3
Le directeur de la succursale bordelaise de la
banque Geoffroy-Dornan, Robert Puymireau, sait qu'à sa reprise du
travail, il trouvera la presse du matin sur son bureau, mais il a
préféré acheter Sud-Ouest place
Stalingrad pour prendre les devants… Rien à la une, rien dans les
faits de société… Ouf !
Son œil bovin a survolé les sujets, n'en retenant
que quelques-uns : « Un obus sur le chantier du
tramway » ; « Canicule, Sarkozy reconnaît une
défaillance » ; « Me Vergès prêt à défendre Saddam » ;
« Un violeur récidiviste de cinquante-cinq ans, condamné à
trente ans de réclusion à Angoulême, est rejugé en appel à
Bordeaux » ; « Quatre caisses de sécu rejettent le
projet Raffarin de solidarité pour l'autonomie des personnes âgées
et des handicapés… »
Son cœur s'est accéléré en voyant, en gros
titre : « Une banque qui embauche »… Il a craint un
article corrosif à l'humour déplacé. Ce n'est pas ça, Dieu merci,
mais la Société bordelaise qui prévoit d'ouvrir dix agences par an
jusqu'en 2008.
Pas un mot à propos de la descente de police dans
ses locaux et de sa garde à vue, ou alors un écho insignifiant qui
lui aura échappé.
En arrivant au bureau, chacun le salue avec
respect et personne ne fait la moindre allusion à son incarcération
de la veille. En effet, après un débat animé, le triumvirat très
intérimaire, et spontanément généré, directeur adjoint, directeur
du recouvrement, chef de caisse – Rey, Barrois, Ducos –, a pris une
option à deux voix contre une : « Il en parlera, si ça
lui chante. »
Nonobstant, une mauvaise surprise attend Robert
Puymireau.
À 8 heures pile – heureusement, il est, ce
jour-là, ponctuel pour l'ouverture, fait exceptionnel – Gratianne
Bertolet, la gouvernante d'Émilienne de Saint-Astier née Dornan,
actionnaire principale, téléphone pour le convoquer à Paris auprès
de Madame, non pas au siège mais à la résidence privée de l'avenue
George-V.
– Bien entendu. Je serais ravi. Je vais sauter. Pas l'ombre d'un doute, je vais
sauter.
– Demain, 10 heures ?
– Elle ne m'invite pas à
déjeuner, c'est un signe. Ce sera parfait.
– Madame conseille le TGV.
– Mais… mais, naturellement. Vieille avare !
Sitôt raccroché, après s'être répandu en hommages
et congratulations, il appelle Michel Rey, coincé dans le
traditionnel embouteillage du Pont de pierre. Le directeur adjoint
se montre pessimiste.
– Je pense comme toi, Robert. Ça sent le
roussi.
– Je te remercie de me remonter le
moral.
Carole Aubertin a été définie par Hugo comme
« une jeune avocate brillante, organisée et dynamique, pointue
en droit pénal ; évidemment, elle ne vaut pas Ravalec, elle
est beaucoup moins médiatique, mais elle fera très bien l'affaire…
et pour dix fois moins cher ».
Le dynamisme de Carole Aubertin, Valérie l'a
constaté trois quarts d'heure après avoir été examinée par le
médecin – présent à l'infirmerie lors de son arrivée à l'hôtel de
police –, lequel a déclaré son état compatible avec sa situation
puis, non sans s'assurer qu'elle était vaccinée contre le tétanos,
lui a bandé la main blessée, lavée à l'eau oxygénée et désinfectée
à l'hexamidine. Une main dont l'inflammation l'a fait souffrir
fortement quand on a pris ses empreintes pour les porter au fichier
automatisé en vue de les comparer à celles qui seront relevées sur
les blisters aux dollars d'or. Peu disert, le thérapeute n'a
quasiment pas posé de questions et, pas un instant, n'a soupçonné
la TS de la nuit précédente.
À peine entrée dans l'une des pièces réservées aux
conversations, de trente minutes maximum, entre gardés à vue et
avocats, la pétulante maître Aubertin – petite brune nerveuse – a
éclatée en protestations.
