CHAPITRE II
Rogan ne lâcha pas le jeune garçon en dépit des efforts qu'il produisait pour se dégager.
Kellin vit que les gardes parlaient à Tuqhoc et à la jeune femme. Il entendit les murmures surpris de la foule.
— Attends..., dit-il, essayant de se libérer de l'étreinte de Rogan.
Il voulait que Tuqhoc sache qu'un Cheysuli méritait le respect, quel que soit son âge.
Rogan comprend-il ?
Quand ils arrivèrent dans un endroit plus calme et suffisamment éloigné de la caravane des gens des Steppes, Rogan s'arrêta.
— Fais-moi voir ta main.
Kellin se sentit soudain épuisé et vidé. Il tendit la main, montrant à Rogan une coupure, en travers de ses doigts.
Rogan marmonna quelque chose sur la stupidité des enfants. Kellin serra sa main blessée contre son pourpoint déjà taché de graisse de saucisse.
— Il faut que je bande ça, dit Rogan.
— Ça ne saigne plus, répondit Kellin.
La coupure le brûlait comme du feu. Il serra le poing.
Son précepteur secoua la tête.
Il regarda le visage tendu de Kellin.
— Tu es si avide de te comporter comme un guerrier que tu oublies ton âge, dit Rogan. Inutile de te rappeler que ce poignard aurait pu te tuer... Je te ferai seulement remarquer que ta stupidité aurait pu avoir des conséquences dramatiques.
— J'ai vu où le couteau allait...
— As-tu pensé à moi et aux gardes ? Sais-tu ce qui nous serait arrivé si tu avais été tué ?
Kellin n'y avait pas pensé. Il lut de la peur dans les yeux de son précepteur.
— Non, reconnut l'enfant. Mais il fallait que je lui fasse comprendre...
— Quoi ? Que tu es un enfant gâté ?
— Que je suis un Cheysuli. Que je ne suis pas comme lui. Que je ne tournerai pas le dos à mes devoirs. Ni aux fils que j'aurai un jour...
Un frémissement passa sur le visage de Rogan.
— Promets-moi de ne plus jamais faire quelque chose d'aussi stupide, dit-il.
Kellin hocha la tête.
Puis il tenta une dernière fois de se l'expliquer.
— Je regardais ses yeux. J'ai vu à quel moment il allait lancer le couteau et dans quelle direction. Il m'a suffi de tendre une main...
Il s'aperçut qu'il tenait toujours une saucisse froide dans l'autre.
— Ça te dit ? demanda-t-il à Rogan.
— Je ne supporte pas le goût de ces choses. Tu la voulais, mange-la !
Kellin n'avait plus faim. Il tendit la saucisse au premier chien venu, qui la renifla et s'éloigna, dégoûté.
— Au temps pour toi, fit Rogan.
Il déchira sa tunique et se servit du morceau de tissu pour panser sommairement la blessure de Kellin.
— Grands dieux, la reine va me tuer ! Tu es couvert de sang et de graisse !
Le visage de Kellin s'empourpra d'humiliation quand il vit ses « chiens de garde » se rapprocher.
— Je veux visiter la foire, marmonna l'enfant.
— Tu en as assez vu pour mon goût, dit Rogan. Rentrons au palais.
A ce moment, un jeune garçon passa près d'eux, interpellant les badauds dans un homanan aux accents chantants.
— Il fait du boniment pour un diseur de bonne aventure ! s'exclama Kellin.
— Non, fit Rogan aussitôt. Ce serait du gaspillage. Tu es un Cheysuli, tu n'as pas besoin de ça pour connaître ton tahlmorra.
— Mais toi, oui ! riposta l'enfant. N'as-tu pas envie de savoir si tu coucheras avec Melora ou avec Belinda ?
Rogan toussa pour dissimuler son amusement.
— Personne ne peut prédire une telle chose. Les femmes n'en font qu'à leur tête, c'est bien connu !
— Rogan, laisse-moi y aller ! Ce gamin affirme que le diseur de bonne aventure prédira ce qui m'attend.
— Il dit ce qu'on lui demande de dire. Le voyant, lui, dit ce qu'il est payé pour dire !
— Rogan..., supplia l'enfant.
L'Homanan soupira.
— Si tu y tiens à ce point.
La tente défraîchie était de dimensions modestes.
— Mon grand-père t'a donné des pièces pour la foire, souligna Kellin. Il ne trouvera pas que nous les avons mal dépensées si nous nous sommes amusés...
Rogan leva les sourcils.
— Je vois que tu as au moins appris quelque chose...
Rogan fit signe aux gardes d'entrer.
— Non ! dit Kellin.
— Je ne peux pas laisser le prince...
— Ne mentionne pas de titres ! cria Kellin. S'il sait qui je suis, cela faussera le jeu.
— Tu comprends au moins qu'il s'agit d'un jeu... Mais les règles sont les règles. (Il fit signe à un garde d'entrer sous la tente.) Il s'assurera qu'il n'y a pas de danger.
