CHAPITRE II

La fièvre tomba peu avant l'aube. La racine de malenna purgea son corps des impuretés de la maladie. La guérison pouvait commencer. Elle prendrait du temps à cause de la gravité de ses blessures, mais l'homme survivrait.

Les suivantes me regardèrent en coin. Je savais qu'elles trouvaient ma présence inconvenante.

Mais c'était mon fiancé. Comment aurais-je pu me désintéresser de son sort ?

Il s'agita quand les femmes défirent les bandages de son torse. La blessure saignait toujours un peu, mais elle était propre, sans signe d'infection.

En dépit de ses contusions, le visage de l'homme était harmonieux. Ma mère n'avait pas vu plus loin que les apparences.

Il ouvrit les yeux.

— Qui...?

Je souris.

— Ginevra. Quel est votre nom ?

Il fronça les sourcils.

— Ma jambe...

— Elle est cassée, mais elle guérira. Nous avons mis des attelles. Vous souvenez-vous de ce qui est arrivé ?

— Où suis-je ? demanda-t-il.

— A Valgaard.

— Où est-ce ?

Un effet de la racine de malenna, probablement.

— Comment suis-je arrivé ici ?

— Vous étiez en chemin pour y venir, répondis-je. Mais il y a eu une attaque. Vous êtes tombé dans la rivière, ou vous y avez été poussé.

— La rivière ?

On lui avait vraiment donné trop de malenna.

— La Dentbleue. Vous ne vous souvenez de rien ? Pas même de l'homme qui vous a poignardé ?

— Je me souviens que j'avais froid... Ma tête me faisait mal...

S'il s'était cogné la tête en tombant à l'eau, il resterait vaseux un jour ou deux.

— Ne vous inquiétez pas. La mémoire vous reviendra. Vous êtes en sécurité... Devin.

— Est-ce mon nom ?

Je souris.

— Vous me le confirmerez quand vous en serez sûr.

— Je suis là depuis longtemps ?

— Hier. Mon père a envoyé des hommes vous chercher, car vous étiez en retard. Vous avez de la valeur à ses yeux, et il s'inquiétait.

— Qui suis-je, pour qu'un retard mobilise des secours ?

— Devin de High Crags. Mon futur époux.

Il me regarda, sidéré.

— Votre époux ? Je ne me souviens de rien...

— Je suis Ginevra des Ihlinis, la fille de Lochiel. Nous devons nous marier pour assurer la chute des Cheysulis. Vous vous souvenez d'eux ?

— Il s'agit seulement d'un mot..

— Ne vous tracassez pas, Devin. Vous êtes un Ihlini, comme moi.

— Ihlini, Cheysuli... Je pourrais être l'un ou l'autre et ne pas le savoir !

— Vous le saurez, dis-je en souriant. Quand vous vous présenterez devant le dieu.

— Le dieu ?

— Asar-Suti. Mon père vous emmènera prêter serment au Seker. Ne vous inquiétez pas : le dieu saura qui vous êtes, comme votre pierre de vie l'a su.

Il suivit mon regard et vit l'anneau qu'il portait au doigt.

— Je ne me souviens pas de cette bague.

S'il avait oublié sa pierre de vie, son esprit était plus malade qu'il n'y paraissait.

Mais je ne le lui dis pas.

— La mémoire vous reviendra. Vous n'avez pas oublié ça, n'est-ce pas ?

Je dessinai une rune dans l'air. Le feu de dieu brilla de sa lueur pourpre.

— Puis-je faire la même chose ?

— Normalement, oui. C'est la première rune qu'on nous enseigne.

Il leva la main et imita la rune que j'avais laissée briller dans l'air. Ses doigts refusèrent de suivre le dessin, comme s'ils n'avaient jamais appris.

— Si je l'ai su un jour, j'ai oublié aussi.

Ses paupières se fermèrent.

Il ressemblait tellement à un enfant sans défense...

Je regardai la bague.

La pierre était noire et non rouge.

— Ginevra, murmura-t-il sans ouvrir les yeux.

— Oui?

— Splendide..., souffla-t-il.

J'ignore s'il parlait de moi ou de mon nom.

J'allai aussitôt trouver mon père. Ma mère était avec lui. J'aurais aimé avoir de l'affection pour elle, mais je savais trop ce qu'elle pensait de moi.

— Il ne se souvient de rien, annonçai-je. Pas même de son nom. Je le lui ai dit. Et appris qu'il était mon futur époux. Mais il a tout oublié, même qu'il est un Ihlini.

— Il a oublié ça ? s'écria ma mère.

