CHAPITRE PREMIER
La chapelle était faite de pierres dressées disposées en cercle. Quelques-unes penchaient, mais la plupart avaient été remises en place. Un linteau sculpté marquait l'entrée. Une stèle de pierre s'élevait devant.
Kellin s'en approcha, attiré par son étrange splendeur.
Le côté de la stèle lui faisant face était gravé de runes qu'il avait vues en une seule occasion, lors de sa cérémonie des honneurs. Il en reconnaissait la plupart, mais il n'était sans doute pas aussi versé dans la haute langue qu'il l'aurait dû.
J'ai vécu trop longtemps parmi les Homanans.
Les runes étaient nettement marquées, datant de quinze ou vingt ans au plus. La stèle elle-même semblait plus ancienne, mais pas autant que le cercle de pierre. Elle arrivait à la hauteur de la poitrine de Kellin. Il s'agenouilla pour mieux voir les runes, puis il passa un doigt sur elles, les déchiffrant à mesure.
— Un jour... races... sangs magiques.
— Cela dit qu'un homme ayant tous les sangs unira un jour quatre races ennemies et deux races magiques ! lança une voix. Si les quelques mots que tu as prononcés sont tout ce que tu connais de la haute langue, tu as bien fait de venir me trouver pour en apprendre davantage.
Kellin ne bougea pas.
Ce ne sont pas les premiers mots que j'attendais d'un jehan qui voit son fils adulte pour la première fois.
Cela attisa la colère de Kellin.
Debout dans l'entrée de la chapelle, Aidan était éclairé par le soleil qui se reflétait sur l'or de ses bracelets et de sa boucle d'oreille. Kellin n'avait pas réalisé que son père était un guerrier, mais la preuve se tenait devant lui.
— Lève-toi, dit Aidan. Je ne suis pas le genre d'homme qui demande qu'on lui rende hommage.
Il ne sait pas qui je suis.
— Exact, vous avez renoncé à ce droit, répondit Kellin, vexé.
Il pensait que son père le reconnaîtrait.
Aidan sourit.
— Celui-là, et bien d'autres choses inutiles. Lève-toi. Ou bien es-tu là parce que tu veux que je guérisse des jambes cassées ?
— Non.
— Tant mieux. Je ne suis pas un dieu. Je ne fais pas de miracles.
— Mais vous avez le pouvoir de guérison. Vous êtes un Cheysuli, après tout !
— Certes. Mais tu n'as pas besoin de la magie de la terre. Tu sembles en pleine forme.
Kellin se leva.
— Tu es plus grand que je ne pensais, dit Aidan. Es-tu sûr que le clan ait envie de te perdre ?
— Pourquoi dites-vous ça ? demanda Kellin, perplexe.
— N'es-tu pas venu pour que je t'enseigne ce qu'un shar tahl doit savoir ? Je ne fais pas de différence entre les capacités physiques des hommes, mais les clans préfèrent garder les guerriers les plus forts. Je ne doute pas que les femmes aient essayé de te dissuader de venir sur l'Ile.
Kellin ne se laissa pas désarmer. Il essaya de retrouver ses traits dans ceux d'Aidan... En vain. Ses cheveux étaient roux foncé, à part une mèche blanche au-dessus de l'oreille gauche. Ses yeux étaient jaunes et son teint pas aussi mat que celui d'un guerrier de pure race.
Celui de Kellin non plus.
La couleur de notre peau est identique, mais pas celle de notre cœur.
— Es-tu venu suivre mon enseignement ? demanda poliment Aidan.
Kellin réprima son envie d'éclater d'un rire hystérique et de lui dire que ce qu'il souhaitait apprendre n'avait rien à voir avec les dieux.
— Si vous êtes capable de m'instruire...
— Je ferai ce que je peux. Mais seuls les dieux décideront si tu deviendras un shar tahl.
— Vous pensez que c'est ce que je veux ?
Jusque-là, Aidan avait le soleil dans les yeux et il n'avait pas vu grand-chose de Kellin, si ce n'est une vague silhouette.
Le prince se plaça devant la stèle pour qu'Aidan le voie.
Le visage de son jehan devint gris.
Même ses lèvres pâlirent.
— Des échos... Shona... le kivarna..., balbutia Aidan.
D'après les descriptions qu'on lui avait faites de sa mère, Kellin ne pensait pas lui ressembler beaucoup. Mais Aidan avait vu quelque chose.
Peut-être seulement à cause de son kivarna...
— Elle m'a donné le jour, dit-il froidement. Il devrait y avoir quelque chose d'elle en moi.
