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Valérie est consternée. Carole Aubertin n'est pas
venue au parloir mais a préféré adresser un courrier de quelques
brèves lignes au style formaliste annonçant ce qu'elle redoutait
sans oser le formuler.
« À l'audience du 26/12/03, le magistrat
remplaçant le président de la chambre de l'instruction empêché ce
jour-là n'a pas estimé devoir infirmer l'ordonnance de mise en
détention provisoire.
Il a renvoyé notre appel devant la chambre de
l'instruction qui devra statuer dans les 15 à 20 jours de notre
appel initial. »
Elle n'en lit pas plus, elle se sent vidée, comme
si une pompe aspirait tout son sang. Si ça se
trouve, je serai morte avant.
– Mauvaise nouvelle ?
Stupeur ! C'est la première fois qu'Usucapion
quitte la télé des yeux et s'intéresse à son sort.
– Je crois que je vais crever ici.
– Qu'est-ce tu délires ? T'as tout
l'avenir devant toi ! Ça fait qu'une semaine aujourd'hui que
t'es là !
– Tu comptes pour moi ? Tiens, je l'ai tutoyée.
– Non ! C'est mes jours que je compte,
rigolote ! I' m'en reste neuf !
– Mes règles, toujours
pas là. Mon référé-liberté est rejeté.
– Condoléances.
– Tu sais qui c'est la grande brune, baraquée
comme un déménageur, cheveux courts, trente-quatre, trente-cinq
ans, voix rauque ?
– Macha-la-dingue.
– Le meurtre de
Lestage ! Qu'est-ce qu'elle fait ici, si elle est
folle ?
– S'y avait qu'elle ! T'as pas vu les
bascules ?
– Les bascules ?
– Ces filles qui dans la cour se trimballent
en titubant…
– D'avant en arrière ? Oui, j'ai
remarqué…
– Le SMPR1 les assomme de médicaments. Leur place
serait en hôpital spécialisé, mais des places y en a pas, alors
elles atterrissent ici… En taule, t'as la moitié des pensionnaires
qu'est dingue en entrant et l'autre moitié le devient derrière les
barreaux… Macha ferait partie d'un réseau sado-maso apprécié des
bourges.
– Moran !
Elle est dangereuse ?
– Dans un moment d'extase, elle a défiguré
une pute au rasoir. Elle pourrait mouiller pas mal de beau linge.
Son juge croit la faire craquer en préventive. Il se goure, pauv'
con… Elle te cherche ?
– Elle a menacé de me suicider.
– Qu'est-ce tu lui as fait ?
– J'ai posté une lettre qui peut nuire à ses
amis.
– … T'es mal, là.
– Elle a un couteau. Elle me l'a pointé sur
le ventre. Tu crois qu'il faut que j'en parle ?
Miracle ! Thérèse a baissé le son du
téléviseur.
– Je te conseille pas. Moi, j'ai toujours
réglé mes problèmes en solo. C'est l'omerta dans ce poulailler. Si
tu caftes, tout le monde te fera la gueule. Y compris le personnel
que ça fera chier d'avoir une emmerde de plus.
– Vu… J'ai plus qu'à crever en silence. Si un
matin, on me retrouve suicidée, je compte sur toi pour
démentir : je ne me suiciderai jamais. Hugo témoignera que j'ai déjà essayé !
Thérèse émet un ricanement macabre.
– Désolée. Mais même pour ça, je la ramènerai
pas. Omerta.
Elle se scelle les lèvres d'une croix du pouce. Et
elle remonte le son. Puis, sans quitter l'écran des yeux, l'air
détaché, elle marmonne.
– Par contre… Si tu tiens à parler à
quelqu'un de l'extérieur…
– Ça m'est interdit.
Toujours, pour ainsi dire, radotant, Thérèse
ironise.
– « Interdit »… En taule, les
interdits, ça se contourne… On dit que ton mec est proc…
Comment elles
savent ?!
– Si tu veux lui téléphoner…
– T'as les moyens de m'avoir un
portable ?!
– Si t'as la tune, tu peux tout avoir,
ici.