Quand l'homme ressortit, signalant que tout allait bien, Kellin se glissa dans la tente, suivi par Rogan.
Un rideau sombre cachait une partie de l'espace.
Rogan posa une main sur l'épaule de Kellin.
— Souviens-toi qu'il travaille pour de l'argent, Kellin. N'accorde pas foi à ses paroles.
— Ne me gâche pas le plaisir, dit le jeune garçon.
Un homme d'aspect ordinaire émergea des plis du rideau.
— Pardonnez sa faiblesse à un vieil homme, dit-il. Je fume l’husath, une habitude néfaste pour mes invités, à moins qu'ils ne la partagent.
Rogan lui jeta un regard réprobateur.
— Un vice, oui ! (Se tournant vers Kellin, il expliqua ) C'est une substance qui fait naître des rêves dans l'esprit humain.
— Je rêve toutes les nuits, dit Kellin. Ça n'est pas si mauvais...
— Les rêves dus à l’husath sont différents. Ils peuvent être dangereux si l'on en oublie de boire et de manger. (Il jeta un regard dur au voyant.) L'enfant veut seulement qu'on lui dise la bonne aventure. Inutile de mentionner des choses de ce genre...
— Bien sûr, fit l'homme. Asseyez-vous. Je vous parlerai de votre avenir, et aussi de votre passé.
— Il n'a que dix ans. Pour son passé, ça ne devrait pas durer longtemps.
— Cela prendra le temps nécessaire, répliqua le voyant. Je promets de dire la vérité et seulement la vérité.
— Toi d'abord, dit Kellin à Rogan.
— Nous sommes venus pour toi.
— Commençons par toi !
— Si tu veux. Pour lui faire plaisir..., précisa-t-il au diseur de bonne aventure.
— Donnez-moi la main, dit l'homme.
Avec un sourire ironique, Rogan obéit.
Le voyant examina sa main un long moment, en silence.
— Rien que la vérité, lui rappela Rogan.
— Chut, dit Kellin. Ne trouble pas la magie.
— Ce n'est pas de la magie, Kellin, simplement un divertissement.
La voix du diseur de bonne aventure devint plus grave.
— Seul parmi la foule... Seul au milieu de ceux que vous aimez... Dévoré par le chagrin. Elle vit en vous alors qu'elle est morte. Vous existez à travers elle. Endormi comme éveillé, vous voyez son visage. Vous désirez l'amour qu'elle ne peut pas vous donner. Votre passé et votre présent ne font qu'un, et votre avenir aussi, à moins que vous ne trouviez la force de lui redonner la vie. Deux fois l'offrande sera faite et refusée. La troisième, vous accepterez de vous libérer des chagrins du passé. Puis vous vivrez dans la douleur de ce que vous aurez accompli. Vous mourrez en sachant ce que vous avez fait, et quel était le prix de votre récompense. Vous utiliserez les autres et serez utilisé jusqu'à ce qu'on n'ait plus besoin de vous.
Rogan libéra sa main de celle du voyant et poussa un cri inarticulé. Kellin regarda son précepteur, stupéfait. Le visage de Rogan était d'une pâleur de marbre.
— Rogan?
La peur saisit l'enfant, le faisant frissonner. Rogan ne répondit pas. Des larmes sur les joues, il regardait dans le vide.
— C'est une dure vérité, dit le voyant. Je ne promets pas le bonheur.
— Rogan... commença Kellin.
Puis le diseur de bonne aventure lui prit les mains. Kellin fut incapable de dire un mot de plus.
— Il est l'épée, l'arc et le couteau. Il est l'arme de tout homme qui se sert de lui pour faire le mal, et la force de ceux qui l'utilisent pour faire le bien. Il est l'enfant de la lumière et celui des ténèbres, celui qui est né de l'accouplement d'êtres semblables, jusqu'à ce que le sang soit de nouveau réuni. Son nom est Cynric, l'épée, l'arc et le couteau. Tous les hommes l'appelleront Maudit jusqu'à ce que l'Homme émerge de nouveau.
La voix se tut. Kellin ouvrit la bouche, mais la litanie recommença.
— Le Lion couchera avec la sorcière. Des ténèbres viendra la lumière, de la mort viendra la vie, de l'ancien naîtra le nouveau. L'enfant de la sorcière régnera sur ce que le lion devra détruire. Le Lion dévorera la Maison d'Homana et tous ses enfants, afin que le nouveau-né monte sur le trône et règne sur toutes choses.
Kellin frissonna. Puis il arracha ses mains à celles du voyant.
— Le Lion ! cria-t-il. Le Lion va me dévorer !
Les gardes firent irruption dans la tente, prêts à le défendre.
Il les regarda, puis tourna les yeux vers Rogan. Un des gardes lui posa une main sur l'épaule, mais Kellin ne pensait qu'à une chose.
Le Lion. Le LION !
Il comprit que personne n'était préparé. Aucun d'eux ne comprenait. Nul ne savait qui il était vraiment. Ils ne voyaient qu'un enfant abandonné par son père et le jugeaient sans importance.
Ne suis-je pas insignifiant ? Qui voudrait de moi ?
