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Le 2 janvier, Valérie a l'agréable surprise
de recevoir un bristol de Michel Rey.
« Persuadé de votre totale absence de
responsabilité dans la tentative d'escroquerie qui vous vaut de
subir les tourments qui vous sont infligés, je vous présente tous
mes vœux de prompte libération et vous souhaite que cette année
2004 se poursuive infiniment mieux qu'elle n'a commencé. Dans ce
but, je me tiens à votre disposition pour vous apporter tous
justificatifs susceptibles de vous permettre d'obtenir un juste
non-lieu.
Conformément à votre désir de continuer à
travailler pour la BGD, lequel m'a été rapporté par l'assistante
sociale de votre “résidence”, j'ai défendu, auprès de la direction
régionale et du siège, l'idée de vous confier des télétravaux
d'analyses financières. J'ai appuyé cette demande de toutes mes
certitudes. Elles n'ont pas suffi, hélas, à convaincre les
décideurs, qui ont rejeté votre offre.
Croyez, chère Valérie, que j'en suis navré et ne
manquerai pas de revenir à la charge chaque fois que faire se
pourra.
Vous sachant apte à ne pas abdiquer, je vous
prodigue mes plus vifs encouragements et formule avec confiance en
l'avenir mes meilleurs vœux de bonne et heureuse
année. »
Elle a les yeux embués. Comment je vais faire quand je n'aurai plus
d'argent ?… Non, non, non ! Il ne faut pas penser
ça ! Tu seras sortie avant !… Michel Rey est un type
bien… Quand je pense qu'Hugo ne m'adressera sûrement pas la moindre
ligne… Une grosse larme ravine sa joue.
Usucapion lave son linge dans l'évier au robinet
entartré. Hier soir, la météo de France 2 a annoncé que
l'après-midi verrait le soleil. La température s'est radoucie,
comme ils l'avaient prévu. Elle étendra sur les barreaux de la
fenêtre.
Une fantaisie est venue à l'esprit de Mamie
Tornada : aller souhaiter la bonne année « à cette
sangougnasse de Moran ». Ça lui a pris comme ça, de but en
blanc, elle a téléphoné au dernier cartel de résistants, les époux
Vincenot, Benoît Mandonnier et Édith Rabastens, qui avaient fini
par se déballonner comme les autres. Un beau matin, les calicots
avaient quitté leurs balcons, et ils ont attendu les artisans
annoncés en récompense, avec un touchant espoir. La période des
fêtes, pourtant riche en la matière, n'a guère été propice à leur
donner satisfaction… Ils attendent toujours. Marie-Claire Sanchez
n'a pas manqué de railler, chaque fois qu'elle les a croisés dans
entrée, ascenseur ou couloirs où les rapports sont devenus tendus
et froids. Jusqu'à ce fameux jour de la relance où elle leur a
proposé d'aller « faire le bal à cet empapaouté ».
En voyant, le 5 janvier au matin, les cinq
contestataires non annoncés s'incruster sur l'écran de son
visiophone, la poupée Barbie de l'accueil de chez Moran SA a le
mauvais réflexe.
– Vous n'avez pas de rendez-vous.
M. Moran ne pourra pas vous recevoir.
– Insiste, petite, dis-lui que c'est
Mme Sanchez, il me connaît. S'il veut pas être raisonnable, on
s'assoit là et on fait l'article à tous ceux qui viennent le
voir.
Impressionnée, la fille disparaît.
– Elle est idiote, elle avait qu'à nous dire
qu'il était à la neige.
La porte finit par émettre des bruits
encourageants. Sortie de derrière son comptoir, l'hôtesse, dont les
fâcheux découvrent le short d'agneau glacé et les cuissardes en
pécari, ouvre avec un sourire coincé.
– M. Moran veut bien vous accorder
quelques minutes.
La petite troupe s'avance derrière la blonde. Son
déhanchement style top model intéresse vivement le boucher du
marché de gros et le maroquinier, tous deux spécialistes, l'un en
croupes, l'autre en cuirs.
Pas croyable ! Jean-Denis Moran accueille les
révoltés, bras ouverts et radieux.
– Bonne année, les amis ! Je suis touché
de votre visite ! Entrez ! Vous avez vu, les travaux ont
commencé ! Vous prendrez bien quelque chose ? Café ou
chocolat ? Angélique, préparez donc du café et du chocolat
pour tout le monde.
– Arrêtez de faire le jocrisse,
Moran !