Valérie se souvient d'avoir lu : « Ce
qui n'entre pas dans une prison, c'est parce que la porte n'est pas
assez grande2. »
Mardi, la pluie tire à sa fin, le soleil fait de
timides réapparitions.
Reine a sa chambre privée à l'hôpital
psychiatrique Charles-Perrens. Louis lui a apporté des fleurs, on
les retient à l'accueil.
– C'est plus prudent. Elle répète que le
serpent est dans le jardin, et qu'il lui dit de manger tout ce qui
ressemble à un fruit, un végétal…
– Elle ne va pas mieux ?
– L'interne l'a mise sous sédatif.
Quand Louis la rejoint, Reine sourit tendrement.
Elle a l'air mieux.
– C'est gentil d'être venu me voir, Marcel. Y
a si longtemps.
Oh, mon Dieu… Son
espérance meurt, une bulle de savon qui éclate. Il lui prend la
main.
– Qui est Marcel ? Je ne suis pas
Marcel, Reine, je suis Louis, ton mari.
Elle soupire.
– Arrête de dire des bêtises, Marcel, Louis
est mort, tu sais bien.
Ça ne sert à rien de la
contredire… Mon Dieu, elle avait tellement confiance en toi !
Pourquoi l'as-tu abandonnée ?… Il n'est pas impossible que je
ne parle qu'au vide… Une vie entière à espérer l'essentiel du
néant. Les yeux de Louis se sont embués. Je ne peux pas concevoir une pareille démence à l'échelle
planétaire… Je crois en toi, mon Dieu. Guéris-la, je t'en
supplie. Elle lui sourit en lui caressant la main.
– Marcel.
– Je t'aime, Reine.
– Moi aussi.
Sonia Dambo tord le nez.
– Vous ne trouvez pas que le nom de Jacques
Collin revient souvent dans le dossier BGD ?
Maguy Charensol écarquille les yeux en guise
d'assentiment.
– Mmm. Que ce soit sous son nom ou celui du
COA, un peu trop.
– J'aimerais l'entendre.
La greffière gonfle les joues.
– Vous allez devenir l'Éva Joly
bordelaise !
Le téléphone sonne.
La juge décroche. Elle écoute. Son front se
plisse, allant de surprise en surprise ; une énigme pour
Maguy.
– Oui… Non, rien de spécial, si ce n'est une
vingtaine de dossiers à traiter conjointement… À quel sujet ?…
Sérieusement ?… Bien. J'y serai.
Elle raccroche.
– Le président Borestier veut me voir, cet
après-midi à 16 heures. Sa secrétaire ne peut pas m'en dire
plus. J'adore ça.
– Peut-être qu'il souhaite vous faire un
cadeau de Nouvel An.
– À son ton, ça
m'étonnerait. J'adore votre fraîcheur d'esprit.
Elles rient.
En conformité avec les textes, Valérie a enfin eu
droit, en une même demi-journée, à son package « bienvenue au
club » : directeur, travailleuse sociale, médecin.
Le premier l'a reçue avec chaleur et, après s'être
excusé du retard dû aux fêtes dans l'exécution de cet accueil, il
l'a écoutée avec une humanité et une attention qui l'ont étonnée.
Quand elle a évoqué les réformes structurelles qu'exigerait la
correction des travers administratifs et organisationnels qu'elle a
relevés en sept jours d'étude du site – établissement, personnel,
formation, maîtrise des flux, peines, vie en détention, santé,
réinsertion –, il a partagé, avec amusement, la plupart de ses
points de vue. Ils en sont vite venus à converser comme s'il
l'avait chargée d'établir un audit. Quand elle l'a quitté, il s'est
dit enchanté de l'avoir rencontrée.
– Pour tout problème, demandez à parler à la
chef de service de votre division, Denise Troger, elle est
remarquablement efficace.
À la travailleuse sociale, Valérie a demandé de
contacter la BGD pour savoir si Michel Rey accepterait, avec
l'accord du ministère de la Justice, de lui fournir du travail
d'analyse, via le réseau informatique.
– Compte tenu de ce qui vous est
reproché…
– Mais je n'y suis pour rien !
