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Valérie est extraite de l'une des seize cellules
de garde à vue vitrées encerclant leur gardien. Elle a trouvé
l'attente – habitée de clameurs en plusieurs langues, de râles, de
pleurs, de rires obscènes – interminable et physiquement
douloureuse, insupportable psychologiquement. Elle a vite compris
que l'épreuve faisait partie de la panoplie des instruments
d'intimidation de ses tourmenteurs. Alors, pour tromper son
angoisse, elle a choisi d'observer le lieu comme une entomologiste
le ferait d'une fourmilière. Ce matin, le dépôt avait un bon taux
de remplissage, une moyenne de trois détenus par geôle, entre
autres : deux auteurs de coups de couteau, un grand-père
présumé innocent du viol de son petit-fils, trois conducteurs en
état d'ivresse, cinq jeunes squattant des caves de HLM, quatre
racoleuses dont une de sexe indéterminé qui n'a cessé de hurler à
la ségrégation sexiste, trois voleurs de voitures, cinq
sans-papiers maçons clandestins, deux voleurs de supermarché, une
comptable soupçonnée de détournement…
Valérie a trouvé qu'il régnait ici une odeur
écœurante indéfinissable qu'elle a supposée faite d'un mélange de
sueur, de crasse, de flatuosités, de déjections, d'urine, de
vomissures et de produits détergents. Elle n'a pas vu Robert
Puymireau. Il a sûrement été libéré… Ça sert
d'avoir des relations. Les siennes sont plus influentes
qu'Hugo. Elle a passé le plus clair de son temps avec une
prof de maths ivre morte stupéfiée d'avoir grièvement blessé un
piéton, et une Bulgare de dix-neuf ans accusée d'entôlage – elle
aurait délesté du contenu de son portefeuille un consommateur
assoupi en fin de prestation. La gamine s'exprimant difficilement
en français a juré qu'elle n'y était pour rien. Cette attitude n'a
pas rassuré Valérie ; en ce lieu, qui lui a remémoré
La Porte de l'Enfer, de Gustave Rodin,
la plupart des assignés clament leur innocence. Pourquoi ils me croiraient, moi ? En quoi serais-je
plus crédible que tous ces gens ?
Après être passée dans des couloirs peints en bleu
et avoir pris un ascenseur orange, elle s'est retrouvée dans une
salle d'interrogatoire au design réfrigérant, face à Siméon
Bensoussan et à un assistant dont elle a aussitôt remarqué les yeux
mi-clos étirés, les pommettes saillantes et le cou presque plus
large que la tête : l'un des zélés stipendiaires voués à sa
perte, le capitaine Matthieu Fourrier.
Bensoussan a un maigre sourire – il n'en sera
guère prodigue.
– Pas trop dur ?
– Un délice.
– Je vous approuve. Ici, c'est du gâteau. Si
vous aviez connu Castéja… Pourquoi vous m'avez menti ?
– Je vous ai menti, moi ?
– Hier matin, quand je vous ai appelée, vous
affirmiez être à l'agence Malard… Vous n'étiez pas à l'agence
Malard…
Ne pas dire que j'étais chez
Karakarian, ne pas l'impliquer, il n'y survivrait pas.
– … Où étiez-vous ?
– Je ne souhaite pas répondre à cette
question. Je n'ai commis aucun des faits pour lesquels vous me
gardez à vue.
La petite avocate lui a bien
appris la leçon.
Fourrier prend note sur une liasse de feuillets.
Il le fera à plusieurs reprises durant l'interrogatoire. Son patron
se coince le bas de la barbe à pleine pogne.
– Pourquoi préférez-vous ne pas dire où vous
étiez ?
– …
– Quand avez-vous rencontré Richard
Ridouet ?
