CHAPITRE PREMIER

Kellin sortit de la masure et s'arrêta dans l'allée boueuse. Il inspira à fond, emplissant ses poumons d'air. L'allée sentait la tourbe, la saleté et les ordures. Même l'hiver ne parvenait pas à masquer la puanteur de la pauvreté.

Il entendit des bruits à l'intérieur : ceux d'une femme qui sanglotait.

J'ai été trop dur avec elle. Mais qu'attendait-elle ? Je lui ai dit de ne pas s'attacher. Pas question de prendre le risque de perdre encore une personne qui a de l'affection pour moi.

Il se força à écouter les sanglots étouffés.

Il méritait cette punition.

Elle a été bien payée. Elle pleure de joie.

Mais l'idée que la femme avait vraiment de l'affection pour lui ne voulait pas le quitter.

Kellin lutta contre la partie de son esprit qui demandait justice, exigeant qu'il renonce au vœu fait dix ans plus tôt.

C'est une vulgaire prostituée. Quelle meilleure façon de répandre la semence qui me rend si précieux ?

Kellin jura entre ses dents. Il ne voulait pas d'une relation ressemblant à celle de ses grands-parents : leur amour et leur respect mutuel leur vaudraient un jour ou l'autre du chagrin.

L'amertume l'envahit.

Il avait conscience que ce n'était pas lui, Kellin, qui motivait leur affection — et les précautions dont on l'entourait —mais seulement la semence qu'il fournirait à la prophétie.

Pourtant, sa conscience refusait de le laisser en paix. Il regrettait d'avoir été dur avec la femme, et aussi de ne plus pouvoir la revoir, car elle avait été gentille avec lui. Sa dignité tranquille et sa manière d'accepter son sort, en dépit de sa profession, avaient touché quelque chose en lui.

Elle aurait fait une meilleure Cheysulie que moi, qui suis en guerre contre les dieux !

Kellin regarda autour de lui. Il aperçut les gardes habituels, à demi cachés entre deux bâtiments délabrés.

Même adulte, il ne pouvait faire un pas hors d'Homana-Mujhar sans les quatre chiens de garde de son grand-père. Ils étaient aussi discrets que possible, mais ils ne rendaient de comptes qu'au Mujhar. Kellin avait essayé d'en parler avec Brennan, d'abord poliment, puis avec davantage d'agressivité.

Il avait aussi tenté de semer ses chiens de garde. En vain : les hommes connaissaient leur métier.

Alors il leur avait ordonné de partir, sans plus de succès. Quand il s'était décidé à les provoquer en duel, tous avait refusé de l'affronter.

Il avait fini par s'habituer à eux. La seule concession qu'il avait obtenue, c'était qu'ils n'interviennent pas dans les rixes de tavernes. Ils n'aimaient pas ça, mais ils avaient appris à respecter le désir de Kellin, comprenant qu'il n'avait guère d'autre façon de tromper son ennui.

La nuit était glaciale. Kellin s'enroula dans son manteau et partit.

Il n'avait aucune idée de sa destination. Il avait pensé rester la nuit entière chez la femme. Mais elle avait commis l'impardonnable...

Kellin marcha dans des flaques d'eau, sans se soucier d'abîmer ses bottes. Il en avait tant d'autres...

Il retirait une satisfaction amère des ragots que les serviteurs colportaient sur lui et ses humeurs imprévisibles.

Pourtant, s'il relâchait sa vigilance, il aurait été si facile d'oublier son serment, de redevenir un bon Cheysuli obsédé par son tahlmorra au lieu de se soucier de détails tels que le désir inassouvi de connaître son père...

Kellin se demanda ce que les gardes pensaient de leur mission : surveiller le prince d'Homana tandis qu'il répandait sa semence royale dans le corps de femmes de petite vertu...

Ça ne leur apportera pas un Premier-Né. Ni par elle, ni par aucune fille de son espèce...

Une enseigne pendait devant une porte.

Une taverne. Parfait ! J'ai bien envie de me livrer à un jeu pas comme les autres...

Kellin poussa la porte et entra. La salle commune était minable et mal éclairée. Toutes les tables étaient vides, sauf une, où cinq hommes jouaient aux dés.

Le prince pensa un instant se joindre à eux. Puis il s'installa à une autre table et appela d'un signe le tenancier.

Les chiens de garde entrèrent, comme Kellin s'y était attendu. Le tavernier les regarda, faisant mine d'aller vers eux. Quatre gardes du Mujhar étaient des clients plus intéressants qu'un seul étranger...

Avec un sourire, Kellin sortit son couteau et le planta dans la table. Le lion rampant à l'œil de rubis fit changer le tavernier d'avis.

— Mon seigneur ? dit-il d'une voix obséquieuse.

— De l’usca. Un pichet.

— Et pour eux ? fit l'homme, regardant les gardes.

— Ils boiront ce qu'ils veulent. Demande-leur.

L'homme eut l'air étonné.

— Mon seigneur, ils portent le blason du Mujhar. Vous l'avez aussi, sur la garde de votre couteau...

— Ça signifie qu'il y a un rapport entre eux et moi, pas que je suis leur ami intime !

Le tenancier s'inclina et partit.

Quand son usca arriva, Kellin s'en versa une coupe pleine et l'avala d'un coup.

L'alcool sembla brûler jusqu'à son âme. La vie revint en lui, et avec elle la capacité de souffrir.

Il avait lutté si longtemps contre les émotions.

