8
Après avoir hésité une bonne partie de la journée,
Anita téléphone à ses beaux-parents. Louis décroche.
Elle l'avertit de l'absence inexpliquée de
Laurent, depuis la veille au matin, du vol, des menaces, de sa
plainte… L'énoncé laisse le père sans voix. Quand il reprend la
parole, il semble atterré, elle le devine hagard, au bord de
l'hébétude.
– Attends, ma grande, je te passe Mamou, pour
ces questions-là, elle sait mieux que moi.
– Mieux que vous ! Mais, papy, mamie ne
pourra rien y changer !
– Allô !
C'est Reine, la voix mal assurée. Il avait mis l'ampli !
– J'ai entendu. Qu'ont dit les
policiers ?
– Ils l'ont inscrit au fichier des personnes
recherchées.
– Reprenez courage, Anita, le bon Dieu veille
sur vous quatre…
– Alors, il pourrait dire à Laurent de se
manifester !
– Ne soyez pas sarcastique. Je sais que vous
doutez, mais vous avez tort. Surtout en cette épreuve :
Laurent a plusieurs fois fugué.
– Ah bon ! Quand ça ?
– Durant son adolescence.
– Première nouvelle.
– C'est un garçon fragile, malgré sa
corpulence. Il a souvent préféré fuir devant les problèmes plutôt
que de les affronter. Nous l'avions amené voir un psychologue qui
nous avait été conseillé par l'école.
– Pourquoi vous ne m'en avez jamais
parlé ?
– Nous n'en avons pas eu l'occasion.
– En dix ans !
– Je crois que le premier à vous en parler
aurait dû être Laurent. S'il ne l'a pas jugé utile, c'est à lui
qu'il faut demander pourquoi. Il va revenir, ne vous affolez pas,
ne perdez pas confiance… Je vous assure que la prière…
– Oh ! arrêtez avec ça ! N'oubliez
pas le vol !
– Un fâcheux concours de circonstances…
– Mais non, mamie ! On nous a dérobé des
pièces mettant en cause Moran. Vous savez, le promoteur…
– Mais oui, je sais ! Celui qui a grugé
mon Lolo, en lui faisant contracter des marchés odieux. Je vous
l'ai dit, je suis allée prier à Saint-Éloi, et j'y suis retournée.
Moran lui restituera les énormes rétro-commissions qu'il exigeait
de lui. Lolo pourra rembourser la BGD. Nous ne perdrons pas la
maison d'Andernos que, sans le réaliser vraiment, nous avons
imprudemment donnée en garantie, en accordant cette caution que
nous n'aurions jamais dû signer.
– C'est tout ce qui
compte pour elle ! Elle déménage, la pauvre
vieille ! Le vol et la disparition de Laurent ne
peuvent pas n'être qu'une pure coïncidence !
– Il est toujours revenu ! Mon cœur me
dit qu'il va revenir !
– Elle ne veut rien
comprendre ! Mamie, le temps des fugues, c'est fini,
Laurent n'est plus un ado.
– À plus forte raison ! Dans la journée
ou demain, vous allez le voir réapparaître… Si vous voulez, pour
vous soulager, comme ça va être les vacances de Noël, je peux vous
prendre les gosses.
– Pour un chouïa
d'instruction religieuse ! Non, non ! Au
contraire, je préfère les sentir près de moi.
– Ça vous permettrait de vous retrouver en
amoureux avec mon Lolo. Vous savez, lui aussi, c'est un grand
enfant.
– Mamie ! J'ai peur de ne pas le revoir
vivant !
Silence à l'autre bout de la ligne. Je n'aurais pas dû lui dire ça.
La voix de Reine revient, un peu éthérée, à la
façon des prédicateurs de Carême.
– Il vous faut prier, ma fille. Votre manque
de foi vous persécute. Lolo fera comme il l'a toujours fait quand
il vivait avec nous. Il reviendra. Dieu qui est au cœur de chacun
d'entre nous me le dit. Écoutez-le, ma chérie.
Anita a raccroché. Je ne sais
pas si je dois la détester ou l'envier.
En fléchissant gracieusement sur le côté droit sa
silhouette longue et plate, la substitut Agnès Le Guen a noté les
révélations choisies d'Hugo venu s'inquiéter du suivi de son
enquête relative à la mort violente de Joël Ardinaud.
