CHAPITRE IV

Kellin acheta un cheval à Hondarth.

Puis il se mit en route.

Arrivé à la croisée des chemins d'où partait la voie menant à Mujhara, il songea qu'il aurait pu rentrer chez lui. Qu'aurait fait le Mujhar ? L'aurait-il banni de nouveau ?

Mais Aidan ne l'avait pas renvoyé chez lui. Il lui avait ordonné de récupérer une chaîne brisée à Valgaard...

Il aurait pu la garder et m'épargner ce voyage...

Sima s'approcha de sa monture.

Oui. Et nous serions toujours coincés sur cette île. (Elle marqua une pause.) Une île pleine de chiens.

— Tu ne t'abaisses pas à frayer avec des chiens ? dit Kellin, éclatant de rire. Ce sont de bonnes bêtes, Sima, quoi que tu en penses. Et pas trop bruyantes pour leur taille.

Je suis encore plus calme, dit Sima.

— En général. Mais quand tu te couches à côté de moi et que tu commences à ronronner, ça réveillerait un mort !

Sima ne daigna pas répondre.

Le temps se fit plus froid à mesure qu'ils approchaient de la rivière Dentbleue. Kellin fut content d'avoir pensé à se procurer un manteau d'hiver à Hondarth.

Si j'étais chez moi, bien au chaud... Ou dans les bras d'une femme... C'est ainsi que je préfère me réchauffer.

Je croyais que c'était en dormant près de moi, s'insurgea Sima.

Il existe certains types de chaleur qu’un lir ne peut pas donner..

J'en déduis que tu préférerais dormir dans un lit d'auberge, avec une femme ?

Oh ? Il y en a aux alentours ?

Après le prochain tournant.

Kellin laissa son cheval aux écuries puis sortit retrouver Sima.

Tu as vu la borne ? Au matin, nous prendrons le bac,et nous serons à Solinde demain soir.

Et le lendemain, à Valgaard.

Si j'avais le choix, je n’irais pas du tout !

Sima lui flanqua un petit coup de tête.

Reste cachée dans les arbres, dit Kellin.

Et toi, ne bois pas plus d'une outre de vin !

Tu ne dis pas de me contenter d'une seule femme ? Quelle confiance, lir !

Inutile. Il n'y en a qu’une dans l'auberge.

Peu importait. Une femme lui suffirait, pensa Kellin.

La salle commune était petite mais propre et bien éclairée.

Un endroit prospère...

Si près du bac et de la route du Nord, c'était normal : beaucoup de marchands passaient par là.

Le prince paya sa chambre, puis alla s'asseoir au fond de la salle, cherchant la femme du regard.

Elle l'avait vu. Et elle fut à ses côtés en un instant, l'aidant à défaire son manteau. Ses yeux noirs étincelèrent quand elle vit l'or cheysuli à ses bras et à son oreille.

Elle était jeune et jolie à sa manière un peu sauvageonne.

Elle sourit à Kellin, l'air mutin.

La fille perdrait sans doute sa beauté rapidement ; pour l'instant, elle était fort séduisante.

Kellin répondit à son sourire. Elle ferait l'affaire...

Il jeta une pièce d'argent sur la table pour payer son repas.

Elle l'attrapa habilement.

— Quel sera votre bon plaisir, mon seigneur ? demanda-t-elle.

— De l’usca, pour le moment..., répondit Kellin, conscient de l'ambiguïté de sa question.

— Nous en avons, dit la fille, escamotant la pièce dans ses jupes amples.

Son décolleté révélait des seins petits et fermes. Ses cheveux noirs étaient ramenés en un chignon épais, mais des mèches rebelles s'en échappaient, contrastant avec la pâleur d'albâtre de son cou élégant.

— Qu'avez-vous à manger ?

— De l'agneau.

— Ça ira. Comment vous appelez-vous ?

— Kirsty, mon seigneur.

Le nom lui plut.

— Kirsty. Mon nom est Kellin.

— Vous êtes un métamorphe, n'est-ce pas ? Avec tout cet or... Mais vous n'avez pas les yeux jaunes...

— Cela vous effraie-t-il ? demanda Kellin avec un sourire charmeur.

— M'effrayer ? J'ai été serveuse toute ma vie... Les hommes ne me font plus peur !

Kellin tendit la main et effleura celle de la fille.

— Bien, dit-il. Je n'ai aucune intention de te faire du mal.

Les yeux de Kirsty lui promirent bien des choses...

— Je vais chercher l'agneau et l’usca. Mais je pourrai vous tenir compagnie plus tard, quand mon service sera fini.

— Et je te ferai cadeau de ça..., dit Kellin, montrant le torque qu'il portait au cou.

Les yeux de la fille s'écarquillèrent.

— C'est beaucoup trop ! Vous n'avez plus de pièces ?

— Si, dit-il, mais tu as un très joli cou. Pourquoi, tu n'en veux pas ?

La fille sourit.

— Je pourrais partir pour Mujhara avec ce collier ! Je ne suis pas idiote, je l'accepte. Que voulez-vous en échange ?

— Ta compagnie. Immédiatement.

— Mais... Tam me jettera dehors, si je ne m'occupe pas des autres clients !

