CHAPITRE V

Devin poussa un cri dans son sommeil. Réveillée en sursaut, je m'assis dans le lit, une main sur la poitrine pour contenir les battements désordonnés de mon cœur.

Toujours endormi, il fit mine de sortir un couteau accroché à sa hanche.

— Devin !

Il se leva d'un bond et se jeta sur moi, les mains autour de ma gorge comme s'il voulait m'étrangler.

Puis la conscience lui revint. Je vis ses yeux s'agrandir d'horreur quand il réalisa ce qu'il faisait.

— Dieux...

— Tout va bien, le rassurai-je. Je ne suis pas blessée. De quoi as-tu rêvé ?

— Un félin, souffla-t-il.

— Le puma que nous avons vu il y a deux semaines ?

— Non. Un lion.

Des animaux mythologiques...

— Pourquoi rêverais-tu d'un lion ?

— Il me pourchasse...

Je pris son visage entre mes mains.

— Je sais comment le faire disparaître...

— Non, fit-il, repoussant mes mains. Pas maintenant. Je dois sortir...

— En pleine nuit ?

— Juste un moment. J'ai besoin d'être seul. Je t'en prie, essaie de comprendre. Il y a un démon en moi. Je dois l'exorciser, puis je reviendrai vers toi.

— Va, soufflai-je. Mais ne t'étonne pas si je suis endormie à ton retour. Peu m'importe que le lit soit vide...

Il comprit mon ironie et sourit, mais ses yeux restèrent graves.

Il prit un manteau doublé de fourrure et sortit.

— J'ai le pouvoir de chasser le Lion, dis-je à la pièce vide. Ne suis-je pas la fille de Lochiel ?

Je ne dormais pas quand il revint, des heures plus tard. Il s'excusa de m'avoir empêchée de me reposer.

— As-tu détruit le démon ?

Il vint me rejoindre au lit, tremblant.

— Ginevra..., murmura-t-il.

Je le serrai contre moi, l'enveloppant de mes bras et de mes jambes.

— Doucement, dis-je. Je suis là. Je serai toujours là pour toi.

— Je crois que je suis en train de devenir fou.

— Non, Devin. Il n'y a pas de folie en toi.

— Je m'éveille en pleine nuit et il n'y a rien que le vide et l'angoisse. Puis je me souviens que tu es là, Ginevra. Et j'ai peur...

— De quoi ?

— Que tu me quittes. Ou qu'on me jette hors de Valgaard, parce que je ne serais pas digne d'y rester.

Je caressai ses cheveux.

— Où es-tu allé ?

— En bas, dit-il.

Je crus un instant qu'il parlait du Portail. Puis je compris.

— Les fauves ?

— Oui. Ce sont des bêtes sauvages, Ginevra. Elles ne sont pas faites pour vivre en cage. Moi non plus. Je suis prisonnier de mon ignorance comme elles de leurs barreaux...

Je l'attirai dans mes bras, réchauffant son corps comme j'aurais voulu réchauffer son esprit.

Combien de temps avant que tu décides de quitter ta cage ?

La porte s'ouvrit doucement.

J'aperçus Devin dans le miroir de cuivre poli devant lequel je me brossais les cheveux.

— J'ai une surprise pour toi, dit-il.

Il tendit la main. Sur sa paume dansait une petite flammèche d'un blanc pur. Puis elle changea de forme et prit l'aspect d'un oiseau de feu.

Je retins mon souffle. L'oiseau de flamme devint un véritable volatile.

Je tendis la main et le pris. C'était un minuscule rossignol blanc, parfaitement formé et tout à fait réel. Il leva la tête et se mit à chanter.

— Lochiel dit que j'y arrive grâce à Valgaard. Nous sommes si près du Portail... J'ai oublié mon pouvoir, mais il y en a tant ici... Il suffit de le prendre, à condition de savoir comment faire. Même un Cheysuli pourrait apprendre, pour peu qu'il ait le Sang Ancien.

— Tu sais que j'ai aussi du sang cheysuli ?

— Puisque ta mère est une sang-mêlé, cela paraît évident !

— Ça ne te dérange pas ?

— Cheysuli, Ihlini, qu'importe, du moment que nous sommes ensemble. C'est une question d'éducation, pas de sang. Si tu étais née à Homana, tu servirais les Cheysulis au lieu des Ihlinis.

— Et toi ? demandai-je.

— Je ferai ce qui doit être fait. Si le dieu nous donne l'immortalité, il serait dommage de refuser de le servir, et de voir périr notre race.

— Notre race ne périra pas tant que l'enfant que je porte est vivant, dis-je en lui prenant la main et en la plaçant sur mon ventre.

— Il est là ? demanda-t-il d'une voix émerveillée.

— Oui. Il est encore trop petit pour que tu le sentes, mais dans six mois tu auras un fils.

— Je te remercie. Tu as fait de moi un homme.

— Tu es un homme, dis-je, intriguée.

— Incomplet. Maintenant, grâce à toi, nous pourrons nous marier. Je me présenterai au dieu et le laisserai juger ma valeur.

J'entendis son cœur battre contre le mien. Derrière nous, le rossignol cessa son chant. Quand je me retournai, il avait disparu.

Les illusions sont transitoires. Devin, lui, était réel.

J'avais souvent vu le Portail. Devin ne le connaissait pas. Cela m'incita à regarder le sanctuaire souterrain d'un œil neuf.

