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Revenue de chez le président, les neurones en
révolution, son cabinet à peine regagné, Sonia Dambo a la surprise
d'y voir entrer Siméon Bensoussan, à qui elle claironne sa joie
d'être débarrassée d'une « saloperie de procédure où ça pue de
plus en plus le poisson pourri ! ».
– Je ne crois pas du tout à votre joie.
– Je suis si mauvaise comédienne ?
Elle force un sourire montrant les dents.
– Même comme ça, j'y crois pas. Votre poisson
pourri, ça serait pas du Collin ?
– Vous avez le nez, vous !
Le commissaire tâte son généreux appendice.
– C'est de famille.
Elle rit.
– Vous voulez quoi ?
– Une commission rogatoire.
Piochant de droite et de gauche, elle garnit un
déjà épais dossier à sangle intitulé « banque geoffroy-dornan ».
– Faudra voir ça avec Mansard.
Ébahissement de Bensoussan.
– Mansard ?!… Je croyais qu'il était
mort ! La dernière fois que je l'ai vu, il bougeait plus. Ils
vont pas nous faire ce coup-là !
– Qu'est-ce qui peut les en empêcher, à votre
avis ? Pourquoi vouliez-vous une commission que vous
n'obtiendrez jamais ?
– Pour perquisitionner chez Jean-Denis
Moran.
– Rien que ça ! Vous croyez à la version
de Valérie Lataste ?
Il tripatouille sa barbe.
– La substitut Le Guen a voulu gratter un peu
du côté du suicide d'un peintre en compte à la
Geoffroy-Dornan…
– Laurent Dubreuil ?
– Vous êtes au courant ?
– Le président m'en parlait y a dix minutes…
J'ai failli comprendre qu'il m'invitait à m'intéresser à ce
suicide. Qu'est-ce que vous avez trouvé ?
– Des retraits en espèces qui pourraient être
des rétro-commissions versées à Moran, via une société écran gérée
par sa femme. Fraude fiscale. Ça concerne ma brigade. Mais on a dû
parler à la petite Le Guen, elle est sur le reculoir, elle vient de
me dire qu'elle renonçait à requérir l'ouverture d'une information.
Si mon blair ne me trompe pas – et il me trompe rarement –, il se
pourrait que Valérie Lataste ne soit ni escroc, ni mytho, ni
parano.
– N'oubliez pas ses empreintes sur les
blisters.
– La technique fait de tels prodiges de nos
jours… Signez-moi une commission pour que j'aille farfouiller chez
le très bon ami de Collin. La fraude, ça m'excite.
Elle boucle la sangle sur trois bons kilos de
paperasse.
– Désolée pour votre libido, Bensoussan. Vous
seriez venu il y a une heure, j'étais encore la femme de vos rêves.
Je ne le suis plus. Et, vous le savez, c'est sans recours. Voyez
Mansard. Ce paquet cadeau est pour lui.
– Putain de merde !
Il sort en claquant la porte, laissant Sonia Dambo
ébaubie. J'espère que c'est un juron, pas une
opinion me concernant.
Hugo n'a pas dîné. Rentré du Palais, il s'est
collé devant la télé. Ce 30 décembre, la CGT-Chômeurs et
AC ! ont appelé à manifester les travailleurs que lèse la
réforme de l'assurance chômage applicable en 2004 – et notamment
les 180 000 aux droits recalculés qui dans deux jours vont
être privés de leur allocation. Jolies étrennes ! Le
20 heures de France 2 a montré la petite centaine de
participants rassemblés aux abords du ministère des Affaires
sociales. Un fiasco.
Hugo a éteint. Il n'avait pas faim. Mais il avait
soif. Il a vidé la moitié restante de la bouteille de Chivas
entamée la veille au soir.