– Je vous crois, Valérie. Mais votre patron
n'est peut-être pas de cet avis.
– Michel Rey, je suis persuadée que si…
Essayez… Dites-lui que j'en ai impérativement besoin puisque je
n'ai ni salaire ni allocation… S'il vous plaît.
– J'essaierai. Promis.
Le médecin l'a auscultée, l'a trouvée nerveuse, a
proposé un anxiolytique qu'elle a refusé. Il a recommandé un examen
sérologique – sida, hépatite C –, elle a été d'accord. Il a prélevé
le sang.
Son retard de règles ? Elle prend la
pilule ? Non, elle porte un stérilet. Les aménorrhées sont
fréquentes en ce lieu : le stress de l'incarcération. Ils ont
ri de cette disparition des règles dans un univers où les règles de
tous ordres foisonnent.
En revanche, la prise de la tension artérielle a
jeté un froid.
– 18, 9… Voilà l'origine de vos céphalées au
lever.
– Habituellement, je suis autour de 12,
7.
– Une séquelle du choc psychologique. On va
essayer le Soprol. Je vais écrire au directeur de
l'établissement.
– Attendez… Et le secret médical ?
Il sourit.
– C'est simple. Ou j'informe le directeur, et
vous pouvez vous soigner. Ou je ne l'informe pas, et lors de la
prochaine fouille de cellule, si les surveillantes trouvent le
Soprol, elles le saisissent en vous soupçonnant de l'utiliser comme
drogue.
– C'est barjot !
– Bienvenue dans le monde du Droit
flou.
En se rendant chez le président du tribunal de
grande instance, et passant ainsi du niveau 2 au niveau 1 du
Palais, Sonia Dambo a croisé Hugo dans le couloir du parquet.
Taciturne, préoccupé, il a failli ne pas la voir. Il le fait exprès !
– Hé ! Je suis transparente ?
Qu'est-ce qu'il a décollé !
– Oh, excuse-moi.
La voix est sourde, exprimant une profonde
lassitude.
– T'as la pêche, on dirait ! Ça se passe
bien pour ta copine ? T'es allé la voir ?
Vas-y, fous-toi de ma
gueule. Il grogne.
– T'interdis les visites…
– Le salaud, il la
laisse tomber ! Tu rigoles, Totor !
– Arrête avec ça, tu veux…
– T'es procureur par substitution ! Tu
peux visiter la prison chaque fois que tu l'estimes nécessaire.
Article 727. Ça fait partie de tes obligations, mon grand. Tu la
vois quand tu veux, ta chérie. Tu te dégonfles ?
– Tu me cherches ?
– Non, trésor. La fois où je t'ai trouvé, ça
m'a pas convaincue !
Elle s'éloigne sur un éclat de rire. Il la regarde
partir et aimerait trouver une repartie cinglante ;
l'inspiration le fuit. T'as raison de te
foutre de ma couardise. Valérie ne me la pardonnera jamais. J'ai
toujours été un lâche. Toute ma vie, j'ai eu peur de quelque chose,
que ce soit en famille, à l'école, à l'armée, à la fac, ici… Je
suis un trouillard.
Renfrogné, il réintègre son bureau. C'est moi qui aurais dû avaler le tube de
Lexomil !
À la façon dont Sylvain Borestier l'a fait
asseoir, Sonia Dambo a aussitôt compris. Il va
me tartignoler une décision inavouable. Ça n'a pas
traîné.
– Le parquet m'a demandé de vous dessaisir de
l'affaire BGD.
– Pardon ?! C'est Fargeat-Touret
qui…
– Non. Le procureur adjoint Gautier
Bideault.
– Quels motifs ?
– Votre surcroît de travail…
– Comme tout le monde au Palais !
– Votre peu de pratique dans le domaine
économique et financier…
– Les experts sont à ma
disposition !
– Votre liaison passée avec le fiancé de la
première personne mise en cause.
– C'est abject ! Est-ce qu'il croit que
ça peut influencer en quoi que ce soit ma prise de décision ?
C'est une calomnie !