Devin leva la tête pour observer les arches majestueuses qui jaillissaient du sol pour se perdre dans les hauteurs. Il fallait passer sous toutes les colonnades pour arriver au Portail proprement dit.

— D'où vient la lumière ? demanda Devin. Il n'y a pas de torches...

— Du Portail. Elle se reflète sur les colonnes et les arches. C'est le feu de dieu, Devin. La lumière de la vérité, afin que le Seker voie dans les coins sombres de notre âme.

— Il verra mes faiblesses.

— Tous les hommes en ont. Il les remplacera par de la force.

— Ginevra ! J'ai besoin de toi.

Je portai sa main à ma bouche et murmurai contre la paume :

— Je suis là. Je jure devant le dieu d'être toujours là pour toi. L'enfant que je porte nous lie déjà. Quand nous boirons la coupe nuptiale, nous serons unis à tout jamais. Viens. Inutile de retarder le moment de vérité.

— La vérité, voilà ce qui m'effraie, dit Devin.

— Pourquoi ?

— Je suis ce que tu as fait de moi, Ginevra. Je ne sais rien de mon passé... Et si j'étais un homme qui ne pensait qu'au jeu et aux prostituées ?

— Si c'était le cas, tu es différent à présent. Voilà tout ce qui compte.

Mon père nous attendait devant le Portail de l'Autre Monde. Vêtu de noir, il avait un gobelet d'argent à la main.

— Où est-il ? demanda Devin.

— Sous le sol. Cette mare lumineuse est le Portail.

— Un simple trou dans le sol ?

— Son pouvoir est tel qu'il n'a pas besoin de plus de faste... Approchez ! dit Lochiel.

— Et ceci, qu'est-ce donc ? murmura Devin.

Il parlait du piédestal qui se dressait derrière mon père.

— On y expose une chaîne laissée ici par un Cheysuli qui pensait pouvoir vaincre mon père..., dis-je. Le Cheysuli s'est rendu et il a brisé la chaîne. Viens. Il est temps de boire la coupe qui fera de nous un seul être.

— La coupe est vide, dit Lochiel. Emplis-la, Devin, si tu veux ma fille.

Devin prit la coupe et s'agenouilla au bord du Portail. Puis il plongea le gobelet dans la mare de feu de dieu.

Je posai ma main sur la sienne et amenai la coupe à mes lèvres.

Je bus la lumière liquide.

Le goût était si doux...

Souriante, je tendis la coupe à Devin.

Il la but. Je vis ses yeux s'agrandir et je craignis un instant qu'il ne recrache le liquide, mais il l'avala.

Ses yeux verts avaient tourné au noir...

— Vous avez partagé le sang du dieu devant son Portail, dit Lochiel. Rien ne peut plus vous séparer. Mais ce n'est pas terminé... Ginevra, agenouille-toi près du Portail, afin que l'enfant que tu portes et toi soyez bénis par le dieu.

J'obéis, attendant qu'Asar-Suti m'honore de sa présence.

Un éclair de lumière m'enveloppa. Je sentis des mains immatérielles me toucher, plongeant en moi pour révéler les secrets les mieux cachés de mon âme.

Les soucis insignifiants d'un humain seraient remplacés par la dévotion parfaite que le dieu attendait de moi.

Mon devoir était de porter un fils pour le Seker, celui qui demeure dans la lumière...

— Un fils ! m'écriai-je. Un fils pour précipiter la chute de la Maison des Cheysulis !

Puis le dieu se retira.

Devin me tendit la main.

— Ginevra ?

— Est-ce accompli ? demandai-je à mon père, haletante.

Lochiel sourit.

— Le dieu est satisfait.

— Agenouille-toi, dis-je à Devin.

Il obéit, croisant les bras sur sa poitrine.

Le dieu jaillit de la mare. Je retins mon souffle.

Dans un instant, ce sera fait...

Devin cria dans un langage que je ne connaissais pas. Ses yeux devenus noirs étaient grands ouverts.

Je criai aussi. Puis je vis son corps se transformer et devenir celui d'un grand félin.

Ses hurlements imitèrent les feulements de rage d'un puma en colère.

Il était noir, comme celui que nous avions vu dans le canyon. Mais ses yeux étaient verts.

Par le dieu, c'est un Cheysuli !

— Qu'Asar-Suti punisse le profanateur ! cria Lochiel.

Le dieu lui rendit sa forme humaine, pour qu'il comprenne ce qui lui arrivait.

Je le regardai, cherchant la marque du démon.

Mais je vis seulement Devin.

J'avançai vers lui et le frappai au visage.

— Comment as-tu pu nous faire une telle chose ? Est-ce à cause de ton tahlmorra ? Tu devais séduire une Ihlinie pour qu'elle conçoive ton enfant ?

Il ne répondit pas.

Le dieu le tenait dans ses rets.

— Recule, dit mon père. Le dieu s'occupera de lui.

— Tahlmorra, balbutia le Cheysuli. Tahlmorra lujhalla...

Mon père avança.

— Vous êtes-vous demandé ce que vous éprouveriez si vous restiez à tout jamais sous votre forme-lir ?

— Lujhalla mei wiccan, cheysu..., dit le Cheysuli. Je ne suis pas... Devin...

Le dieu avança de nouveau.

A la place de l'homme se tenait un félin aux yeux verts.

Il n’a pas les yeux jaunes, me dis-je, incapable de penser à autre chose.

Lochiel me regarda.

— Nous le libérerons, dit-il. Puis nous partirons à la chasse...

La tapisserie aux lions
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