CHAPITRE XVI

Cent deux marches. Kellin les compta en descendant dans la Matrice de la Terre, située sous la salle d'apparat d'Homana-Mujhar. Enfant, il s'y était rendu une fois avec Ian et une autre avec le Mujhar. Il n'y était jamais venu seul.

Je ne suis pas vraiment seul. Sima me suit.

Il aurait préféré qu'elle ne soit pas là.

Mais lui-même était là à cause d'elle...

L'air sentait le renfermé. Les murs du couloir luisaient d'humidité. Sa torche fumait et crachotait.

Kellin se raidit, bien qu'il sût à quoi s'attendre. Trois visites ne suffisaient pas à rendre le lieu moins impressionnant. Les lirs semblaient jaillir du marbre, comme si le sculpteur avait emprisonné dans la pierre de véritables animaux.

La Matrice s'ouvrait au milieu de la salle, au bout du couloir aux lirs. Sous la faible lumière, Kellin ne distinguait pas le pourtour orné de runes. Il voyait seulement les ténèbres qui marquaient l'entrée.

Le jeune homme s'humecta les lèvres et entra dans la salle, tenant la torche devant lui afin de ne pas tomber dans l'oubliette.

Vais-je mourir ? Je dois devenir Mujhar... Ceux qui y sont destinés survivent à l'expérience...

Kellin ne se sentait pas le courage de relever le défi.

Il s'approcha du bord de l'oubliette. La Matrice avait reçu plusieurs hommes, mais tous n'avaient pas bénéficié de la nouvelle naissance...

— Karyon, murmura-t-il. Le dernier Mujhar homanan. Entré prince dans la Matrice, il en est ressorti roi. Puis Donal, Niall et Brennan...

Le prochain aurait dû être mon jehan, s'il avait eu le courage de le comprendre.

Mais Aidan avait renoncé au trône. Il avait eu peur.

Devrais-je me jeter dans l'oubliette pour compenser la faiblesse de mon jehan par ma propre force ? Est-ce là ce que demandent les lirs ?

Il avança de trois pas vers la Matrice et s'accroupit à côté.

Elle était ancienne. Bien plus que le trône du Lion. Plus ancienne même que les murs ornés de lirs de marbre.

— C'est un portail, murmura Kellin. Combien l'ont traversé ?

Une ombre noire se glissa près de lui.

Maintenant, à toi de choisir, dit Sima.

Kellin ne répondit pas à la façon des lirs, mais à voix haute.

— Vraiment ?

Tu as le choix, comme tu l'as toujours eu.

— Selon la prophétie, il n'existe aucune possibilité de choix. Si un guerrier renie son tahlmorra, la vie après la mort lui est refusée.

Sima fouetta l'air de sa queue, puis l'enroula autour de ses pattes.

Un homme a le droit de refuser la vie après la mort. C'est le prix du libre arbitre.

— Choisir s'il vivra après sa mort ? Cela me semble bien obscur ! Le type d'argument qui doit ravir mon jehan, qui commerce avec les dieux. Sinon, comment un homme en arriverait-il à renier son propre fils ?

Il ne t'a pas renié. Il a suivi son tahlmorra et a forgé le tien en même temps.

— Je déteste les discours tordus. Dis ce que tu as à dire, sans fioritures !

Un guerrier a le choix d'être différent de ce que les dieux préféreraient.

— Et donc d'altérer la prophétie ?

Ton jehan dirait que c'est aussi une façon de la suivre...

Kellin jura.

— Tu prétends qu'un homme qui nie la prophétie y participe à cause de son refus ? Cela me semble insensé. Si je décide de rester célibataire et de ne plus faire d'enfants, il n'y aurait pas de Premier-Né. Comment cela servirait-il une prophétie dont le but est de récréer les Premiers-Nés ?

Tu as déjà des enfants.

— Si je partais demain pour Solinde et que je fasse un enfant à une Ihlinie, la tâche serait accomplie. Et je sais même qui est cette Ihlinie ! La fille de Lochiel, dont j'ai partagé le berceau.

Sima ne répondit rien.

— Il n'y a qu'un problème. Si je vais à Valgaard, Lochiel me laissera apercevoir sa fille, puis il me fera castrer ! Afin que je sache à quel point je serai passé près de l'accomplissement de la prophétie.

Sima se lécha une patte.

— Tu n'as toujours rien à dire ? Et moi qui croyais que les lirs étaient supposés aider leur guerrier...

Le félin leva la tête.

Je ne suis pas ton lir. Ne m'as tu pas reniée, comme ton père t'a renié ?

L'avait-il vraiment fait ? Un Cheysuli sans lir était destiné à la folie. Et il ne pourrait jamais être Mujhar, parce que les clans se tourneraient vers quelqu'un d'autre.

Une solution se présenta à l'esprit de Kellin. Une réponse à toutes ses questions.

Un frisson le parcourut de la tête aux pieds.

Laisse les dieux prendre la décision.

Kellin, le prince d'Homana, se jeta dans la Matrice.

Il n'y avait pas de fond. Pas de fin ni de début.

Kellin se mordit les lèvres pour ne pas crier. Cela déplairait aux dieux...

Les dieux... Qu'en savait-il ? Son père les vénérait. Lui pensait qu'ils étaient des fantoches inventés par certains hommes pour en gouverner d'autres.

Tout cela n'avait aucun sens. Mais c'était le moyen de trouver un sens. De savoir qui il était.

Si les dieux le reniaient, le laisserait-ils mourir ?

D'autre part, s'ils n'existaient pas, il était déjà virtuellement mort.