– Objectivement, les parties pourraient un
jour ou l'autre s'émouvoir d'une telle situation. Convenez-en…
Songez à la presse.
– Sa religion est faite.
Pas la peine de se dessaliver. Je suis infiniment
déçue.
– À qui avez-vous décerné des commissions
rogatoires ?
– Pour l'instant, à personne. J'ai travaillé
sur les PV de Bensoussan et les déclarations de Valérie
Lataste.
Il se donne une contenance dégagée.
– Naturellement, vous n'en avez pas délivré,
non plus, pour le suicide de Laurent Dubreuil et l'accident de Joël
Ardinaud…
– Pourquoi il me demande
ça ? Je n'ai pas ces dossiers. Pourquoi il connaît si bien ces noms ? À ma
connaissance, il n'y a pas d'instruction ouverte.
Le président a le fin sourire qui à l'audience
souligne avec tant d'efficacité ses sous-entendus ou ses
réticences.
– Ah ! Au temps pour moi.
– Il veut que je fasse
la relation entre l'escroquerie et ces morts… Bien que
Valérie Lataste établisse une corrélation entre ces deux décès et
les tourments de la banque Geoffroy-Dornan.
– Tiens donc ! Tu
me suis ?
– Il a des tuyaux que
j'ai pas. Pourquoi je sens le froid de l'ombre de
Collin ? Me permettez-vous une question, monsieur le
président ?
– Bien sûr. Sachez que je vous tiens en
grande estime, mademoiselle Dambo.
– Merci… Une question déplaisante.
– Vous me faites peur.
Il rit. Le soleil, qui vient de percer derrière
les nuages, est du plus bel effet sur l'argent de ses
cheveux.
– En signant cette ordonnance de
dessaisissement, procédez-vous de votre plein gré ?
Le sourire du magistrat s'assombrit.
– Tu as bien compris que
non. Effectivement, je serais en droit de m'offusquer… Mais
chacun de nous n'est-il pas ce que son passé a fait de lui ?…
En cela, nul ne peut certifier qu'il n'agit pas sous influence… Je
vous dessaisis au profit de M. Mansard.
– Le fossoyeur ?!… Pardon, le…
Cette nullité crasse ! Les mots me
manquent. On lui force la main !
J'ai compris.
– J'en suis heureux. À
toi de jouer.
Rentrant à Andernos, le cœur déchiré par l'état
dans lequel il a trouvé Reine, Louis Dubreuil est frappé par une
autre avanie.
Un courrier de la banque Geoffroy-Dornan, signé
d'Alexis Barrois, lui présente de rapides condoléances
conventionnelles et va droit au but.
« Nous vous informons que les décès de votre
fils et de son épouse mettent fin à la mission d'huissier et aux
poursuites initialement engagées à leur encontre.
Toutefois, nous vous rappelons que, en votre
qualité de caution solidaire et indivisible, vous serez redevable
des soldes débiteurs qui, après règlement successoral, seront
relevés en nos livres sur les comptes de M. Laurent
Dubreuil.
Nous vous prions de prendre contact, au plus tôt,
avec notre département Recouvrement afin de dresser l'inventaire à
ce jour des patrimoines disponibles, tant pour les défunts que pour
vous-même.
Veuillez agréer, Monsieur, nos salutations
distinguées. »
Joli cadeau de fin
d'année ! Louis a les mains glacées. Les chacals ! Et je suis allé me ficher pour
300 000 balles de caveau, cercueils et funérailles sur le
dos ! J'espère que les parents d'Anita participeront. Faut que
je me décide à leur en parler… Ils auraient pu le proposer, ils
doivent bien savoir ce que ça coûte… Oh ! je préférerais être
à la place de Reine… Je suis méchant de dire ça.
1 Service médico-psychologique
régional. Service de psychiatrie implanté en milieu pénitentiaire.
Il offre des soins diversifiés incluant l'hospitalisation
volontaire.
2 Propos d'un directeur, cité par le
docteur François Moreau, chef de l'UCSA de Bois-d'Arcy (unité de
consultation et de soins ambulatoires aux personnes
détenues).