CHAPITRE XII
Kellin refusa l'hospitalité qu'on lui offrait à la Citadelle. Il avait autre chose à faire, qu'il aurait dû accomplir depuis des années, mais qu'il avait soigneusement évité.
Une partie de lui-même avait conscience que le puma ne se trompait pas à son sujet. Il était constamment en colère contre le monde entier. Mais il avait de bonnes raisons : orphelin de mère, il avait été abandonné par son père. Comment pouvait-il réagir autrement ?
Comme le pavillon de Gavan, celui devant lequel il se tenait portait l'image d'un renard, mais sur fond bleu. Cela le rendait plus difficile à voir dans la lumière diffuse de l'aube.
Il vaut mieux l’aborder maintenant, alors qu'il vient à peine de se réveiller. II n'aura pas le temps de déverser sa rhétorique sur moi...
Kellin appela à travers le rabat, disant qu'il souhaitait voir le shar tahl.
Une main écarta le volet de l'entrée. L'homme portait des cuirs cheysulis et l'or-lir décorait ses bras.
— Oui ? dit-il. (Puis, reconnaissant son visiteur, il ajouta ) Voilà qui ne m'étonne pas de ta part. Tu as refusé mes multiples invitations à me rencontrer dans la journée, et tu viens à l'aube. C'est bien dans ton caractère.
— Vous ne savez rien de mon caractère !
L'homme réfléchit.
— C'est vrai. Ce que je sais de toi n'est que rumeurs. A voir ton expression, je suppose que tu ne me fais pas une visite d'agrément. J'avais déduit de ton silence que tu considérais mes offres d'assistance comme des insultes.
— Non, dit Kellin. Comme des choses inutiles.
— Ah. Et tu as découvert que certaines pouvaient t'être utiles.
Kellin ne regarda pas Sima.
Il la montra du doigt.
— Je veux me débarrasser de ça.
— T'en débarrasser ? dit le shar tahl, son expression se faisant sévère. Entre.
Kellin se glissa à sa suite dans la tente, nerveux. Il resta debout pendant que le shar tahl faisait entrer le puma.
Le shar tahl ne comprendrait pas plus que Gavan son désir de se séparer de son lir
Kellin s'apprêta à une confrontation.
— Assieds-toi, dit le shar tahl sèchement.
Puis il se tourna vers Sima.
— Soyez la bienvenue dans mon pavillon.
Le félin s'allongea. Sa queue fouetta l'air une fois puis s'immobilisa.
Kellin s'assit. On ne lui proposa ni nourriture ni vin. Une insulte subtile afin de lui faire comprendre une ou deux choses...
— Ainsi, dit le shar tahl, tu veux te débarrasser de ton lir .Comme tout le monde sait que tu n'en as pas, j'en déduis qu'il s'agit d'un lien récent.
— Oui. Il date de la nuit dernière. Pendant que j'étais le prisonnier de l'Ihlini.
— Et tu souhaites le rompre.
Kellin serra les poings.
— Peu vous importe que le prince d'Homana ait été capturé par les Ihlinis, n'est-ce pas ? Et encore moins qu'il se soit échappé.
— Nous en parlerons plus tard. Pour l'instant, il me semble plus grave que le prince d'Homana souhaite se séparer de l'être que les dieux ont créé spécialement pour lui.
— Parce que les dieux sont concernés et que vous êtes un shar tahl, vous considérez ce point plus important. Très bien, parlons-en. Que vaut la satisfaction du futur Mujhar d'Homana comparée à son désir de renoncer à un don des dieux ?
— Si tu renonçais à ce lien, tu cesserais d'être l'héritier. Mais tu le sais : je le lis sur ton visage. Tu es allé d'abord chez Gavan et ce que tu as entendu ne t'a pas plu. Je suppose que notre conversation servira d'exutoire à tes griefs, bien que tu saches que rien n'en sortira. Tu ne peux pas renoncer à ton lir sans abandonner ton rang. Et tu ne ferais jamais une telle chose ! Elle te rappellerait trop les actes de ton jehan.
— Je ne suis pas venu ici pour parler de mon jehan ! Il n'a rien à voir avec tout ça.
— Pourtant, nous en parlerons. Il y a longtemps que nous aurions dû le faire. Avoir été abandonné a influencé toute ta vie.
— Ça suffit ! Je suis le prince d'Homana. Mon rang est supérieur au vôtre !
— Vraiment ? Pas pour les dieux... Il est vrai que tu ne reconnais pas leur souveraineté. Tu les hais parce que tu estimes qu'il t'ont volé ton jehan.
— C'est bien ce qu'ils ont fait. Je n'étais pas destiné à devenir si vite l'héritier.
— Un guerrier doit suivre son tahlmorra.
