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Avec des images montrant le trouble dans les couloirs et autour de la Cité mondiale, Quentin Bollet, journaliste à TV7, filiale de Sud-Ouest, ouvre son journal de 19 heures sur l'arrestation du beau Jean-Denis aux poignets floutés pour cacher ses menottes.
« La nouvelle a fait l'effet d'un coup de tonnerre qui aurait frappé les Chartrons. Jean-Denis Moran, l'un des plus importants promoteurs immobiliers de la région Aquitaine – si ce n'est le plus important –, a été, cet après-midi, mis en garde à vue dans le cadre d'une affaire financière sur laquelle la brigade du même nom menait une enquête en flagrant délit sous la direction de son patron, le commissaire principal Siméon Bensoussan, lequel s'est refusé à tout commentaire. »
Les policiers et leur butin s'engouffrent dans fourgons et voitures qui décampent sirènes et rampes tricolores en batterie.
Apparaît à l'antenne la jeune Lara Jacquemin, aux grands yeux clairs écarquillés exprimant un vaste étonnement tout à fait approprié.
– Un coup de théâtre a succédé au coup de tonnerre, Quentin, puisqu'en début de soirée, M. Daniel Fuentès, le procureur de la République de Bordeaux, après avoir entendu Jean-Denis Moran, mettait fin à sa garde à vue et le renvoyait à ses foyers où, nous a-t-il été dit, une convocation ultérieure devrait lui parvenir. Pour l'instant, M. Moran est injoignable. Seul, son conseil, Me Jérôme Cervier, éminent spécialiste du droit des affaires et orfèvre de la procédure, a accepté de s'exprimer.
Au pied de l'escalier métallique enlaidissant le nouveau palais de justice, côté cours d'Albret, Cervier, bombant le torse face à micros et caméras, arbore le sourire du vainqueur.
– M. Moran a été extrêmement choqué par le caractère brusque, pour ne pas dire violent, de son interpellation, laquelle a été accomplie à la seule initiative du commissaire Siméon Bensoussan. Celui-ci souhaitait voir mon client s'expliquer sur divers points relatifs à la gestion de ses sociétés. À la demande de M. le procureur, M. Moran a pu apporter des réponses dont le bien-fondé a convaincu qu'un maintien en garde à vue n'était en rien justifié.
Une question fuse.
– Où est M. Moran actuellement ?
– Il se repose dans un endroit où, en cas de besoin, M. le procureur de la République, qui en a les coordonnées, peut le joindre à tout moment, et dont je vais vous confier… que je ne vous le révélerai pas.
Il rit de sa facétie et se dirige vers la Mercedes E 320 argent garée sur le trottoir où un assistant l'attend devant la portière ouverte.
– On parle d'extorsion de fonds !
Il s'immobilise, froissé.
– Un ragot à ranger au rayon de la diffamation. Je vous rappelle que M. Moran, homme de cœur et de talent, notoirement connu dans notre région pour ses apports architecturaux, humanitaires, sportifs, culturels, doit bénéficier de la présomption d'innocence à laquelle a droit chacun d'entre nous. Merci de vous en souvenir.
Alors qu'il repart, d'autres questions le poursuivent.
– Qu'en est-il des rumeurs d'escroqueries ?
– Le procureur Fuentès fera-t-il une déclaration ?
– La banque Geoffroy-Dornan est-elle impliquée ?
L'avocat les dédaigne, monte dans la voiture, et laisse les indiscrets sur leur faim.


L'actualité, accompagnée d'images similaires, est propagée par les flashs régionaux de France 3 et de M6.
Dans les dîners en ville, les commentaires vont bon train, et chez les associés en perversités du mis en cause naît la peur de se voir tôt ou tard maltraités et punis.
Pour Hugo Fargeat-Touret, Agnès Le Guen et Sonia Dambo, la manière mortifiante dont Fuentès vient publiquement de faire tourner court l'enquête de Bensoussan confirme qu'il est le vassal de Moran. Sonia a éclaté d'un rire à l'amertume atroce en apprenant la nouvelle ; Agnès s'est sentie coupablement associée à une capitulation ignominieuse ; Hugo a éprouvé une furieuse envie d'aller se laver les mains.
En entrevoyant son visage aux yeux mâchés dans le miroir, il n'a pu soutenir son regard que le temps d'un battement de cils. Le système vient de tuer Valérie pour la deuxième fois… Il s'astreint à dévisager son reflet.
– Assassin !


Siméon Bensoussan écume de rage. Il a tant frappé la table du poing que son auriculaire droit en est mauve. Il a reçu un fax de Fuentès enjoignant de lui transmettre à réception les « renseignements, procès-verbaux et actes relatifs à votre perquisition prétendument opérée en flagrant délit dont vous eussiez dû m'aviser non par télécopie mais de vive voix ». Pour que tu m'empêches d'agir, triple merde ! Il va me classer tout ça dans un tiroir bien profond, et moi aussi je l'aurai bien profond ! Il a obtempéré en adressant les éléments réclamés par coursier, et a repris contact avec Béatrice Décombes.
– Je voudrais vous convaincre de porter plainte en vous constituant partie civile. C'est le seul moyen de contraindre le parquet à ne pas enterrer le dossier.
Elle lui rit au nez.
– Je n'ai aucune envie de mourir, monsieur. Tout comme à la barre, si on me demandait de le jurer, je vous certifie que mon attaché-case gavé de fric était destiné à corrompre Moran.
– Vous croyez qu'il a besoin de ça pour être corrompu ?
– Posez donc la question au cadavre de Valérie Lataste.
– Vous la connaissiez ?
– Elle était venue me voir en décembre. Elle voulait s'en prendre au beau Jean-Denis. Elle suce les pissenlits par la racine. Vous pourrez me raconter tout ce que vous voulez, je ne changerai jamais d'avis : je suis une corruptrice… vivante. Je préfère ça à une extorquée morte.
Il n'insiste pas.
Un quart d'heure plus tard, son coursier revient du palais avec une ordonnance de Fuentès enjoignant de considérer close l'enquête relative à « la tentative de corruption exercée par Décombes Béatrice sur Moran Jean-Denis, ce dernier se refusant à porter plainte. Attendu qu'il n'y a lieu à suivre, il est ordonné de restituer les objets placés sous main de justice ». Si je l'avais devant moi, je l'étranglerais !