– Mardi. Le soir où il m'a été présenté par
M. Gavelier, mon client, vendeur de sa blanchisserie
industrielle. Ridouet prétendait vouloir l'acquérir et sollicitait
un crédit pour lequel il nous offrait en garantie
300 000 euros en bons de caisse anonymes du Crédit
régional du Sud-Ouest et environ cinq cents pièces d'or de 20
dollars US. Il a déposé les bons et cent pièces entre les mains de
notre directeur, M. Puymireau, qui a fait expertiser les
pièces par notre chef de caisse, Bertrand Ducos, lequel a dit
qu'elles étaient vraies…
Matthieu Fourrier la regarde avec un air
doucereux.
– Monsieur le commissaire ne vous parle pas
de cette fois-là mais de celle…
– Il n'y en a jamais eu d'autres ! Je
voyais Ridouet pour la première et, certainement, la dernière
fois.
– Vous oubliez celle où vous avez mis au
point le plan de votre escroquerie qui a foiré.
– Écoutez, monsieur euh… je ne sais
qui…
– Capitaine Fourrier.
– J'ai quelques années de banque derrière
moi, capitaine Fourrier, et des études en rapport… J'aimerais que
vous m'expliquiez comment vous le voyez, ce projet d'escroquerie
qui aurait dû réussir. Parce que, moi, j'ai de bonnes raisons de
penser qu'il n'a été élaboré que dans le seul but d'échouer et de
me nuire. Je ne vois aucune possibilité pour qu'il ait pu réussir.
Comment le supposé Richard Ridouet pouvait-il imaginer une seconde
que mon directeur lui signerait un chèque de
400 000 euros, sans vérifier l'authenticité des quatre
cents pièces d'or qu'il était censé lui remettre en
complément ? Son tour de passe-passe a pu fonctionner sur les
cent premières car il nous les a d'abord montrées, après quoi, il
les a remballées dans sa mallette, a discuté taux d'intérêt avec
M. Puymireau et, accord conclu, a ressorti dix blisters
différents que nous avons tous pris pour les originaux expertisés
par Bertrand Ducos…
Bensoussan grogne.
– Négligence.
– Effectivement… Nous ne sommes pas doués en
prestidigitation… Mais son tour était impossible avec quatre fois
plus de pièces.
– Pourquoi ?
– Pour la bonne raison qu'il serait arrivé
avec et aurait dû les soumettre à Bertrand Ducos qui les aurait
expertisées et conservées… Il n'y avait plus rien à discuter, rien…
Donc pas d'aller et retour dans une valise miracle… Je vous signale
d'ailleurs que ç'aurait été la malle des Indes ! Une valise
truquée pour deux fois quatre cents pièces, les vraies et les
fausses, aurait pesé près de trente kilos ! Un sérieux
excédent de bagages qui ne serait pas passé inaperçu… En outre,
Ridouet savait pertinemment qu'avant de lui donner un accord, nous
vérifierions l'origine des bons de caisse qu'il avait laissés. Il
ne pouvait pas se faire d'illusion, à ce sujet. Il n'avait donc
aucune chance d'obtenir les fonds sollicités… Moralité, sa
prétendue tentative d'escroquerie est un trompe-l'œil.
Siméon Bensoussan s'adosse à son siège, tirant sur
ses lombaires. Ça schlingue de plus en plus
fort l'arnaque, ce flag ! Pourquoi Vérane m'a balancé cette
peau de banane ? Quel compte il veut régler ? Je lui ai
rien fait, moi !
Matthieu Fourrier se masse la nuque. Elle a tout compris, mais faut qu'elle plonge. Si le fils
d'Abraham la croit et la laisse filer, les autres ont pas fini de
me souffler dans les bronches. Trouve une idée,
putain !
Valérie se sent ragaillardie par l'évidente
déstabilisation de ses interlocuteurs. Elle enfonce le coin.
– Par ailleurs, comment expliquez-vous que,
le même jour, plusieurs comptes commerciaux de la BGD aient été
piratés et leurs écritures annulées ? Envolées ! Comme le
disque dur de mon Patouche !…
Gaffe ! Fourrier,
qui sait avoir démonté l'engin juste après sa saisie,
s'impatiente.
