Les marins chargèrent les coffres sur leur dos et prirent la direction du port en eau profonde. Eleonor et Gautier se retrouvèrent seuls. Un petit vent froid se levait, venu du nord.
La jeune femme resserra frileusement son manteau autour d’elle et s’avança au bord du quai, contemplant l’eau scintillante dans laquelle nageaient des centaines de poissons argentés.
Pour la première fois depuis qu’elle avait quitté le château familial, elle réalisait qu’elle allait laisser derrière elle son pays et sa famille et, sans doute, ne jamais revenir. Des images affluaient : sa mère, la lumière dans les douves du château, sa vieille nourrice, son père, sa jument... Sa gorge se noua et, essayant de cacher son trouble à son vieux serviteur, elle fixa l’horizon, les larmes affleurant à ses paupières.
Le temps passa, juste interrompu par les cris des mouettes qui se disputaient les restes d’un requin dont les vagues avaient rejeté la grande carcasse sur le rivage.
Trois marins s’étaient approchés. L’un d’eux, un gaillard bâti tout en force, avait repéré la silhouette mince de la jeune femme immobile près du quai. Il cligna de l’oeil vers ses compagnons et, une fois près de Gautier, le bouscula si fort que le vieux tomba.
— Oh, pardon, mon bon ! s’exclama le marin en faisant semblant de l’aider à se relever et en le repoussant par terre une seconde fois, sous les éclats de rire moqueurs de ses camarades.
En entendant ce brouhaha, Eleonor s’était retournée. Elle se précipita pour aider le vieil homme à se relever.
— Gautier, ça va ?
— Oui.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Mais le vieux n’eut pas le temps de répondre. Le gars s’était approché, les autres derrière lui.
— L’est pas bien solide sur ses jambes, on dirait ! s’écria le gars. L’est tombé tout seul, damoiselle. Z’êtes sa fille ?
— Non, je ne suis pas sa fille ! répondit Eleonor. Mais laissez-nous tranquilles !
Le marin s’esclaffa, bientôt imité par ses compagnons, des hommes aux figures patibulaires, aux membres courts, aux muscles solides, plus habitués à la fréquentation des étuves et des puterelles qu’à celle des pucelles.
Eleonor regarda autour d’elle, cherchant en vain de l’aide. Ses joues s’empourprèrent d’une brusque colère.
— Ça suffît maintenant ! gronda-t-elle en se plantant devant celui qui avait l’air d’être le chef.
— La garce a du caractère, remarqua-t-il. Mais tu as mal choisi ton protecteur, ma belle. Mon nom à moi, c’est le Balafré, rapport à ça...
L’homme écarta un pan de sa tunique, montrant une vilaine et profonde cicatrice allant de son cou jusqu’à son nombril.
— Ça fait mon succès auprès des dames. J’te disais donc que c’est pas avec un vieux qu’y faut aller...
D’une bourrade, le Balafré envoya Gautier rouler aux pieds de ses amis.
— ... quand on est jeune et jolie comme toi. Tu vois, y tient pas debout. Tombe tout le temps, le pauvre bougre !
Eleonor avait sorti son poignard qu’elle brandit devant elle.
— Vous devriez avoir honte de vous en prendre à quelqu’un comme lui. Gautier, ordonna-t-elle, relève-toi et viens derrière moi !
— La damoiselle a un dard comme les abeilles ! fit le marin avec un rire gras. Vous avez vu, vous autres ? C’est avec ça qu’elle veut me tenir en respect, moi le Balafré !
Tous s’esclaffèrent puis se turent d’un coup. Un sourd grondement avait répondu à la tirade du marin. Comme par enchantement, la silhouette grise du chien du prévôt était apparue au milieu d’eux.
Ses yeux vairons luisants comme des flammes, la bête se plaça devant la jeune femme.
— Le loup ! Les gars, c’est le loup ! s’écrièrent les marins.
La réputation de l’animal était telle que les malandrins reculèrent aussitôt et que l’un d’entre eux tourna même les talons. Le poil hérissé, les babines retroussées, le chien était prêt à bondir.
