CHAPITRE IV
Le corridor était éclairé par des torches. Kellin avança en silence. Il ne voulait pas qu'on le trouve là en pleine nuit, car on le renverrait au lit avant qu'il ait pu terminer sa tâche.
Kellin inspira à fond avant d'entrer dans la salle d'apparat. La porte d'argent martelé était lourde, mais il parvint à l'entrouvrir assez pour se glisser dans la salle.
La bête était là, tapie dans les ténèbres, comme d'habitude.
Kellin était venu deux fois dans la salle depuis la mort de Ian. La première pour tenter de détruire le Lion ; la seconde avec l'intention de brûler la tapisserie accrochée derrière le trône.
Il ne voulait pas que le Lion appelle des renforts pour dévorer le Mujhar, la reine et lui-même.
Le diseur de bonne aventure m'a prévenu...
Cette fois, Kellin ne voulait rien détruire, mais donner au Lion un avertissement.
— Lion, m'entends-tu ? dit-il d'une voix tremblante. (Il se força au calme.) Je suis Kellin, qui deviendra Mujhar un jour. Mais je ne suis plus seul contre toi : j'ai un ami.
— Kellin?
Il sursauta. Le Lion avait-il répondu ?
Non.
— Garnement !
Le jeune garçon homanan se glissa dans la salle de la même façon que Kellin.
— Que fais-tu là ? Est-ce le trône du Lion ?
— Oui.
— Que fiches-tu ici à cette heure ? Tu parlais au trône ?
Garnement avança d'un pas égal. Une semaine après avoir été guéri par la magie cheysulie, le garçon avait retrouvé son entrain coutumier.
— Je lui ai donné un avertissement.
— A quel sujet ? A-t-il répondu ?
— Il dévore les gens, dit Kellin. Il a tué mon su’fali.
— Ton quoi ?
— Mon oncle. Le Lion l'a mordu et il est mort. Il y a deux ans.
— Oh, fit Garnement. Tu veux dire que le Lion s'anime ?
C'était difficile à expliquer. Les adultes lui avaient reproché de raconter des bêtises. Mais il n'avait pas la même crainte devant Garnement.
— Maintenant, il veut mon grand-père.
— Comment le sais-tu ? demanda le jeune Homanan, intrigué.
— Je le sens, répondit Kellin en se touchant la poitrine. Le diseur de bonne aventure l'a annoncé. Alors le Lion l'a mangé, lui aussi.
— Rogan dit que...
— Rogan répète ce que le Mujhar lui ordonne de dire. Personne ne me croit. Et toi ?
— Je ne sais pas... Il est en bois...
— Et je lui ai dit que j'avais désormais un ami.
— Moi?
— Oui. N'es-tu pas mon ami ?
— Bien sûr. Mais tu es le prince d'Homana...
— Les princes aussi ont besoin d'amis, dit Kellin, essayant de ne pas avoir l'air trop implorant.
— Je ne suis qu'un garçon de cuisine !
— Ça n'est qu'un début... Grand-père m'a dit que tu auras un autre poste quand tu auras appris assez de choses.
— Rogan ne donne pas de cours aux autres aides-cuisiniers, c'est vrai...
— Je l'ai demandé à mon grand-père parce que nous sommes amis.
Garnement regarda autour de lui.
— Tout ça sera à toi un jour ?
— Quand mon grand-père mourra.
— Il est robuste et vivra encore longtemps. Où est ton père ? Ne devrait-il pas être le prochain Mujhar ?
Kellin sentit un grand vide dans son estomac, comme c'était souvent le cas quand on lui parlait de son père.
— Il a renoncé à son titre. Il est fou. Il vit sur une île et parle des dieux.
— Les prêtres font ça tout le temps, et ils ne sont pas fous.
— Mon père a des attaques... Il voit des choses. Grand-père prétend que c'est un shar tahl, un prêtre-historien. Moi, je dis qu'il est fou.
— Il a tout abandonné ?
Kellin hocha la tête.
— Il aurait pu être Mujhar..., dit Garnement en regardant le Lion.
— C'est un idiot ! Un jour, j'irai sur l'Ile de Cristal, et je lui dirai ce que je pense de lui.
— Pourrai-je venir avec toi ?
— Tu seras le capitaine de mes gardes. Je t'emmènerai partout avec moi.
— Parfait.
