CHAPITRE VII
Kellin eut un moment de panique intense qui fut d'abord dû à la crainte de tomber et de se blesser.
Puis au Lion.
Le prince s'était déjà trouvé sur le dos de chevaux emballés. Un bon cavalier apprenait à maîtriser une monture affolée dans des circonstances normales. De nuit, privé d'une partie de ses réflexes à cause de ses blessures, la situation était beaucoup plus dangereuse.
Chaque cahot se répercutait douloureusement dans son corps meurtri tandis que le cheval fonçait à l'aveuglette dans le sous-bois et sautait par-dessus les amas de branches mortes.
Il suffirait d'un seul faux pas...
Le cheval trébucha, puis fit un écart comme s'il fuyait quelque chose de terrifiant. Kellin se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas crier. Aucune des astuces qu'il connaissait pour arrêter la bête n'était applicable dans le cas présent.
Soudain, l'animal sauta un obstacle invisible et sembla réaliser que quelque chose le gênait sur son dos. Il rua, expédiant son cavalier par-dessus son garrot.
Kellin tenta de se rattraper à sa crinière, mais elle lui échappa des mains.
Le prince ne paniqua pas pendant le bref instant où il resta comme suspendu dans les airs. Il savait pourtant que la chute serait douloureuse...
Il se ramassa sur lui-même de son mieux, maudissant ses côtes bandées. Puis il toucha le sol sur une épaule et fit un roulé-boulé. Mais il lui fut impossible d'éviter de heurter de la hanche un entrelacs de branches brisées et de fougères.
Enfin, il s'écrasa sur le dos, ses côtes l'empêchant de mieux contrôler sa chute.
Quelques secondes, il n'éprouva aucune douleur. Cela le terrifia. Il se souvenait d'un vieux soldat tombé de cheval dans la cour du château. Quelque chose s'était brisé dans son dos.
Si Tammis survécut, il ne marcha plus jamais.
L'idée que la même chose lui arrive lui donna la force de s'asseoir. Cela réveilla la douleur. Il retomba sur le dos, mais se sentit quelque peu rassuré. S'il avait mal, il n'était pas paralysé !
Quand il eut repris son souffle, Kellin lâcha une bordée de jurons dans toutes les langues qu'il parlait. Quand il s'arrêta, il était de nouveau hors d'haleine mais content : les morts ne jurent pas !
L'étalon avait continué sa course. Pour le moment, peu importait à Kellin. Il n'aurait pas supporté l'idée de retourner à Homana-Mujhar à cheval. Rentrer à pied serait long et douloureux, mais il n'avait pas le choix.
Il lui semblait qu'il n'avait rien de cassé, mais encore lui fallait-il se lever pour en être sûr.
Un bruit le surprit et le força à l'immobilité. A deux ou trois pas de lui, il entendit le grondement d'une bête et l'odeur fétide de son souffle.
Un ours, un puma ?
Kellin éprouva un besoin irrationnel de fuir.
Le Lion ?
Cela ressemblait à une manigance de Corwyth.
Kellin se releva sur les coudes.
— Partez, dit-il. Vous n'avez nul pouvoir sur moi !
L'odeur disparut aussitôt.
Un rire humain retentit dans les ombres dissimulant l'animal.
— Le Lion, peut-être pas, mais moi, si ! dit Corwyth, sortant de l'ombre.
— Corwyth le Lion, dit Kellin. Mais ce déguisement n'est plus efficace. Je sais désormais ce que vous êtes.
L'Ihlini haussa négligemment les épaules.
— Je suis ce que bon me semble... et ce qu'il convient à mon maître que je sois. Pour vous, c'était un lion, car nous avions entendu parler des craintes du petit prince. Cela nous a permis certaines libertés, même si nous ne pouvions rien faire dans l'enceinte du palais. La peur seule peut être très efficace, comme vous le savez fort bien ! Vous avez cru au Lion, et cela a fait de vous ce que vous êtes — vous laissant à ma merci.
Kellin aurait voulu réfuter la théorie de l'Ihlini, mais il en fut incapable. Ce qu'il disait était vrai. Sa faiblesse et ses peurs avaient donné une arme de choix au sorcier.
Les mains gantées de l'homme s'ouvrirent, laissant échapper des flammèches blanches qui se transformèrent en colonnes de lumière.
— La mort de Ian fut particulièrement bienvenue. L'idée qu'il avait été tué par le Lion n'avait d'autre fondement que l'imagination d'un enfant trop prompt à interpréter un commentaire sans importance... Cela a servi nos buts, bien que nous n'ayons été pour rien dans l'affaire.
— Lochiel, dit Kellin, essayant en vain de se lever.
— Il a tendu la main pour vous appeler. Vous êtes invité cordialement à un séjour à Valgaard, auprès de votre cousin.
— Mon cousin ? cracha Kellin.
— Ne vous récriez pas ainsi, mon seigneur. Voulez-vous que je vous rappelle votre lien de parenté avec lui ?