L'ultimatum de Tornada jette un froid. Angélique
Barbie qui chaloupait vers le bar et son percolateur design en est
toute retournée. Qu'est-ce que je fous,
moi ? Je lui fais ou je lui fais pas, ses putains de cafés et
chocolats ?
Moran éclate de rire.
– La nouvelle année ne vous change pas, vous,
hein, madame Sanchez ! Toujours aussi bagarreuse en 2004 qu'en
2003 !
– Faudrait voir !
– Dans la cour de récré, vous deviez être
terrible ! Asseyez-vous !
Proue gainée de soie vert jade, la sculpturale
Magali Miller entre juste au moment où Benoît Mandonnier commence à
s'énerver.
– On est ici ni pour trinquer à votre santé
ni pour poser nos culs sur vos coussins. On en a rediscuté entre
nous, on vous met au pied du mur. Si, dès après-demain, les
ouvriers sont pas dans nos appartements et dans l'immeuble à finir
et à réparer, on affiche que vous détournez du pognon sur vos
constructions pour engraisser Jacques Collin et son parti de
merde ! C'est clair ?
Événement ! Moran vient d'égarer son sourire.
Lataste a déblatéré ! Barbie
s'active férocement sur le percolateur. T'as
rien entendu ! T'as rien entendu ! T'as rien
entendu ! Les insurgés placardent des trognes de
pillards contestant la répartition du butin.
Seule Magali Miller, qui se tient en retrait de
son patron et amant, a l'air amusée. Je les
adore, ces dingues ! La vieille est formidable.
Le beau Jean-Denis recouvre vite sa superbe et le
plissement de ses lèvres effilées.
– Ce jeu peut vous coûter cher en dommages et
intérêts, mesdames et messieurs. La diffamation est un délit.
Mamie Tornada s'esclaffe.
– Vous pouvez lui faire confiance, question
délit, le père Moran, il en connaît un rayon ! Mais moi, je
vais vous dire une chose, mon beau ! Si Collin il sait que
c'est à cause de votre mauvaise volonté qu'il a droit à voir son
nom flotter sur notre façade à la grande joie de la presse
parisienne en goguette, je parie qu'il se privera pas de vous
botter le cul !
Édith Rabastens peaufine la menace.
– Figurez-vous, mon cher, que nous avons
largement de quoi prouver que nous ne diffamons pas.
Le boucher ponctue.
– Parfaitement. Mlle Lataste de la
banque Geoffroy-Dornan a autorisé Mme Sanchez à citer son nom
aux journalistes. Elle a un dossier sur vous et Collin. Elle
témoignera de ce qu'elle a trouvé dans vos comptes.
Foutue salope !
Le sourire de Moran s'est à nouveau absenté. Une éclipse infime. Il
revient, ironique.
– Vous avez l'air d'ignorer que votre alliée
a mal commencé l'année.
Il ménage un temps qui laisse craindre le
pire.
Tornada sent ses jambes mollir. Bou Diou, ils me l'ont tuée !
– Elle est incarcérée à Gradignan depuis deux
semaines aujourd'hui. C'est vrai que ceux que vous croyez être vos
amis de la presse ont été discrets. Rien d'étonnant à ce que cette
vétille vous ait échappé.
Magali Miller rive sur sa nuque des yeux
vipérins.
Les cinq sont consternés.
Épanoui, le beau Moran savoure son succès.
– Je vous ai dit… Ces travaux se feront. Mais
laissez du temps au temps, je planifie ça pour avril ou mai… À
votre place, je ne bâtirais pas une stratégie hasardeuse sur les
divagations d'une fille qui a tenté de flouer son employeur.
Renseignez-vous, vous verrez que je dis vrai… Bon, maintenant, vous
allez m'excuser, j'ai à faire. Magali, raccompagnez ces dames et
ces messieurs.
En s'éloignant avec sa bande démantelée,
Marie-Claire Sanchez est groggy. Qu'est-ce qui
s'est passé ? Elle était folle cette drollesse… Et moi, je
suis pas plus sensée qu'elle, à menacer ce truand !
Déboussolée, Angélique approche avec chocolats et cafés.
Quand ses visiteurs l'ont quitté sans un au
revoir, en commentant à mi-voix la nouvelle ahurissante qui leur
est tombée sur le crâne, Moran se sent un élan de tendresse ;
il agrippe Angélique par les épaules. Elle pousse un petit cri en
riant. Il se plaque contre son dos. Tasses et pots s'entrechoquent.
