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Après avoir été étrillé par Émilienne de Saint-Astier, née Dornan, Robert Puymireau n'a eu qu'une obsession : regagner Bordeaux au plus tôt. Il a sauté dans un taxi et a fui la capitale par le premier TGV en partance pour imposer aux cadres de la succursale une réunion au sommet à 15 heures, qui n'a pas manqué d'inquiéter les convoqués puisque personne ne s'attendait à le revoir avant lundi.
En le découvrant, grincheux et agité, Rey, Léglise, Ducos, Verdet et Barrois – classés par ordre d'arrivée dans le bureau-salon Art déco – ont compris qu'il en avait gros sur l'estomac. Les mains grassouillettes ne se savonnent plus mais se râpent l'une l'autre, et la face mafflue paraît s'être étirée, laissant le menton se désolidariser pour tomber avec une hébétude humectant la commissure des lèvres d'un déplaisant sédiment blanchâtre. Le paisible regard bovin, infatigablement empli de bienveillance, a disparu pour faire place, sous le cheveu gris, plat et gras, aux gros yeux enfiévrés d'un homme traqué. Même la chemise coupée sur mesure qui, froissée et maltraitée par des épanchements intermittents et incontrôlables de sueurs tantôt brûlantes tantôt glacées, ressemble à une liquette en promo venue de chez un revendeur de fripes à la sauvette. Preuve de la gravité de l'heure : la réunion se tient dans la seule partie bureau de la pièce où tous ne trouvent pas un siège.
Naturellement, Puymireau s'est octroyé celui que lui attribue sa fonction.
– Autant vous le dire tout de suite, madame de veut faire tomber des têtes. Une tête ! La mienne !
Plusieurs encolures se sentent mal. À commencer par Fabien Verdet, l'ingénieur gestionnaire du réseau dévasté par les pirates.
– Je regrette ! Depuis cinq ans, je préviens que notre informatique ne tiendrait jamais en cas d'agression. Chaque fois que j'en parlais, on se foutait de ma gueule, comme si je me croyais dans la guerre des étoiles. Le résultat, le voilà. Quand je disais qu'il nous aurait fallu une structure clonée, prête à fonctionner, façon Crédit Lyonnais quand ils se sont fait flamber…
Barrois hausse les épaules.
– Le Crédit Lyonnais, vous avez vu la taille ? Redescendez sur terre !
– Et voilà ! C'est chaque fois ce qu'on m'a dit ! Je vous signale qu'on a déjà vingt-trois clients qui ont appelé pour s'étonner de ne plus rien lire sur leur ordinateur. J'ai beau passer un message « interruption pour travaux », je doute que ça les satisfasse cent sept ans.
Puymireau se masse l'aisselle gauche, elle est inondée.
– J'ai reçu l'ordre de remettre tout en ordre durant le week-end.
Michel Rey a un petit rire.
– Ça veut dire quoi, « remettre tout en ordre » ? Nous sommes, pour l'heure, plus à subir les calamités qu'à les maîtriser. Encore heureux que j'aie réussi à contenir la presse, c'est déjà bien beau.
Marc Léglise – adversaire constant de Valérie à qui il doit le surnom « tyranneau de Bergerac », sa ville d'origine – se tapote le menton, la lippe pointée en bec de canard. La moue rend encore plus manifeste la tête d'émeu affolé que lui attribue ouvertement sa bête noire.
– Nous savons tous que Mme Saint-Astier est une personne qui préfère le pratique au théorique… C'est d'ailleurs pour ça que Verdet n'a jamais obtenu une refonte de l'informatique, qui paraissait à notre chère actionnaire plus un caprice qu'un besoin réel.
L'ingénieur ricane.
– Elle n'y comprend rien… Comme la plupart d'entre vous.
Léglise approuve en dodelinant sa calvitie submergée de sébum.
– Parce que pour elle, c'est du théorique… Je propose d'être pratique. Dans un premier temps, montrons-lui que nous dominons la situation, et, dans un deuxième, balançons-lui un os à ronger.
La coalition est tout ouïe. Puymireau se triture l'aisselle droite.
– Ce qui veut dire ?
– Nous avons la liste de tous les clients concernés par… l'avarie. Presque exclusivement des comptes 9 000. Ce sont des entrepreneurs qui nous font confiance. Beaucoup sont quasiment des amis. Je propose de les contacter un par un, en leur expliquant que le responsable de… l'incident… est une de nos employées qui a commis une fausse manœuvre… Nous leur assurons que cela ne se produira plus car, d'ores et déjà, nous mettons en route un nouveau matériel…
– Tu parles !
Bertrand Ducos porte la main à son front chenu et s'insurge.
– Arrête, Fabien ! Après cette catastrophe, nous n'aurons pas de mal à convaincre la brave dame, et surtout ses jeunes cohéritiers, car il ne faut pas les oublier, les chéris, qu'il est indispensable de mettre la main à la poche pour se doter de l'équipement ad hoc !
