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Comme chaque matin avant l’aube, la cloche de Saint-Nicolas et celle du couvent des Sachets s’étaient répondu, sonnant l’office de laudes. Puis les premiers rayons du soleil avaient éclairé la rade et les quais.

Sur la hauteur, la silhouette de granit du château de Barfleur dominait la grande grève. Dans les habitations de bois en contrebas s’ouvraient déjà portes et fenêtres. Les pêcheurs descendaient vers le port, les ouvriers au chantier.

La mer était calme et lisse, même si, à l’horizon, s’amoncelaient des nuages. Giovanni allait et venait d’un pas nerveux sur le quai, non loin de la chaussée menant à son bateau. Il était d’humeur maussade. Comme avant chaque départ, il avait mal dormi. Les marchandises à vérifier, à compter et recompter, les péages, l’équipage, les droits de port, les taxes de toutes sortes... Cette fois, il ne s’en était pas trop mal sorti, il avait beau se pavaner devant ses nouveaux amis, le monde ne lui appartenait pas encore et son aîné, Renato, ne manquait pas une occasion de le lui rappeler.

En fait, il n’avait aucun goût pour le commerce. Il aurait préféré rester à Syracuse. Mais son père ne lui avait pas laissé le choix et il devait faire ses preuves comme ses aînés.

À chaque fois qu’il pensait aux disputes avec le robuste patriarche ou avec Renato, un goût de fiel lui emplissait la bouche. Finalement, il était mieux loin du palais familial ! Ici, au moins, il était son propre maître !

Enfin, sa marchandise était dans la cale. Tout était en ordre et il n’attendait plus que le char à bancs amenant ses derniers passagers et leurs bagages. Ne voyant aucun signe de leur venue, son regard se braqua à nouveau sur le knörr et sur l’esnèque. Les deux bateaux avaient la ligne longue et basse et l’étrave recourbée des anciens navires vikings. Le knörr était juste plus ventru avec des cales profondes et des châteaux de bois permettant d’abriter ses passagers.

Quelqu’un toussota dans son dos et Giovanni se retourna. Devant lui se tenait un solide garçon d’une dizaine d’années, pieds nus, la tignasse rousse en bataille, les habits rapiécés.

— M’avez fait demander, mon maître ?

— Oui, fit Giovanni. Le capitaine m’a dit que tu étais venu proposer tes services comme mousse. Tu as déjà navigué ?

— Non, mon maître.

— D’où es-tu ?

Le gamin leva la main pour indiquer les terres derrière le château de Barfleur.

— De la ferme des Roches, là au-dessus.

— Et tu veux embarquer ?

— On est trop là-haut. Et une petite soeur est née.

— Alors, il faut que tu t’en ailles, conclut le Lombard en hochant la tête. Si tu travailles bien, tu mangeras bien, sinon...

La mine chiffonnée s’éclaira d’une grimace qui se voulait un sourire. Manger bien, il n’avait jamais su ce que cela voulait dire.

— J’suis point feignant, mon maître.

— Nous verrons ça... Quel est ton nom ?

— Bertil.

— Eh bien, Bertil, retourne à bord, je demanderai au capitaine qu’il te fasse donner des habits en meilleur état. Allez !

Le gamin ne se le fit pas dire deux fois et partit en courant vers le knörr. Le capitaine qui le croisa regarda son maître, la mine interrogative.

— Ça ira pour celui-là, fit le Lombard.

Ces deux-là se pratiquaient depuis un peu plus d’un an. Le capitaine Corato, petit homme nerveux, nature inquiète, avait toujours travaillé pour la famille Délia Luna, voyageant tout d’abord en Méditerranée avec Renato, le fils aîné, avant de se voir confier le cadet. Ils étaient aussi différents l’un de l’autre que chien et chat. L’un était insouciant, l’autre se souciait de tout. Pourtant Giovanni respectait le marin et, sans vouloir se l’avouer, craignait ses critiques. Quant à Corato, il vouait une admiration sans bornes au patriarche Délia Luna et à Renato à qui il envoyait à chaque escale des rapports détaillés. Après les démêlés administratifs ou les avaries, les agissements du cadet – relations avec les puterelles, duels, argent gaspillé – constituaient le principal objet de ses missives à ses maîtres.

— Il nous en reste combien à bord, des mousses ?

Le capitaine maugréa :

— Y reste P’tit Jean et le Bigorneau. Ça sera pas de trop pour la cuisine et le lessivage du pont.