Garnement étudia le Lion, puis il se redressa de toute sa hauteur.
— Lion, je m'appelle Garnement. Je commande les gardes au nom de Kellin. Et je te le dis, Lion : tu ne le mordras pas. Tu ne répandras pas le sang royal !
Les yeux dorés du Lion scintillèrent, reflétant les lueurs du foyer.
— Tu vois ? lança Kellin. Je ne suis plus seul.
Dans son solarium, la reine d'Homana était contente des deux jeunes garçons.
Kellin le voyait.
— Rogan dit que vous avez très bien travaillé, tous les deux, déclara-t-elle en souriant.
Kellin et Garnement échangèrent un coup d'œil. Garnement était impressionné, comme toujours devant la reine ou le Mujhar, mais son sourire n'était pas feint. Une fois nettoyé, il était tout à fait présentable. En quelques semaines passées au palais, il avait fait des progrès remarquables.
— Il m'a dit hier qu'il était content de vous. Garnement n'en sait pas encore autant que toi, mais il n'avait jamais pris de cours...
— Kellin m'aide, murmura le garçon, rougissant.
— Je lui explique une chose ou deux, mais il apprend par lui-même, ajouta Kellin.
— Je sais.
Aileen d'Homana n'avait pas perdu sa vivacité avec l'âge, même si sa chevelure était passée du roux éblouissant de sa jeunesse à un ton gris-roux plus terne. Mais elle était toujours érinnienne. Elle conservait le franc-parler qui avait failli provoquer un incident diplomatique entre son royaume et Homana, quand elle avait annoncé qu'elle était amoureuse du troisième fils de Niall.
Corin était parti pour Atvia et Aileen avait épousé Brennan, le premier fils, comme prévu.
— Il apprend vite. Bientôt, il pourra quitter les cuisines et être attaché au service de quelqu'un.
— Moi ? demanda Kellin.
Aileen rit.
— Quand le moment sera venu... D'abord, il lui faut apprendre comment marchent les choses ici. Ensuite, nous verrons s'il est prêt à devenir le serviteur personnel du prince d'Homana.
— Il le faut, dit Kellin. Je voudrais faire de lui le capitaine de la Garde royale.
— Vraiment ? fit Aileen. Je pense qu'Harlech préférerait conserver son poste...
— Pas maintenant, dit Kellin. Plus tard. Quand je serai Mujhar.
La bouche d'Aileen frémit.
Elle tourna la tête vers Garnement.
— Te sens-tu prêt pour assumer un tel poste ?
— Pas encore, répondit le jeune garçon. Mais je le serai. Je veux le protéger du Lion.
Le sourire d'Aileen s'effaça.
Elle regarda l'homme debout dans l'entrée du solarium.
— Le Lion n'est pas une menace, dit Brennan. Je te l'ai répété cent fois. Ce n'est qu'un trône, le symbole d'Homana, des Cheysulis et de notre tahlmorra. Mais ce n'est rien d'autre qu'un bout de bois sculpté.
Kellin comprit que protester serait inutile. Qu'ils croient ce qu'ils voulaient ; lui savait de quoi il retournait.
Et Garnement aussi.
— Je suis content de vous, continua le Mujhar. Rogan m'a dit que vous aviez fait des progrès tous les deux. Maintenant, je vous suggère d'aller trouver Harlech pour voir s'il peut vous éclairer sur les devoirs d'un capitaine.
Garnement s'inclina et suivit Kellin.
— Attends, dit celui-ci quand ils furent sortis du solarium.
Il se glissa contre le mur, dissimulé par la porte toujours ouverte.
— Ecoute, chuchota-t-il. Il veut lui dire quelque chose que je ne suis pas supposé entendre.
— Il s'agit d'Aidan, n'est-ce pas ? demanda la reine.
— Oui. il a envoyé un message. Il dit « pas encore ».
La voix du Mujhar trahissait de la résignation, de l'impatience et du désespoir.
— Ne lui as-tu pas expliqué ?
— Je l'ai fait. J'ai écrit : « Fais appeler ton fils. Kellin a besoin de son père ». Et il a répondu : « Pas encore ».
— Par les dieux, est-il vraiment devenu fou ?
— Je préfère penser que non. Mais je souhaite qu'il ait une bonne raison d'agir ainsi...
— Il s'isole de tout...
— C'est un shar tahl, Aileen. Ils sont différents des autres Cheysulis.