Kellin ne répondit pas.
— Lochiel est le fils de Strahan, lui-même engendré par Tynstar, et porté par Electra de Solinde. Elle était alors mariée à Karyon et reine d'Homana, mais elle n'avait jamais renoncé à son véritable seigneur, qui n'était pas le Mujhar. Strahan était le frère — le rujholli — d'Aislinn, la mère de Niall, qui a engendré Brennan. Brennan est le père d'Aidan, votre jehan. Lochiel et vous êtes cousin, Kellin, même si vous préféreriez que ce ne soit pas vrai.
Quelque chose coula dans les yeux de Kellin.
Du sang de sa coupure ?
Corwyth éclata de rire.
— Pauvre petit prince. Endolori, blessé, et tellement sans défense !
Kellin se leva d'un bond malgré ses côtes meurtries. Il sortit le couteau cheysuli de son fourreau et le lança d'un geste précis en direction du sorcier ihlini.
Vous n'êtes pas le seul à posséder une arme !
Corwyth leva une main. Le couteau s'arrêta au milieu de sa course. Les yeux d'émeraude du loup devinrent noirs.
— Non ! cria Kellin, outragé qu'on profane le couteau de Biais.
Corwyth saisit le couteau. Il l'étudia un moment, puis le glissa dans sa ceinture.
— Je désire une arme comme celle-là depuis une centaine d'années ! Merci pour ce cadeau. Sans vous, je n'aurais jamais obtenu une merveille pareille. Les guerriers cheysulis sont bien protégés par leurs lirs. Mais vous n'en avez pas. Leijhana tu'sai, mon seigneur !
Le peu de force qu'avait encore Kellin, née de la fureur et de la panique, disparut comme de l'eau qui s'évapore. Il ne lui restait rien, pas même la colère. Il tendit une main vers l'Ihlini, puis la laissa retomber mollement.
Kellin se mordit la lèvre. Il ne voulait pas montrer sa faiblesse à un ennemi.
— Laissez-vous aller, Kellin, dit Corwyth d'une voix douce. Je ne suis pas là pour être cruel. Je sais que vous nous considérez comme des monstres, mais conserver un contrôle aussi rigide par fierté n'a aucun sens.
Pour Kellin, les ténèbres semblèrent s'épaissir. Par sorcellerie ? Ou était-ce un effet de l'épuisement ?
— Je suis un Cheysuli. Je ne dois pas laisser penser que je suis inférieur à un Ihlini.
Corwyth éclata à nouveau de rire.
— Inférieur ? Mon seigneur, nous sommes égaux dans tous les sens du terme. Nous avons tous été engendrés par les dieux. Et nous sommes désormais des enfants querelleurs qui se battent autour d'un jouet. Nous aurions pu être frères — rujheldi. N'est-ce pas proche de rujholli ? Mais le temps n'est plus à la fraternité. Les Cheysulis sont trop près de l'accomplissement de la prophétie. Nous devons les arrêter. Avant que mon rujheldi cheysuli puisse faire un enfant à une Ihlinie.
Kellin se retint de cracher sur le sorcier.
— Croyez-vous que je souillerais ma virilité en la laissant pénétrer dans la matrice de l'Autre Monde ?
Corwyth rit, réveillant des oiseaux dans un arbre.
— Un homme ne peut se fier à ses goûts ou à ses préférences sur un sujet aussi important. Je vous ai simplement cité les termes de votre histoire : Rhiannon, la fille de Lillith, a été engendrée par Ian en personne...
— Ian avait été ensorcelé. Il était sans lir, et donc vulnérable.
— ... et Brennan, votre grand-père, a couché avec Rhiannon. Sa fille, une demi-sang, est la femme dont le sein vous a nourri.
L'estomac de Kellin se révulsa.
— Mon grand-père a été séduit. Et trompé !
— Mais vous êtes au-dessus de ça ? fit Corwyth, secouant la tête. Il suffit d'une naissance, Kellin... Une seule petite semence plantée dans un sol ihlini fertile, et tout sera accompli. Nous n'avons pas tous juré allégeance à Asar-Suti. Certains Ihlinis voudraient que cet enfant soit conçu, pour éliminer les fidèles du Seker. La prophétie ne dépend pas de la personne à laquelle votre sang se mêlera. Il suffit qu'elle soit ihlinie.
Endolori de la tête aux pieds, Kellin rassembla le peu d'énergie qu'il lui restait.
— Donc, vous allez me tuer ?
— C'est à Lochiel de disposer de vous.
— Si vous avez l'intention de m'emmener à Valgaard, ce sera contre mon gré. Vous ne pouvez pas m'enlever ça, que j'aie un lir ou pas.
— C'est possible, concéda Corwyth. Mais j'ai d'autres moyens, tout aussi efficaces.
Il fit un geste. Deux hommes sortirent de l'ombre, tenant un cheval sellé.
— La chevauchée sera longue et douloureuse. Combien de temps pensez-vous pouvoir tenir le coup ?