— C’est pas une bête qui va me faire reculer ! grommela le Balafré en se dandinant d’un pied sur l’autre.
— Laisse tomber ! le raisonna son compère. C’est une bête d’enfer ! Il va te déchiqueter comme une charogne. Je l’ai déjà vu faire.
Mais l’autre ne l’écoutait plus. Il avait tendu la main pour s’emparer du couteau d’Eleonor et d’un bond le chien fut sur lui.
Ils roulèrent à terre. Le marin hurlait de douleur à chaque morsure. La bête grognait, crocs dehors. Enfin, les mains et le torse en sang, le Balafré resta immobile, haletant, le corps du chien couché sur le sien. Les canines emprisonnaient sa gorge. L’homme avait compris qu’au moindre mouvement il serait égorgé.
La trompe du prévôt retentit à plusieurs reprises.
— Lâche, le chien, lâche ! ordonna en vain Eleonor.
Le prévôt Eudes apparut et poussa un long sifflement.
La bête se redressa aussitôt et se dirigea vers la jeune fille. Eleonor faillit reculer tant sa taille – elle lui arrivait presque à la poitrine – et son aspect étaient impressionnants. Elle tendit la main et, les doigts tremblants, caressa le museau souillé de sang et de bave.
— Merci, fit-elle.
— Il s’appelle Tara, fit le prévôt qui avait saisi le marin par le col.
La patrouille, menée par un sergent, débouchait au pas de course d’une ruelle voisine. Les habits en loques, le blessé gémissait, de sanglantes estafilades couvraient son corps et son visage.
— Te plains pas, il aurait pu te tuer, remarqua Eudes. Embarquez-moi celui-là, vous autres, ordonna-t-il au sergent. Le cachot lui calmera les sangs.
— Bien, sire prévôt.
— J’ai rien fait ! essaya de protester le marin alors que le sergent l’empoignait avec rudesse.
— Eh bien, c’est pour les fois où t’as fait, l’ami, rétorqua Eudes. Emmenez-le !
Une fois ses hommes partis, le prévôt se tourna à nouveau vers la jeune femme aux pieds de laquelle s’était couché le chien.
— Tara. Le nom d’une ville légendaire, là-bas, en Irlande. C’est ce que m’ont dit les Irlandais. Dans leur pays, il tuait les loups et il ne s’est jamais laissé caresser par quiconque... Sauf par vous. Ils étaient combien ?
— Trois.
— Les deux autres doivent toujours courir. Vous allez bien ?
La jeune fille était encore très pâle.
— Ça va, sire prévôt. Sans lui, je ne sais pas ce qui serait arrivé.
Le regard pensif du prévôt alla de son chien à la jeune femme. Depuis qu’il faisait équipe avec le grand animal, jamais Tara n’avait attaqué de lui-même ni n’avait témoigné de l’intérêt pour un autre que lui. Et encore, il lui avait fallu une longue période d’apprivoisement et de nourritures choisies.
— C’est vous qui embarquez sur le knörr, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Vous avez déjà eu des chiens ?
— Oh oui, j’en avais au manoir, un surtout auquel je tenais, que m’avait donné mon père. Il est mort en me défendant contre un sanglier. Mais je n’avais jamais vu de bête comme la vôtre.
— C’est une race à part. Pleine de vaillance et douée d’une intelligence étonnante.
Gautier les avait rejoints, la mine déconfite, les habits souillés de poussière. Pendant la lutte entre le Balafré et Tara, il s’était enfui, se glissant sous la coque d’une barque retournée.
— Votre serviteur ?
— Oui.
Le prévôt apostropha le vieux :
— Il m’avait bien semblé voir quelqu’un se cacher là-dessous, fit-il en montrant le canot, mais je ne pensais pas que c’était le serviteur d’une dame. Plutôt quelque maraud !
— C’est que je me sentais pas bien, essaya de se justifier Gautier en rougissant jusqu’aux oreilles.
— Ne soyez pas sévère, messire, Gautier est pire qu’un lapin quand il voit les chasseurs, mais c’est un bon et fidèle serviteur et j’en réponds.
