tendit la main.
— Donnez-le-moi.
— Non, fit Teague. Le dé est pipé. (Il regarda Kellin.) Vous avez été grugé.
— C'est un mensonge ! brailla Luc.
Teague lança le dé à Kellin.
— Qu'en pensez-vous ?
Kellin soupesa le cube d'ivoire, les sourcils froncés. Il ne sentit rien d'anormal. Peut-être était-ce une ruse de Teague pour le sortir d'une situation difficile.
Kellin fit de nouveau rouler le cube dans sa main. Un des coins du dé était plus rugueux que les autres, mais cela était peut-être dû à l'usure, non à un lestage indu.
— C'est un mensonge, répéta Luc. Donnez-moi le dé.
— Si vous niez l'accusation, vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que nous testions le dé.
Kellin s'agenouilla sur le sol de terre battue.
Il se mettait dans une position vulnérable, mais avec autant de nonchalance que possible.
— Si le dé n'est pas pipé, vous gagnez le couteau. Sinon, vous perdez votre pouce.
— Lancez le dé, ordonna Luc.
Kellin fit rouler le dé. Il tourna plusieurs fois puis s'immobilisa.
— J'avais raison, dit Luc.
— Ne soyez pas si pressé. Si la même valeur sort quatre fois de suite, nous aurons la réponse à notre question...
Luc cria un ordre.
Kellin se leva et serra le couteau que Teague venait de lui glisser dans la main.
La lame appuyée sur le ventre de Luc empêcha les autres d'intervenir.
— Je vous offre deux choses, dit Kellin. D'abord, la vie : je n'ai pas envie de vous éventrer, ça pue déjà trop ici. Ensuite, la réponse à votre question. J'ai obtenu ce couteau lors d'un rituel que peu d'Homanans ont vu de leurs yeux. Karyon en faisait partie. Quand un Cheysuli devient l'homme lige du prince d'Homana, ils échangent leurs couteaux pour sceller leur vœu.
— Le prince...
— Et Cheysuli aussi, Homanan. Tahlmorra lujhala mei wiccan, cheysu. Et maintenant, si nous parlions de votre pouce ?
— Eventre-moi si tu peux ! cria Luc.
Puis il flanqua un coup de genou entre les jambes de Kellin.
Le prince réagit après une brève hésitation. Le couteau atteignit sa cible, mais la douleur qu'éprouvait Kellin priva le coup d'une bonne partie de sa force.
Il tomba sur le sol, haletant, se demandant s'il vivrait assez longtemps pour vérifier s'il pouvait encore coucher avec une femme...
Il avait commis une erreur énorme.
Il ne faut jamais hésiter...
Il avait blessé Luc, mais pas assez pour le tuer. Il entendit l'homme lancer des ordres à ses associés. Des mains se saisirent de Kellin tandis qu'il essayait de ne pas vomir l’usca qu'il avait bu.
Teague était avec lui, mais ils étaient deux contre une vingtaine d'hommes.
Un instant, Kellin regretta d'avoir ordonné aux autres gardes de rester dehors. Mais le moment n'était pas à l'introspection. Il avait perdu son couteau. Il lui restait son intelligence et son habileté pour se sortir de là.
On le remit debout. Kellin aurait préféré rester allongé, mais il ne pouvait pas se le permettre s'il voulait se tirer de ce mauvais pas. Il utilisa la douleur comme aiguillon et en fit une arme.
Il s'arracha aux mains qui l'entravaient, frappant des coudes et des pieds. Il sentit un couteau effleurer sa main, un autre le frapper dans le dos, mais son pourpoint d'hiver détourna le coup.
Teague !
Il n'était pas loin. Kellin l'entendit crier le nom du Mujhar.
Si je pouvais atteindre la porte...
Quelqu'un jeta une table en travers de son chemin. Kellin sauta par-dessus puis frappa un homme à la mâchoire. Le type s'effondra, le cou brisé par le choc.
La table branlante s'écroula sous le poids de Kellin. Il se releva.
— Il est à moi ! cria Luc. Laissez-moi le tuer !
— Teague !
— Mon seigneur...
Des bras puissants se refermèrent autour de la poitrine du prince, serrant de toute leur force.
Des taches lumineuses dansèrent devant les yeux de Kellin tandis qu'il suffoquait.
Il se débattit contre l'étreinte mortelle du géant, essayant de le frapper au visage avec sa tête.
En vain.
Kellin continua à lutter. Un guerrier cheysuli ne se rendait jamais.
— Alors, petit prince, dit Luc d'une voix moqueuse, où est ton homme lige ?