— Il y a aussi de l'érinnien en lui, ou l'aurais-tu oublié ?
— Non. Aidan dit qu'il aide les gens à comprendre que les anciennes coutumes doivent être remplacées par des nouvelles.
— Mais il refuse un père à son fils.
— Il l'appellera quand le moment sera venu, du moins selon lui...
La reine d'Homana lâcha un juron qui aurait mieux convenu à un soldat qu'à la première dame du royaume.
— Quand décidera-t-il que le moment sera venu ? Lorsque son fils sera adulte, assis sur le trône qui aurait dû être le sien ?
Le Mujhar répondit d'une voix qui révélait sa fatigue :
— Je l'ignore.
Il y eut un long silence. Puis Kellin entendit des sanglots vite interrompus.
— Aileen, je t'en prie...
— Pourquoi pas ? J'ai le droit de pleurer si je le désire. C'est mon fils, Brennan ! Et il me manque tellement. Toutes ces années...
— Shansu, meijhana.
— Où trouverais-je la paix ? Tu ne peux pas comprendre ce que c'est. Je l'ai porté en moi.
— J'ai aussi un lien de ce genre...
— Avec un félin ! Ce n'est pas la même chose. De plus Sleeta est avec toi. Je n'ai rien que des souvenirs... Ce n'est pas juste. Ni pour moi, ni pour toi, et encore moins pour Kellin. N'y a-t-il pas un moyen de faire venir Aidan?
— Je n'essaierai pas, dit Brennan. Il est davantage que notre fils, ou le père de Kellin. C'est un shar tahl. Je n'obligerai pas un élu des dieux à satisfaire un désir séculier.
— Pas même pour son fils ?
— Non. Je n'interférerai pas.
Kellin se tourna et partit à grands pas.
Garnement hésita un instant, puis courut pour le rattraper.
— Kellin...
— Tu as entendu ce qu'il a dit sur mon père... Il ne veut pas de moi.
— Non. Le Mujhar pense que ton père te fera appeler quand le moment sera venu.
— Crois-moi, il ne viendra jamais !
— Tu ne peux pas en être sûr...
— Si ! cria Kellin, amer. Il a renoncé au trône. Il m'a renié ! Un jour, j'irai le voir et je lui dirai en face ce que je pense de lui !
— Kellin...
— Et tu viendras avec moi.
Les rêves de Kellin furent peuplés de dieux impatients, de Lions avides de dévorer les humains... et de son père. Eveillé en sursaut quand la porte s'ouvrit, il prit son couteau sous l'oreiller pour se défendre au cas où ce serait le Lion...
— Kellin ? Es-tu réveillé ?
— Rogan?
— Oui. Je dois te parler de quelque chose.
— Au beau milieu de la nuit ?
— C'est le moment idéal. (Rogan posa sa chandelle sur le banc, près du lit.) Je sais que tu es troublé, Kellin. Garnement m'a rapporté la conversation que vous avez surprise aujourd'hui entre le Mujhar et la reine.
— Il t'a tout dit?
— Oui. J'y ai longuement réfléchi, puis j'ai pris une décision. Je te propose de t'accompagner chez ton père.
— Toi?
— Je ne cherche pas à l'excuser ou à expliquer sa conduite. Je t'offre seulement de t'accompagner jusqu'à l'Ile de Cristal, où tu pourras lui demander les raisons de ses actes.
— Quand ? demanda Kellin, le regard perdu dans le vague.
— Dès ce matin. Nous emmènerons Garnement, prétextant que tu veux lui montrer la Citadelle. En réalité, nous partirons pour Hondarth.
— Mais... les gardes s'apercevront que ce n'est pas le bon chemin.
— J'ai obtenu du Mujhar la permission d'y aller sans gardes. Il comprend ce que c'est d'être cheysuli, et de détester être enfermé...
— Ne va-t-il pas se douter de la vérité ? Hondarth est à deux semaines de cheval !
— Il n'est pas rare pour un jeune Cheysuli de vouloir rester un certain temps à la Citadelle.
— Il faudra quand même les prévenir...
— J'enverrai un message quand nous serons à Hondarth. Il sera trop tard pour nous arrêter.
Kellin regarda son précepteur, intrigué.
— Pourquoi fais-tu ça ?
— Parce que le moment est venu, dit Rogan avec un sourire presque effrayant.