CHAPITRE XIII
Kellin ne voulait pas regarder les enfants et le guenier qui les accompagnait.
Il ne détourna pas les yeux du visage de Burr.
— Des bâtards ! cracha Kellin.
— Ça ne les empêche pas d'avoir besoin de parents.
— Des sang-mêlé homanans...
— Et toi, qu'es-tu donc ? Homanan, Solindien, Atvien et Erinnien... Moi, je suis un Cheysuli de pure race.
— Vous pensez, comme les a'saii, que je ne devrais pas monter sur le trône ?
— Si tu refuses ton lir, certainement ! Regarde tes enfants, Kellin.
— Les bâtards n'ont pas de place dans la succession...
— Ils n'ont donc aucune importance ? C'est l'Homanan en toi qui parle, Kellin ! Dans les clans, être bâtard n'implique aucun déshonneur. Ian savait-il ce que tu pensais de la question ? Lui aussi était un bâtard.
— Ça suffit ! cria Kellin. Vous essayez de me perturber, c'est tout.
Burr regarda le jeune garçon.
— Il est encore petit, mais il promet. Il a des yeux homanans, mais tes cheveux. Et son menton...
— Assez !
— La petite est trop jeune pour montrer son potentiel. L'autre garçon n'a que quelques mois. Peux-tu justifier tes actions envers eux, même si tu refuses à ton jehan le droit que tu t'es arrogé ?
— Il m'a abandonné en faveur des dieux ! s'écria Kellin, qui regretta aussitôt d'avoir parlé.
— Et toi, en faveur de qui les as-tu abandonnés ?
Bouillant de colère, Kellin eut du mal à trouver ses mots.
— Vous ne m'avez rien apporté ! Ni vérité, ni aide, ni service ! Seulement des platitudes sorties de la bouche d'un homme plus fidèle aux a'saii qu'à son Mujhar !
Burr ne tomba pas dans le piège de la colère.
— Tant que tu ne reconnaîtras pas ces enfants et n'assumeras pas ta place dans leur vie, abstiens-toi de parler d'Aidan.
Kellin tendit une main tremblante vers Sima.
— Je ne veux pas de lir.
— Tu en as un.
— Je veux m'en défaire.
— Et ouvrir ainsi la porte à la folie ?
— Je n'y crois pas !
— Dans ce cas, mets ta conviction à l'épreuve. Renie ton lir et supporte les conséquences.
Burr se leva et prit la fillette des bras du guerrier silencieux, la calant contre son épaule.
— Il n'y a pas de place dans ma vie pour des bâtards ! cria Kellin. Ni pour un lir !
— C'est une affaire entre les dieux et toi.
— Vous vous trompez tous. Je vous le prouverai.
— Tahlmorra lujhalla mei wiccan, cheysu, dit Burr.
Lorsque Kellin se tourna pour partir, il ajouta :
— Cheysuli i'halla shansu.
Kellin ne s'attarda pas à la Citadelle. Il reprit sa monture d'emprunt et repartit vers Mujhara. Il était si épuisé que les bruits environnants bannissaient toute pensée. Il était content de ce répit. Réfléchir attisait sa colère, lui rappelant qu'aucun Cheysuli ne l'accepterait s'il n'avait pas de lir.
Ils préfèrent me voir devenir fou de frustration à cause du lir plutôt que parce que j'y aurais renoncé !
Depuis qu'il avait proclamé son intention de se débarrasser d'elle, Sima n'avait rien dit. Le lien mental était bizarrement vide, mais le puma le suivait toujours.
Ne serait-il pas plus simple de briser le lien à tout jamais ? Si Sima mourait avant que leur union mentale soit complète, il échapperait au rituel de mort.
Mais Burr pense que non.
Le shar tahl lui avait dit de prouver qu'un guerrier sans lir ne devenait pas fou. Kellin avait accepté le défi. Mais il se demanda ce qui arriverait s'il perdait le pari.
Qu’a éprouvé Tiernan en se jetant dans la Matrice de la Terre ?
Et qu'avaient pensé Aidan et Shona en le voyant faire?
Kellin jura. Il se passa une main sur le visage, étalant la poussière et le sang séché. Il avait quitté la Citadelle sans prendre le temps de se nettoyer. Ses vêtements étaient amidonnés de saleté et le démangeaient. Même ses os étaient endoloris.
Il entra à Mujhara par le portail nord, qui donnait sur la route menant à la rivière Dentbleue et à Valgaard.
Je serais sur ce chemin si je n'avais pas tué Corwyth.
Les quartiers les plus pauvres de Mujhara se trouvaient derrière ce portail, ainsi que les bas-fonds où Kellin aimait se rendre. Cette fois, il n'avait pas l'intention de s'y arrêter, mais de rentrer à Homana-Mujhar. Il désirait un bon bain et un lit...
