CHAPITRE XVIII

Kellin courut dans la forêt aux côtés de sa splendide Sima.

Aucun autre guerrier n'avait un lir aussi beau !

Il étudia sa forme-lir en courant, notant les différences et les similitudes avec son esprit et ses sens humains. Mais il resta conscient qu'il était un homme ayant revêtu une forme provisoire. Un guerrier cheysuli dans le sang de qui coulait la magie, et qui pouvait à volonté devenir un puma.

Tu comprends ? demanda Sima.

Kellin exultait, persuadé de savoir enfin qui il était, et de maîtriser les besoins qui s'agitaient dans son âme. Il se contrôlait aussi aisément que sous sa forme humaine.

Ce n’était pas si difficile.

Son corps musclé se livrait avec grâce aux mouvements de la course.

Elle m'a appris tant de choses en si peu de temps ! Maintenant, je comprends vraiment ce qu'est la forme-lir.

Sima l'arracha à ses pensées.

Il y a un cerf devant nous. Crois-tu qu'il soit digne d'Homana-Mujhar ?

Kellin s'arrêta et vit une belle bête aux andouillers magnifiques. Il haletait. Etait-il pourchassé ?

Peu importait. Le cerf était à eux ! Il serait difficile à tuer, mais ils étaient deux.

A toi la première attaque, dit Kellin.

Sima se ramassa sur elle-même et bondit sans effort.

Elle poussa un cri perçant. Kellin se demanda un instant pourquoi elle avait ainsi alerté leur proie. Puis il vit la flèche sortant de son flanc.

La douleur de son lir était la sienne. Le désarroi de Sima se transmit à son corps. Elle tomba, se tordant sur elle-même pour mordre frénétiquement la hampe.

Une voix humaine poussa un cri d'horreur. Un homme sortit en courant des sous-bois. Son affolement redoubla quand il vit les deux félins.

— Mon seigneur ! Je visais le cerf, je ne voulais pas la blesser ! La flèche est partie avant que je l'aie vue !

La douleur de Sima circulait dans le lien-lir. Le cri de rage qui sortit de sa gorge était celui d'une bête féroce.

Son lir était mourant.

Kellin feula et bondit.

Il allait donc périr aussi.

L'homme essaya de se protéger la gorge, mais il ne sortit pas le couteau qui aurait pu lui sauver la vie. On eût dit qu'il ne pouvait croire que son seigneur lui ferait du mal, même sous sa forme-lir.

L'homme tomba sous le poids de la bête et mourut en un instant, la gorge déchiquetée.

D'autres soldats arrivèrent à cheval. Ils s'arrêtèrent abruptement en voyant le carnage.

Kellin feula, les mettant au défit de lui prendre sa proie.

— Teague, dit un des hommes. Par les dieux, il a tué Teague !

Derrière Kellin, Sima haletait. Ses yeux dorés se voilèrent.

Lir ! cria Kellin.

Elle n'avait plus la force de communiquer. Kellin sentit sa peur, sa douleur et un étonnement profond.

La colère submergea Kellin. Il avança d'un pas vers les hommes. Les chevaux hennirent.

— Mon seigneur, dit un garde, les mains tremblantes, savez-vous qui vous avez égorgé ?

Kellin essaya de dire « l'homme qui a presque tué Sima ! », mais aucun mot ne sortit de sa gorge, seulement un grondement rauque.

— C'était votre ami ! cria l'homme, des larmes aux yeux. ( Il jeta son couteau à terre.) Prenez-le ! J'abandonne mon service ! Je ne veux plus travailler pour un prince qui tue ses amis, car il n'est pas l'homme que je veux pour Mujhar !

Kellin était incapable de former des mots. Il repoussa de son esprit la douleur qui envahissait le lien-lir, le temps de revenir à sa forme humaine. La métamorphose fut trop rapide. Il tomba sur les mains et sur les genoux.

— Attendez ! fit-il d'une voix rauque.

— Attendre quoi ? demanda l'homme.

Il se nommait Ennis. Les yeux humains de Kellin l'identifièrent.

— Que vous m'égorgiez aussi ? Il était mon ami. Nous avons grandi ensemble. Et vous l'avez tué ! Dois-je attendre que vous imaginiez une explication ?

— Sima..., haleta Kellin. Mon lir... J'ai senti sa douleur... Je n'ai pas pu m'arrêter. Il l'a attaquée ! Que devais-je faire ? Le laisser la tuer ? Et me tuer du même coup ?