— Mon jehan n'a-t-il pas plutôt entravé la marche de la prophétie ? Je pense que les gens ont raison : il est fou.
— Aidan n'est pas plus fou que toi. Plutôt moins, diraient certains.
Kellin éclata d'un rire amer.
— Pourquoi ? Parce que je bois, joue et couche avec des prostituées ? C'est une tradition familiale : Brennan, Hart, Corin...
— Il suffit ! Tu es venu parce que tu veux renier ton lir. Laisse-moi accomplir mon office. Un moment...
Le shar tahl se leva et quitta la tente. Il revint peu après et se rassit devant Kellin.
— Que puis-je faire pour le prince d'Homana?
Kellin fit taire son impatience. Si l'homme pouvait l'aider, il valait mieux se montrer poli.
— Le lien a été noué à la hâte, pour m'aider à échapper aux Ihlinis. Sima le reconnaît. Elle m'a parlé du danger de ne pas savoir maintenir l'équilibre. Et je n'en ai aucun.
Le shar tahl fronça les sourcils.
— Tu as pris la forme-lir sous l'emprise de la colère ?
— La colère et la panique...
Kellin soupira. Puis, toute fierté oubliée, il expliqua comment il avait tué un homme en lui ouvrant la gorge.
Le visage du shar tahl refléta son inquiétude.
— Le lien a été créé dans de mauvaises conditions, et il n'est qu'à moitié réalisé.
— A moitié ? Voulez-vous dire que je pourrais y renoncer ?
— Non. Pas si tu tiens à ta sécurité. Tu ne seras jamais plus l'homme que tu étais avant. Mais la question demeure : que t'autoriseras-tu à devenir ?
— Que voulez-vous dire ?
— Tu es en colère, dit le shar tahl. Je suis sans doute le mieux placé pour le comprendre. Ton jehan et moi avons échangé beaucoup de confidences. Voilà pourquoi je voulais te parler depuis longtemps. Pour t'expliquer son raisonnement.
— Qu'il le fasse lui-même !
— Le moment n'est pas encore venu.
— Et il ne viendra jamais ! Voilà le problème ! cria Kellin.
— Non. Il viendra, je te l'assure. Quand les dieux l'auront décidé.
— Cela ne sert à rien, dit Kellin. (Il se leva.) Je perds mon temps avec vous.
— Assieds-toi ! ordonna l'homme. Tu es venu me trouver pour un problème grave, qui doit être résolu. Mets de côté ton hostilité et laisse-moi t'expliquer le danger que tu cours.
— J'ai échappé aux Ihlinis.
— Ça n'a rien à voir avec eux. Le problème est l'équilibre dont tu parlais. Sima t'a-t-elle dit ce qui risque d'arriver?
— Que je pouvais me retrouver bloqué sous la forme-lir ? Oui. Après m'avoir incité à la prendre.
— Elle pensait sûrement qu'il n'y avait pas d'autre solution. Les lirs ne doivent pas attaquer les Ihlinis. Si elle t'a poussé à prendre la forme-lir prématurément, c'était sûrement la seule mesure permettant de te sauver la vie. Maintenant, il nous reste à faire en sorte que ton esprit survive comme ton corps.
— Burr, dit Kellin, je vous en ai voulu pendant des années...
— Je sais. (Le shar tahl prit une flasque et la tendit à Kellin.) Bois. Ce que tu dois apprendre te desséchera la bouche. Autant l'humecter avant.
— Aurai-je tout appris avant l'aube ?
— Une chose si importante ne s'apprend pas en une nuit. Elle demande des années. Un jeune guerrier apprend depuis sa naissance comment garder l'équilibre en toute chose. Nous sommes une race fière, certains disent arrogante. Après tout, nous sommes les enfants des dieux. Mais nous ne sommes pas une race guerrière, sauf quand les circonstances l'exigent. Les Homanans nous traitaient jadis de bêtes à cause de ce que nous pouvons faire de nos corps. Mais les jeunes guerriers sont élevés dans un esprit de paix. Quand le moment arrive de recevoir leur lir, ils ont acquis une maîtrise d'eux-mêmes suffisante. Aucun jeune Cheysuli ne songerait à risquer la colère des dieux, qui pourrait le priver de son lir.
— Est-ce vrai ? demanda Kellin. Les dieux refuseraient-ils un lir à un jeune homme parce qu'il ne correspondrait pas à leur idée d'un Cheysuli bien élevé ?
Burr éclata de rire.
— Tu es le Cheysuli le plus mal élevé que je connaisse ! Pourtant, voilà la preuve que les dieux font ce qu'ils décident. (Il montra Sima.) Tu as ta place, Kellin, et ton tahlmorra. A toi de reconnaître le chemin qui t'est proposé.
