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Le lundi, en allant au travail, rue de
l'École-Normale, Valérie repère dans son rétroviseur une voiture
bleu métallisé. Elle me suit depuis l'église
Saint-Amand… Peut-être que ce n'était pas celle-là… Si, c'est ce
bleu, j'en suis sûre, il n'est pas fréquent… En arrivant au
boulevard du Président-Wilson, elle lève le pied et change de file…
Elle change pas… La suiveuse n'a pas
ralenti, elle rattrape la Clio, la dépasse et franchit le feu qui
vire à l'orange. Je vais finir par voir des
ennemis partout. Valérie s'arrête. Pfouff, je me suis fichu une trouille !
Son front est moite et glacé, comme ses mains.
Elle jette un coup d'œil machinal au rétro. Son regard s'y ancre…
Le 4 × 4 ! Je l'ai vu à Beau
Site !… Des 4 × 4 de ce genre, t'en as des
wagons !… Pas de cette couleur ! Le feu redevient
vert.
Suivant docilement la file, elle traverse le
boulevard en somnambule. Le Nissan Patrol, violet aubergine, vient
se coller à son arrière-train. Nom d'un
chien ! Joël a dit à Hugo que les assassins de Dubreuil
circulaient dans un Nissan Patrol violet !
Les couloirs du Palais bruissent de l'événement de
la veille. En se poussant du coude, on s'y montre la photo de
Jacques Chirac dans Sud-Ouest, qui
consacre l'essentiel de son numéro à célébrer la première du tram.
Le président de la République, trimballé mollement par la chenille
grise, affiche un rictus si crispé que beaucoup se demandent si
c'était bien lui ou son clone des Guignols de
l'info.
En prenant le travail, Hugo trouve sur son bureau
un Post-it de sa consœur Agnès Le Guen : « Dès que tu
arrives, viens me voir. »
Il y va, la complimente sur son look et sa
forme ; elle rit, un bonheur.
– Restons sérieux. Le commissariat central
m'a transmis les plaintes de ta copine…
– Quelles plaintes ?
– Il
débarque ! Une ribambelle. Elle t'a pas
dit ?
Agnès Le Guen ouvre le dossier surmonté d'une
récapitulation scrupuleusement rédigée par Nguyên Tan Phat qu'elle
lui tend.
Hugo, stupéfié, en prend connaissance.
– Pourquoi elle m'a rien
dit ?! Ah, oui, je… je suis au courant.
– Tu mens mal.
Bon nombre de ces faits se recoupent avec l'affaire instruite par
Sonia, je ne vais donc pas faire un doublon. En revanche, le cas
Laurent Dubreuil m'intéresse au plus haut point. Y a du nouveau, il
n'est plus considéré comme disparu.
– Il est rentré chez lui ?
– Hier après-midi, tout le monde n'était pas
à l'inauguration. Près des jalles de l'orée du Médoc, un chasseur
l'a trouvé, dans sa fourgonnette, une balle dans le crâne.
– Merde !… Ardinaud disait vrai,
alors.
– À voir. D'après les premières constatations
des gendarmes, on peut penser à un suicide. J'aurai les résultats
d'autopsie dans la journée.
– Tu as fait circuler les photos de Jean
Gourdon et Fernand Bousquet, aux Amures ?
– Non. Pas pour l'instant.
– Elle se
défile ! Pourquoi ? Tu perds un temps précieux, la
mémoire est volatile.
– Tu savais que Bousquet, quand il
travaillait chez Dassault, était aussi une casserole des
RG ?
– Un agent de renseignement ?
– Oui. De 61 à 82. En fait, tu me demandes de
faire enquêter par des flics sur deux collègues que je
soupçonnerais d'assassinat, et qu'ils sont susceptibles de
connaître ou d'avoir connus… Ça m'emballe pas.
– Elle se
dégonfle. Laisse tomber.
– Ne sois pas fâché. Je te sais suffisamment
lucide pour comprendre.
– Je te comprends.
– Je n'en ai pas fini avec les mauvaises
nouvelles. Pour lui apprendre le décès de son mari, les gendarmes
de Tresses ont cherché à joindre Mme Dubreuil. Elle aussi
avait disparu depuis jeudi soir.
– C'est pas vrai…
– Un appel nocturne la disait en
danger ; un inconnu entrait chez elle. Lors d'une vérif sur
place, les intervenants ont trouvé la maison fermée et en ordre.
Ils ont conclu à une mauvaise plaisanterie, une parmi d'autres…
T'as entendu parler des trois morts dont la voiture a mis le feu à
la forêt, samedi soir ?