Kellin tomba dans le gouffre sans fond. Pas un cri ne sortit de sa bouche.

Tout revenait à savoir s'il croyait ou non en l'existence des dieux.

Quand Corwyth avait fusionné ses poignets, Sima lui avait dit qu'il croyait trop facilement aux illusions ihlinies. Pour se débarrasser de l'illusion, il suffisait de ne pas y croire.

Les Ihlinis avaient fait de leur mieux pour pousser les Cheysulis à ne plus croire à la prophétie. Les a'saii aussi.

Si ne pas y croire dissipait une illusion, et que la prophétie survivait à l'incrédulité, elle n'était pas une illusion !

— Je ne comprends pas ! cria Kellin en tombant au cœur de la Matrice.

Kellin se souvint des leçons d'histoire de Rogan. Il revit en pensée ses ancêtres et l'héritage de sa race.

Il connaissait le nom de chaque Maison. Toutes avaient été nécessaires.

Il était tout aussi impératif qu'il ait un lir. Renoncer au lien-lir équivalait à abdiquer son héritage.

— Tahlmorra lujhalla mei wiccan, cheysu ! cria Kellin.

Il avait placé son sort entre les mains des dieux. S'il ne croyait vraiment pas en eux, son acte était un suicide pur et simple.

Le suicide était tabou.

Un paradoxe, pensa Kellin. Le rituel de mort était un suicide aussi, même si le guerrier ne se tuait pas directement mais attendait que les bêtes sauvages s'en chargent.

La Roue de la Vie tournait. La glaise modelée par les dieux s'incarnait et menait son existence suivant sa propre volonté.

Kellin comprit.

Il crut.

L'image de Sima dansa devant ses yeux.

— J'accepte, dit-il. Y'ja'hai.

Puis il ajouta, du désespoir dans la voix :

— Veux-tu encore de moi ?

Les mots résonnèrent dans son esprit.

Ja'haina, dit Sima. Y'ja'hai.

Le lien-lir finit de se former. Désormais, rien ne pourrait le briser à part la mort du guerrier ou de son lir.

Cela n'inquiétait plus Kellin. Il était enfin complet. Un vrai Cheysuli.

La Matrice de la Terre était fertile.

Pour la première fois depuis une centaine d'années, la grande Jehana donna naissance à un être nouveau.

Le prince d'Homana serait un jour Mujhar.

Kellin reprit conscience dans l'obscurité faiblement éclairée par la torche fumante. Il était couché sur le dos, comme rejeté sur la berge par un courant capricieux.

— Lir ? haleta-t-il. Sima ?

Il se tourna sur le côté et toucha le félin assis paisiblement près de l'oubliette.

Lir ? appela-t-il mentalement, pour qu'il n'y ait aucun doute.

Sima cligna des yeux.

Il la saisit maladroitement, poussé par le besoin de toucher sa fourrure, de sentir sous ses mains le corps abritant l'esprit de Sima.

Lir? Lir?

Sima bâilla, dévoilant des crocs impressionnants. Puis elle secoua la tête et se leva. Elle avança de deux pas, posa le museau contre son épaule et poussa rudement le prince sur le sol. Elle voulait qu'il reconnaisse la force de son corps félin, en dépit de son immaturité. Elle était un lir, après tout. Infiniment supérieure à un puma ordinaire.

Il répéta son nom sans se lasser, malgré la fourrure qui lui emplit la bouche quand elle se coucha sur lui. Sima... Sima... Lir...

Maintenant plus que jamais, dit Sima d'une voix triomphante.

Des larmes de joie coulèrent sur les joues de Kellin.

La tapisserie aux lions
titlepage.xhtml
tapisserie_split_000.htm
tapisserie_split_001.htm
tapisserie_split_002.htm
tapisserie_split_003.htm
tapisserie_split_004.htm
tapisserie_split_005.htm
tapisserie_split_006.htm
tapisserie_split_007.htm
tapisserie_split_008.htm
tapisserie_split_009.htm
tapisserie_split_010.htm
tapisserie_split_011.htm
tapisserie_split_012.htm
tapisserie_split_013.htm
tapisserie_split_014.htm
tapisserie_split_015.htm
tapisserie_split_016.htm
tapisserie_split_017.htm
tapisserie_split_018.htm
tapisserie_split_019.htm
tapisserie_split_020.htm
tapisserie_split_021.htm
tapisserie_split_022.htm
tapisserie_split_023.htm
tapisserie_split_024.htm
tapisserie_split_025.htm
tapisserie_split_026.htm
tapisserie_split_027.htm
tapisserie_split_028.htm
tapisserie_split_029.htm
tapisserie_split_030.htm
tapisserie_split_031.htm
tapisserie_split_032.htm
tapisserie_split_033.htm
tapisserie_split_034.htm
tapisserie_split_035.htm
tapisserie_split_036.htm
tapisserie_split_037.htm
tapisserie_split_038.htm
tapisserie_split_039.htm
tapisserie_split_040.htm
tapisserie_split_041.htm
tapisserie_split_042.htm
tapisserie_split_043.htm
tapisserie_split_044.htm
tapisserie_split_045.htm
tapisserie_split_046.htm
tapisserie_split_047.htm
tapisserie_split_048.htm
tapisserie_split_049.htm
tapisserie_split_050.htm
tapisserie_split_051.htm
tapisserie_split_052.htm
tapisserie_split_053.htm
tapisserie_split_054.htm
tapisserie_split_055.htm
tapisserie_split_056.htm
tapisserie_split_057.htm
tapisserie_split_058.htm