— Il est très malade. Ça lui reviendra.

— L'as-tu mis à l'épreuve ? demanda Lochiel.

— Il a tout oublié de la magie. Même la rune bel'sha'a. Il est comme un enfant, sans pouvoir. Si vous voulez un outil malléable, c'est l'homme idéal !

Je sus que j'avais dit ce qu'il fallait quand je vis les yeux de mon père briller d'intérêt.

— Il sera à moi, dit-il.

Je levai le menton.

— Mais vous le partagerez avec moi, affirmai-je.

Mon père éclata de rire.

— Je te donnerai plus que ça. Il sera sous ta responsabilité. Tu le formeras... En toutes choses.

Je sentis la fierté monter en moi. Il me donnait l'occasion de prouver ma valeur. De faire honneur à mon sang.

— Etes-vous sûr que j'en ai les capacités ? demandai-je, inquiète.

— Je serai là si tu as besoin de moi, répondit Lochiel. Il est destiné au dieu. Je lui donnerai l'immortalité, comme à toi...

— Lochiel ! cria ma mère, tu promets trop de choses !

— Pourquoi ? Aimerais-tu être celle à qui je ferai ce cadeau, au lieu de ta fille ?

Elle s'empourpra.

— Tu ne me l'as jamais proposé. Même quand je te l'ai demandé...

— Melusine, dit-il, tu vis ici à cause de mon bon vouloir.

— Je suis ton épouse.

— Ça ne te rend pas digne des faveurs du Seker. Ginevra les mérite. Elle est la chair de ma chair, et son esprit m'appartient aussi.

— Lochiel ! s'écria ma mère.

— Melusine, tu m'as donné un enfant. Et tu m'as servi fidèlement. Mais tu dois comprendre que ta fille et toi êtes destinées à des sorts différents.

— Je l'ai portée et mise au monde !

— Certes. Comme les vaches et les brebis portent leurs petits. Cela ne les rend pas dignes des faveurs du Seker pour autant !

— Tu veux que je meure.

— Quand le moment sera venu.

— Avant le sien !

Lochiel soupira.

— Tu es une mégère.

— Une mégère ? Au nom d'Asar-Suti, es-tu devenu fou?

Mon père éclata de rire.

— Melusine, tu es une épouse parfaite ! Notre Ginevra est adorable. Son mariage assurera notre survie. Mais Devin doit se présenter devant le dieu. Sa bénédiction est nécessaire.

— Et si le dieu la lui refuse ?

— Il mourra, dit Lochiel. Ma mère me regarda et sourit. Je ne pus en faire autant.

Je savais qu'elle espérait qu'il ne survivrait pas.

La tapisserie aux lions
titlepage.xhtml
tapisserie_split_000.htm
tapisserie_split_001.htm
tapisserie_split_002.htm
tapisserie_split_003.htm
tapisserie_split_004.htm
tapisserie_split_005.htm
tapisserie_split_006.htm
tapisserie_split_007.htm
tapisserie_split_008.htm
tapisserie_split_009.htm
tapisserie_split_010.htm
tapisserie_split_011.htm
tapisserie_split_012.htm
tapisserie_split_013.htm
tapisserie_split_014.htm
tapisserie_split_015.htm
tapisserie_split_016.htm
tapisserie_split_017.htm
tapisserie_split_018.htm
tapisserie_split_019.htm
tapisserie_split_020.htm
tapisserie_split_021.htm
tapisserie_split_022.htm
tapisserie_split_023.htm
tapisserie_split_024.htm
tapisserie_split_025.htm
tapisserie_split_026.htm
tapisserie_split_027.htm
tapisserie_split_028.htm
tapisserie_split_029.htm
tapisserie_split_030.htm
tapisserie_split_031.htm
tapisserie_split_032.htm
tapisserie_split_033.htm
tapisserie_split_034.htm
tapisserie_split_035.htm
tapisserie_split_036.htm
tapisserie_split_037.htm
tapisserie_split_038.htm
tapisserie_split_039.htm
tapisserie_split_040.htm
tapisserie_split_041.htm
tapisserie_split_042.htm
tapisserie_split_043.htm
tapisserie_split_044.htm
tapisserie_split_045.htm
tapisserie_split_046.htm
tapisserie_split_047.htm
tapisserie_split_048.htm
tapisserie_split_049.htm
tapisserie_split_050.htm
tapisserie_split_051.htm
tapisserie_split_052.htm
tapisserie_split_053.htm
tapisserie_split_054.htm
tapisserie_split_055.htm
tapisserie_split_056.htm
tapisserie_split_057.htm
tapisserie_split_058.htm