– Bien sûr.
– Il y a 99 % de risques que ce soit
elle…
– Mme Dubreuil ?!
– Oui, avec ses deux mômes. C'était sa
voiture…
– Nom de Dieu…
– Les cadavres sont très détériorés mais
restent partiellement reconnaissables. On a aussi des vêtements,
des petits bijoux qui suffiraient à l'identification… Les parents
de Dubreuil ont tenu à voir les corps. La maman refuse de croire à
leur mort. Elle est persuadée que ce sont peut-être leurs vêtements
mais que ce ne sont pas ses enfants… J'ai proposé une assistance
psychologique, elle la rejette, clamant que son psychiatre c'est
Dieu… Ils vont passer une sale journée, les malheureux. Quant aux
parents de Mme Dubreuil, ils habitent Burgos, on cherche à les
joindre. Le CHR où elle travaillait nous a donné le nom du dentiste
qui traitait la famille, ça devrait lever tout doute. S'il en
subsiste un, je ferai prélever des fragments d'ADN au domicile…
Mais, dans le cadre des restrictions budgétaires, ce sera l'ultime
recours.
– Devant ce carnage, tu ne vas pas continuer
à me parler de coïncidences et des séries noires de ta
grand-mère…
– Pourquoi pas ? On peut imaginer un
drame familial… Lui la plante à cause de ses mauvaises affaires,
elle déprime, elle en veut à la terre entière, fait le 17, simule
une agression, embarque ses gosses, va se planquer, Dieu sait où,
vendredi et samedi, et, n'y tenant plus, décide d'aller s'expliquer
avec ses beaux-parents… Ils habitent au bout de la route où on l'a
trouvée.
– À 2 heures du matin ? Elle va
s'expliquer avec ses beaux-parents, à 2 heures du
matin !
– Si elle a des comptes à régler et qu'elle
leur en veuille, pourquoi pas ? Surtout si elle ingurgite
quelques fortifiants depuis trois jours… L'autopsie nous en dira
plus… Je sais que Valérie Lataste ne croira pas à l'accident.
D'autant plus que Mme Dubreuil avait, elle aussi, déposé
plainte pour vol à son domicile…
– Attends, ça…
– … et menaces, si elle contactait la police.
Ce qu'elle a fait.
– Ça sent le fumier ! Moi, j'ai une
autre façon de voir… Je suppose qu'elle n'a pas crié sur les toits
qu'elle bravait la menace en contactant les flics. Si on l'a
liquidée parce qu'elle y était allée, la fuite ne peut venir que de
chez les flics eux-mêmes. Valérie est
convaincue que c'est l'un d'eux qui a démonté
Patouche !!!
La pointe de sa langue bombant la joue, Agnès Le
Guen lorgne Hugo.
– Tu vois combien ton hypothèse est
périlleuse.
Il grimace.
– Évidemment… Un accident arrangerait tout le
monde.
– N'est-ce pas ?… La question est :
suis-je ici pour arranger tout le monde ?
– À toi de juger.
– Dans les commentaires, adroitement rédigés,
du jeune flic qui a enregistré les plaintes de ton amie, j'ai noté
qu'elle lui balançait Jean-Denis Moran, le promoteur…
Oh nooon…
– … et rien moins que Vautrin… Jacques
Collin.
– Elle est folle.
Je te remercie de préciser ! Je sais qui on surnomme
« Vautrin » !
– Excuse. Il est à cran,
là. Je présume que Moran et Collin sont les commanditaires
dont tu tenais à me taire les noms… Je me trompe ?
Hugo a viré au rose vif.
– Qu'est-ce que je peux répondre ?…
Valérie affirme avoir détenu des preuves de leurs culpabilités
diverses et variées, auxquelles, si on retient sa version,
pourraient effectivement s'ajouter les morts qui pleuvent de tous
bords. Or, ces fameuses preuves, on les lui aurait volées…
– Tu en parles comme si tu ne la croyais
pas.
Il hausse les épaules et secoue la tête.
J'en sais rien, je n'ai rien vu.
– Les comptes de Moran et Dubreuil à la BGD
qui auraient pu permettre de reconstituer certaines de ces
possibles pièces à conviction ont été piratés, comme plusieurs
dizaines d'autres, et rendus inutilisables. Que veux-tu que je te
dise ? C'est regrettable pour elle, mais faute d'arguments
incontestables, Valérie n'est pas crédible… Non seulement elle
enfreint les règles du secret professionnel, mais en plus, elle
prête le flanc à l'accusation de dénonciation calomnieuse… Et pas à
l'encontre de l'épicier du coin.