– Vous avez sûrement une idée lumineuse, à ce
sujet-là aussi…
Son patron fronce les sourcils.
– Laissez-la parler. Votre
explication ?
– Il me
croit ! Cette opération a été montée pour protéger une
personne dont le nom figure sur ces comptes bricolés et dans mes
archives volées… Vous connaissez ? La combine de la forêt qui
cache l'arbre ?
Bensoussan s'effleure la barbe d'un revers de
main.
– Oui. Dans mon jeune temps, j'ai bien aimé
ABC contre Poirot.
– Ah ! moi, j'ai préféré The Sign of the Broken Sword, de Chesterton.
L'assassin organise une bataille…
– Je connais… dans le seul but de tuer le
général qu'il veut éliminer.
– C'est exactement ce qui m'arrive.
À quoi ils me jouent, ces
deux ? Fourrier ricane.
– Vous n'êtes pas morte !
– Pas encore.
– Pas encore.
C'est vrai que ça nous arrivera à tous.
– Celui-là ne me croit
pas. Je vous promets que ma vie est en danger. Ce n'est pas
à m'incriminer que vous devez vous employer, c'est à me protéger.
Celui qui tire les ficelles, dont, je le répète, le compte figure
parmi les traficotés, se caparaçonne en mettant la banque à la une
des faits divers et en me compromettant pour rendre mes propos
suspects.
– Ça, vous pouvez le dire. Vos propos sont
suspects.
Le commissaire fait la moue.
– En ce qui concerne la presse, pour
l'instant, votre fameux ennemi intime a plutôt raté son coup.
Sud-Ouest publie une brève uniquement
dans son cahier local, en page 4, sans citer de noms… Huit lignes,
sur une colonne. Autant dire : rien.
– Tant mieux. Encore les
relations du père Puymireau qui ont joué plein pot.
Bensoussan dévisage sa prisonnière. « Jean de je-ne-sais-quoi » a donc un compte
chez BGD. À creuser. Quels intérêts défend Vérane ? Qui cette
fille a-t-elle rencontré, hier matin ? Qui d'assez important
pour qu'elle refuse de le pousser en première ligne ? Un petit
copain à cacher ? Le proc serait cocu ?…
– Vous aviez un rendez-vous galant, hier
matin ?
Le pauvre
Karakarian ! Valérie éclate de rire.
– Vous me faites rire ! Pourtant, je
vous promets que je n'en ai pas envie. J'étais chez un homme très
malade qui ne supporterait pas les tourments que vos questions lui
causeraient.
– J'ai interrogé la capitaine Chantal
Provost. Après vos tribulations dans les bois, vous avez fait
rechercher un DVD et un CD qui, selon vous, devaient constituer des
preuves vous disculpant…
– En tout cas, des preuves démontrant les
délits financiers ainsi que des aveux exposant les crimes de cet
individu dont je suis certaine qu'il est à l'origine de la
machination qui m'a conduite ici.
Bensoussan soupire fort et s'adosse fermement à sa
chaise qui craque.
– Écoutez, mademoiselle Lataste, je ne peux
rien faire d'allusions fumeuses ou de sous-entendus que rien de
concret ne vient étayer… Accordez-moi un joker. Donnez-moi un
nom.
Surtout pas !
Fourrier se penche sur Valérie, le sourire cruel.
– Les grandes causes méritent les grands
sacrifices. Les héros bradent leur vie.
Pourquoi il lui dit ça, ce
con ?! Bensoussan foudroie son adjoint d'un œil
jupitérien.
– Ils savent que je
risque d'en crever mais ils s'en foutent ! Croyez-moi,
j'ai envie de dénoncer, je considère que seule la calomnie est
blâmable, pas la dénonciation faite à visage découvert. Si tel
n'était pas le cas, par son J'accuse,
Zola serait un ignoble délateur. Mais, accuser sans preuves ne mène
à rien… Or, les preuves, je ne les ai plus.