Elle se défait comme elle le peut de son plateau.
– Des guignols !… En affaire comme à la
guerre, la victoire tient à qualité du renseignement… Sur ce
terrain comme sur les autres, faillir, c'est périr.
Il lui a baisé goulûment la nuque et écrase son
menton sur ses cheveux laqués qu'il décoiffe en faufilant la main
dans l'échancrure de son corsage. Elle se tortille quand il pétrit
ses seins. Comme ça, il va pas m'en vouloir
d'avoir entendu ce que j'ai entendu.
Par la porte entrebâillée, Magali Miller les
aperçoit s'embrasser à pleine bouche. Pauvre
petite dinde ! Elle regagne son bureau.
Vers la moitié du mois, Sophie Cazenave, qui
s'était résolue à braver les risques d'enquêtes à la BGD, reçoit un
courrier lui apprenant que sa demande de visiter Valérie Lataste
est rejetée par le juge Mansard. La réponse n'est pas
motivée.
Pendant que Marc Léglise est chez Robert
Puymireau, qui fait une drôle de tête depuis quinze jours, elle
appelle le bureau du magistrat…
– M. le juge n'a pas à justifier sa décision.
Toutefois, étant donné que vous avez travaillé avec
Mlle Lataste sur les lieux où s'est déroulé le délit, je
suppose qu'il veut écarter tout risque de collusion.
Sophie en pleure. Faut que je
lui écrive et que je lui explique, sinon, elle va croire que je
l'oublie.
Assommée de tranquillisants, Reine Dubreuil
regagne Andernos. Elle ne parle presque plus. Louis l'amène chaque
jour voir la mer conquérir ou déserter la plage ; elle
passerait des heures à regarder ce nonchalant mouvement de
l'eau.
L'assurance décès invalidité va solder le crédit
pesant sur la maison des défunts. Les Montero, qui n'ont pas pu
verser plus de 1 500 euros pour les obsèques de leur
fille et de leurs petits-enfants, comptent sur la vente de
l'habitation dépeuplée et des quelques autres biens monnayables
pour rembourser Reine et Louis de leurs débours et du gros emprunt
qu'ils ont souscrit auprès des pompes funèbres. Ils ont exprimé
vivement leur contrariété de ne pas avoir été consultés sur ces
dépenses qu'ils ont jugées somptuaires et inappropriées. Tandis
qu'ils s'indignaient, Reine souriait naïvement et n'arrêtait pas de
répéter : « Ils méritaient bien ça, mes petits, ils
méritaient bien ça. Mon Lolo a suffisamment travaillé. »
Louis a préféré leur taire les dettes bancaires de
Laurent ; il en a un peu honte. Comme si elles étaient
siennes. Et, de fait, elles le sont. Alexis Barrois a remis les
pendules à l'heure lorsque – au cours d'une visite où il s'est
senti mal à l'aise, alors que Reine somnolait – ils ont ensemble
dressé le fameux « inventaire des patrimoines
disponibles » exigé par le directeur du Recouvrement.
– En l'occurrence, cher monsieur, la BGD a
son privilège du prêteur de deniers et le Trésor public, l'Urssaf
et les organismes sociaux ont leurs privilèges spécifiques. Une
fois la maison d'Artigues vendue, eux et nous passerons en premier,
juste derrière les salariés de votre fils qui ont un
super-privilège pour les salaires et indemnités de licenciement qui
leur restent dus. Ensuite, il y aura les créanciers de tous ordres.
Ce n'est que s'il reste quelque chose que M. et Mme Montero
pourront espérer se partager avec vous-mêmes ce qui constituera
l'actif net successoral dont le notaire fera la déclaration.
– Et si la vente d'Artigues, des véhicules et
des meubles ne suffit pas à tout éponger ?
– Vous serez redevable du solde.
Louis se demande si, dans ce dernier cas, ses
économies et celles de Reine suffiront. Dans l'hypothèse contraire,
il faudra songer à se défaire d'Andernos ou à l'hypothéquer. Tout
ça à cause de cette satanée caution ! Si c'était à
refaire…
Ce ne sera jamais à refaire ; il n'a plus
d'enfants. Il se sent si seul. Il a peur.