Jeté en travers du lit, il contemple le plafond
sur lequel la lampe de chevet dessine une fantasmagorie dans
l'ombre des pampilles du lustre éteint. Tu es
une merde… Abandonner Valérie, pervertir Agnès… Salaud… Tu disais
que tu ferais ce métier pour qu'une vraie justice soit rendue… Si
je rencontrais l'adolescent que j'étais, il me cracherait à la
gueule… Il expulse un petit jet de salive… qui lui retombe
sur le visage. Il me cracherait à la gueule…
Pauvre Valou… Je lui avais dit de ne pas foutre son joli nez là où
les poules ont l'œuf !… Il ricane. C'est mémé qui disait ça « là où les poules ont
l'œuf »… Elle m'a pas écouté, elle en a fait qu'à sa tête… Je
suis un lâche… Elle est courageuse, elle. Sa TS n'a été qu'une
pulsion dictée par une minute de grosse déprime. Elle est foutument
courageuse, Valou !… Regarde où ça la mène !… Tu parles
comme si elle était innocente !… Je la connais pas
assez ! L'autre jour, elle m'a scié quand elle m'a parlé de sa
vision d'une sexualité vécue en famille1 ! J'ai
toujours pas compris si elle plaisantait ou non… Y a ses empreintes
à côté de celles de Ridouet et aucune autre, merde !… Y a
qu'elle qui sait ce qu'elle a vraiment fabriqué… Pourquoi tu te
cherches des excuses ? T'es un dégonflé, un sale con de
dégonflé… Sur ça, y a pas le moindre doute. Soudain, il
pleure… Des sanglots secs, d'abord… Puis de grosses larmes
d'enfant.
Afin de bien fêter « la clôture de cette
année noire pour l'expression populaire » au palais de la
Mutualité à Paris, Jacques Collin a placé la réunion de ses
partisans et sympathisants – dont beaucoup seront les candidats du
Parti français démocratique et républicain lors des élections
régionales de mars prochain – sous le signe de la restauration de
l'autorité de l'État et de la défense de la Nation. Quelques points
forts de son discours, prononcé de sa voix de basse wagnérienne,
ont suscité l'enthousiasme.
Les journaux du lendemain relèveront :
« Il importe de renforcer la protection de
notre territoire contre les étrangers en situation
illégale… »
« La France compte six millions de jeunes
d'origine maghrébine prêts à tomber dans les bras de l'islam
radical dont ils s'imaginent qu'il est leur patrie car, sur notre
sol, personne ne leur a enseigné ce qu'est la Nation française qui
aurait dû devenir la leur… »
« La France instaurera des quotas, ouvrira
ses portes à une immigration sélective, exigeante en
qualités… »
« Maintenant s'impose à nous une nécessaire
réaction contre le déclin laxiste, œuvre des utopistes
soixante-huitards qui découvrent avec stupeur que quand
l'assistanat croît, la sécurité décroît… »
« Les bandits braquent au bazooka, on enlève
nos enfants, on les viole, on torture et assassine nos anciens pour
les détrousser, on tue nos policiers, il va donc falloir tôt ou
tard se demander si le moment n'est pas venu d'interroger les
Français sur le rétablissement de la peine de mort. »
Congratulé par les proches de sa cour, il boit un
Ricard et se restaure au buffet fastueusement pourvu quand son
portable sonne. En voyant « Vérane » inscrit sur l'écran,
il s'écarte du groupe et prend la ligne.
– La panthère noire est en cage, Mansard la
remplace.
Vautrin éclate de rire. Des regards réjouis se
portent vers sa haute silhouette charbonneuse efflanquée. Il
s'astreint à chuchoter.
– J'apprécie énormément ce renvoi d'ascenseur
de l'Intouchable. Tu vois, Thierry, ça sert de hisser ses amis aux
plus hautes fonctions. Je te souhaite une bonne fin d'année.
– Moi aussi, monsieur. Je suis heureux que
cette histoire se termine bien.