– Je vois. Le prince
charmant est pas chaud pour attaquer le dragon. Pour
l'instant, je m'en tiens à définir les causes des décès des
Dubreuil et d'Ardinaud. La Belle a du souci à
se faire. Je t'informe dès que j'ai du nouveau.
– On fait comme ça.
Siméon Bensoussan et Matthieu Fourrier discutent
d'un dossier sur lequel ils auraient aimé avoir à plancher – celui
des fonds du comité d'entreprise d'EDF, soupçonné d'être une pompe
à finances de la CGT et du PC – quand entre Yvette Chevillon, la
mâchoire chevaline béant en un sourire ravi mais non ravissant. Sa
voix piaillarde claironne.
– J'ai les résultats du labo, pour la
BGD !
– S'ils les ont ce matin, ça veut dire qu'ils
les avaient vendredi soir. Pourquoi ils ne nous les ont pas
faxés ?
– Les trente-cinq heures ! Manque de
personnel ! Trop de charges ! Les blisters et les bons de
caisse trouvés chez Valérie Lataste portent ses empreintes, ainsi
que celles du prétendu Richard Ridouet.
– Aucune autre ?
– Pas une ! Je vous laisse, j'ai un
ABS1 sur le gaz.
Elle détale. Le commissaire fourrage sa barbe
rousse.
– Des témoignages, il ressort que les
blisters ont été manipulés par Ridouet, Lataste, Puymireau et
Ducos… Elle a encaissé ça de la main à la main.
Fourrier ricane.
– Je sais pas comment
ils ont réussi ce tour de magie, mais ils sont fortiches.
Elle va avoir du mal à mettre ça sur le dos de conspirateurs, la
jolie. Et pourtant, elle dira
juste.
Bensoussan se tapote le nez.
– Comme quoi, mon tarin me trompe
rarement.
L'esquimau rit.
– Il entrera dans la légende !
Si tu savais, pauvre con.
Hilare, son patron décroche le téléphone et
appelle Sonia Dambo.
Compte tenu du cloisonnement de la ligue, celui
qui a « réussi ce tour de magie », Fourrier ne le verra
sûrement jamais. C'est René Cisnérol, l'ancien technicien émérite
de l'identité criminelle à qui le mercredi précédent, en son musée
de la rue Pelleport, Roger Petit, le cambrioleur ganté de latex,
agresseur d'Anita Dubreuil, avait remis les dix blisters contenant
les authentiques pièces d'or de 20 dollars.
– Tu trouveras dans ce boîtier des films de
transfert portant les empreintes de notre agent et de notre cible…
Tu rep…
– Pas besoin de me faire un dessin, je repère
les mêmes sur les blisters et j'élimine les autres. Vous voulez
prouver que la cible a reçu ce pactole de votre agent.
– Pas autant ! Il est probable que tous
les blisters ne portent pas les deux jeux d'empreintes. Tu en
choisis trois qui remplissent les conditions… Tu peux me faire ça
pour cet après-midi ?
– Reviens vers 4 heures.
Et, avec des soins minutieux, le septuagénaire
rougeaud avait exécuté le travail qui, aujourd'hui, faisait
l'admiration du fasciste rémunéré par le contribuable. Pour ce qui
est des bons de caisse, Valérie s'était piégée elle-même, elle
était la seule à avoir feuilleté les vrais dans le bureau
momentanément emprunté à Marc Léglise où elle avait reçu Ridouet,
avant de le présenter à Puymireau qui n'avait palpé que des
faux.
Nguyên Tan Phat écume, au bord des larmes. Il
vient d'apprendre la forte probabilité qu'Anita Dubreuil et ses
enfants soient morts.
– Je vous avais demandé une protection
rapprochée, chef ! Vous voyez qu'elle ne se plaignait pas pour
rien ! Nous sommes coupables de cette mort ! Nous sommes
coupables !
Manuel Lavergne, glacial, s'est levé. Il clôt
brutalement sa porte, s'abat sur son subalterne, l'empoigne aux
revers du veston et le transperce d'un regard sanglant.
– Écoute, petit ! Saleté de gniakoué ! Tu gardes ce genre d'état
d'âme pour tes fantasmes de branlette ! Si j'avais dû fourguer
des gardes du corps à toutes les agitées que j'ai rencontrées dans
ma putain de carrière, les effectifs complets de la maison n'y
auraient pas suffi !
Il soulève le lieutenant sur la pointe des
pieds.