Patrick Lataste est heureux. Après trois semaines
de démarches, il a enfin pu obtenir la permission de rencontrer sa
fille. Un bonheur relatif, bien sûr, car comment se satisfaire de
la voir emprisonnée, amaigrie, les traits tirés ? Entre les
deux portes vitrées – une côté visiteur, une côté détenue –,
derrière lesquelles passe continuellement du personnel de
surveillance, et sous l'œil morne de la caméra de contrôle, il a
compris que sur cet espace confiné les murs ont des yeux et des
oreilles. Ne pas faire allusion au coup de fil
du premier de l'an. Faut que je lui répète ce que je ne suis pas
censé lui avoir déjà dit.
– Y a une chose que je veux que tu saches,
Valérie. Je ne doute absolument pas de ton innocence. Je suis
certain de ton intégrité. J'ai écrit à la juge…
– Ce n'est plus elle. C'est un bonhomme que
je n'ai pas encore vu. En promenade, j'ai parlé à deux autres
filles dont il traite les dossiers. Apparemment, c'est pas un
rapide. L'avocate est inquiète, il a mauvaise réputation. Elle t'a
dit ? La chambre de l'instruction a rejeté ma demande de
libération.
– Oui, elle m'a dit.
– Mon dossier est renvoyé à ce fameux juge
chargé de poursuivre l'information… J'en ai peut-être pour des
mois.
– Ça m'ennuie de te demander ça, ma puce,
mais…
– Non, je n'ai pas eu de nouvelles
d'Hugo.
Il sourit.
– Elle lit en
moi. C'est moche… Comment tu te sens ?… Ma question est
idiote.
– Non, non… Je
déprime. Je vais bien.
– Je suis
stupide ! Excuse-moi.
– Je t'assure ! Je
vais finir par me mettre au Prozac. J'ai reçu une lettre de
Sophie Cazenave, ma copine de la banque, ça m'a fait beaucoup de
bien. Ils ont une contrôleuse de gestion qui leur pourrit la vie,
elle est installée juste à ma place. Si elle met son nez dans les
faux frais du père Puymireau, il a de quoi se faire du souci…
J'avais des maux de tête, c'est passé. C'était la tension un peu
élevée. Dès que j'ai pris du Soprol, elle est redevenue normale.
J'en prends un le matin. Il se pourrait que je doive continuer le
traitement longtemps, peut-être toute ma vie. Pourquoi je lui dis ça ?
– C'est très ennuyeux. T'avais pas ce genre
de problème, avant…
– Non, c'est le stress. Ici, beaucoup
souffrent de maux multiples. Le toubib m'a confié que, suivant les
années, il y a entre 20 et 28 % de séropositifs.
– Tu me fais peur.
Elle a un rictus.
– Faut pas compter sur les prisons pour
boucher le trou de la sécu.
– Pas grave ! Ils augmenteront les
cotisations d'Urssaf !
Urssaf… Elle est
interloquée. Karakarian. Son visage est
passé de l'attristé flapi à l'ébahi pensif.
Lui ne peut que remarquer la métamorphose qui
l'inquiète.
– Qu'est-ce qui t'arrive ?
– Je repense tout d'un coup à ce que m'a
raconté un témoin capital de mon affaire. J'ai été tellement
saccagée par la mort de Joël et les quatre morts d'un client et de
sa famille, j'avais complètement oublié… C'est un homme malade, au
bout du rouleau, qui m'avait confié un DVD, qu'on m'a volé, où l'on
voyait le criminel que j'ai démasqué en premier avouer qu'il
détournait des sommes fabuleuses en falsifiant le nombre de ses
employés… Faut que je parle à Me Aubertin. Tu peux l'appeler ? Tu lui
dis que je dois la voir d'urgence.
Elle n'a pas l'air d'avoir
toute sa tête. Patrick Lataste flotte un peu.
– Je t'avoue que je suis perdu, là… Comme tu
ne m'as mis au courant de rien, je…
– Tu m'as dit que tu me faisais
confiance ?
– … Oui.
– Appelle Carole Aubertin. Dis que c'est très
urgent.
– … D'accord… Mais je ne peux pas intervenir
moi-même ? Aller voir qui il faut voir ?…
– Non. Je préfère te tenir en dehors de cette
histoire, c'est trop dangereux, y a trop de morts.
– Tu me rassures. Dans
quoi elle va encore se fourrer ?
Il la regarde en secouant une tête accablée.
– Désolée de te décevoir une fois de plus.
Pourquoi je dis ça ? Je suis
nulle ! Excuse-moi.
Elle lui a pris la main. Ils se sourient
tristement.