CHAPITRE III

— Tu es un idiot, dis-je à Devin.

M'ignorant, il s'assit sur le lit.

Je le regardai lutter pour se lever. Il voulait à tout prix se racheter à mes yeux.

Aux yeux de la femme qu'il aimait, et qui était aussi tombée amoureuse de lui.

Il allait beaucoup mieux. L'enflure de son visage avait disparu, révélant un profil parfait, comme je l'avais pressenti, et des cils plus longs que les miens.

Je n'aurais jamais cru aimer un homme comme j'aimais Devin alors que nous étions seulement fiancés.

Tout le monde s'en était aperçu, même si nous ne nous l'étions pas encore avoué à nous-mêmes.

Quand sa jambe bandée toucha le sol, Devin frissonna. Mais il ne s'arrêta pas pour si peu. C'était un homme intransigeant et têtu, comme je l'avais appris au cours des semaines.

Je souris à l'idée que ma mère avait perdu la face.

Il était tel que je l'espérais. Maintenant, je comprenais ce qui liait mes parents l'un à l'autre...

— Devin, je sais que tu n'es pas un faible. Laisse-toi le temps de guérir.

Il allait essayer de nouveau, je le vis à son expression. D'un geste, je fis en sorte que les bandes de tissu tenant les attelles se déroulent toutes seules.

Sans les bandages, la jambe ne supporterait pas son poids.

— Je t'avais prévenu.

— Non. Tu m'as seulement traité d'idiot.

— C'est ce que j'appelle un avertissement.

— Je ne peux pas me lever sans aide.

— Exact.

— Bien. J'ai appris ma leçon. Veux-tu bander de nouveau ma jambe ?

J'avais tellement envie de le toucher que je m'agenouillai devant lui pour remettre les attelles.

L'os s'était ressoudé, mais ses muscles avaient fondu.

— Si nous sommes si puissants, pourquoi ne pas guérir ma jambe par magie ?

— Mon père voulait que tu connaisses tes limites. De plus, la guérison est un don cheysuli, pas ihlini.

— Donc, s'il y en avait un ici...

— Il n'aurait aucun pouvoir. A cause du Portail. Le Seker serait trop fort pour lui.

— Quand rencontrerai-je le dieu ?

— Quand mon père le jugera bon.

Je dessinai dans l'air la rune ori'neth.

— Essaie de faire la même chose, Devin.

— J'ai déjà essayé !

— Encore une fois.

Ses doigts esquissèrent la rune. Elle apparut brièvement puis se dissipa.

— Tu as vu ? Je ne suis pas doué...

— Tu es un Ihlini ! Tu maîtrises déjà la rune bel’sha'a. Ori'neth est la suivante.

— J'ai mis six semaines à apprendre la première ! A quoi servent ces tours de passe-passe, Ginevra ? Ils ne pourraient pas arrêter un assaillant.

— Celles-là, non, c'est vrai. Ce ne sont que les premières runes. Un jeu d'enfant... L'ennui, c'est que tu es un enfant à certains égards. La rivière t'a pris tes souvenirs et tes connaissances, mais tu les retrouveras.

— Peut-être pas.

Je lui saisis la main, ce que je n'aurais pas osé faire deux semaines plus tôt.

— Un Ihlini réalise son potentiel magique à l'adolescence, et il lui faut encore des années pour maîtriser ses dons.

Je traçai une rune et sentis le feu de dieu naître au bout de mes doigts.

Devin arracha sa main à la mienne et fit mine de vouloir disperser la flamme pourpre. Je l'arrêtai avant qu'il ne se brûle, car il ne savait pas encore se protéger.

Son visage était couvert de sueur.

— Ginevra...

— Qu'y a-t-il ?

— Cette flamme... Je me souviens vaguement... Le feu... (Il se laissa retomber contre les oreillers.) Pourquoi ne puis-je me rappeler autre chose ?

— Tu y parviendras, dis-je une fois de plus.

— Comment peux-tu en être sûre ? Un Ihlini qui ne maîtrise pas la magie n'est pas digne d'épouser la fille de Lochiel !

— Je ferai en sorte que tu le sois.

— En as-tu le pouvoir ?

— Je peux faire nombre de choses..., murmurai-je en lui embrassant la main.

— Montre-moi, répondit-il.

— Pas encore.

— Quand?

— Lorsque mon père sera convaincu que tu es apte à servir le dieu, avouai-je.

— Je ne suis rien, dit-il avec un sourire ironique. Excepté ce que tu feras de moi.

— Tu es Devin.

— Non. Je suis ce que tu me dis d'être. Tu incarnes ma santé mentale.

Je priai le Seker de lui accorder de retrouver la sienne. Puis je quittai la chambre.

Quand les attelles furent retirées, Devin étant capable de marcher, je m'aperçus qu'il était plus grand que je ne l'avais cru. Il avait perdu du poids, mais il le reprendrait avec le temps.

Je lui montrai Valgaard, afin qu'il n'ignore rien de son nouveau foyer. Et pour qu'il comprenne quel pouvoir renfermait la forteresse.

Il parvint enfin à maîtriser la rune ori'neth. Puis il passa à li'ri'a. Il fut ravi de la voir fumer et crépiter, jetant autour d'elle des langues de feu de dieu. Je lui rappelai que le contrôle était plus important que l'apparence.

— Il te faut de nouveaux vêtements, déclarai-je tandis que nous marchions dans la cour pavée.

