CHAPITRE XI

La porte de la chambre de Biais était entrouverte. Kellin jeta un coup d'œil discret, au cas où son cousin aurait été en compagnie de Jennet ou de Cluna, ou des deux, comme c'était trop souvent le cas ces derniers jours au goût du jeune prince.

Non. Il y avait seulement Biais et Tanni, sa louve. Couchée sur le dos, les pattes écartées pendant que Biais lui caressait le ventre, elle ressemblait plus à un chien qu'à un loup.

Kellin se dit qu'il aimerait avoir un loup pour lir.

L’or-lir de Biais brillait à la lueur des chandelles.

Un jour, j'en aurai aussi.

— Biais?

— Oui ? Entre, Kellin. Tanni et moi n'avons rien à cacher.

— Je voudrais te poser une question.

Biais fronça les sourcils.

— Oui?

— Vas-tu partir à Solinde ?

— Solinde ! Pourquoi diantre irais-je là-bas ?

— A cause d'elles...

— Les jumelles ? Pourquoi me demandes-tu ça, Kellin ?

— Je t'ai vu un peu plus tôt, sur le chemin de ronde... Tu embrassais Jennet.

— Non. Cluna.

Kellin en resta bouche bée.

— Cluna ? Mais je croyais que...

Biais éclata de rire.

— Que je voulais Jennet ? Ma foi, c'est vrai. Ou ça l'était, hier ! Mais Cluna avait envie d'essayer la même chose que sa sœur. Elles sont comme ça pour tout. Je leur ai donné satisfaction à toutes les deux.

— Alors, laquelle vas-tu épouser ?

— Grand dieux, Kellin, aucune des deux ! Pensais-tu que je t'aurais laissé tomber comme ça ?

Les larmes montèrent aux yeux de Kellin.

— Je n'ai plus personne à part toi, dit Kellin. Mon grand-père et ma grand-mère... C'est différent ! Ils sont obligés de m'aimer. Mais toi... Je serai Mujhar un jour, et j'aurai besoin d'un homme lige.

Kellin sentit la peur lui nouer l'estomac.

Il va refuser...

— Je ne m'attendais pas à ça, dit Biais d'une voix rauque.

— T'ai-je offensé ? demanda Kellin, paniqué.

— Offensé ? Parce que le prince d'Homana me demande de devenir son homme lige ? C'est un honneur, Kellin, pas une insulte ! Je ne me serais jamais cru digne d'une telle distinction.

— Tu l'es ! Tu m'as sauvé du piège à ours et du Lion. Et je ne veux personne d'autre que toi pour homme lige.

— Nul n'a rempli ce rôle à Homana-Mujhar depuis la mort de Ian.

— Il approuverait mon choix, dit Kellin.

— Dans ce cas, comment pourrais-je refuser ?

Kellin soupira, puis il montra son couteau à Biais. La garde était ornée d'un lion rampant.

— Pour la cérémonie, dit-il.

Biais se leva et prit son arme cheysulie. Il posa la lame contre son poignet gauche et fit une incision.

— Je jure, par mon sang, mon nom, mon honneur et mon lir, d'être l'homme lige de Kellin d'Homana aussi longtemps qu'il voudra de moi. Acceptez-vous, mon seigneur ?

— Oui, dit Kellin, ému.

Puis il répéta les mots qu'il avait appris.

— Y'ja'hai. Tu'jhalla dei. Tahlmorra lujhala mei wiccan, cheysu.

— Ja’hai-na, répondit Biais.

Il donna son couteau ensanglanté à Kellin et prit le sien en échange.

Kellin regarda l'arme cheysulie ornée d'une tête de loup. Il sentit les larmes lui monter aux yeux, mais il n'en eut pas honte.

Je ne suis plus seul.

Kellin s'éveilla en sursaut, trempé de sueur. L'aube n'était pas loin. Une angoisse terrible l'étreignait.

Le Lion...

Kellin gémit. Comment cela était-il possible ? Biais était dans le palais. Le Lion ne pourrait rien contre un homme lige cheysuli.

Mais la peur ne le quitta pas.

Kellin devait prévenir Biais. A eux deux, ils vaincraient la bête.

Pour cela, il lui fallait sortir de son lit.

— Je suis un Cheysuli, murmura-t-il.

Les guerriers cheysulis étaient courageux. Ils agissaient quand c'était nécessaire.

Il prit le couteau de son homme lige, puis sortit de son lit, en chemise et pieds nus.

J'ai un homme lige. Il me protégera contre le Lion.

Après ce qui lui sembla une éternité, il arriva devant la porte de Biais. Il aperçut des cheveux noirs décoiffés et le scintillement de l'or-lir. Au pied du lit reposait Tanni.

— Biais, dit-il, le Lion est là !

Biais s'assit aussitôt, la main sur le couteau posé à son chevet.

— Kellin?

— Le Lion, répéta Kellin. Nous devons le tuer.

Biais étouffa un bâillement.

— Le Lion ? Kellin... (Il sembla sur le point de dire quelque chose, puis s'interrompit.) Où est-il ?

— Il rôde dans les couloirs.

Biais se leva et enfila des braies.

Il tapota la tête de Tanni, murmurant quelque chose dans la haute langue.

— Une louve ne peut pas affronter un lion, fit-il avant de suivre Kellin hors de sa chambre.

— Une épée serait plus efficace, mais je ne suis pas assez grand pour apprendre, selon grand-père.