– Ils l'ont pas encore enlevée leur plaque de
verre ? Notre bâtonnier a écrit au procureur de la République
à ce sujet ! Vous d'un bord, moi de l'autre ! Ils ont
peur de quoi ? Que je vous refile une kalachnikov ou qu'on
échange nos vêtements et que vous repartiez de mon côté et moi du
vôtre ! C'est commode leur Hygiaphone, et vachement
moderne ! Pour la confidentialité des entretiens y a pas
mieux ! Bon, monsieur l'agent, vous pouvez vous retirer, me
laisser avec mademoiselle et passer derrière la porte ?… Et
fermez-la bien ! Pas d'oreille qui traîne !
D'entrée, le ton a plu à Valérie. Peut-être que je vais enfin avoir une véritable
alliée. En apprenant que sa cliente ne s'était pas alimentée
depuis la veille au soir, Carole Aubertin a, à nouveau, piqué une
quinte. Dix minutes plus tard, un sandwich au gruyère arrivait.
Cette première victoire a réconforté Valérie, qui y a vu un présage
de réussite.
L'avocate a des qualités enviables, appréciées de
sa nouvelle relation : elle comprend très vite et mémorise
sans peine des quantités de données. Je crois
qu'Hugo a fait le bon choix. Il n'est peut-être pas aussi négatif
que je le pense.
La demi-heure légale – pas dix secondes de plus,
revanche de l'agent malmené – a été bien employée ; Valérie a
tout déballé. tout. Dans une
chronologie parfaite, avec une concision d'analyste… Les deux
femmes se sont retrouvées sur un terrain familier : celui de
la rigueur. Rigueur cousine d'une détermination commune.
– Je suis d'accord avec vous, mademoiselle
Lataste. Si on veut que les choses bougent dans le monde où nous
vivons, une solution pourrait être d'éjecter par la voie judiciaire
les politiciens carriéristes et corrompus. Je déteste ces gens qui
se hissent au sommet, plus par leur fourberie et leurs exactions
que par leur valeur ; ce sont des bandits à cocarde. Ils
dénaturent le généreux concept de politique pour le rendre synonyme
de duplicité, d'avidité, de truanderie. Mais vous savez, aussi bien
que moi, qu'ils se barricadent derrière leurs immunités multiples,
et que, pour échapper à la prison, ils sont experts à activer tous
les réseaux de clientèle qu'ils se constituent au fil des jours.
Croyez bien que j'adorerais aligner Collin…
– Mais ?…
– Ça ne sera pas simple.
– Je sais.
– Beaucoup s'y sont essayés et essaient
encore.
– Vous renoncez ?
– Ai-je une tête à renoncer ?
– Peut-être… Non…
J'en sais rien.
– On va procéder par étapes. Dans l'immédiat,
si on arrivait à faire tomber le beau Jean-Denis, ce serait déjà un
joli coup de balai. Et puis, allez savoir, mis en péril, il se
montrera peut-être coopératif et bavard, le premier domino de toute
une palanquée qui valserait derrière lui… Je vais entrer en contact
avec votre ex, et me démener pour que son témoignage soit pris au
sérieux.
– Et moi, qu'est-ce que je leur dis quand ils
vont m'interroger ? Je suis prise d'une frénésie de dénoncer,
de clamer, de proclamer ce que je sais être la vérité…
– Attention, rappelez-vous la chanson de
Béart : « Celui qui dit la vérité, il faut
l'exécuter »… Dans l'immédiat, dépourvue de preuves ou de
témoignages confortant votre argumentation, vous ne leur dites
rien. D'autant plus qu'il ne fait aucun doute qu'un ou plusieurs
flics soient impliqués. Répondez : « Je n'ai rien à
déclarer », parce que, répondre : « Je ne sais
pas », c'est déjà dire quelque chose.
– D'accord.
– Attendez le résultat de ma démarche auprès
de votre ex. Arguez de votre droit au silence. Ne répondez que sur
des banalités. Et refusez toujours de
signer…
– J'ai déjà signé ! La notification de
mes droits et l'inventaire de la fouille…
– Ça, ça n'engage à rien.
– Ils m'ont confisqué toutes mes affaires. Ce
qui me manque le plus, c'est ma montre. J'ai l'impression que je
vais vite perdre la notion du temps.
