CHAPITRE V

La reine d'Homana appuya un carré de tissu imprégné de vin sur le crâne de son petit-fils.

— Reste tranquille, Kellin ! Cette coupure est profonde.

— Elle va l'être encore plus si vous appuyez comme ça. Voulez-vous atteindre mon cerveau ?

— Si ça pouvait t'empêcher de faire d'autres sottises, pourquoi pas ?

— J'en doute, grinça Brennan. Kellin cultive l'idiotie comme un art.

— On dirait, approuva la reine. (Puis, comme le prince bougeait) Reste tranquille !

C'était difficile, car l'alcool, sur la blessure, le brûlait comme l'enfer.

— Brennan, tu pourrais lui bander les côtes, au lieu de rester ici à grogner comme un vieux loup, marmonna la reine.

— Non, dit Kellin, sachant que les mains du Mujhar seraient moins douces encore que celles de sa femme. Faites-le, grand-mère.

— Alors, cesse de te tortiller.

— Ça me fait mal !

— Pour un Cheysuli, mon garçon, tu n'es pas très doué pour cacher ta douleur !

— C'est à cause de mon ascendance érinnienne, marmonna Kellin. (Puis il jeta un coup d'œil à son grand-père.) Je ne suis pas le premier à me rebeller contre les obligations de son rang !

— Et tu ne seras pas le dernier, dit Brennan. Mais puis-je te faire remarquer un détail : si tu meurs avant d'hériter, tu n'auras pas l'occasion d'apprécier la liberté que cela te donnerait !

— Je n'ai pas envie de mourir, grand-père...

— Tu fais pourtant de sacrés efforts dans ce but !

— ... seulement de trouver quelque chose à faire, de satisfaire mon goût...

— ... pour la rébellion. Inutile de continuer, Kellin. Je sais ce que tu diras, et ce que je répondrai : on nous l'a dit, à mon rujholli et à moi, il y a quelques dizaines d'années.

— Je ne suis pas vous...

— J'ai déjà entendu ce refrain, fit Aileen. Taisez-vous tous les deux pendant que je bande les côtes de Kellin.

Le prince obéit à contrecœur. Il avait raconté peu de détails de la rixe, simplement qu'un jeu avait mal tourné. Personne n'avait été tué.

Le Mujhar demanda s'il y avait eu un incendie, ce qui étonna Kellin.

Il essaya de ne pas bouger afin de ne pas aggraver la douleur. Tout à coup, quelque chose le fit frissonner.

— Reste tranquille, murmura Aileen.

Qu'est-ce que c'est ? se demanda Kellin.

La sensation était bizarre. Elle n'était pas due à ses blessures.

Il sursauta. Quelque chose le brûlait intérieurement, au point qu'il en était couvert de sueur.

Brennan fronça les sourcils.

— Si tu as aussi mal, nous ferions mieux d'appeler un médecin...

— Non, siffla Kellin. Ce n'est pas ça. Inutile d'appeler quelqu'un.

Il s'immobilisa avec peine. Ce n'était pas une douleur physique, mais il lui était difficile d'ignorer la sensation. La chaleur étrange se répandit dans tout son corps, puis grimpa vers son cœur...

— Kellin ? demanda Aileen, inquiète.

Ce qu'il éprouvait ressemblait un peu au moment qui précède l'accomplissement d'une union charnelle entre un homme et une femme. Mais il y avait une différence qu'il ne pouvait définir. Comme si une entité toute-puissante exigeait son attention.

— Ihlini ? murmura-t-il. Lochiel ?

Corwyth avait dit qu'il serait à la merci de Lochiel quand celui-ci le déciderait...

— Kellin ? Tu m'entends ? demanda Aileen, le secouant par les épaules.

Les tremblements et la sensation de brûlure disparurent, le laissant sans forces. Il resta assis sur le tabouret, faible comme un nouveau-né et couvert de sueur.

Kellin serra les mâchoires. La pièce tourna autour de lui, tout devint gris...

— Kellin ? dit la voix du Mujhar.

Il lui fut impossible de répondre. Les sons et les couleurs devinrent trop distincts. Il sentit l'odeur de sa propre peur.

Il n'était plus un guerrier, mais une coquille vide, une ombre. Un homme sans substance, dénué de valeur pour son clan.