— C'est bon pour les Homanans. Sean a essayé de me former, mais je n'ai aucune aptitude.

Cette fois, pensa Kellin, je vais triompher du Lion.

Arrivé près de la salle d'apparat, Kellin frissonna.

Biais lui posa une main sur l'épaule.

— Je suis ton homme lige, Kellin. Ne crains rien.

— Il est à l'intérieur de la salle. Je le sens. Il est venu dévorer Homana.

— Comment le sais-tu ? demanda Biais d'une voix sans inflexion.

— Le diseur de bonne aventure m'a prévenu.

Biais eut l'air dubitatif, puis il sourit.

— Nous verrons si ce lion dévorera autre chose que mon arme !

La joie emplit le cœur de Kellin.

Voilà ce que c'est d'avoir un homme lige !

Biais ouvrit la porte d'argent martelé et se glissa à l'intérieur, suivi par Kellin.

— Il est là ? murmura Biais.

— Quelque part.

Le rideau de l'alcôve proche du trône bougea dans l'obscurité.

— Là ! haleta Kellin.

Biais réagit aussitôt. Il saisit le rideau et l'arracha, prêt à se servir de son arme.

— Est-il ici ? demanda Kellin. Biais ?

Soudain Biais se raidit, puis il recula. Le couteau tomba de sa main.

— Tanni ! cria Biais. Tanni !

Kellin courut vers son homme lige. Gisant sur le sol, il tremblait convulsivement, les yeux fous.

— Biais !

— Tanni... mon lir.., gémit Biais, enfonçant des doigts pareils à des serres dans le bras de Kellin. Non ! Non !

Il lâcha Kellin et se releva, titubant. Puis il se rua vers la porte et quitta la salle.

Kellin courut derrière son cousin. L'angoisse du Lion avait été remplacée par une autre peur, plus terrible. Quelque chose d'affreux était arrivé à Biais.

Dans la chambre de Biais, il y avait du sang partout, sur le sol et sur les rideaux du lit, telle une macabre décoration.

Biais arracha les rideaux et se laissa tomber sur le lit.

— Tanni...

Des curieux s'attroupèrent devant la porte. Kellin entendit les questions et les exclamations. Mais il ne répondit pas. Il ne pouvait détacher son regard de celui qui avait été son cousin, son ami et son homme lige.

Et qui était désormais un guerrier sans lir.

— Biais..., gémit Kellin.

Il savait ce que cela signifiait.

— Kellin, laisse-le, dit la voix de Brennan.

— Non.

Hart était aux côtés de Brennan, le visage tendu.

— Viens, Kellin. Tu ne peux rien faire.

— Non ! cria Kellin. Biais, tu ne peux pas te suicider ! J'ai besoin de toi ! Tu es mon homme lige !

Il saisit le bras de Biais et essaya de le tirer loin de la louve éventrée étendue sur le lit.

Biais tourna un visage ravagé vers Brennan.

— Emmenez-le, supplia-t-il.

— Non ! cria Kellin. Je lui interdis de me quitter ! Je suis le prince d'Homana, et je le lui interdis ! Il a juré de rester avec moi. Dites-lui, grand-père !

— Je ne peux pas, répondit le Mujhar. C'est le prix du lien-lir, Kellin. Biais l'a accepté quand il a reçu son lir. Comme moi. Comme nous tous. Comme tu l'accepteras un jour.

— Jamais ! Je n'accepterai jamais ça ! Il a juré ! Sur son honneur, sur son sang, sur son lir...

Kellin se tut. Sur son lir. Qui était mort.

Biais leva la tête.

— J'ignorais quelle douleur c'était..., dit-il d'une voix sans timbre.

— Aucun guerrier ne peut le savoir avant que cela arrive, souffla Brennan.

Biais leva ses mains ensanglantées.

— Je suis vide..., dit-il.

Il enleva son or-lir, puis il prit dans ses bras le corps sans vie de Tanni et se dirigea vers la porte.

— Biais ! cria Kellin.

— Laisse-le partir avec dignité. Il est déjà mort, dit Brennan.

— J'ai besoin de lui !

— Il doit te quitter. J'aurais voulu t'épargner cela, mais c'est impossible. Tu es cheysuli. C'est un prix que tu devras payer aussi.

Kellin cessa de se débattre.

— Non, dit-il, regardant son grand-père. Je ne paierai pas ce prix. Je n'aurai pas de lir.

— Tu ne peux pas refuser ce que les dieux ont décidé, dit Hart.

— Si, je le peux ! affirma Kellin d'une voix arrière. Je refuse d'avoir un lir.

— Kellin, implora Aileen en avançant vers lui.

Il l'arrêta d'un geste.

— Je refuse ! répéta-t-il. Ils m'ont tous quitté. Rogan, Garnement, et maintenant Biais.

Brennan lui effleura l'épaule.

— Ce chagrin passera avec le temps.

Kellin repoussa la main de son grand-père.

— Non ! A partir de maintenant, je resterai seul. Je ne veux plus d'ami, d'homme lige ou de lir. Je ne m'attacherai plus à personne !

— Kellin ! fit Aileen, horrifiée.

Le prince sentit quelque chose gonfler dans sa poitrine.

Il reconnut de la colère et de la haine, si violentes qu'il eut l'impression d'étouffer.

— C'est terminé ! jura-t-il. Les dieux ne pourront pas me reprendre ce que je n'ai pas.

La tapisserie aux lions
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