CHAPITRE IV
— Que voulait-il dire ? demanda Devin au bout d'un moment. Au sujet de la Roue de la Vie ?
Nous avions éteint les chandelles et nous étions au lit, heureux de nous découvrir mutuellement.
— Une croyance cheysulie... Devons-nous en parler maintenant ?
Je tournai la tête pour savourer le goût de sa peau.
Il eut un rire léger et me caressa doucement.
— Pourquoi pas ? Tu as dit que tu m'apprendrais tout ce que je dois savoir... Mais peut-être pas ce que je fais en ce moment !
Il n'avait nul besoin de leçon pour ça. Je rougis de m'apercevoir que j'étais si facile à séduire.
Sa main se posa sur mes seins, suivant leur contour. Sa peau était plus foncée que la mienne et il avait les yeux verts, pas gris, mais notre ossature était similaire.
La marque de son sang ihlini.
— Il semblerait que tu n'aies rien oublié de ce qu'un homme fait avec une femme, dis-je.
Nous étions face à face, nos corps aussi proches l'un de l'autre que possible.
— La Roue de la Vie est une image cheysulie. Ils en utilisent beaucoup : la Roue, le Métier à tisser, et d'autres encore. C'est un peuple plein d'imagination ! Leur prophétie dit que notre race s'éteindra pour laisser place à une nouvelle engeance, celle des Premiers-Nés. Si nous les en empêchons, la Roue arrêtera de tourner et le monde tel que nous le connaissons continuera d'exister.
— Tel qu'il est?
— Tel qu'il devrait être. Cela prendra du temps. C'est un peuple ignorant.
— Les Cheysulis ?
Il était difficile de me concentrer sur la conversation tandis que j'explorais son corps.
— Oui. Et tous les autres. Les Homanans, les Ellasiens...
— Si nous faisons un enfant, nous arrêterons cette roue ?
— Mon père en est convaincu.
— Crois-tu que nous l'ayons déjà fait ? demanda-t-il en posant sa main sur mon ventre.
J'éclatai de rire.
— Serais-tu ravi à ce point d'être débarrassé de ton devoir en une seule nuit ?
Il se pencha sur moi, effleurant ma bouche.
— Ce n'est pas un devoir, c'est un plaisir !
— Et si je n'ai pas conçu ?
— Nous continuerons à faire notre devoir. Penses-tu que j'aie envie de m'arrêter ? dit-il en passant sa langue sur mes paupières.
Je sentis soudain un frisson glacé me parcourir.
Il perçut mon changement d'humeur et cessa ses attentions.
— Qu'y a-t-il ?
Je n'avais pas envie de le dire, mais je lui devais la vérité.
— Il y a... quelque chose d'étrange en toi.
— Quand un homme ne sait rien de son passé, il est normal qu'il ait quelque chose d'étrange.
— Oui, mais...
Je n'avais pas envie de continuer sur cette voie .
Lui le souhaitait.
— Mais?
— Je voudrais que tu sois intact. Je voudrais que tu te connaisses toi-même. Afin que je ne me demande pas quelle partie de toi peut encore manquer.
— Il ne me manque aucun équipement important, dit-il en riant.
— Je suis sérieuse.
Il le devint aussi et se tourna sur le dos, oubliant la séduction comme l'ironie.
— Oui. Je souhaite me souvenir de mon passé. J'y pense tous les jours et toutes les nuits. Mais il a disparu. Il n'y a rien qu'un gouffre béant.
Le voir si vulnérable me chagrina.
— Si la mémoire ne me revient pas, je ne peux pas passer ma vie à me demander qui je suis. Le présent est tout ce qui compte. Ce que je suis est ce que tu fais de moi, Ginevra.
Il rit doucement, comme s'il ne supportait pas de penser à son problème.
— Quelle femme n'apprécierait pas un homme comme moi ? Tu peux modeler ma personnalité à ton gré, jusqu'à ce que je sois celui que tu veux.
— J'ai déjà celui que je veux ! criai-je.
Il se tourna vers moi et prit mon visage entre ses mains.
— Alors, donnons à ton père le petit-fils dont il a besoin pour le Seker.
Il avait raison. Si l'enfant n'était pas conçu rapidement, la Roue de la Vie continuerait peut-être à tourner trop longtemps, provoquant notre destruction au lieu de celle des Cheysulis.
Mais je ne pus lui dire ce que je craignais le plus.
Que le vide de son esprit et de ses yeux ne nous vole notre avenir.
Mon père nous laissa ensemble cinq jours et cinq nuits, puis il appela Devin. Qu'il nous accorde si peu de temps m'exaspéra, mais je retins ma colère, car Devin était suffisamment inquiet comme ça.
Je lui dis qu'il était nécessaire qu'il passe du temps avec Lochiel, afin d'apprendre ce que serait son rôle quand il aurait reçu la bénédiction du dieu. Mais j'aurais aimé avoir un moyen de chasser ses angoisses.
Mon père allait bientôt le mettre à l'épreuve. S'il devait prendre sa place au sein de la hiérarchie des Ihlinis, il lui fallait en connaître le fonctionnement.
L'après-midi tirait à sa fin quand j'envoyai Devin près de mon père. Je tuai le temps en brodant des runes sur la tunique que je lui destinais.
Ma mère entra dans nos appartements.
— Ainsi, ma fille est devenue une femme à part entière... As-tu vu des étoiles ? Ton univers est-il sens dessus dessous ? lança-t-elle en m'arrachant la tunique.
Je me levai de mon tabouret.
— Oui, dis-je froidement. Je n'ai aucune raison de me plaindre de sa virilité, ni de la fréquence de nos accouplements.
Elle blêmit.
