CHAPITRE XV

Kellin était à demi conscient, dérivant dans un état où il savait que ses blessures avaient été guéries, sans plus. Mais son esprit était toujours fatigué.

Il avait seulement envie de dormir, car la magie de la terre épuisait à la fois celui qui la donnait et celui qui la recevait. Elle permettait de ressouder les os cassés, mais elle n'éliminait pas les douleurs, ni les cicatrices et les contusions. C'était une mesure d'urgence, utilisée seulement pour les blessures les plus graves.

Kellin s'était rincé la bouche, mais il lui restait sur la langue un goût amer de sang à cause des coupures de ses lèvres et de sa dent cassée.

Une main reposait contre son épaule nue. Elle tremblait légèrement sur sa chair enfin nettoyée.

— Shansu, murmura Brennan d'une voix rauque.

Il était épuisé lui aussi, car il avait accompli la guérison seul. Il aurait été préférable qu'un autre Cheysuli l'aide, mais il n'avait pas osé prendre le temps de faire venir un autre guerrier.

Kellin entendit Aileen murmurer quelque chose ; le Mujhar répondit à voix basse. Puis il y eut un bruit de porte.

Kellin crut qu'on l'avait laissé seul, puis il entendit un froissement de jupes de soie. Il reconnut le parfum quand Aileen s'assit au bord du lit.

— Elle est adorable, dit-elle doucement. Je pense qu'elle ressemble beaucoup à Sleeta au même âge.

Kellin était couché sur le côté. Contre son dos, il sentait une incroyable chaleur : celle d'un puma.

Kellin soupira. Il voulait dormir, pas parler. Mais il devait dire quelque chose à Aileen.

— Je préférerais me passer d'elle, marmonna-t-il.

— Lui en veux-tu ? Penses-tu que c'est sa faute si tu es ce que tu es ?

Cela le sortit de sa torpeur. Il s'assit à la hâte.

— Croyez-vous que je...

— Mon petit, n'oublie pas que j'ai vécu des dizaines d'années avec un Cheysuli !

Cela le prit de court. Il s'était attendu à de la douceur, à un soutien inconditionnel. Pas à cela.

— C'est pourtant à cause de Sima que j'ai fait... ce que j'ai fait.

— Quoi ? Tuer un homme ? Je suis née dans la Maison des Aigles et je n'ignore rien de la guerre. Tu as tué un sorcier ihlini, et un Homanan qui voulait t'égorger, ou au moins te mutiler. Personne ne dira rien au sujet de l'Ihlini.

— Mais l'autre était homanan.

— Même si c'était un voleur, certains te traiteront de bête.

— C'est la vérité !

— Et tu en blâmes ton adorable lir.

— Elle n'est pas encore mon lir. Le lien n'est pas complet.

— Tu voudrais le rompre ?

Kellin se laissa retomber sur les oreillers. Il était très fatigué, comme si son corps n'avait pas encore compris que ses plus graves blessures étaient guéries.

— Je n'ai pas le choix. Elle a fait de moi...

— J'en doute ! s'écria Aileen. Par les dieux, tu es la chair de ma chair, Kellin ! Je ne laisserai pas les autres s'élever contre toi, mais je ne mâcherai pas mes mots. Je ne me cacherai pas derrière la douceur et l'amour que je te porte. Je te le dis tout net : tu n'as que toi-même à blâmer.

— Moi?

— Tous les guerriers cheysulis connaissent la colère, Kellin. Mais ils la contrôlent. Tu n'as aucune prise sur tes émotions, et tu n'essaies même pas.

Pourquoi refuse-t-elle de comprendre ? se demanda Kellin, plein de désespoir.

— Je ne voulais pas les tuer, grand-mère. Au moins, pas l'Homanan. L'Ihlini, oui, parce qu'il préméditait ma mort. L'Homanan aussi, en fait, parce qu'il voulait me tuer ou me mutiler. Mais je ne voulais pas le faire de cette façon ! Pas sous la forme d'un félin...!

Elle lui coupa la parole.

— Kellin, réfléchis à ce que tu viens de dire. Ça te fera comprendre pourquoi il est nécessaire que tu acceptes pleinement ton lir.

— Mon lir, ou l'animal qui le deviendrait, n'a rien à voir avec ça.

Aileen se leva.

— Tu es un idiot, déclara-t-elle. Un enfant gâté caché dans le corps d'un adulte, et dangereux à cause de ça. Un homme plein de colère et d'amertume peut provoquer beaucoup de dégâts. Et un homme qui est à demi animal, encore plus.

— Je ne suis pas...

— Tu es ce que tu es. Rien d'autre. Un homme doit utiliser toutes ses armes pour survivre. Mais quelqu'un tel que toi, qui a des dons si terribles, ne pourra jamais être seulement un homme.