– Nous, nous savons les trouver, les
preuves.
– Commissaire… Vous n'avez pas été fichu de
sauvegarder les informations contenues dans Patouche. Il n'était
pas connecté au réseau. Quelqu'un l'a vidé sous votre nez.
Elle va
m'accuser ! Fourrier s'insurge.
– Ou avant notre arrivée !
– Cette hypothèse, capitaine, supposerait que
la BGD ait été informée de votre venue. Comment, sinon par une
trahison ?
– Elle me fait vraiment
chier, la banquière ! Arrêtez votre cinéma ! C'est
vous qui avez enlevé le disque dur de votre foutu
ordinateur !
Elle secoue la tête, sarcastique, le narguant
ouvertement.
– Pourquoi, gros malin ?! Il a une tête d'Esquimau.
L'esquimau lève la main, prêt à gifler d'un
revers.
– Fourrier !
Le subalterne cède à l'injonction du patron.
Valérie persiste.
– Dites-moi pourquoi, alors qu'il m'aurait
suffi de le formater !
Elle ne regarde plus que Bensoussan.
– Je vous assure, commissaire, il y a des
agents doubles dans votre organisation.
Celui qui se sent directement concerné a un petit
rire.
– Elle regarde trop la télé !
– Rigolez, rigolez ! Il y en a un qui
est évident : Jean Gourdon. Un officier de police ! Mes
preuves, il me les a volées !
Le capitaine exulte.
– Vous en avez la preuve ?
– Non, réjouissez-vous ! Même ça, je ne
peux pas le prouver. Mais demandez-lui de qui il reçoit ses ordres,
je suis prête à parier que les preuves dont il s'est emparé, vos
supérieurs vous empêcheront de les retrouver.
– Elle est trop lucide,
cette gonzesse ! Vous délirez ! Vous roulez à
quoi ? Au teush ou au pastaga ?
Elle hausse les épaules.
– Moquez-vous de moi… Je suis totalement
démunie… Pourtant, je suis bien certaine que le commandant Gourdon
et les voyous qui l'escortaient, et Ridouet, et ceux qui ont vidé
Patouche et piraté les comptes, et…
– Et le pape !
– Riez ! Tous ces nuisibles sont aux
ordres de la personne à laquelle je ne peux plus que penser sans la
nommer, sous peine de très très gros désagréments.
Le commissaire se gratte la barbe.
– Jean de ?…
– Flûûûûte ! J'ai
trop parlé ! Je n'ai rien à déclarer.
Les doigts restent en suspens dans le maquis.
À moins qu'elle ne soit pas en train de me
parler de « Jean de… » mais, tout bonnement, de
Vérane !… Faudra que je vérifie s'il a un compte à la
BGD. Il tente de lisser l'enchevêtrement du revers de la
main, puis il fouille une poche de son veston et en tire un papier
froissé qu'il tend à Fourrier.
– La liste des zèbres qui accompagnaient
Gourdon. Fargeat-Touret me l'a remise ce matin. Contrôlez s'ils ont
un pedigree… Vous avez entendu parler d'opérations financières
internationales organisées par la BGD ?
– Naturellement. Ça nous arrive en
permanence. Bon nombre de nos clients en ont besoin.
– Des transferts d'or ?
– Parfois. Pas à
ma connaissance. Ce sont essentiellement des crédits documentaires
relatifs à de l'import-export.
Matthieu Fourrier plisse les yeux.
– L'export de capitaux, ça fait partie des
services maison ?
– Oui. À mon
avis, non. Mais, objectivement, croyez-vous que la direction m'en
informerait, si tel était le cas ?
Bensoussan marmonne.
– Puisque vous êtes quelqu'un qui sait des
choses, peut-être pourriez-vous savoir cela aussi.