Puymireau se renfrogne.
– Je te laisse le soin de convaincre ces grippe-sous, mon coco ! Terminez, Léglise.
– Nous proposons aux clients victimes une manœuvre comptable… Nous redémarrons leurs comptes sinistrés, comme s'ils venaient de l'ouvrir ce jour, par un « solde à nouveau » reprenant celui que nous connaissons, puisque les pirates ont eu la bonté d'âme de ne pas détruire la dernière semaine d'écritures… Nos clients ont leurs relevés papier personnels, jusqu'au dernier adressé. Pour certains, il date de huit jours, minimum, pour d'autres d'un mois, maximum. Seuls ceux – et ils sont vraisemblablement rares – qui ne tiennent pas une comptabilité précise nous demanderont de reconstituer les huit jours à un mois manquants. Pour offrir un service appréciable, nous pourrons leur déléguer un membre du personnel qui se chargera des opérations en collationnant les justificatifs en leur possession.
Puymireau regarde Michel Rey.
– Qu'est-ce que tu en penses ?
Le directeur adjoint se pétrit la nuque.
– C'est jouable… Ça a l'avantage de nous éviter la surcharge énorme de boulot que nous aurions si nous devions rétablir tous les comptes endommagés. Par ailleurs, le fait de dire que c'est un employé qui a fait une gaffe a un impact psychologique moins nuisible que d'avouer une intrusion hostile. On pourrait mettre l'opération en route ce week-end, moi je suis disponible.
Suit une discussion sur l'achat impératif des cadeaux de Noël dont le ton s'amplifie vite. Puymireau tranche.
– Je vous rappelle qu'Émilienne souhaite couper des têtes !
Le couperet de la veuve est passé, décapitant la rébellion naissante.
Bertrand Ducos fronce ses blancs sourcils.
– Moi, pas de problème, ma femme comprendra qu'il faut que je me rende libre.
Il s'ensuit un crescendo de « moi aussi ». Puymireau ironise.
– Je savais que je pouvais compter sur votre sens du service… Vous parliez de jeter un os à ronger à notre chère amie.
L'œil grisâtre du chef du département « crédits à court terme » s'égaie d'un éclat malsain.
– Oui, en effet… J'ai de bonnes raisons de croire que les agissements de Mlle Lataste sont en grande partie responsables de nos malheurs.
Michel Rey dresse l'oreille. Léglise lui sourit.
– Je sais que Michel Rey éprouve pour elle des sentiments très… très cordiaux…
– Petit salaud ! Rien que tout à fait professionnels !
– Je ne dis pas le contraire, cher Michel !… La police partage mon opinion. Valérie est en garde à vue, elle va être mise en examen, placée en détention provisoire, elle rompra donc son contrat de travail par la force des choses… Je pense que son licenciement immédiat satisferait Mme Saint-Astier en lui montrant que vous prenez à cœur la défense de ses intérêts.
La remarque qui s'adresse directement à Puymireau le remue. C'est ma peau que la vieille veut. Si je lui offre Lataste, elle va croire que je cherche à détourner son attention. Elle aura pas tort. Il ballotte, manifestement indécis. Mais d'un autre côté, au gouvernement, quand un ministre est mis en examen, il est démissionné d'office… Dans le fond, ça aurait une certaine noblesse qu'à la BGD, il en soit de même. Tous les regards confluent vers son visage aveuli. Il en prend soudain conscience, donnant l'impression de s'éveiller en sursaut.
– Qu'en dis-tu, Michel ?
Le directeur adjoint a un rictus.
– Marc va en tirer des conclusions qui ne m'étonneront pas de lui, mais je suis convaincu que Valérie Lataste est intègre et je ne la crois pas coupable. Je préférerais que nous attendions les suites judiciaires de l'affaire avant de prendre une décision à son sujet.
Alexis Barrois s'en mêle, étirant au maximum sa courte taille.
– Excuse-moi, Michel, mais je ne suis pas certain que… la vieille dame… se satisfasse de voir Robert reporter sine die une décision qui témoignerait de sa détermination à corriger, aussi bien dans le sens de châtier que de réformer.
– Je ne demande pas de reporter sine die, je crois plus juste d'attendre quelques jours…
Léglise se fend d'un large sourire.
– Je ne doute pas que Mme Saint-Astier apprécie votre générosité.
Robert Puymireau tente de consulter les regards qui se dérobent.
– Bon… On va faire ça… démocratiquement… Qui est pour une action immédiate ?
Léglise s'empresse de lever la main… suivi par Barrois… et, après une hésitation, par Verdet… Rey a ostensiblement croisé les mains derrière le dos… Ducos répond non de la tête à l'interrogation muette mais insistante que lui lance le patron qui soupire et hisse péniblement une patte boursouflée et rougie.
– Bien. Alexis, tu demandes à Pélissard d'organiser ça.
Michel Rey ricane.