— J'en ai. De plus, tu viens de me dire que l'apparence était sans importance.

— Moins importante. Dans la magie, pas pour les vêtements ! Ceux que tu portes sont trop grands.

— Si je reprends du poids, ils m'iront mieux...

— Porte au moins l'anneau que je t'ai offert, dis-je en le sortant de ma bourse.

Il prit la bague ornée d'une émeraude et l'étudia.

— Je ne me souviens pas d'elle. Pas plus que de l'autre.

— Peu importe. Mets-la.

L'anneau d'or tournait librement sur son doigt.

— Fais-la tenir avec de la laine. Quand tu iras mieux, elle sera à ta taille.

— Irai-je jamais bien ? Retrouverai-je la mémoire, ou resterai-je à tout jamais une moitié d'homme, condamné à esquisser maladroitement les runes qu'un enfant de deux ans invoque sans y réfléchir ?

Le voir ainsi affecté me peina. Si je pouvais l'aider...

J'en avais la possibilité. A moi de courir le risque.

— Je pense qu'il est temps... Viens avec moi.

— Où?

— Voir mon père.

— Peut-il me rendre la mémoire ? Ou est-ce interdit, parce que c'est une sorte de guérison ?

— Viens, lui dis-je fermement. Tu lui poseras directement la question.

La pièce était vide quand nous entrâmes. C'était une antichambre privée nichée dans une des tours. Les murs étaient couverts de tissu orné de runes. Mon père choisissait cette pièce quand il voulait avoir un entretien privé.

Au sein de sa famille, il n'était pas utile d'afficher son opulence.

D'un souffle, j'allumai les chandelles, riant de l'expression de Devin. Puis je m'assis dans un fauteuil et passai une jambe par-dessus l'accoudoir. Une position peu digne, mais la pudeur était sauve grâce à mes jupes volumineuses. J'avais abandonné depuis peu les culottes de chasse pour la soie et le velours et un diadème d'agent retenait ma chevelure exubérante.

Devin aimait que je porte les cheveux défaits. Il me regardait avidement quand je les brossais après les avoir lavés.

Il soupira, examinant la pièce.

Il est nerveux, mais pour rien. Il va devenir le fils de Lochiel !

— Sois calme, lui dis-je.

— Tu peux parler ! J'imagine que tu réagirais comme moi si tu devais rencontrer le Mujhar cheysuli.

— Ce n'est pas le cas. Et tu es un Ihlini, pas un Cheysuli. De plus, tu ne te souviens de rien. Pourquoi aurais-tu peur de lui ?

— Tu m'en as assez dit sur son compte. Je ne peux m'empêcher de me sentir indigne de lui.

— Tu l'es, dis-je en souriant. Pour le moment. Mais cela cessera quand tu affronteras Asar-Suti.

— Voilà qui me rassure. D'ailleurs, où est-il ? Va-t-il nous faire attendre toute la journée ?

— Il est ici, dis-je.

Lochiel arriva une seconde plus tard, comme il aime à le faire pour impressionner les gens.

Il émergea d'un nuage de fumée violette...

... et sourit.

— Vous devriez pouvoir faire ça...

Le visage de Devin s'empourpra.

— J'ai peut-être su autrefois, dit-il.

— N'avez-vous retrouvé aucun souvenir ?

— Non. Ginevra m'a dit ce qu'elle connaissait à mon sujet, mais les mots ne me rappellent rien.

— Que savez-vous faire ?

Devin eut un rire sans joie. Il traça la rune li'ri'a, puis la dissipa.

— Cela vous paraît drôle ? demanda doucement Lochiel.

— Non. Ça me paraît pitoyable.

— C'est bien vrai, dit Lochiel. (Il saisit le poignet de Devin) Mais je sais quel est votre potentiel. Sinon, je ne vous aurais pas choisi pour faire des fils à ma fille. Le pouvoir vous reviendra. Mais vous devez d'abord reconnaître qu'il existe, au lieu de vous répéter que vous avez tout oublié. Appelez le pouvoir. Forcez-le à se manifester.

— J'ai déjà essayé...

— Essayez de nouveau. N'oubliez pas que je suis là.

Devin tenta maladroitement d'attirer le pouvoir à lui.

Je retins mon souffle, sachant ce que mon père allait faire.

Devin cria d'émerveillement. Puis il cria de nouveau et tomba à genoux quand mon père lâcha son poignet.

— Vous voudriez... que je devienne comme ça ?

— C'est ce que vous êtes. Ce dont j'ai besoin : le pouvoir au service du dieu et une obéissance parfaite. Ensemble, nous pouvons éliminer la Maison d'Homana et détruire la prophétie. J'ai besoin d'avoir un homme à mes côtés, Devin, afin d'augmenter ma puissance. Un homme qui fera des enfants à ma fille.

— Comment puis-je servir le dieu alors qu'il y a un tel vide en moi ?

— Ne vous inquiétez pas. Le dieu comblera ce vide. Maintenant, emmenez ma fille et faites-lui un enfant. Le mariage aura lieu dès que je serai sûr qu'elle est enceinte.

Les yeux de Devin brillèrent.

Je m'en réjouis, car son désir était l'écho du mien.

— Inutile d'attendre plus longtemps, dit Lochiel. La Roue de la Vie tourne. Si nous ne l'arrêtons pas bientôt, nos existences prendront fin.

La tapisserie aux lions
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