— Si ça vous convient, damoiselle, je n’ai pas à y redire. Pouvons-nous parler un moment, seul à seul ?
Bien que surprise par la demande, Eleonor acquiesça d’un signe de tête.
— Bien sûr. Gautier, attends-nous ici ! Où voulez-vous que nous parlions ?
— Marchons de ce côté des quais.
Et ils partirent, le grand chien trottinant sur leurs talons, laissant Gautier désemparé et honteux derrière eux.
— Au fait, messire prévôt, n’avez-vous pas rencontré le sire Délia Luna ? Il allait à la prévôté afin de vous rencontrer. C’est lui que nous attendions sur ce quai.
— Non. J’étais en patrouille du côté du couvent des Sachets.
— Je vous écoute, sire prévôt, bien que je ne voie pas quelle demande vous pouvez me faire.
— Ce n’est qu’une idée qui m’a traversé l’esprit en vous voyant avec Tara. Depuis hier, je pensais... Mais il faut d’abord, pour que vous me compreniez, que je vous raconte ce qui se passe ici, damoiselle.
— À Barfleur ?
— Oui.
— Allez-y.
Eudes jeta un coup d’oeil vers le visage sérieux de la jeune fille, et se lança :
— Depuis quelques jours, je cours en vain après un assassin que les gens d’ici surnomment le loup de Bar-fleur.
Le prévôt hésita.
— Je ne suis plus une fillette, continuez, l’encouragea-t-elle.
— Cette bête-là ne tue que des enfants, garçons ou filles. Pour l’instant, il ne s’en est pris qu’à des pauvres que personne ne réclame. Malgré cela, les gens ont peur et il leur faut un coupable. Ils l’ont trouvé. C’est Tara. Il est trop grand, trop différent des bêtes qu’ils connaissent.
— Votre chien !
— Oui. Hier au soir, des notables sont une nouvelle fois venus me sommer de m’en débarrasser. Ils finiront par me le tuer à coups de pierre ou par me l’empoisonner. J’ai donc passé la nuit à chercher un moyen de le protéger ou de l’éloigner de la ville.
— Que puis-je y faire ? Je ne vois pas.
— Ma demande va vous paraître étrange. Mais j’ai compris quand il vous a défendue que j’avais trouvé la personne qu’il lui fallait. Tara ne fait que ce qui lui plaît. Il vous a choisie. L’année dernière, j’ai dû le confier à un ami, le justicier de Normandie m’avait convoqué à Caen et je ne pouvais l’emmener. Tara s’est enfui et a retrouvé ma trace là-bas. Prenez-le avec vous, damoiselle. Et emmenez-le loin d’ici.
Ils s’étaient arrêtés. La lumière du soleil allumait des reflets roux dans la chevelure d’Eleonor. Elle ne s’attendait pas à cela et resta muette. Le prévôt insista. Le chien, comme s’il avait compris, regarda son maître puis la jeune fille.
— Comment voulez-vous que je fasse ? Je pars en bateau dans quelques instants. Si je rentrais au manoir, cela serait facile ! Mais sur un navire ! Et je ne suis même pas sûre que l’armateur l’acceptera à son bord...
— Pour ce qui est du Lombard, j’en fais mon affaire. Et puis, n’oubliez pas que Tara est arrivé à Barfleur sur un bateau irlandais. La mer ne l’effraie pas et il sait nager, ce qui n’est pas le cas de la plupart des hommes. Songez comme il vous a défendue. Vous serez seule femme à bord, et ce n’est pas le vieux Gautier qui se battra pour vous.
La bête avait glissé son museau humide dans le creux de la main d’Eleonor.
— Je sais tout cela, mais je n’avais pas imaginé...
— Regardez, il vous est déjà attaché.
La jeune fille caressa l’encolure chaude de l’animal.
— Et vous n’osez me le dire, fit-elle, j’ai une dette d’honneur envers lui. Il m’a sauvée. Je ne peux le laisser à la merci de la haine des villageois. Vous avez gagné, j’accepte, sire prévôt.