– Je savais, par les bruits de couloir, que
tu fréquentais la fille mise en cause dans l'affaire BGD, en
revanche, tu m'apprends qu'Ardinaud était son ex et qu'il t'avait
téléphoné avoir été témoin d'un meurtre. Il est évident que ça
change l'angle de vue sur le dossier. Si je te suis, on pourrait se
trouver en présence de trois affaires qui n'en feraient
qu'une.
– Exact.
– La tentative d'escroquerie de la BGD ;
la disparition de Dubreuil ; la chute mortelle d'Ardinaud… Le
tout avec un dénominateur commun : ta copine. J'aimerais pas
être à ta place.
Réflexe de civilité chez elle, le regret formulé
se pare d'un incongru éblouissant sourire aux jolies dents
ultra-blanches enchatonnées sous le mince corail de lèvres à peine
dessinées. Nonobstant, Hugo la connaît suffisamment pour savoir
qu'elle exprime sa sympathie avec sincérité.
– Je suis venu te mettre en garde, Agnès… Il
n'est pas impossible que tu subisses des pressions t'invitant à
conclure à l'accident.
– Étant donné la concomitance des faits, on
peut avoir un doute… Néanmoins, la loi des séries, ça existe. J'ai
une grand-mère intarissable sur le sujet, elle appelle ça
« les séries noires », une tuile n'arrive jamais seule…
En faveur de l'accident, j'ai un ascenseur connu pour faire des
siennes et une victime, que ses voisins disent souvent prise de
boisson, qui n'aurait pas été suffisamment lucide pour remarquer
l'absence de la cabine… En outre, piéger l'appareil et contraindre
Ardinaud aurait nécessité une sacrée organisation… Un effectif d'au
moins deux personnes. Idéalement, trois : une qui tient la
porte prête à s'ouvrir cabine absente ; une qui convainc
Ardinaud de venir ; une qui attend à l'étage inférieur pour
récupérer ses deux collègues dans l'ascenseur impair et quitter les
lieux au plus vite. Et, en plus, l'une des trois doit s'y connaître
en électromécanique. Ou alors, y en a une quatrième… Ça demande une
structure, des spécialistes.
– Ils les ont.
– Qui ça « ils » ?
– J'ai deux noms en tête qui sont, à mon sens
ou plutôt à celui de Valérie, impliqués
dans la pseudo-tentative d'escroquerie de la BGD. Mais, faute de
preuves, je ne peux pas te les citer pour un plus que probable
assassinat d'Ardinaud.
– Des preuves, ça se trouve.
– Je me mouille trop, si
je parle. Une fois Moran et Collin accusés, elle ne pourra plus se
les sortir du crâne. Ne prends pas ce risque, ça te retomberait sur
le nez. En revanche, je peux te suggérer une piste qui te
permettrait peut-être d'arriver jusqu'à ceux à qui je pense… Un
commandant de police est venu la nuit dernière s'intercaler avec un
zèle suspect dans l'affaire concernant la BGD, alors qu'il n'avait
rien à y faire. Je l'ai convoqué pour audition, ce matin, et j'ai
eu la surprise de le voir débarquer avec un avocat très au-dessus
de ses moyens : Jérôme Cervier.
– Fichtre ! Cervier est rarement dans le
camp des flics ! Il est plutôt en face.
– Cervier m'a mouché en me faisant remarquer,
à juste titre, que j'étais juge et partie. Je n'ai pas pu
interroger son client.
– Qui s'appelle ?…
– Jean Gourdon… Dit : Jeannot.
– Je vois mal ce que je peux en tirer. Ce
type niera toute relation avec mon bonhomme tombé dans la cage
d'ascenseur. Ils se connaissaient ?
– Je suis convaincu que les commanditaires
qui l'ont chargé de mettre la main sur Valérie sont les mêmes que
ceux qui ont ordonné le grand saut d'Ardinaud… Un flic ami m'a
obtenu une photo de lui. Tu pourrais la faire circuler aux Amures.
Peut-être que quelqu'un l'a aperçu dans les parages, à l'heure de…
« l'accident ».