Il se leva d'un bond. Les tremblements recommencèrent. Il sentit ses côtes bandées protester contre le mouvement brusque, mais peu lui importait. Il tituba, puis parvint à localiser le pot de chambre, évitant de justesse de vomir sur le sol.

— Il l'a bien cherché, dit Brennan. Hart, Corin et Keely ont connu le même problème quand ils se sont livrés à ce genre d'excès.

— Comment oses-tu les critiquer ? Tu n'as peut-être jamais bu, mais tu as trouvé Rhiannon !

— Rhiannon n'a rien à voir avec tout ça !

— Elle a été ton point faible, comme le jeu était celui de Hart et comme j'ai été celui de Corin ! Nous avons tous fait des choses qu'il aurait mieux valu éviter. Pourquoi Kellin serait-il différent ?

Les vomissements de Kellin se calmèrent enfin. Il trouva un morceau de tissu pour s'essuyer la bouche, puis il s'appuya contre le mur, évitant de bouger.

— Tu vas bien ? demanda Aileen.

— Comment pourrait-il aller bien ? coupa Brennan. Il a bu comme un trou et il en subit les conséquences.

Mais il est jeune : il recommencera les mêmes bêtises demain.

— Non, souffla Kellin. Pas demain.

La pièce tourna de nouveau. Il se raccrocha au mur pour ne pas tomber.

— Il est malade ! Brennan, retiens-le !

Trop tard. Kellin se retrouva soudain étendu de tout son long sur le sol, la tête soutenue par le Mujhar.

Il était glacé jusqu'aux os. Un cri de désespoir surgit du fond de son âme.

— Vide... perdu mon chemin...

Brennan le força à s'asseoir. Puis il examina ses yeux.

— Regarde-moi.

Sa vision vacillait. Un sanglot sortit de sa gorge.

— Grand-père...

— Reste tranquille. Et regarde-moi.

Brennan garda la tête de Kellin entre ses mains.

— Dois-je appeler quelqu'un ? demanda Aileen.

— Non. Il y a quelque chose d'autre que le malaise provoqué par un excès d’usca.

— C'est trop difficile, murmura Kellin. Je suis...

— ... vide, compléta Brennan. Tu as froid, tu es seul, séparé du monde et de tout être vivant.

— Perdu...

— Et terriblement effrayé.

— Oui, murmura Kellin. Comment le savez-vous ?

— Parce que j'ai ressenti tout cela. Comme tous les Cheysulis, quand il est temps pour eux de se lier à leur lir

— Un lir !

— Croyais-tu que tu n'en aurais jamais ? Ou que tu n'en aurais jamais besoin ?

— J'y ai renoncé ! cria Kellin. Au moment de la mort de Biais ! J'ai renoncé au lir et je refuse d'honorer les dieux !

— Mais les dieux ne t'ont pas renié, apparemment. Le moment est venu.

Kellin fit appel aux quelques forces qui lui restaient.

— Je refuse !

Le Mujhar sourit.

— Tu peux toujours essayer.

— Tu es trop dur ! lui reprocha Aileen.

— Non. Il ne peut rien faire. Le moment est venu. Il deviendra fou s'il résiste. Il doit y aller : il est cheysuli.

Kellin serra les dents.

— Et érinnien et homanan et toutes les autres lignées. C'est ma seule valeur à vos yeux, n'est-ce pas ? Vous êtes le Mujhar béni des dieux. Je vous demande de faire cesser ça. Je ne peux pas vivre ainsi !

Brennan se leva.

— Tu as raison. Tu ne peux pas. Lève-toi, Kellin. Tu ne peux rien contre ça.

— J'ai renoncé au lir et renié les dieux. Ils n'ont aucun pouvoir sur moi.

— Je vais faire apporter de l’usca, (Il se tourna vers sa femme.) Il vaut mieux qu'il traite ses douleurs avec ce qui les a provoquées. Sinon, il sera encore plus mal demain.

Aileen n'eut pas l'air ravi.

— Brennan...

— Il n'y a rien à faire. Kellin est un Cheysuli. Le prix est élevé, mais aucun guerrier ne refuse de le payer.

— Moi, je refuse, déclara Kellin. Je n'accepterai pas de lir.

Brennan hocha gravement la tête.

— Alors, tu devras passer les quelques heures qui viennent à l'expliquer aux dieux.

La tapisserie aux lions
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