Le visage d'Aidan resta immobile comme celui d'une statue.
Est-ce bien ça que j'ai souhaité toutes ces années ? Lui faire du mal ? Ai-je besoin de plus ?
Aidan inspira à fond, puis il sourit tristement.
— Je savais que tu me haïrais. Mais je devais prendre ce risque.
— En valait-il la peine ? demanda Kellin. (Il s'arrêta un instant, puis cracha le mot avec tout le venin d'années d'amertume) Jehan.
— Entre, dit Aidan. Il vaut mieux être à l'intérieur pour ce que j'ai à dire.
La chapelle était sombre, car le toit à claire-voie bloquait pour l'essentiel le soleil. Un autel gravé de runes trônait au centre. Des bancs de pierre étaient appuyés contre les parois.
— Où est ton lir ? demanda Aidan.
— Sima m'a amené ici, puis elle a disparu.
— Teel aussi a disparu ce matin. Je suis resté seul avec les chiens. Ils voulaient sans doute que nous nous rencontrions seul à seul.
Peu importait à Kellin ce que les lirs avaient manigancé. Il pensait seulement au fait que cet homme avait planté sa semence dans le ventre de Shona.
Il aimait sa cheysula, dit-on. N'aurait-il pas pu aimer aussi le fils qu’elle lui a donné ?
— Avec votre kivarna, vous auriez dû savoir que je venais.
Aidan avait repris des couleurs.
— Je ne nie pas ton droit à l'amertume, mais ce n'est pas le lieu pour ça.
— Est-ce pour ça que vous m'avez fait entrer ? Pour que je tienne ma langue ? Mais vous oubliez, jehan, que je n'ai pas votre humilité ! Si j'adore les dieux, c'est à ma manière, et sans tout ce falbalas !
— Je ne m'attendais pas à de la révérence ou à de l'humilité. Tu n'es pas ce genre d'homme.
— Pensez-vous que sois trop faible pour être comme vous ? Non, jehan. Je suis trop fort. Kellin n'est pas un lâche qui se cache sur une île, la bouche pleine de prophéties.
— Tu n'es pas un lâche, je veux bien le croire. Moi non plus, mais pense ce que tu veux. Tu es un jeune homme bouleversé et amer, confronté à son héritage pour la première fois. Tu as mentionné le kivarna. Permets-moi de m'en servir afin d'étudier ton âme. Tu feras ce que ce j'ai fait quand le moment sera venu : accepter totalement ce que les dieux ont décidé pour toi.
— Si vous le savez, dites-le-moi ! Ça me fera gagner du temps !
— Pour t'ôter la possibilité de devenir par toi-même ce que les dieux souhaitent ? Il n'est pas si aisé de circonvenir son tahlmorra. Si je te disais comment tu dois évoluer, je risquerais d'altérer les événements futurs.
— Des fadaises, voilà tout ce que vous enseignez ! cria Kellin.
— Quand un homme a suffisamment appris, il comprend.
— Si vous en avez le pouvoir, faites une prophétie pour moi !
— Oublies-tu qui je suis ? demanda Aidan, immobile.
— Comment pourrais-je l'oublier ? Vous êtes l'homme que j'ai cherché toute ma vie, et à qui je peux maintenant dire ce que je pense de lui et de ses prétentions stupides.
— Je suis le porte-parole des dieux.
Kellin éclata de rire.
Puis il n'eut plus envie de se moquer, car Aidan prit la parole.
— Le Lion couchera avec la sorcière. Des ténèbres viendra la lumière, de la mort viendra la vie, de l'ancien naîtra le nouveau.
— Des mots, marmonna Kellin, essayant de nier leur pouvoir et de dénigrer l'homme qui les prononçait.
— Le Lion couchera avec la sorcière, et l'enfant-sorcier qui naîtra de leur union se joindra au Lion pour dévorer la Maison d'Homana et tous ses enfants.
— Jehan, cria Kellin, arrêtez !
— Pensais-tu échapper au Lion ? Pauvre petit ! Tu n'es rien aux yeux des dieux. Peu leur importe le Lion, ils veulent seulement son petit. Tu es le moyen d'y parvenir. Le Lion couchera avec la sorcière.
Kellin eut l'impression d'être de nouveau un gamin de dix ans à la foire d'été. Il lui sembla entendre le vieil homme assis sur ses coussins lui dire qui il était et quel serait son sort.
— Le Lion... Il existe, après tout... balbutia Kellin.
Aidan sourit, son visage devenant étrangement inhumain.
— Kellin, dit-il simplement, tu es le Lion !