CHAPITRE VI

La route de l'Ouest était étroite et tortueuse.

La vieille rosse de Tam avançait d'un pas saccadé.

Kellin essaya de ne pas bouger la tête, sans trop de succès.

— Si ça continue comme ça, marmonna-t-il, ma tête se détachera de mes épaules !

Si tu veux, dit Sima, je peux m'occuper des voleurs et venir te chercher ensuite.

La communication mentale envoya des ondes de douleur dans le crâne de Kellin.

— D'accord. De toute façon, je ne serai bon à rien dans cet état...

Sima partit. Kellin continua son chemin, pratiquement endormi sur le cheval.

Il espérait que la douleur se dissiperait...

Il se réveilla quand une voix calme déclara :

— Je pensais manger seul, mais votre cheval semble être d'un autre avis.

Kellin ouvrit les yeux et se frotta le front. Une odeur de poisson frit lui chatouilla les narines. Son estomac émit un gargouillement révélateur.

L'homme éclata de rire.

— Je suppose que ça veut dire « oui », fit-il. J'ai attrapé assez de poisson pour deux.

Les yeux noisette de l'inconnu étaient amicaux.

— Vous avez eu des problèmes ? J'ai du vin pour votre mal de crâne.

L'homme était jeune, peut-être un an ou deux de plus que Kellin. Il avait un visage aux traits fins et des cheveux noirs tombant sur les épaules. Ses vêtements étaient de bonne coupe et d'un tissu luxueux.

Kellin songea à refuser, à cause des voleurs. Mais sa tête lui faisait un mal de chien, et Sima traquait les bandits. Qu'il attende son retour seul ou non faisait peu de différence.

— Je vous remercie, dit-il. Mais je n'ai rien pour vous payer...

— Votre compagnie me suffira. Je suis presque arrivé, je peux me permettre d'être généreux. Je m'appelle Devin. J'ai du vin blanc solindien, ça ira ?

— Tant que c'est du vin, oui, fit Kellin.

Ils parlèrent de choses et d'autres en partageant le vin et les truites. Kellin aurait aimé boire davantage — cela aurait peut-être soulagé son mal de tête —, mais il devait à son hôte un minimum de politesse.

— Etes-vous marié ? demanda Devin.

— Non, dit Kellin.

— Moi non plus. Pour le moment... Je le serai dans quatre semaines. Souhaitez-moi bonne chance, et priez pour que mon épouse soit jolie !

— Vous ne l'avez jamais vue ?

— Non. C'est un mariage arrangé, pour rapprocher des lignées. Un homme comme vous se marie par amour, ou parce que la jeune fille est enceinte et que le père insiste. Mais nous n'avons pas eu le choix, ni moi ni elle. Son père a suggéré cette alliance, et le mien a accepté avec enthousiasme. Personne ne peut résister à un puissant seigneur...

— C'est vrai, approuva Kellin, avec un sourire un peu forcé.

— Je vous envie. Vous n'avez pas besoin de vous marier si vous ne le souhaitez pas. Mais je ne devrais pas me plaindre. J'ai plus de chance que vous.

De toute évidence, Devin le prenait pour un manant.

— Quand vous avez emprunté cette route, demanda Kellin, changeant de sujet, avez-vous vu deux hommes avec un bai ressemblant au vôtre ?

— J'ai rencontré pas mal de gens. Je ne me souviens pas de leurs chevaux. Pourquoi ?

— Leur monture est à moi. Ils me l'ont volée.

— Au moins, ils ne vous ont pas pris la vie. C'est toujours ça. Ce sont eux qui vous ont assommé ? Dommage que je sois attendu. Je vous aurais volontiers aidé à les retrouver. J'ai certains dons qui auraient pu vous être utiles...

Un mouvement sur la route attira l'attention de Devin.

— Ne bougez pas ! souffla-t-il. Dieux, qu'elle est belle ! Un cadeau splendide pour le père de ma fiancée !

Kellin se tourna et vit Sima.

Sans dire un mot, il tendit la main et s'empara du couteau de Devin.

Celui-ci s'écarta d'un bond.

— Que faites-vous ? Seul un imbécile essaie de s'approprier l'arme d'un Ihlini !

Kellin sentit un froid mortel envahir son corps.

— Et seul un idiot pense pouvoir capturer un lir.

Devin comprit aussitôt.

— Vous n'avez aucun pouvoir face à moi.

— Et vous non plus.

— J'ai mes mains.

— Et moi, votre couteau.

— On dit que les Ihlinis et les Cheysulis sont parents, fit Devin. Issus de la même lignée.

— Cela a-t-il une importance ?

— Oui, si nous devons nous entre-tuer !

— Devons-nous le faire ?

— Je ferais n'importe quoi pour servir Asar-Suti.

Devin enleva son manteau de ses épaules et le lança à la figure de Kellin, qui esquiva. Mais Devin ramassa une pierre et la jeta à la tête de son adversaire.

Puis il bondit sur Kellin.

Les deux hommes roulèrent sur le sol, luttant comme des forcenés. Le couteau tomba des mains de Kellin.

Près de la rivière en crue. Beaucoup trop près...

Kellin entendit les grognements de Sima, mais le lien mental était vide.

Cela aurait dû lui indiquer la nature de son hôte, s'il avait eu l'esprit plus clair.

Le couteau reparut. Dans la main de Devin, cette fois. La lame scintilla. Kellin la vit pénétrer dans le tissu de sa blouse, puis dans sa chair.

Dieux ! Sima...

Devin partit d'un rire triomphant.

— Qui est le vainqueur ? demanda-t-il.

Kellin se dégagea de la lame, refusant de tenir compte de la douleur ou de la perte de sang.

Il flanqua un coup de pied à Devin, le renversant. Puis il se laissa tomber sur lui de tout son poids et, lui saisissant à pleines mains les cheveux, lui cogna le crâne contre le sol.

Kellin savait que sa blessure était grave. S'il ne tuait pas rapidement Devin, il saignerait à mort.

Devin le repoussa d'un coup de pied au ventre et se redressa.

— Il me suffit d'attendre, haleta l'Ihlini. Vous serez mort sans que je vous touche de nouveau.

— Mon lir vous tuera..., dit Kellin, plié en deux, un bras appuyé contre sa blessure pour essayer d'arrêter le sang.

— Cela m'étonnerait ! Il leur est interdit de faire du mal à un Ihlini.

Kellin tituba, en équilibre précaire au bord de la rivière.

Devin se jeta sur lui, probablement pour l'achever.

Sima feula. La berge s'effrita sous le poids des deux hommes, les précipitant tous les deux dans la rivière.

Kellin perdit sa prise sur Devin et s'enfonça dans l'eau glaciale.

Il essaya de fermer la bouche, de remonter vers la surface.

Sima !

La rivière l'emporta, le ballottant comme un fétu de paille.

Il respira de l'eau, cracha, toussa.

Sa jambe se coinça entre deux rochers, tandis que le courant déchaîné continuait de le rudoyer.

Il entendit un bruit sourd de cassure.

Mais aucune douleur. Sa jambe — ses deux jambes —étaient engourdies. Tout son corps lui semblait de plomb, inutile, vulnérable.

Le courant l'arracha aux rochers, le jetant contre un promontoire. Puis il l'entraîna au fond et l'y garda un long moment.

Nul n'était là pour voir si le corps qui flottait dans le courant plus calme, en aval, respirait encore.

La tapisserie aux lions
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