— Et le cuistot ?

— Toujours le même.

Le visage de Giovanni s’éclaira :

— C’est bien. Un homme qui sait vous faire prendre des sardines ou des harengs pour des pastieri est précieux ! Mais tu as la mine soucieuse, que se passe-t-il ?

— Il nous manque un rameur.

— Encore !

— On l’a vu partir hier avec une gueuse. Et ce matin, il ne répond pas à l’appel.

— Eh bien, nous nous en passerons !

— Non, maître, protesta l’autre. J’ai besoin de tous mes gars. Nous sommes lourdement chargés, et je ne peux me permettre d’avoir un banc incomplet. À moins que vous ne vouliez faire travailler vos passagers.

Giovanni haussa les épaules.

— Que proposes-tu ?

— Un gars de Barfleur m’a parlé d’un gaillard avec qui il a fait les derniers mois d’hiver. Bon rameur, à ce qu’il dit, avec le sens de la mer, et qui connaît cette côte jusqu’au Mont-Saint-Michel.

— Où est-il ?

— Il vous attend sur le bateau.

— Prends-le ! S’il ne nous convient pas, on le jettera à l’eau. Va, je te fais confiance.

Au lieu de se féliciter de cette remarque flatteuse, le capitaine pinça davantage les lèvres.

— Je voulais aussi vous dire, ajouta-t-il, qu’il manque toujours la dame et son serviteur.

— Oui, oui... Qu’est-ce qu’ils font ?

Au moment où il disait ces mots, un char à bancs déboucha sur le quai.

— Enfin, les voilà ! s’exclama Giovanni. Et où en est Harald avec l’esnèque ?

— Il est prêt, lui aussi.

— Parfait. Les droits du port ?

— Tout est en règle, maître. Je m’en suis occupé.

Pour un peu, Corato aurait haussé les épaules.

Comme s’il ne savait pas où étaient ses devoirs !

— La cargaison ?

— Bien arrimée dans la cale, et serrée dans des toiles goudronnées.

— Les rats ?

— A priori aucun, et puis nous avons notre mascotte.

— Ah oui, je l’oubliais, celui-là, marmonna Giovanni qui ne se tenait plus d’impatience. Parfait, nous allons pouvoir partir, sauf qu’il faut que je passe encore à la prévôté.

— Un problème ? s’inquiéta le capitaine.

Mais déjà Giovanni s’avançait, le sourire aux lèvres, à la rencontre d’Eleonor qui avait lestement sauté à terre, suivie de Gautier. Mécontent de n’avoir pas eu de réponse et à nouveau inquiet, le capitaine Corato retourna vers le knörr.

— Il ne manquait plus que vous, damoiselle de Fierville, fit-il en la saluant. Je m’inquiétais. Mon nom est Giovanni Délia Luna. Je suis le marchand qui va assurer votre passage vers la Sicile.

Le serviteur avait rejoint sa maîtresse. L’air emprunté, il regardait le Sicilien en se dandinant d’un pied sur l’autre. La peur de la mer l’avait empêché de trouver le sommeil et même la bière dont il avait abusé n’avait pu l’y aider.

— Le bonjour, maître Délia Luna, répondit Eleonor.

— Je ne savais pas que j’allais embarquer une si jolie femme à mon bord, ajouta-t-il. J’en suis honoré.

— Vous n’êtes pas sans savoir que je vais rejoindre mon futur époux en Sicile, maître Délia Luna ? répliqua Eleonor en fronçant les sourcils. Le sire de Marsico, un proche du roi Guillaume Ier.

— C’est vrai, damoiselle, et je crois avoir déjà rencontré votre futur époux à la cour de Palerme. Mais ne prenez pas en mal mes compliments, ils ne sont que l’expression de mon admiration... et de mon profond respect. Nous autres, gens du Sud, aimons les femmes et le leur faisons savoir.

Peu habituée à ce genre de joute, Eleonor acquiesça d’un bref signe de tête.

— Je dois régler encore un ou deux détails avec le prévôt de la ville, reprit Giovanni. Pendant ce temps, mes hommes vont monter vos affaires à bord. Et puis, si vous voulez bien m’attendre ici, je vous accompagnerai moi-même et vous ferai visiter vos quartiers.

Et avant qu’elle ait pu ajouter quoi que ce soit, le jeune homme partit d’un bon pas vers la ville.