Sa monture fit un écart. Kellin entendit en même temps un grondement sourd. Un chien sortit de l'ombre.
Le prince se tendit, prévoyant des problèmes. Mais le chien le dépassa sans lui prêter attention.
Le lien mental vide s'anima soudain, l'aspirant dans une frénésie d'aboiements, de feulements et d'inquiétude.
Kellin fut pétrifié par le choc. Puis il comprit. Il éprouvait les émotions de Sima à travers leur lien, même s'il était incomplet.
Le prince se secoua, fit tourner le cheval et sortit son couteau cheysuli. Il vit une silhouette noire sur laquelle se ruait une meute de chiens.
Ils vont la tuer...
Il n'eut pas le temps de s'attarder sur cette idée. Un homme jaillit de l'ombre et flanqua un violent coup de poing sur le museau du cheval.
Kellin perdit le contrôle de sa monture. Avant qu'il ait eu le temps de retrouver son équilibre, l'homme lui saisit la cheville et la tordit. Pour éviter qu'elle casse, Kellin n'eut pas d'autre choix que suivre le mouvement.
Il se laissa arracher à sa selle.
— Ku’reshtin.
Il se retourna en tombant et atterrit sur ses pieds. L'homme se rua aussitôt sur lui.
Sans cesser de se battre, Kellin pensa à l'ironie du sort. Son agresseur ne trouverait pas un sou sur lui.
Haletant, il entendit les hurlements du puma et les aboiements des chiens. Même s'il ne voulait pas de lir, il n'avait pas envie que Sima soit tuée ou blessée.
Distrait par l'idée qu'elle luttait seule contre la meute, il glissa dans la boue. La ruelle était étroite, tortueuse et sombre. Kellin n'hésita pas : il voulut saisir le couteau de Biais. Des mains agrippèrent son bras et l'empêchèrent de terminer son mouvement. Puis l'étreinte se resserra.
L'homme leva un genou et fracassa le poignet du prince dessus.
Kellin hurla de douleur.
Son cri fit un contrepoint aux feulements angoissés de Sima.
L'inconnu saisit Kellin par le devant de son pourpoint crasseux et le jeta contre le mur.
Son crâne heurta violemment la pierre. En même temps, le type lui flanqua un violent coup de coude dans les côtes.
Kellin sentit ses os céder.
Hors d'haleine, il tenta de reprendre sa respiration. La douleur était atroce, mais pas aussi surprenante que la violence de l'attaque.
Sima hurla ; un chien jappa, puis un autre, appelant leurs frères à la rescousse.
Lir!
C'était un appel instinctif, sans plus. Il ne signifiait rien.
Kellin s'écroula contre le mur. Il serait tombé sans la main qui le tenait debout. Son poignet cassé était toujours prisonnier du battoir de l'inconnu.
— Le pouce d'abord, grogna une voix. Puis les doigts, et après la main !
L'homme resserra sa prise.
Kellin comprit de qui il s'agissait.
— Luc ! haleta-t-il. Par les dieux...
— Ils ne sont pas là, petit prince. Nous sommes seuls, toi et moi !
Il saisit le couteau cheysuli glissé à la ceinture de Kellin.
— Attendez !
— Que veux-tu ? M'acheter ? Inutile ! J'ai assez de pièces pour un bon moment, et je connais le moyen d'en gagner d'autres.
Luc leva un coude et le propulsa dans la mâchoire de Kellin. Sa tête partit en arrière. Il cracha les débris d'une dent.
— Ce n'était qu'une caresse d'amoureux, ricana Luc. En parlant de ça, peut-être devrais-je me servir de toi comme d'un fourreau royal pour mon arme virile !
La vue brouillée, Kellin se débattit. Il sentit du sang dans sa bouche, mais il ne pouvait dire s'il venait de la dent ou d'un poumon transpercé par une côte cassée.
Luc posa la pointe du couteau sur les parties intimes de Kellin.
— La vie est dure dans notre quartier, mais si je faisais de toi mon jouet, je te protégerais...
— Sima ! cria Kellin.
Il entendit au loin des grognements et des jappements, et le cri d'un félin enragé.
— Sima...
Luc le fit taire d'un coup de coude.
— D'abord le pouce, ricana-t-il.
Kellin comprit alors à quoi servait un lir. II avait renié le sien. Que lui restait-il ?
Le prince souffrait terriblement. Il savait que ses blessures étaient graves.
Il en mourrait probablement, même sans autre intervention de Luc.
Sima lui avait dit qu'elle lui avait donné la clé. Maintenant, à lui d'ouvrir la porte.
Kellin se servit de la douleur, de la frustration et de la rage. Il les laissa déborder jusqu'à ce qu'il ne reste rien de son humanité que deux pulsions fondamentales : tuer et se nourrir.
Quand le couteau descendit pour lui couper le pouce, la main de Kellin disparut.
A sa place se trouvait la patte d'un puma, toutes griffes dehors.