– En tant que DRH, il va être charmé que la décision ait été prise sans lui. Entre parenthèses, demande-lui si votre choix est bien légal car, dans cette pièce, aucun de nous n'est expert en droit du travail.
Un bruit inaccoutumé de contestation arrive du palier. Tous reconnaissent la voix de Monique Ravaud cherchant à s'interposer.
– Non ! Vous ne rentrerez pas ! Je vous répète que…
La porte s'ouvre brusquement. La secrétaire sexagénaire et plénipotentiaire, dont le vaste corps à l'opulente poitrine essaie de faire barrage, est débordée par la mince Valérie Lataste qui, magnifique dans un long ciré rouge à la coupe raffinée, se faufile entre la majestueuse proue et le large dormant de chêne mouluré, à l'effarement de ses condamnateurs et au bonheur de ses défenseurs.
– Monsieur, j'ai prévenu Mlle Lataste que vous étiez en conférence mais…
– Ce n'est pas grave, ce n'est pas grave. Ils vous ont libérée ?
– Tout comme vous, monsieur.
Prends ça dans les dents. Michel Rey vient lui serrer la main.
– Ravi de vous revoir parmi nous.
Le clan des exécuteurs se livre à un concours de prunelles fuyantes.
Valérie prend plaisir à leur sourire avec ostentation. Ils n'ont pas la conscience tranquille, ceux-là. Sophie pensait vrai, ils étaient en train de comploter pour me jeter. Tout en rendant sa poignée de main chaleureuse à Bertrand Ducos, elle gratifie Puymireau, interdit, l'air niais, d'un fier coup de menton – simulation d'aplomb qui lui coûte un déluge d'adrénaline.
– C'est pas le Ritz, hein, leur cage à poules ! Vous avez eu la chance de ne pas y passer la nuit ! Je suis éreintée. Je tenais à vous donner signe de vie. Je voulais surtout voir M. Rey. Vous m'autorisez à prendre le reste de la journée pour me reposer ?
– Naturellement.
– Merci. Je vous laisse à votre colloque. Au revoir. À lundi. Bon week-end !
Et elle s'éclipse, légère, avec un clin d'œil espiègle à Mme Ravaud, outrée. Je suis dingue ! Ils me pardonneront jamais. Les seuls à sourire sont Rey et Ducos ; ceux qui avaient voté la mort sont atterrés.


Après cet acte de pure gloriole, dicté par les échos reçus de Sophie Cazenave, amie indéfectible émue aux larmes lors de son passage sur la corniche surplombant le hall fin xixe – brève incursion remarquée, sans oser piper mot, par tous ceux ayant une vue directe ou oblique sur son bureau vacant –, Valérie s'est sentie exténuée par l'effort déployé pour déguiser l'extrême nervosité qui bouillait en elle. Un abattement plus mental que physique car le bain, le maquillage et le changement de vêtements – long pull irlandais blanc à col roulé et grosses côtes, ceinture de plaquettes d'acier bruni, pantalon de laine noir – l'avaient remise en forme. Les vaches ! La face larvaire de la banque ! Je déteste ces gens-là ! Tu tombes, ils te piétinent ! C'est dans ces situations que tu vois où sont tes amis.
Hélas, bien que la pluie ait cessé, dans la rue où la révolte prolifère en elle, un autre désagrément l'attend. Alors qu'elle pensait la retrouver couverte de PV au parcmètre proche de chez JouéClub, sa Clio a disparu. C'est pas vrai ! Elle aussi ! À tous les coups, ils me l'ont mise en fourrière. Et j'ai plus de portable ! J'ai eu tort d'abandonner les deux, le matin où les flics me recherchaient. S'ils m'avaient arrêtée, je ne serais pas tombée le soir sur Gourdon et sa bande. Et j'aurais pu donner mes preuves à Bensoussan avant de me les faire piquer… Ce qui est fait est fait… En tout cas, je ne vais pas revenir à la banque pour téléphoner, pas question !
Quelques minutes plus tard, le Point Phone de la brasserie L'Orléans lui confirme la mauvaise nouvelle : sa Clio est à la fourrière. Relativise, y a pire.
Ce qui la gêne le plus, c'est de devoir retourner à l'hôtel de police où elle doit présenter permis de conduire, attestation d'assurance et carte grise pour y recevoir sa contravention et le bon l'autorisant à aller récupérer la voiture. Elle craint de rencontrer des policiers la connaissant et que, de fil en aiguille, ils en viennent à la retenir. Demander à Hugo d'y aller… Ça va le déranger, il ne pourra pas se libérer facilement, il va se dire que je le traite en serviteur… Et puis après le coup de pouce qu'il vient de donner à ma libération, faut pas que j'exagère… Tu dois te débrouiller, ils vont pas te manger. Il manquerait plus que maintenant tu te paies une phobie et que tu aboies dès que tu vois un uniforme !
Elle y va donc.