– Je vais voir… Mais tu me simplifierais la
vie en me chuchotant les noms de tes supposés commanditaires… Comme
ça, mine de rien… Discrètement.
– Il ne faut pas.
Elle a pris la photo de Gourdon et se lève pour le
raccompagner.
– Tu ne vas quand même pas m'obliger à
t'adresser une citation à comparaître.
Il lui sourit.
– Non. Je sais que tu es une chic fille… Tu
ne feras rien qui puisse me nuire.
– T'as l'air de te
préoccuper beaucoup plus de ton petit confort que de celui de ta
dulcinée. Tous les mêmes. Si ça tourne au vinaigre, je te
préviendrai.
– T'es un ange.
Agnès Le Guen exhibe deux rangs de perles d'une
oreille à l'autre.
La nuit – qui, pour les heures à venir,
terrorisait Valérie – est arrivée.
Elle le sait, non pas parce qu'elle a vu le soleil
décliner – ici, l'en dehors est interdit de séjour –, mais parce
que la lumière artificielle a légèrement fléchi. Très légèrement
pour que le gardien des cages – le quatre ou cinquième de la
journée, elle ne sait plus – ne perde de vue aucun des gestes de
ses hôtes dont les bruits dégradants se sont, eux aussi, amoindris.
Très peu. Si peu. Mais l'odeur répugnante de La Porte de l'Enfer, elle, n'a fait
qu'empirer.
Après quelques heures d'apaisement, sa main gauche
lui fait à nouveau mal. Les élancements montent jusqu'à l'épaule.
Elle a réclamé un médecin, le veilleur lui a répondu qu'elle
l'avait déjà vu et lui a enjoint : « Arrête ton
cinéma. » Mortifiée, épuisée, en rébellion contre elle-même et
contre tous, les côtes meurtries par sa banquette, elle se tourne
et se retourne, à la recherche d'un inaccessible
endormissement.
Par intermittence, des agents viennent s'emparer
d'un prisonnier ou d'une prisonnière qu'ils emmènent pour
interrogatoire. Ils se régalent de leur
pouvoir, contents de ridiculiser, de rabaisser ce type qui soutient
son pantalon sans ceinture et trébuche avec ses chaussures sans
lacets ! Abject ! Est-ce qu'ils ont fait le coup à
Puymireau ? En nous privant de sommeil, ils diminuent notre
résistance psychologique, c'est leur atout majeur pour te faire
signer des aveux. Je signerai rien. Jamais !… J'ai envie de
faire pipi. Je ne veux pas redemander. Une fois de plus, il va me
trouver trop agitée et me passer les menottes. Ils jouissent de nos
humiliations… Il suffirait d'un rien pour que renaissent un peu
partout des bourreaux.
À un certain moment, elle croit entendre des
injures racistes ; à un autre, elle a la sensation que des
policiers serrent de trop près une jeune Kosovar sans papiers
ramassée sur les quais pour racolage passif… Pas un seul de ses clients n'a été inquiété… Ce système
s'en prend à l'esclave, pas à l'esclavagiste ; il traite le
problème de l'indigence par l'enfermement… De tous ceux que j'ai
vus passer dans la journée, combien ont les moyens de se payer
autre chose qu'un avocat au rabais ? Un sur dix ?
Sûrement pas autant… J'ai l'impression que les gens qui sont ici, y
sont moins à cause de leur comportement que de leur état de
pauvreté ou d'exclusion. L'espèce de léthargie où elle erre
ne lui permet d'avoir aucune certitude sur la réalité de ses
perceptions et le bien-fondé de ses pensées. Hugo m'a laissée tomber. Il a le pouvoir de me sortir de
là, il n'en fait rien pour ne pas nuire à son plan de carrière.
Joël a bien plus de cœur que lui. Je suis sûre que s'il occupait la
fonction d'Hugo, il n'hésiterait pas à intervenir, quitte à se
compromettre… Celui qui m'aime le plus des deux, c'est Joël…
Boisson… Pourrait suivre une désintoxication… Hugo, lui aussi, lève
beaucoup trop le coude… Je dois les attirer… Ou alors, tu n'aimes
que ces mecs glauques !… Toute cette histoire, c'est une
histoire de la lâcheté… Pourquoi je pense ça ?… J'en sais
rien… À quelle heure je vais pouvoir revoir maître Aubertin ?