Kellin fit un dernier effort pour se libérer, puis il abandonna.
Luc le jeta sur le sol.
— Maintenant, le couteau est à moi !
Kellin sentit ses poumons s'emplir de nouveau d'air.
Haletant, il marmonna :
— Non... Le couteau est à moi...
Il le repéra sous sa main, au milieu des morceaux de la table fracassée.
Il referma les doigts sur le manche à l'instant où Luc comprit son intention.
Cette fois, le prince n'eut aucune hésitation. Il se leva maladroitement, le souffle court, et se tailla un chemin au milieu des Homanans.
Il aperçut le scintillement d'une épée et réalisa que ses chiens de garde étaient arrivés à la rescousse.
Luc était toujours debout, armé d'un couteau plus ordinaire que celui de Kellin, mais tout aussi mortel.
— Je veux cette arme cheysulie !
La rixe avait cessé. Un silence pesant s'était abattu sur la taverne.
Luc le regarda, estimant les dégâts. Kellin savait qu'il avait bu trop d'usca et qu'il était encore sous le choc du coup de genou de Luc. Du sang coulait dans ses yeux, venant d'une coupure au cuir chevelu.
Il se força à émettre un rire rauque.
— Etes-vous vraiment le roi de ce quartier ? Prouvez-moi que vous êtes digne d'un couteau cheysuli !
Luc se jeta sur lui, comme Kellin l'avait escompté. Quand l'homme arriva à sa portée, il fît un pas de côté et lança une jambe pour faire trébucher son adversaire.
D'un coup précis, Kellin sectionna le pouce restant de l'homme.
— Voilà, dit-il, la dette est payée.
Luc serra sa main sanglante contre sa poitrine.
Cela donna le signal de la fin des hostilités. Autour de lui, Kellin vit des visages ensanglantés et des vêtements déchirés qui contrastaient avec les tuniques immaculées des gardes du Mujhar.
Kellin ne voulait montrer à personne à quel point il souffrait. Le coup de genou lui valait toujours une douleur aiguë qu'il ne voulait laisser deviner ni aux voleurs ni à ses gardes.
Sans un mot, il sortit, suivi par ses hommes.
Kellin regarda les chevaux et se demanda comment il ferait pour tenir sur une selle.
— Mon seigneur, dit Teague, je pense que nous devrions vous ramener à Homana-Mujhar.
— Si j'en décide ainsi, répondit Kellin, agressif.
Teague ne broncha pas.
— En avez-vous terminé pour ce soir, mon seigneur ? demanda-t-il d'une voix neutre.
Kellin pensa à plusieurs reparties possibles, mais il s'abstint. Après ce que Teague avait fait pour lui, il ne méritait pas d'être rabroué.
— Le dé était-il réellement pipé ? demanda Kellin.
Teague sourit.
— Je ne saurais le dire, mon seigneur. J'ai simplement remarqué qu'il a remplacé un dé par un autre avant le dernier lancer. Il m'a semblé logique de supposer que le dé était truqué.
— C'était la première fois qu'il remplaçait un dé ?
— Oui. Je suis tenté de dire que vous n'aviez pas la chance de votre côté, ce soir.
— J'avais mal choisi ma taverne, soupira Kellin, une main sur ses côtes endolories. Je rentre au palais. Suivez-moi si vous le souhaitez. Peu m'importe.
— Je viens avec vous, mon seigneur. J'aimerais entendre ce que le Mujhar aura à dire quand vous arriverez...
— A vous, ou à moi ?
— A vous, mon seigneur. J'ai fait mon devoir.
Kellin grimaça.
— Ce n'est pas le Mujhar qui m'inquiète, dit-il.
— Qui est-ce ?
La question était impertinente, mais Kellin se sentait trop fatigué pour réagir.
— La reine, marmonna-t-il. Elle est érinnienne... Elle va me tirer les oreilles, faute de pouvoir me donner une fessée !
Teague laissa échapper un éclat de rire vite réprimé car la susceptibilité du prince était bien connue.
Il prit les rênes de sa monture et de celle de Kellin.
— Je rentrerai à pied avec vous, dit-il.
— Et si je décide de chevaucher ? fit Kellin, vexé que le garde ait pensé qu'il serait incapable de monter à cheval.
— Je chevaucherais avec vous. Mais mon voyage serait plus confortable que le vôtre.
Kellin s'empourpra.
— Je crains que vous n'ayez raison...
Le prince d'Homana rentra à pied chez lui, suivi par son fidèle chien de garde.