– Que je ne t'entende jamais dire que tu
avais insisté en quoi que ce soit pour cette femme. Vu ? T'es
un pro ; tu l'as écoutée ; t'as enregistré sa
plainte ; tu l'as rassurée ; tu lui as fait connaître ses
droits ; elle est partie sans formuler de demande
particulière… Compris ?… Compris ?!
Le jeune homme arrive tout juste à
articuler.
– Compris.
– Parce que si elle t'a fait part de craintes
exceptionnelles, tu me l'as pas répercuté, t'as pas su m'alerter…
T'es trop resté dans le vague… Ça pourrait t'attirer de gros
ennuis… Tu piges ?
Le jeune homme, les dents serrées, tremble entre
les mains de forgeron du capitaine dont la pression lui broie la
poitrine et l'étouffe.
– J'aimerais entendre que t'es d'accord avec
moi…
Nguyên Tan Phat secoue la tête.
– OK… Je… je suis d'accord.
L'OPJ soulage son étranglement et sourit.
– Ce sont les aléas du métier, petit. Tu
finiras par faire un bon flic.
Pourriture ! Je te
vomis !
Pris d'un coup de folie, un agriculteur divorcé
d'une quarantaine d'années, vivant seul avec sa mère, l'a
séquestrée, ainsi que le médecin qu'elle avait appelé pour le faire
traiter. Hugo doit décider s'il prolonge le maintien en unité de
soins spécialisés ou si on transfère l'homme en garde à vue. Le
téléphone sonne. C'est Agnès Le Guen.
– J'ai les premiers résultats d'expertise de
la cage d'ascenseur. Je te passe les détails, il semble que la
maintenance globale ait été aléatoire, avec des dates variant de
plusieurs mois au prétexte que les pannes répétées amenaient
fréquemment des techniciens sur place qui jugeaient si une révision
était ou non indispensable… Par ailleurs, le légiste ne relève pas
sur Ardinaud de traces suspectes permettant de retenir une
empoignade ou une violence antérieure à la chute. En revanche, il
avait 1,9 g d'alcoolémie, ce qui permet de douter de sa
lucidité… Le rapport de police souligne que les voisins n'ont rien
remarqué de suspect. Ils signalent néanmoins que, parfois, pour
échapper à un contrôle inopiné ou aux attaques de concurrents, des
dealers, dont ils s'empressent de préciser qu'ils sont étrangers à
l'immeuble, forcent l'ouverture des portes palières pour dissimuler
leur came. Selon eux, ce type d'accident aurait déjà failli se
produire au moins trois fois, rien qu'au cours de cette année… Au
vu de ces comptes rendus, je ne te cache pas que j'ai l'intention
de détourner les investigations d'une piste criminelle pour
privilégier l'homicide involontaire. Je doute de parvenir à coincer
le ou les dealers en cause. Reste à s'interroger sur la vigilance
de la société de maintenance, du syndic, du concierge, des employés
de ménage… La routine dans ce genre de drame.
– La rumba des
lampistes. Je t'avouerai que ça me soulage plutôt. Parce que
imaginer le nom de Valérie mêlé à un assassinat de son ex, ça ne
m'enthousiasmait guère.
– Je suis bien aise de te rendre service,
mais dis-toi que c'est en toute probité, par pure conviction
personnelle, à la lecture des pièces du dossier.
– Précision inutile, Agnès, je te
connais ! Merci de m'avoir prévenu.
– C'est avec plaisir.
Ils raccrochent. Valérie ne
croira jamais à l'évidence… Et elle est si convaincue qu'elle a
failli m'en faire douter… Il souffle fort. Arrête ! t'es seul avec toi-même, là ! Pourquoi
persister dans la mauvaise foi ? Il n'est absolument pas exclu
qu'elle ait raison !
Le président du tribunal de grande instance,
Sylvain Borestier, arrive généralement aux alentours de
8 h 15 ; Daniel Fuentès le sait. Ce matin-là, il
tient à ne pas rater son éminent confrère. Mais le procureur de la
République veut que la chose se fasse mine de rien, par la plus
grande des coïncidences.
Cependant, alors qu'il ouvre son bureau où joue un
rayon de soleil enjôlant par intermittence les nuages, Borestier
n'est pas dupe quand il voit le tenant « de la transparence et
de la franche cordialité » passer inopinément dans le couloir.
À force de vouloir se rajeunir, il va finir
par se coller des percings et se déguiser en rappeur.
– T'es allé à l'inauguration,
hier ?
Le président a un fin sourire en haussant le
sourcil.
– Est-ce que j'ai une tête à être allé à
l'inauguration ? Tu voulais me voir ?
– Ah ! heu, non, je… je vais aux
toilettes.
– Je ne te retiens pas, cela serait mal venu
de la part d'un magistrat du siège.