Hugo a repoussé l'invitation de ses parents qui
auraient aimé le voir réveillonner avec eux. Il s'est enfermé au
Bouscat, et a franchi le cap de l'an nouveau en matant les filles à
paillettes répandues sur les chaînes déchaînées.
Dès minuit et au-delà, le téléphone a grelotté
plusieurs fois. Ses parents, sa sœur, son frère, une sœur de son
père, une cousine du côté de sa mère qu'il n'avait ni vue ni
entendue depuis cinq ou six ans, Hervé Rampelberg – le greffier en
chef qui culpabilise de lui avoir fait rencontrer Valérie –
ont appelé pour lui souhaiter « une bonne et heureuse année,
et surtout la santé »… Mais, indéniablement, dans leur
formulation, il y avait un ton d'apitoiement qui lui a déplu.
Pour sa part, il a préféré n'appeler
personne.
L'apothéose, il la connaît vers minuit
vingt.
– Allô !
– Hugo ?
– Valérie ?! T'es dehors ?
– On dirait que ça te fait peur…
– Non, euh… Pourquoi
j'ai pas été prévenu ? Où t'es ?
– Rassure-toi… À la pension Chouiney.
– C'est où, ça ?
Elle s'énerve.
– À Gradignan, au trou, en cabane, en taule,
en zonzon ! Là où tu me laisses croupir !
Elle le verrait, elle comprendrait qu'il est
presque rassuré. À demi.
– Mais… comment tu m'appelles ? C'est
interdit, le téléphone !
Elle rit.
– Tu t'imagines ! Si un jour, on sait
que tu communiques en fraude avec une taularde, ta carrière est
foutue !
– Je ne pense pas à ça ! Comment tu
fais ?
– Je joue au yo-yo ! Tu connais
pas ?
– …
– Je t'explique. Tu prends un tee-shirt, t'en
fais des lamelles, tu les noues les unes aux autres, ça te fait la
ficelle. À un bout, t'attaches un mi-bas où t'enfermes une
savonnette, ça te fait le balancier. À l'autre bout, t'attaches un
truc qui peut faire sac – une manche de pull, par exemple – où
tu fourres, en le protégeant, l'objet à transmettre. Celle qui
envoie appelle celle qui doit recevoir… Héééé ! Solange !
Héééé ! Michèle !
– Arrête, Valou…
– Quand la copine répond et tend le bras par
la fenêtre – parce qu'on a des fenêtres, faut pas croire –, tu la
repères avec un miroir, tu fais tournoyer le balancier ; le
bras tendu de la fille l'accroche ; et elle tire la corde qui
lui livre l'objet. C'est chouette, non ? Quand la destinataire
est trop éloignée, des volontaires servent d'intermédiaires, contre
rémunération, bien sûr, parce que ici, tout se paie. C'est fou, ce
qui peut voyager d'une fenêtre à une autre. Je m'amuse comme une
folle !… Au fait, bonne année !
– Bonne année, à toi aussi, euh…
– T'as pas une boule sur l'estomac quand tu
dis ça ? Le directeur m'a recommandée à la chef de service,
elle dit qu'interdiction des visites ou pas, avec ton job, tu peux
venir quand tu veux. Me dis pas que je te l'apprends !… Je te
l'apprends ?
– N… non.
– Triple salaud !
Et elle raccroche.
Ça résonne dans la tête d'Hugo. Il a l'impression
d'avoir entendu un combiné à l'ancienne frapper brutalement la
potence d'acier d'un téléphone d'autrefois. Portable ou pas, les
bip-bip de coupure restent les mêmes. Il les ressent comme autant
de coups de masse qui enfonceraient une barre à mine dans ses
entrailles.
Les yeux vides, il regarde sans les voir les
filles dénudées du Lido ou du Crazy Horse ou du Moulin Rouge, il ne
sait plus, agiter leurs plumes sur un air qu'il n'entend pas.
Il se ressert du Chivas.