La vingtième heure. C'est quand la vingtième
heure ?
– Hé ! C'est quand ma vingtième
heure ?! Pourquoi je crie ça ? C'est
moi qui crie ça ?
Personne ne lui répond. Une voix d'homme, grasse
et vulgaire, hurle.
– Hé ! Ducon ! C'est quand sa
vingtième heure, à la pétasse qui m'empêche de
pioncer ?!
Imperméable à toutes avanies, le gardien continue
à regarder ses écrans de contrôle. Si ça se
trouve, il mate un porno… Pourquoi je pense ça ? L'obscénité
du lieu est communicative… De toute manière, la vingtième heure… On
m'a fourrée en garde à vue vers 7 heures, ça serait vers… 27
moins 24… 3 heures du matin. J'imagine mal l'avocate arriver
en pleine nuit… J'ai lu quelque part que Perben allait supprimer
cette visite de la vingtième heure. On aura droit à une seule
visite d'avocat par vingt-quatre heures, point barre. Le tout
sécuritaire a besoin de liberté d'action… La seule liberté qu'ils
apprécient… Papa. J'aurai dû prévenir papa… S'il m'a téléphoné pour
prendre des nouvelles, après mon incartade d'hier soir… J'ai dû lui
ficher la trouille… Il doit se demander pourquoi je le rappelle
pas… Il m'aurait fait sortir de là en faisant jouer ses relations
du conseil général… Je divague… Il n'y connaît sûrement plus
personne… Savoir si maître Aubertin a convaincu Joël de témoigner
de l'assassinat de Dubreuil… Dubreuil assassiné ! J'arrive pas
à m'y faire… D'ici que Joël ait raconté n'importe quoi… Quelle
heure il peut être ?
– Quelqu'un sait l'heure qu'il est ?
Pourquoi tu te tais pas ?
– L'heure de te faire baiser, chérie !
Amène me la, Ducon !
La voix grasse et vulgaire est la seule à
rire.
Arte diffuse L'Arche de
Noé, de Franck Esmann – un documentaire relatant les travaux
de laboratoires américains et chinois essayant de redonner vie à
des espèces animales en voie d'extinction. Vautré sur le canapé du
salon-bibliothèque-télévision de la mezzanine, Hugo assèche la
bouteille de Chivas Century entamée la veille. Je devrais appeler José… Pour lui dire quoi ?! Que je
lui ai caché une partie des cartes en ne lui parlant ni de Moran ni
de Collin ?!… Je lui demande des infos sur ce rat de Gourdon,
et je lui dis pas tout, c'est minable ! Il va m'en vouloir à
mort quand il saura… Quel jeu de cons ! Il boit…
Non, pas à mort, il m'aime bien, José… Moi
aussi, je l'aime bien… La fac ! Ce qu'on a pu se
marrer ! Il plonge la main dans un paquet de pommes
noisettes Findus décongelées posées sur le tapis marocain mouillé
de glace fondue, et en extirpe une sept ou huitième qu'il ingurgite
en guise de souper. Le dîner n'a pas eu lieu. Je pourrais le lancer à la recherche de ce foutu cadavre
de Dubreuil qui ferait rebondir l'affaire sous un autre
jour… Il pouffe. Sa face poupine, plus qu'enluminée à cette
heure tardive de la soirée, tressaute, gagnée par le fou
rire.
– Un cadavre qui fait rebondir !
Qu'est-ce que je peux dire comme conneries !
Il boit. Sa gaieté s'émousse. Chercher le cadavre de Dubreuil, mais où ? D'ici
qu'ils l'aient balancé au fond de l'Atlantique !… En plus, un
avis de recherche circule déjà, je peux rien faire de mieux… Ils
s'imaginent qu'ils vont le retrouver vivant, bonne chance !
S'ils savent par où commencer, chapeau !… C'est Gourdon qu'il
faut foutre sur le gril. Gourdon, l'illustre inconnu, célèbre dans
sa saloperie de syndicat de flics tendance bon aryen… SFP !…
Syndicat français de police ! Avant que José m'en parle,
j'avais jamais entendu parler. Ils n'ont même pas été foutus de
dégoter un sigle original ! Il boit. Bois trop… Faut que j'arrête… Gourdon, trésorier
régional ! Une rigolade ! Ils pourraient tenir leurs
assemblées générales dans une Twingo !… Ça lui fait un point
commun avec Collin et son parti-particule… Parti cul… Il
riote. Couvertures ! Syndicat et parti
bidons. Pompes à fric, organisateurs de tous types de rackets.