— Je le dédommagerai aussi.

La fille leva un sourcil.

— Cela doit faire longtemps pour que vous soyez si impatient...

Il serra la main de la serveuse.

— D'abord, apporte-moi à boire et à manger. Puis viens me rejoindre dès que tu pourras.

— Me croyez-vous naïve ? Les promesses ne sont pas toujours tenues...

Kellin se leva et ôta le torque de son cou, l'attachant autour de celui de la jeune fille.

Elle effleura le collier du doigt.

Kellin sourit.

— Mais il te reste à le gagner, petite. En ma compagnie...

Kirsty partit d'un rire léger.

— Oh, je l'aurais fait gratuitement, mon seigneur ! Jamais je n'ai rencontré un homme comme vous.

Kellin lui posa une main sur les fesses, qu'elle avait rondes et fermes.

— De l'agneau et de l’usca, ma belle, avant que je meure de faim !

— Ce n'est pas de ça que vous allez mourir ! lança la fille.

Puis elle partit avant qu'il ait trouvé une repartie.

Kellin mangea, but, puis se joignit à un jeu de dés, à une autre table. Personne ne semblait contrarié qu'il soit un Cheysuli.

Kirsty revint enfin.

Elle fît courir ses doigts sur l'épaule de Kellin.

— J'ai terminé, dit-elle. Et vous ?

— Tout dépend de quoi tu parles. Si c'est du jeu, oui. Pour le reste, je n'ai pas encore commencé... Et ça risque de durer toute la nuit !

Elle rit doucement.

— Venez me le prouver, mon seigneur, fit-elle.

Kellin se leva et la tira par le torque.

Elle glissa une main experte entre ses jambes.

— Shansu, meijhana, fit Kellin. A moins que tu n'aies envie de spectateurs ?

— Que veulent dire ces mots ?

— Je te l'expliquerai ailleurs.

Kirsty lui passa un bras autour de la taille.

— Par ici, mon bel animal...

Kellin sentit sa bonne humeur le quitter.

— Non. Ne m'appelle pas comme ça !

— C'était seulement..., dit-elle, embarrassée.

Kellin la serra contre lui, ennuyé d'avoir jeté un froid.

— Tu sais où est ma chambre, n'est-ce pas ?

Il se réveilla des heures plus tard, le goût amer de l’usca dans la bouche et le dos endolori.

Kirsty avait fait montre d'endurance : il était moulu.

La pièce était éclairée seulement par les rayons de lune. Kellin admira la jeune fille blottie contre lui comme un félin, sa chevelure noire tranchant sur sa peau blanche.

Kellin se demanda ce qui l'avait réveillé. Habituellement, il dormait d'un trait, sauf quand il rêvait du Lion.

Lir, dit Sima, la fille t'a-t-elle fait perdre tout sens commun ? Je t'ai déjà appelé trois fois !

Qu'y a-t-il ? demanda Kellin, se frottant les yeux.

Si tu veux chevaucher jusqu’à Valgaard, tu ferais bien de quitter ton lit. Ton cheval s'en va sans nous !

Comprenant aussitôt, le prince se leva d'un bond. Jurant, il enfila ses vêtements.

Kirsty se réveilla au moment où il fermait sa ceinture et se drapa dans le manteau de Kellin.

— Que se passe-t-il ?

— Quelqu'un veut me voler mon cheval.

— Comment le savez-vous ?

— Mon lir m'a prévenu.

— Un animal vous a prévenu ?

— Sima n'est pas un animal. C'est un puma, et sa fourrure est aussi noire et lisse que tes cheveux.

— Reviendrez-vous ? demanda Kirsty.

— Crois-tu qu'un homme serait assez bête pour ne pas revenir dans ton lit par une nuit aussi froide ?

Elle éclata de rire.

Dès qu'il mit un pied dehors, Kellin regretta d'avoir laissé le manteau à Kirsty. La nuit était glaciale. Il se frotta les bras vigoureusement et se dirigea vers l'écurie.

Ils emportent aussi la selle, l'informa Sima.

Il arriva devant la porte de l'écurie au moment où deux hommes en sortaient, menant son cheval par la bride. Il les reconnut : il avait joué aux dés avec eux le soir même.

— Le cheval n'est pas à vendre, dit Kellin, sarcastique.

Les hommes tirèrent leurs couteaux.

Kellin sortit le sien.

Les deux voleurs échangèrent quelques mots à voix basse. Kellin perdit rapidement patience.

— N'oubliez pas que je suis un Cheysuli. Peut-être ma forme-lir vous semblerait-elle plus persuasive ?

L'homme qui tenait les rênes les lâcha aussitôt.

Kellin soupira.

— Filez, dit-il. Vous ne dormirez pas ici cette nuit.

— Nous avons une chambre ! cria un des hommes.

— Non, dit Kellin en souriant de toutes ses dents. Vous avez essayé de me voler mon cheval. En échange, je vous prive de votre lit !

Les hommes lâchèrent un chapelet de jurons et s'en furent.

Kellin prit les rênes du cheval pour le ramener à l'écurie.

Il entendit un bruit et se retourna.

Trop tard. Un poids s'abattit sur lui.

Kellin s'écroula.

La tapisserie aux lions
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