– Eh oui, je sais
aussi. Eh bien, non. Je suis désolée. Si vous voulez prendre
mes patrons la main dans le sac, il vous faudra dénicher un quidam
mieux documenté que moi sur le sujet. Vous devriez interroger Marc
Léglise, le chef du département « crédits à court
terme », il est dans le secret des dieux. Du moins, il en est
persuadé.
– Merci du conseil ; c'est prévu… En
attendant, juste pour avoir un os à ronger… Je peux au moins
connaître le métier de votre supposé criminel, dont vous vous
obstinez à taire le nom ?
– Si je lui dis, il va
éplucher les noms de promoteurs en compte à la BGD, avec
« Jean de », il aura vite fait de découvrir Moran… Faut
que j'attende que l'avocate ait fait témoigner Joël et qu'on ait
retrouvé Dubreuil… Mon Dieu, Dubreuil ! Quelle horreur !
Si ça se trouve, ils ont fait disparaître son cadavre. Là aussi, je
vais me planter. Je ne peux pas répondre à votre question.
Mince ! j'aurais dû dire : « Je
n'ai rien à déclarer. »
Elle craint pour ses fesses.
Bon réflexe. Fourrier tapote son poing droit, énorme, sur la
paume de sa main gauche, presque aussi large qu'un gant de
base-ball.
– Moi, je suis sûr que vous bluffez. Votre
complice Ridouet, qui est certainement votre amant…
– N'importe quoi !
– … a fait foirer votre plan en se mélangeant
les pinceaux dans sa boîte à malices. Les faux bons de caisse ne
devaient être donnés qu'en deuxième temps. Il s'est gouré et…
– Un grand maladroit ! Vous y croyez à
ce que vous racontez ? Ils sont peut-être
tous dans le camp de Moran… Je déraisonne ! Ils vont me rendre
dingue ! Si vous cherchez la vérité, intéressez-vous à
la disparition de Laurent Dubreuil, un client de la banque…
Fourrier ricane.
– Un client de la banque, mais, plus
précisément, votre client…
– Il se trouve que, dans le passé, c'est moi
qui ai ouvert son dossier, sans plus.
Bensoussan grogne.
– Vous semblez, néanmoins, préoccupée par son
sort…
– Effectivement. J'ai de bonnes raisons de
croire qu'il lui est arrivé malheur.
– Lors de la perquisition, vous avez crié à
M. Fargeat : « Ceux que tu protèges l'ont
tué. » Qui protège-t-il ?
– Qu'est-ce que j'ai été
dire ?! Je n'ai rien à déclarer.
Je la tiens !
Matthieu Fourrier fait craquer les jointures de ses grosses
phalanges.
– Pour être si sûre de la mort de votre
client, vous devez avoir de bonnes raisons, non ?
– M. Dubreuil, lui aussi, disposait de
preuves concernant le… Ils me regardent comme
si j'étais folle… Là, c'est trop pour eux. Ils ne croient pas un
mot… Je sais bien que tout cela est difficile à
admettre…
Fourrier éclate de rire.
– Heureux de vous l'entendre
dire !
– Mais l'affaire Elf ou celle des frégates de
Taïwan ou la mort de Robert Boulin ou l'assassinat de Yann Piat
sont également très difficiles à analyser !
Siméon Bensoussan penche la tête et décoche un
regard par-dessous.
– Vous voulez dire que vous vous trouvez au
centre d'un imbroglio de même nature ?
– Qui pourrait faire autant de bruit, oui.
Tais-toi !
– Avec un arrière-plan politique ?
– La ferme !
Je préfère me taire.
Le capitaine s'étire sur sa chaise.
– Je crois que vous amusez le tapis…
Je l'achève. Même Bensouss va être
cloué. Si Dubreuil est effectivement mort, et que vous seule
le sachiez, alors que, pour l'instant, on se demande seulement où
il est passé, c'est que vous avez une bonne raison de le
savoir.
Il la regarde fixement, droit dans les yeux.
