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Deux jours avaient passé depuis la mort du petit gars, un fils de pêcheur dont plus personne bientôt ne se souvint, pas même les siens qui avaient d’autres bouches à nourrir. Le prévôt n’avait pas trouvé l’assassin, et même si ses patrouilles continuaient à sillonner Barfleur, il avait renoncé à poursuivre une enquête dont personne, au fond, ne se souciait sauf lui et l’infirmier de l’hôtel-Dieu.

Sur le port, on ne parlait plus que des bateaux qui allaient prendre la mer : une esnèque, un navire de guerre armé, disait-on, par le roi Henri lui-même, et un knörr, un navire de charge affrété par un marchand. Une longue file de chariots et de porteurs convoyaient les caisses et les ballots sortis des entrepôts. Les marins de l’esnèque embarquaient les victuailles et l’eau douce.

L’homme de gouvernail du navire de guerre, le stirman, veillait à tout. C’était un gaillard du nom de Harald, originaire de Norvège comme Knut, son « maître de la hache ». Les deux hommes, aussi hauts et larges l’un que l’autre, avaient des yeux d’un bleu délavé, le cuir tanné par les vents et des mains comme des battoirs de lavandières.

Dans le port à flot de Barfleur, l’esnèque, sa coque peinte de rouge et de jaune, dansait sur la houle. Elle avait la ligne effilée des « serpents », la silhouette et la voilure carrée des navires vikings. Construite à Portsmouth comme Vesnecca régis, le navire du roi Henri II, elle naviguait depuis cinq ans sur les mers froides.

Le regard du stirman se tourna à nouveau vers le chantier naval en contrebas. Dans les cales sèches, des calfats jointoyaient les bordées avec de l’étoupe tandis que des ouvriers recouvraient le fond des coques de brai, un résidu de résine.

Le mois d’avril touchait à sa fin. La mer était plus calme, le froid moins intense et, même s’il pleuvait souvent, l’activité avait repris à Barfleur. Les premiers marchands arrivaient pour attendre les bateaux qui allaient leur livrer l’alun, le safran, la cochenille, le pourpre ou le fer des Asturies... D’autres se préparaient à confier aux marins le sel, le vin, les futaines, les harengs, les céréales.

Mousses, calfats, rameurs ou pilotes cherchaient des navires sur lesquels embarquer. Dans l’une des bâtisses de bois sur le port, des maîtres voiliers taillaient et recousaient les larges voiles carrées. Dans une autre, les charpentiers inspectaient les cyprès et les chênes coupés au solstice d’été. Le bois était sec et dur, ils allaient bientôt pouvoir l’attaquer à la hache.

— Nous levons l’ancre demain, jeta Harald qui surveillait le travail de ses hommes.

Knut ne répondit pas, les yeux braqués vers l’esnèque. Il changea d’épaule la lourde doloire, la hache à un seul tranchant qui ne le quittait jamais.

— Nous n’avons jamais été aussi loin de ce côté de la mer, toi et moi, reprit Harald.

— Non, répondit enfin le maître de la hache. Mais notre serpent saura nous y mener.

Le silence retomba entre les deux hommes. Cinq ans qu’ils naviguaient ensemble, aussi taciturnes et travailleurs l’un que l’autre, ils avaient la même passion pour la mer et pour leur navire.

— Tu connais Magnus le Noir ? demanda soudain l’homme de gouvernail.

Le charpentier jeta un bref regard vers son compagnon avant de reporter son attention sur le large.

— Je l’ai rencontré à l’époque où je naviguais à bord de l’esnecca régis. On le dit fils déchu d’un prince du Nord.

Il n’ajouta rien et le stirman enchaîna :

— Cinq jours qu’il est arrivé de Caen avec ses hommes, escortant un chariot bâché. Ils sont dix.

— Plus les nôtres et ces deux étrangers que nous devons embarquer. Nous serons donc un peu plus de quarante à bord.

— Avec un chargement dont nous ne savons rien... Seulement qu’il nous faudra l’amener jusqu’en Sicile.

— Pour qu’Henri II se sépare de Magnus le Noir, ce doit être précieux, renchérit Harald.

— Je n’aime pas ça. Magnus a été discret et les coffres qu’il transportait sont déjà à bord sous bonne garde, mais je suis sûr que tout le monde ici sait que notre bateau a été affrété par le roi et que sa garde d’élite sera du voyage.

— Ils peuvent penser que c’est pour nos passagers...

Knut haussa ses larges épaules.

— Je n’ai pas besoin d’être rassuré, je dis seulement que nous risquons des attaques aux escales et en mer, voilà tout. En plus, nous escortons ce knörr. Il va nous ralentir. Et une fois en Méditerranée... on m’a parlé des dromons des Sarrasins. Ils sont plus lourds et hauts que nos vaisseaux.

— Mais moins rapides et souples que notre serpent.

Une grimace, qui se voulait un sourire, éclaira le visage du charpentier qui se tut.