Taille dérisoire, nuisance maxi… Savoir si Vérane est membre du
SFP… Bensoussan, sûrement pas ! D'après José, ils sont
franchement antisémites. Une pomme noisette suit ses
compagnes. J'aimerais lui passer le citron à
la moulinette pour en extraire toute la vermine qu'il y trimballe,
le sieur Jeannot Gourdon… José pourrait le filocher, il tomberait
peut-être sur des trucs intéressants… Il souffle.
Faut que je sois amoureux pour envisager des
âneries pareilles… L'amour est aveugle… Et la masturbation rend
sourd. On est bien montés !… Amoureux… Le substitut
amoureux ! Il glousse et aspire carrément la dernière
goutte.
– Ton amour est dans la merde !
Il se lève, la stabilité incertaine. Je peux pas demander ça à José, je peux pas faire enquêter
un flic sur un autre flic, ni vu ni connu, ça se terminerait par un
pataquès pas croyable… Faudrait que j'aille au charbon, moi-même…
Faudrait, mais… j'aurais pas les couilles, si le proc l'apprenait,
il me ferait exiler en Patagonie.
Il a un rire amer.
– Ton amour a pas de couilles, Valou !…
C'est mal barré pour la Saint-Valentin.
Son verre tari valdingue sur le canapé.
Les traits creusés, Hugo Fargeat-Touret est
pitoyable et tragique.
Le lit déserté par l'époux lui a paru encore plus
grand que la veille au coucher, Anita ne parvient pas à trouver le
sommeil. L'angoisse grandit en elle, concentrée autour de tout ce
qui lui manquera désormais si Laurent est mort… Il est mort, elle
en est certaine… Tout se bouscule dans sa tête :
bouleversements ; décisions à prendre ; appauvrissements
multiples… Belle-maman voudra le curé,
l'enterrement religieux ; ça coincera… Elle me proposera son
aide, mais elle n'aura qu'un objectif : transformer
l'éducation des enfants, leur fourrer ses superstitions dans le
crâne… C'est quoi ce bruit ?
Elle s'est assise d'un bond sur le traversin.
Y a quelque chose qui gratte dans
l'entrée. Elle retient sa respiration pour n'être qu'écoute…
Un objet qui frotte sur un autre objet… Matula
crochète une serrure… Elle a des dizaines de fois vu le
détective allemand de « Un cas pour deux » opérer sur les
télés de ses patients. On essaie
d'entrer ! Un saut la propulse hors du lit. Elle allume
la lumière, enfile un peignoir, prend son téléphone portable posé
sur sa table de nuit et se précipite dans le couloir d'où le
raclage d'un ustensile métallique titillant le barillet de la porte
d'entrée devient incontestable. Elle court jusqu'au
vestibule.
– Qui est là ?! Je
suis folle !
Un temps d'incertitude.
– Moi.
– Laurent ?!
– Oui.
Les deux mots ont été chuchotés.
– Ouvre.
Oh ! mon Dieu,
merci ! Anita ramasse en un éclair la clé déposée,
comme chaque soir, sur la commode thaï, dans le vide-poches. Ce
n'est qu'en l'introduisant qu'elle est prise d'un doute affreux.
Il a sa clé, pourquoi il tâtonne, il est
soûl ? Je ne reconnais pas sa voix. Prudente, elle
s'écarte sur le côté.
– Excuse-moi. Je ne reconnais pas ta voix…
Parle plus fort. Donne-moi le prénom de ta mère.
L'homme se tait. Le crochetage de la serrure
reprend.
Anita compose le 17 sur son cellulaire et force le
ton. Sa terreur fuse de chacun de ses mots.
– J'appelle la police ! allez-vous-en !!!
Les yeux vont lui jaillir de la tête ; dehors
l'outil persiste.
– Bonsoir ! Quelqu'un essaie d'entrer
chez moi !
La porte s'ouvre.
– quelqu'un entre chez
moi !!!