Et une casserole de plus,
une !
Elle fronce les sourcils.
– Attendez, attendez… Vous suggérez quoi,
là ?
– Votre rendez-vous inavouable d'hier matin…
C'est avec Dubreuil que vous étiez.
– Mais vous… Nom d'un
chien ! Je ne peux pas trahir Karakarian, Moran
l'achèverait ! Vous voulez dire que ce serait moi qui
l'aurait…
– Y a que comme ça que vous pouvez être sûre
de sa mort.
– Vous êtes malade ! Je sais qu'il a été
assassiné, non pas parce que je l'ai tué, mais parce que mon
ex-petit ami a vu le meurtrier et son complice qui conduit un
Patrol Nissan violet ! Il est prêt à témoigner !
Bordel de merde, sur quel
coup il m'a foutu, le Jeannot ?! L'esquimau consulte un
petit carnet jaune.
– Joël Ardinaud, c'est ça ?
– Comment vous savez ?
– Mourant d'amour, il est passé à la BGD,
hier après-midi.
Elle sourit.
– Sacré
Joël ! Interrogez-le. Vous pouvez recueillir son
témoignage à toute heure, il est au chômage. J'espère qu'il ne va pas avoir changé d'avis pendant la
nuit. Je vous répète que je suis victime d'un complot, que
je sais trop de choses, que ma vie est en danger… Je ne souhaite
pas en dire davantage. Je n'en ai plus les moyens, M. Jean
Gourdon – l'un d'entre vous, j'insiste – me les a ôtés. Vous le
connaissez bien, puisque bon nombre de vos collègues l'appellent
Jeannot. C'est à lui que vous devriez poser vos questions.
Bensoussan se lève.
– Merci de nous indiquer notre devoir… Libre
à vous de camper sur cette position.
– Je ne peux pas en avoir une autre…
Quelqu'un s'occupe-t-il de rechercher Laurent Dubreuil ?
Il s'éloigne.
– J'ai transmis au service compétent. Je
présume qu'ils seront impatients d'asticoter votre ex… Je vous
préviens, si tout ce que vous affirmez est vrai, contrairement à ce
que vous croyez, ce n'est pas en vous taisant que vous vous
protégerez.
Il ouvre la porte. Un gardien de la paix
passe.
– Raccompagnez-la à sa cellule.
Valérie se dresse, révoltée. L'agent va vers
elle.
– Commissaire ! Jusqu'à quand vous allez
me laisser moisir ici ?
– Jusqu'à ce que le jour se fasse.
Il sort. L'esquimau présente sa liasse de
feuillets.
– C'est votre procès-verbal d'audition, vous
signez ici.
– Je refuse de signer… Par principe.
– Si t'étais pas la pute
d'un proc, je te foutrais une de ces branlées ! Vous
vous rendez pas service, là. Vous en rajoutez une couche, vos juges
aimeront pas.
Elle soutient avec morgue son regard
homicide.
– Je n'ai rien à déclarer.
Le flic serre les dents.
Si j'étais une prostituée ou
une Maghrébine, il me tabasserait.
– Libre à vous. C'est vous qui paierez
l'addition.
Il note le refus sur le PV.
L'agent refoule Valérie qui gesticule pour qu'il
lui lâche le coude. Excédée, elle défie une dernière fois son
geôlier.
– Si vous pensez me faire craquer en me
séquestrant, vous vous fourrez le doigt dans l'œil ! Je
craquerai pas ! Si je craque, ils vont me faire taire !
Vous comprenez ça ?! Définitivement ! Comme
Dubreuil ! Pareil !
Le gardien de la paix l'a repoussée dans le
couloir, elle le bouscule et s'égosille.
– Arrêtez de me toucher ! Je veux aller
aux toilettes.
– Vous vous calmez ! Tendez vos
poignets !
Il lui passe les bracelets et l'entraîne
rudement.
– Barbare !
L'esquimau, bilieux, pianote sur son
portable.