Merveille du mobile qui escorte son maître – à
moins que ce ne soit l'inverse –, Valérie a pu souhaiter une super
année 2004 à son père et à sa copine Sophie, tous deux émus aux
larmes. Elle les a prévenus que le téléphone ne lui était que
prêté, il fallait faire bref. Elle serait bien remontée dans
l'échelle de ses affections et copinages pour appeler Katy,
Guillaume, Serge ou Maud, qu'elle n'a ni revus ni contactés depuis
des semaines avec toute cette histoire, mais Usucapion veillait au
grain.
– Hé ! Tes dix minutes sont
passées ! Faut rendre le bigophone !
Valérie l'a lâché sans amertume, et il est reparti
par les airs, emballé dans sa couche-culotte, en se balançant d'un
utilisateur à l'autre.
Les communications lui ont coûté 30 euros. En
s'inscrivant pour cette soirée exceptionnelle, elle les a réglés
par anticipation grâce à un achat très officiel réalisé sur les
bons de cantine « Spécial Noël » de l'administration qui
a débité son compte nominatif. Après livraison par une
fonctionnaire patentée, un foie gras mi-cuit de canard des Landes a
suivi la même voie aérienne encombrée chaque nuit d'un trafic
intense. Toute une économie parallèle transite par ce chemin, de la
plus banale à la plus répréhensible.
En jouant à la bonne fée standardiste, entre
minuit et 4 heures du matin, la propriétaire de l'appareil,
une fin de peine, empoisonneuse de son mari, se sera constitué, par
des prêts plus ou moins longs et plus ou moins proches de minuit
selon les budgets investis, un stock d'environ 400 euros en
vivres, tabac, parfums, magazines et friandises… 400 euros au
tarif cantine car, triste réalité, à la cantine tout est
surfacturé. Il n'empêche qu'il s'agit là d'un trésor dont l'ampleur
n'étonnera personne lors de la prochaine fouille de cellule.
Une fouille au cours de laquelle, bien évidemment,
le portable ne sera pas trouvé.
Valérie se rappelle l'opinion de Jean-Jacques
Dupeyroux, professeur honoraire à l'université de Paris-II :
« À quoi pensent les détenus en arrivant en prison ? À la
cantine, de façon obsessionnelle. D'autant que la nourriture est
exécrable en prison, particulièrement à la Santé. Ces détenus sont
persuadés qu'on leur sert des mets exécrables pour les forcer à
cantiner ; puisque les prix sont supérieurs à ceux pratiqués
sur le marché, l'administration s'en met plein les
poches. »
Ou encore, à propos des dettes de
cantine :
« La solidarité entre les détenus étant ce
qu'elle est, tout se paie. Celui qui n'a pas d'argent devra donc
s'acquitter de sa dette en “rendant service”. Il pourra faire le
ménage, mais aussi parfois être contraint de satisfaire d'autres
demandes moins avouables de son ou de ses codétenus… »
Pour l'instant, de l'argent, Valérie en a. Pourvue
d'une procuration, Carole Aubertin a vérifié que le prorata de son
salaire de décembre et son double mois de fin d'année ont été
virés. Par mandat, elle en a transféré une partie au greffe de la
maison d'arrêt. Mais qu'adviendra-t-il si son incarcération
s'éternise ?… Faut pas y penser. Tu vas
sortir… Tu rigoles ! Si tu comptes sur Hugo… Merde ! te
gâche pas l'an nouveau ! Elle se retourne sur sa
litière et cherche le sommeil. Je suis
contente d'avoir pu parler à papa… J'aurais jamais cru éprouver ce
genre de joie.
Sur l'écran, Usucapion regarde les emplumées
frétiller. À minuit pile, comme l'ordonnaient les animateurs
déchaînés, elle a tenu à embrasser vigoureusement sa colocataire
qui s'est prêtée avec bonne humeur à son étreinte contusive.