— Je ne tolérerai pas ce langage de ta part !
— Vous avez commencé, lui rappelai-je. Vous êtes vexée parce que vous avez mal jugé Devin. Vous étiez contente que votre fille épouse un homme disgracieux. Maintenant que ses blessures sont guéries et que vous voyez qu'il est beau, cela vous énerve. Et vous ne supportez pas de me voir contente après avoir couché avec lui. Je ne vous permettrai pas de détruire ce que nous sommes...
— Il échouera, fit-elle dans un éclat de rire. Quand il affrontera le dieu, ou même avant. Son esprit est vide de connaissances ou de pouvoir. Il ne vaut pas mieux qu'un Cheysuli sans lir ! Qu'il soit doué au lit n'y changera rien. Et si ton père découvre qu'il n'est pas Devin ?
Je serrai les dents.
— Mon père le met à l'épreuve en ce moment. Et la pierre de vie l'a reconnu.
— Il y a un moyen d'être sûre. Brise un petit morceau de sa pierre. Cela révélera la vérité. Sinon, tu ne sauras jamais si tu couches avec Devin de High Crags ou avec un inconnu.
— Partez ! ordonnai-je.
Elle dessina une rune complexe dans l'air et l'expédia vers le lit, où elle disparut dans les couvertures.
— Voilà ! Nous verrons si tu prends plaisir à votre prochain « accouplement » !
— Il y a d'autres lits. Ou le sol.
Melusine ramassa la tunique et me la lança. Les runes brodées s'étaient toutes défaites.
J'allai jusqu'au coffre et en sortis la bourse où il avait mis sa pierre de vie. Si je la brisais, cela le tuerait. Une éraflure le blesserait seulement s'il était Devin.
S'il ne l'était pas, il ne serait pas affecté.
Je ne dois pas la laisser détruire la confiance qui existe entre nous.
Saisissant la tunique, j'entrepris d'enrouler les fils défaits.
Je demanderais à Devin de porter la bague, pour que ma mère la remarque.
Ensuite, je m'occuperais de neutraliser l'enchantement qu'elle avait lancé sur notre lit.
Cinq jours plus tard, après un nouvel entretien avec mon père qui dura toute la nuit, Devin revint dans notre chambre et me réveilla avec un baiser. Il débordait de bonne humeur et d'enthousiasme.
— Il dit que mon pouvoir augmente. Il le perçoit.
— Vraiment ?
— Pour ma part, je ne me sens pas différent. Mais il m'a assuré que c'était une fausse impression. Peut-être servirai-je à quelque chose, après tout !
Il leva la main sans hésitation. Je vis briller à ses doigts les deux bagues, la mienne et sa pierre de vie.
Il traça une rune plus complexe que celles que je lui avais enseignées.
— Kir'a’el ! m'écriai-je.
La rune devint brillante, puis elle éteignit toutes les chandelles de la pièce, restant la seule source de lumière.
— Ce n'est qu'un tour de passe-passe, dit-il.
Mais il ne put cacher sa satisfaction.
— Il y a trois mois, tu n'aurais pas pu dessiner la première rune, même si ta vie en avait dépendu !
Je fis apparaître la rune jumelle de la sienne. Les deux se mêlèrent et brillèrent de l'éclat du feu de dieu, symbole de notre union.
— Ensemble, nous pouvons tout faire !
— Un enfant, par exemple.
— Pas encore. Il nous faudra essayer de nouveau.
— J'ai fait préparer des chevaux. Viens avec moi dehors, dit-il.
Je le fis sortir pour me changer, car je savais que nous n'irions pas au-delà du déshabillage s'il restait avec moi. Un peu inquiète, je me demandai s'il se laisserait consumer par le pouvoir et les ambitions de Lochiel au point de me négliger. Quand l'enfant serait né, compterais-je toujours à ses yeux ? Ou deviendrais-je sans valeur une fois mon devoir accompli ?
Je frissonnai. Puis je revis ses yeux, si avides de tendresse. Je sentis ses bras autour de moi, son corps si parfaitement accordé au mien.
Devin de High Crags m'avait fait découvrir la vie. Sans lui, ma lumière se ternirait.
Nous sortîmes de Valgaard par les canyons rocheux. Je lui racontai un peu de l'histoire ihlinie.
Il m'écouta, fasciné, et posa nombre de questions.
Jusqu'à ce que le félin gronde, son cri résonnant entre les parois de pierre.
Il se figea. Son visage perdit toute couleur.
— Ce n'est qu'un lynx, probablement. Ils viennent parfois dans les canyons. Surtout en hiver, c'est vrai...
Le félin poussa un autre cri.
— Il appelle quelqu'un..., souffla Devin.
— Son compagnon, sans doute.
Mon aimé frissonna de la tête aux pieds.
— Tu l'entends ? dit-il. Cet animal est malheureux, solitaire...
Il poussa son cheval en direction des rugissements.
— Devin, attends ! Il peut être dangereux, surtout s'il est malade ou blessé...
Il arrêta abruptement sa monture.
Ce n'était pas un lynx, mais un puma noir. Ses grands yeux dorés étincelaient.
— Attention !
Le puma ne bondit pas sur lui comme je l'avais craint.
Il me regarda et grogna. Puis il se tourna et partit.
Je poussai un soupir de soulagement.
— J'ai bien cru qu'il allait te sauter dessus !
Il regardait dans la direction où le félin avait disparu.
— Devin !
Il se tourna finalement vers moi.
— Il est solitaire, dit-il. Rentrons.
Je fis faire demi tour à mon cheval. Mais je n'aimais pas la pâleur qui avait envahi le visage de Devin, ni son air perdu.
Comme s'il était incomplet et venait seulement de s'en rendre compte.