— Et de le suivre ?
— Si telle est l'intention des dieux.
— Les dieux, marmonna Kellin. Ils emprisonnent les hommes et les empêchent de faire ce qu'ils veulent.
— Tu es la preuve vivante du contraire, puisque tu en as toujours fait à ta tête. Maintenant, tu dois accepter pleinement ton lir. Un lien à demi formé vous condamnerait tous deux à une vie qu'aucun guerrier ni lir ne souhaiterait.
— La folie, dit Kellin. Et si je vous disais qu'à mon avis il est faux que ne pas avoir de lir conduise à la folie ? Qu'il s'agit simplement d'un moyen de contrôler un homme. Ou de le détruire...
— Tu n'es pas le premier à le suggérer. Si tu n'étais pas l'héritier, je penserais que ton raisonnement ressemble à celui d'un a'saii. Il n'est pas facile pour un guerrier d'accepter le rituel de mort, alors qu'il est jeune et en pleine santé. Voilà ce qui fait la différence entre les autres races et nous, Kellin. En connais-tu qui accueillent délibérément la mort alors que rien ne semble les y contraindre ?
— Non. Aucune autre race ne s'est laissé ainsi duper par les dieux ! C'est un gaspillage flagrant, Burr ! Comme l'est la coutume d'exclure les guerriers handicapés.
— Sur ce point, je suis d'accord avec toi. Mais cette coutume était nécessaire autrefois.
— Jeter un homme hors de son clan parce qu'il lui manque une main ? Cela ne le rend pas incapable de servir sa race.
— Jadis, oui. Si un guerrier mutilé ne pouvait pas protéger une vie, il devenait un risque pour le clan. Nous ne pouvions pas nous le permettre, sous peine de voir notre race s'éteindre.
— Peut-être. Mais parlons du rituel de mort. Je soutiens qu'il s'agit seulement d'un moyen pour les dieux — et peut-être les shar tahls ? — de contrôler les guerriers et de les forcer à obéir à leurs ordres.
Les yeux de Burr se voilèrent.
Kellin pensa avoir poussé l'homme à la colère, mais son expression n'en révélait aucune.
— Les dieux demandent aux hommes d'accomplir leur devoir, de les honorer...
— Et de se sacrifier.
— Oui. Je ne le nie pas. Mais s'ils ne nous avaient pas demandé cela, tu ne serais pas assis devant moi, à contester la nécessité de les servir.
— Des mots ! cracha Kellin. Vous êtes pire que les Ihlinis. Vous tentez de m'ensorceler avec de belles paroles.
— Je dis simplement la vérité. Si un seul des hommes de ta lignée avait tourné le dos à son tahlmorra, tu ne serais pas l'héritier du Lion.
— Vous voulez dire, si mon jehan avait refusé son tahlmorra, n'est-ce pas ? Encore une façon de me persuader que ce qu'il a fait était nécessaire.
— Ça l'était. Que serait-il advenu de toi si Aidan n'avait pas renoncé à son titre ? Tu aurais été en troisième position derrière Brennan et lui. Ce retard aurait peut-être détruit la prophétie.
— Cela m'aurait empêché de coucher avec celle qui portera Cynric, s'il faut en croire les dieux... Personne ne sait rien là-dessus. Tout comme personne ne sait si un guerrier devient vraiment fou quand son lir est tué. La boucle est bouclée !
— Je peux te citer des preuves : Duncan, gardé en vie par la sorcellerie ihlinie malgré la mort de son lir. Il a été utilisé par les Ihlinis comme une arme pour détruire Donal, son fils, qui devait devenir Mujhar.
Kellin frissonna. Il se souvenait du récit.
— Tiernan, le jehan de Biais, le chef des a'saii... Il avait renoncé à son lir A la fin, il s'est jeté dans la Matrice de la Terre devant les yeux de ton jehan et de ta jehana, afin de prouver qu'il était digne du trône. Il n'en est jamais ressorti.
Kellin connaissait aussi cette histoire.
— Parlons d'abord de ton jehan, dit Burr doucement. Puis nous aborderons le sujet de l'équilibre.
— Non, dit Kellin. Ce que j'apprendrai sur mon jehan, je veux l'entendre de sa bouche.
Burr se tourna vers le rabat de la tente. Il appela. Un guerrier entra, une petite fille endormie sur son épaule. A côté de lui se tenait un garçon d'environ trois ans.
— Il y en a un de plus, dit Burr. Un autre garçon. T'en souviens-tu, ou as-tu totalement oublié que ce sont tes enfants ?
— Mes enfants ! s'écria Kellin.
— Tes bâtards, expédiés à la Citadelle pour t'en débarrasser. Et à qui l'homme qui les a engendrés n'a jamais rendu visite.