L'obstinément juvénile Daniel Fuentès éclate d'un
rire détonant. Son vis-à-vis de belle taille aux cheveux plats et
argentés, qui a la même grosse cinquantaine mais paraît dix ans de
plus, lui sourit avec charité avant d'entrer dans la pièce. Le
procureur lui colle aux basques.
– Tiens, au fait, heu… Le hasard faisant bien
les choses…
Empressé, il a refermé derrière eux.
– N'est-ce pas ?
– Je te préviens que je vais t'adresser une
requête article 84 pour le dossier Geoffroy-Dornan. Je souhaiterais
vivement que tu rendes une ordonnance favorable.
Les traits du président marquent une excessive
surprise.
– Tu veux que je dessaisisse la juge
Dambo ?
– Tu connais, comme moi, ses orientations
syndicales. Les bonnes et mauvaises fortunes du tableau de
roulement lui ont valu d'être en charge de cette affaire ;
admets qu'elle n'est pas la plus compétente.
– Pour quelles raisons ?
– Sais-tu que la première personne mise en
examen est la maîtresse de Fargeat-Touret ?
Le président dépose sa serviette sur une table de
travail.
– Difficile de ne pas le savoir, même les
murs en parlent.
Il s'assied. Fuentès en profite pour l'imiter et
s'incruster.
– Ce que tu ignores peut-être, c'est que la
panthère noire est l'ex de Fargeat…
Le président sourit, l'air candide.
– T'a-t-on dit que je travaillais ici,
Daniel ?… J'y étais même avant toi.
– Tu savais ?
– Naturellement… Et je ne vois pas le
rapport.
– Alors que Gautier Bideault et Bensoussan
ont mis en évidence une complicité de la petite copine de Fargeat,
Dambo lui a fait le cadeau de la libérer.
– Ça prouve qu'elle n'est pas jalouse.
Il a un petit rire, que ne partage pas le
procureur.
– Ça ne m'amuse pas, Sylvain… Je te parle,
comme le veulent les textes, « dans l'intérêt d'une bonne
administration de la justice ».
Borestier se fait soucieux.
– Je le conçois. Qu'est-ce qu'il me cache ?
– Dambo est une sensuelle, elle réagit avec
son épiderme, comme tous les gens de sa… de… de son ethnie.
– Je déteste les généralisations. À plus
forte raison quand elles ont une connotation raciste.
Choqué, le procureur porte la main au cœur.
– Sylvain ! Loin de moi…
– Avoue que si Dambo faisait mordre la
poussière à une banque qui doit son existence à la traite des
Noirs, ce serait une histoire cocasse et plutôt morale,
non ?
– Tu apportes de l'eau à mon moulin !
Elle… elle ne peut pas avoir une vision objective de ce dossier. Et
en plus, c'est une chieuse ! Elle va nous couper les cheveux
en quatre, multiplier les commissions rogatoires, les auditions,
les confrontations, mettre tous le monde sur les nerfs, trop
heureuse de se faire mousser devant la presse de gauche en
emmerdant le grand capital et l'establishment régional.
– Ce n'est pas
faux. Qui suggères-tu pour la remplacer ?
– Mansard.
Borestier rit.
– Tu plaisantes !… Mansard ?… Le
fossoyeur d'instructions ?
– Bah ! c'est de la calomnie…
– Non, dis-moi que tu te moques… En quoi
serait-il plus compétent que Dambo ?
– Il n'a pas de revanche communautaire à
prendre et il n'a pas couché avec Fargeat-Touret.
– Tu te trompes sur le compte de Dambo… Elle
ne jugera jamais en fonction de ses origines ou de ses déceptions
sentimentales. C'est une femme d'une parfaite intégrité. Je lui
fais totale confiance. Alors que Mansard, excuse-moi, il
trimballera ce dossier jusqu'à la retraite, il commettra deux ou
trois vices de procédure et adieu Lise, on sera bon pour une
déculottée en cassation… Non, je n'ai aucune raison d'écarter
Dambo. Pour qui il roule, ce
clown ? Désolé.
Fuentès ne peut masquer le désappointement qui lui
pince le bec.
– Comme tu voudras… Dans ces conditions,
puisque je n'ai pas de voies de recours, je pense qu'il est inutile
que je m'échine à rédiger une requête motivée.
– Je ne veux pas te priver de cette
joie.
– Très amusant. Le beau
Jean-Denis va me juger nullissime. Je peux faire une croix sur ses
soirées. D'ici que la fouille-merde foute aussi son nez
là-dedans.
1 Abus de biens sociaux.