Le Lion !
Pour le dévorer...
Peut-être avait-il décidé de le tuer pour débarrasser Homana d'un Mujhar sans valeur...
Kellin sortit en courant de la tente. Ignorant les appels des gardes et ceux de Rogan, il courut droit devant lui.
— Le Lion...
Courir...
Il courut.
Loin du Lion...
Le plus loin possible.
Je ne laisserai pas le Lion me dévorer...
Il trébucha et tomba, percutant les graviers du menton, si violemment qu'il se mordit la lèvre.
Il se releva, crachant du sang. Sa main saignait de nouveau, car le bandage s'était défait dans sa fuite.
Ça sent mauvais...
Kellin avait atterri dans une flaque d'urine où flottaient des crottes de cheval. Horrifié, il se leva tant bien que mal. Ses vêtements souillés le dégoûtaient et il avait perdu sa ceinture quelque part. Personne n'aurait pu le prendre pour l'héritier d'Homana.
— Rogan ? fit-il en se retournant.
Il se souvenait de la réaction de Rogan face au diseur de bonne aventure. Où était-il ? Et où se cachaient les gardes ?
— Pauvre petit, fit une voix de femme. Tu as abîmé tes vêtements de fête !
Kellin la regarda, pris de court. Elle était blonde et jolie, mais dans un style très populaire.
Ses yeux bleus étincelaient.
Humilié, Kellin regarda ses pieds.
Je ne veux pas être là. Je veux rentrer chez moi !
— Tu sais bien rougir ! s'exclama la femme. Comme moi, autrefois... Allons, viens ici...
Kellin la regarda de biais, remarquant les couleurs bariolées de ses jupes.
Il ignora sa main tendue, décidé à reprendre le chemin du palais.
Mais le rire de la femme se fit plus doux et son regard plus compatissant.
Ce n'était pas sa grand-mère, dans les bras de qui il se réfugiait quand il avait besoin de réconfort. Mais c'était une femme et elle lui parlait avec douceur.
Presque malgré lui, il s'approcha d'elle.
Elle passa une main sous son menton ensanglanté.
Vue de près, elle semblait plus âgée.
Il s'aperçut aussi qu'elle n'était pas naturellement blonde : les racines de ses cheveux le révélaient.
— Inutile de rougir autant, petit. Je pourrais croire que tu n'as jamais vu de prostituée !
— Vous êtes une femme légère ?
— Une femme légère ? As-tu vraiment un accent aristocratique, ou fais-tu semblant, comme moi ?
Elle ne ressemble décidément pas à grand-mère...
— Ma dame... fit-il, soulagé quand elle retira sa main de son menton.
— Ne m'appelle pas comme ça, petit !
La femme lui passa langoureusement la main sur la tête.
— Comment se fait-il que les garçons aient des cheveux plus épais et des cils plus longs que nous ? Les dieux ont été généreux avec toi, petit homme. (Sa main s'aventura sur les braies de Kellin.) Es-tu aussi petit là où ça compte ?
— Je dois partir, fit Kellin, affreusement gêné. Je n'ai pas d'argent.
Les garçons d'écurie lui avaient au moins appris ça au sujet des prostituées : elles étaient cupides.
La femme essaya de le retenir.
— Non. Reste encore un peu... Même si tu n'as pas de pièces, tu as autre chose à m'offrir. Ta jeunesse, ton innocence...
Kellin se dégagea et partit en courant.
Il entendit la fausse blonde jurer.
Quand il tomba de nouveau, Kellin parvint à éviter les crottes de chevaux. Mais il bouscula une femme qui portait un panier.
Il entendit des injures ; quelqu'un cria au voleur.
— Non ! s'exclama Kellin, pensant qu'il pouvait tout expliquer.
La femme continua de s'exciter.
Des hommes se saisirent du garçon. L'un d'eux le tint à bout de bras par le poignet, comme un quartier de viande.
— Ça suffit!
— Laissez-moi ! Je ne suis pas un petit garçon ordinaire, mais un prince !
— Et moi, je suis le Mujhar ! Tu as fini ? Parfait. Suis-moi. Mes collègues et moi avons pour mission de garder les rues propres pendant la foire d'été. Pour ça, nous mettons les voleurs sous clé.
— Je ne suis pas un voleur, ku'reshtin ! Je suis le prince d'Homana !
L'homme soupira.
— Economise ton souffle, petit. Tu passeras une nuit sous un toit décent au lieu de dormir dans les rues. Et tu seras nourri gratuitement. C'est mieux que ce que tu as pour le moment !
— Mais je suis le...
Kellin se tut de saisissement quand l'homme lui passa une corde autour des poignets.
— Allons, suis-moi. Si quelqu'un vient te chercher, tu seras libéré demain matin. En attendant, tu auras un bon repas et un endroit où dormir.
— Si j'avais déjà un lir...
— Comment ? Tu serais aussi un Cheysuli ? Quelle mauvaise blague ! Je n'en ai jamais vu avec les yeux verts... ou des vêtements aussi sales !