Il s'était isolé du Kellin qu'il était autrefois, parce qu'il ne pouvait plus supporter la douleur. Alors il avait appris à ignorer la tristesse de sa grand-mère et le mépris à peine voilé de son grand-père.

Désormais, il était ce qu'il s'était contraint à devenir au long des années. Personne n'avait plus le pouvoir de le blesser.

Kellin but encore de l’usca. Il avait envie de se battre. Quand le feu, dans ses veines, devint trop violent, il se leva avec l'intention de gagner la table où les Homanans riaient et jouaient aux dés.

Un inconnu s'interposa.

— Bienvenue, mon seigneur. Partagerez-vous une coupe de vin avec moi ?

— Je bois de l’usca, dit Kellin sèchement.

— Bien sûr. Pardonnez-moi.

L'homme fit signe au tavernier d'en apporter.

Kellin regarda son interlocuteur. Son visage ne lui était pas inconnu...

La salle tournoya autour de lui.

J'ai bu un peu trop pour tenir une conversation mondaine...

Quand le pichet arriva, l'homme en versa deux coupes et en tendit une à Kellin.

— Voulez-vous vous asseoir ?

Le prince resta debout. Il posa la main sur le couteau toujours planté dans la table et l'arracha du bois.

— Je ne suis pas armé, dit l'inconnu.

Peut-être pourrais-je me battre avec lui...

Il en avait désespérément besoin pour étouffer la culpabilité qu'il éprouvait en dépit de sa détermination à ne rien ressentir.

— Si nous jouions au jeu de la fortune ? suggéra l'homme.

Kellin acquiesça de la tête.

L'inconnu sortit de son manteau un coffret de bois gravé de runes.

Kellin fronça les sourcils.

Il me semble...

L'homme retourna le coffret sur la table. Des bâtonnets noirs et des cubes en tombèrent. Aucun ne portait de marques.

Les cubes devinrent d'un rouge lugubre et roulèrent sur la table.

— Oui, fit l'homme, je vois que vous m'avez reconnu...

Kellin sentit l'effet de l'alcool se dissiper. Comment avait-il pu oublier ces yeux bleus, ces cheveux roux, cette expression à la sérénité maléfique ?

— Que diriez-vous de finir le jeu, cette fois ? demanda Corwyth.

Kellin regarda les hommes du Mujhar, affalés sur la table, ivres-morts.

Le prince savait qu'il s'agissait d'une ruse.

— Vous êtes venu pour moi, dit-il, le souffle court.

Il ramassa son couteau.

— Je ne suis pas pressé, souffla Corwyth.

Il fit un geste. Le couteau tomba de la main de Kellin.

— Vous n'avez pas besoin de cette arme.

Kellin reprit son couteau, et le lâcha aussitôt : le manche était brûlant.

— Ku'reshtin !

Il se retint de souffler sur ses doigts douloureux. Pas question de donner cette satisfaction à l'Ihlini.

— Vous n'êtes plus un gamin, dit Corwyth, mais un adulte dont il convient que nous nous occupions.

— Vous avez essayé jadis... et échoué, lui rappela Kellin.

— Je vous avais sous-estimé. Une erreur que je ne commettrai plus...

Les bâtonnets et les cubes se tortillèrent sur la table, simulant un obscène accouplement. Puis ils se regroupèrent pour dessiner deux flèches, une pointée vers Kellin et l'autre vers le nord.

— Vous voyez ? Le jeu est d'accord avec moi.

Comme il l'avait fait des années auparavant, Kellin frappa du poing sur la table. Les cubes et les bâtonnets se dispersèrent.

— Ce n'est qu'un jeu, mais il annonce ce qui arrivera un jour. Si vous croyez pouvoir l'empêcher, vous vous trompez lourdement. Ce n'est pas une menace, Kellin : Lochiel est trop puissant pour vous. Vous ne pourrez rien lui opposer. Il lui suffirait d'une pensée pour que vous soyez à sa merci.

— Qu'il le fasse, s'il le peut !

— Autrefois, continua Corwyth, vous étiez un enfant surveillé de près. Maintenant, ces chaînes doivent vous peser. Ne luttez-vous pas contre elles ? Ne venez-vous pas dans le quartier des plaisirs, à la recherche d'une rixe qui vous fera oublier votre lutte intérieure ?

Corwyth en savait trop au goût de Kellin.

— Je fais ce que je veux. Cela n'a rien à voir avec Lochiel.

— Au contraire ! Vous avez le choix, mon seigneur. Rester à Homana-Mujhar, loin de la sorcellerie ihlinie, mais avec le risque d'être trahi par un Homanan... Ou faire ce que vous désirez et partir, sachant que Lochiel épie tous vos mouvements.

Kellin contint sa colère.

— Que Lochiel essaie de s'emparer de moi. Je suis prêt.

— Tout jeu demande une préparation. Il faut d'abord apprendre les règles... Aujourd'hui, vous rentrerez chez vous en sécurité. Mais sachez ceci : vous n'êtes pas libre. Lochiel vous attend à Valgaard. Quand il daignera vous appeler auprès de lui, vous le saurez.

L'Ihlini sourit et sortit un objet des plis de son manteau.

Une Dent du Sorcier.

Kellin redevint un gamin effrayé perdu dans la forêt, trahi par son précepteur et pourchassé par le Lion.

— Gardez-la, dit Corwyth. En souvenir de ma promesse.

Kellin se leva d'un bond. Un rideau de flamme pourpre l'empêcha d'avancer. Quand il se dissipa, l'Ihlini avait disparu.

La tapisserie aux lions
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