— Il visait le cerf, mon seigneur. Aucun de nous n'a vu votre lir. Me permettez-vous de me charger de son corps ? J'aimerais lui faire des funérailles décentes, avant que vous décidiez de le manger !

La désorientation qu'éprouvait Kellin avait disparu quand il avait repris sa forme humaine. Il sentait toujours la douleur de Sima, mais différemment.

Un homme était mort ? De sa main ? Encore affaibli par la soudaineté de la métamorphose, Kellin tourna la tête et vit le corps gisant au milieu des feuilles mortes, la gorge déchirée.

Il reconnut le garde.

— Non ! cria-t-il, comprenant ce qu'il avait fait.

— Oui, dit Ennis. Vous avez du sang sur la bouche, mon seigneur. Vous ne pouvez pas cacher la vérité à un homme qui a vu le prince d'Homana assassiner un innocent.

Sima haletait. Son flanc était couvert de sang. La concentration de Kellin se brisa. Il ne sentit plus rien d'autre que la douleur de son lir.

— Puis-je emporter le corps ? demanda Ennis. Vous trouverez bien un autre repas !

Teague. Il avait tué Teague.

Lir ? gémit Sima. Tu dois me guérir Ne perds pas de temps.

Les yeux du puma se révulsèrent.

— Prends-le, dit Kellin, ne pensant qu'au félin blessé. Amène-le au Mujhar.

— Je n'y manquerai pas ! Il doit être informé de ce qu'est vraiment son héritier !

— Partez ! cria Kellin. C'est un problème d'équilibre et de contrôle. Si vous voulez vivre, fuyez !

Il s'agenouilla à côté de Sima.

Que dois-je faire pour te guérir ?

Tu es un Cheysuli. Fie-toi à la force qui fait de toi un guerrier, et utilise-la pour me guérir.

Il trouva l'explication peu claire. L'état de Sima empirait.

— La magie, dit-il. Dieux, accordez-moi la magie !

La magie de la terre se déversa en lui.

Quand ce fut terminé, Kellin sortit de la transe où il s'était plongé. Ses mains ensanglantées étaient posées sur le flanc de Sima, mais la flèche avait disparu.

Le souffle lui revint d'un coup. Il toussa. Le monde bascula sur son axe et le prince s'étala sur le sol de tout son long.

Sima bougea.

La guérison est accomplie. Tu as réussi.

Si j'avais échoué, nous serions tous deux en route pour la vie après la mort. Je ne suis pas si pressé.

Moi non plus.

Sima se rapprocha de lui.

La magie est épuisante. Il y a aussi un équilibre à trouver. Nous avons le temps, lir. Inutile de nous lever tout de suite.

N'ayant pas la force d'ouvrir les yeux, Kellin n'avait pas la moindre envie de se lever. Son visage le démangeait, mais il renonça à se gratter. Il lui aurait fallu bouger une main...

Lir, dit Sima, je suis désolée pour l'homme.

— Qui ? demanda Kellin.

Puis la mémoire lui revint. Horrifié, il se hissa sur les mains et les genoux pour se persuader que rien n'était arrivé.

Le corps de Teague avait disparu, mais les feuilles ensanglantées et les traces de sabots de chevaux lui confirmèrent qu'il n'avait pas rêvé. Teague était mort. Ennis l'avait ramené à Homana-Mujhar.

Kellin toucha son visage. Il était couvert de sang séché.

Celui de Teague.

— Dieux, cria-t-il, pourquoi permettez-vous des choses pareilles ?

Liry dit doucement Sima. C'est arrivé, et nul ne peut défaire ce qui a été fait.

— J'ai tué Teague ! gémit Kellin. Je l'ai tué !

Par réflexe. Pour se protéger, un félin attaque. Tu as frappé pour me défendre.

— Teague, répéta Kellin.

Même le réconfort du lien-lir n'était pas suffisant.

J'ai tué un ami.

Kellin se laissa tomber sur le sol et appuya son visage contre les feuilles ensanglantées.

Il se souvint de la façon dont Teague l'avait aidé dans la taverne. Il se souvint que le jeune garde ne l'avait pas considéré comme une bête la nuit où il avait failli dévorer Luc, parce qu'il comprenait mieux que ses camarades l'esprit de son seigneur.

J'avais juré de ne plus jamais avoir d'ami, parce qu'ils sont tous morts... Et maintenant, alors que je laisse quelqu'un se rapprocher de moi, je le tue de mes mains !

Il poussa un cri d'angoisse et de douleur qui, à ses oreilles, sonna comme celui d'un animal.

La tapisserie aux lions
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