– Probable. Ça fait partie de leur stratégie
pour pousser à l'aveu. Les flics ont le culte de l'aveu, ils
considèrent, à tort, que c'est la reine des preuves. Des
générations de criminalistes ont beau leur prêcher le contraire
depuis un siècle, ils n'en démordront jamais. Pour ce qui est de la
suite, refusez de signer par principe. Ils feront pression ;
ne vous laissez pas influencer, résistez. Tout ce qui n'est pas
signé sera toujours plus facile à contester. Ne cessez jamais
d'affirmer votre innocence.
Valérie a un piètre sourire.
– Vous y croyez, à mon innocence ?
– Si je pensais que vous me mentez, je serais
déjà partie.
Un peu avant 9 heures, sur France Inter, en
duplex avec France Bleu Gironde, le député européen Jacques Collin,
invité à propos de son livre Une France en
quête d'autorité et de droit, répond aux questions des
auditeurs ; en l'occurrence, Claudine, de Mérignac.
– Bonjour, France Inter, bonjour, monsieur
Collin.
– Bonjour, madame… ou, peut-être,
mademoiselle.
– Madame. Vous avez été interviewé récemment,
pour Le Figaro Magazine qui paraîtra le
27 décembre. Le Monde a publié
quelques perles de cet entretien. Vous y prophétisez que l'UMP va
perdre les prochaines élections régionales de mars 2004. Car,
je vous cite : “Les Français ont besoin d'un capitaine qui
montre la route. Ils ne l'ont pas. Leur détresse s'exprimera par le
bulletin de vote”… Selon vous, monsieur Collin, vous êtes ce
capitaine ?
La voix de bronze ironise.
– D'abord, permettez-moi, madame, de vous
remercier de qualifier mes paroles de perles, c'est aimable à vous…
J'adore les perles, les vraies, les naturelles… Savez-vous qu'elles
sont le fruit d'un combat ? Un petit grain de sable anodin se
glisse dans la cavité de l'huître, irritée par la présence de ce
corps étranger, pour le neutraliser, elle le recouvre de nacre, le
fait sien, l'embellit et le change en joyau. Un comportement
hautement politique, comme vous voyez. Et exemplaire !…
Suis-je celui qui peut montrer la route ?… Mon Dieu… J'ai la
faiblesse de croire que mon… cursus… ne me rendrait pas
inconcevable dans cette fonction… Cependant, chère madame, je fais
partie de ceux qui croient plus aux capitaines élus par la troupe
au combat qu'aux capitaines autoproclamés ou nommés par la
hiérarchie. Rien ne doit, rien ne peut se faire sans le soutien du
peuple. Le moment venu, ce sera au peuple de choisir. Je prendrai
avec mes amis les dispositions qui rendront ce choix possible. Nul
n'ignore que ce choix sera celui d'une droite exerçant une
politique de droite. Une droite qui ne passe pas l'arme à gauche
dès qu'elle est aux affaires. Une droite qui n'a pas peur de son
nom… Dans droite, il y a “droit”. Pour moi, le droit est
primordial.
Stéphane Paoli intervient en souriant.
– Monsieur Collin, vous nous annoncez que
vous serez candidat aux présidentielles de 2007 ?
Collin rit.
– Je n'ai rien entendu de semblable dans mes
propos. Libre à vous de les interpréter. Il est prématuré
d'envisager la chose. Comme dit le sage : « Dieu trace le
chemin. »
À peine arrivée à son bureau du cours
Xavier-Arnozan, à deux pas de la statue équestre de Jeanne d'Arc,
captivée par le dossier « Lataste », maître Carole
Aubertin, qui en cours de route a téléphoné à la BGD pour prévenir
Rémi Pélissard, le très effacé directeur des ressources humaines,
du sort de son employée, cherche, comme elle s'y est engagée, à
joindre Joël Ardinaud, afin de l'entendre sur ce qu'il dit avoir vu
de l'assassinat de Laurent Dubreuil maquillé en suicide.
Sa première tentative échoue.
Comatant sous sa couette, le témoin capital de
l'affaire n'entend pas le téléphone sonner près d'une vingtaine de
fois.