— Mon grand-père peut aussi prendre la forme d'un félin.

La bouche serrée, Aileen s'interdit de faiblir.

— Aucun Homanan, pas même un voleur des bas-fonds, ne devrait craindre que le Mujhar d'Homana perde son identité au point de se nourrir comme une bête.

Cela ébranla Kellin.

Suis-je humain ou animal ?

— Je ne veux rien de tout ça. Vous n'êtes pas une Cheysulie. Donc vous ne pouvez pas comprendre ce que j'éprouve. Que l'homme qui partage votre couche ait le pouvoir de se transformer en puma ne vous effraie pas ?

— Cet homme-là, je le connais. Toi, je ne te connais plus du tout.

— Pourtant, je suis toujours moi !

— Non. Tu es une lame nue avide de sang, et aucune main n'est posée sur la garde pour stabiliser ta course.

— Grand-mère...

— Brennan est vieux, dit Aileen, et il sert la prophétie. Il ne connaît pas le doute. Il agit dans l'intérêt du Lion, et des dieux qui ont fait les Cheysulis. Que crois-tu qu'il ait pensé quand on lui a apporté un bébé, lui disant que l'avenir du royaume dépendait de lui, parce que son père était destiné à servir les dieux et non les hommes ?

Kellin ne répondit pas.

— Imagines-tu qu'il ait été content quand il a compris que cet enfant était sa seule chance d'accomplir la prophétie ? S'il mourait, la prophétie mourait avec lui. Aidan ne peut plus engendrer d'enfants.

Sima s'agita près de Kellin.

— Sais-tu de ce que ça a été pour lui de te voir devenir ce que tu es ?’Tu perds ton temps avec des prostituées, alors qu'une cousine t'attend à Solinde... Tu risques ta vie dans les bas-fonds... Et tu rabâches que tu n'as pas de père alors que Brennan a été ton jehan à tout point de vue, sauf par le sang.

Kellin s'humecta les lèvres.

— Grand-mère...

Aileen était blanche comme un linge, l'air furieux.

— Aujourd'hui, il sait que son petit-fils, l'unique héritier du trône, n'a pas l'équilibre nécessaire pour conserver son humanité... (Aileen se pencha vers le lit.) Il est mon époux. Mon homme. Si tu le menaces, sois certain que tu en souffriras.

— Grand-mère !

Aileen n'avait pas terminé.

— J'ai perdu trop d'années à ne pas l'honorer comme il le méritait. Ce temps est révolu. Je ferai ce que je devrai pour l'empêcher de se détruire parce qu'un petit-fils gâté et arrogant refuse de grandir.

— Je ne sais plus quoi faire..., avoua Kellin.

Aileen effleura la tête de Sima.

— Sois ce que tu es : un guerrier cheysuli. Tu as besoin de l'aide des dieux plus qu'aucun autre métamorphe.

Les mots sortirent tout seuls de la bouche de Kellin. Il y avait longtemps qu'il voulait poser cette question...

— Que votre fils vous ait reniée ne vous gêne pas ?

Toute couleur quitta le visage d'Aileen.

Kellin fut horrifié. Mais il était trop tard : les mots étaient dits.

— Je voulais seulement dire...

— Qu'il a abandonné sa mère en même temps que son fils, et qu'elle ne fait rien ? C'est faux. Elle a fait tout ce qui était en son pouvoir pour le convaincre de revenir. Mais Aidan a toujours dit non, en tout cas au début, quand il répondait encore aux lettres. Il affirmait que je devais demander aux dieux. Sa foi est puissante, au point qu'elle le rend aveugle aux besoins des autres.

— Si vous alliez le voir...

— Il l'interdit.

— Vous êtes sa jehana !

— Je n'irai pas chez mon fils comme une mendiante cherchant une faveur. J'ai ma fierté.

— Mais cela doit vous faire souffrir !

Les yeux d'Aileen se voilèrent de larmes.

— Comme ça vous fait souffrir, Brennan et toi. L'absence d'Aidan nous a laissé des cicatrices à tous.

— Et vous vous demandez pourquoi je ne veux pas de lir, et pourquoi je refuse d'honorer les dieux. Regardez mon père ! Il est prisonnier de son obsession. Je refuse d'être lié de la sorte.

— Tu seras Mujhar un jour. Cela te liera, tout comme ton grand-père est lié.

Kellin secoua la tête.

— C'est différent. Quel Mujhar serait assez idiot pour s'unir à un animal qui deviendra peut-être l'instrument de sa mort ? Ne risque-t-il pas son royaume, et la prophétie ?

— Que te resterait-il si tu étais seulement une bête, et que le peuple souhaitait te tuer ? riposta Aileen.

La tapisserie aux lions
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