16
Le lundi, en allant au travail, rue de l'École-Normale, Valérie repère dans son rétroviseur une voiture bleu métallisé. Elle me suit depuis l'église Saint-Amand… Peut-être que ce n'était pas celle-là… Si, c'est ce bleu, j'en suis sûre, il n'est pas fréquent… En arrivant au boulevard du Président-Wilson, elle lève le pied et change de file… Elle change pas… La suiveuse n'a pas ralenti, elle rattrape la Clio, la dépasse et franchit le feu qui vire à l'orange. Je vais finir par voir des ennemis partout. Valérie s'arrête. Pfouff, je me suis fichu une trouille !
Son front est moite et glacé, comme ses mains. Elle jette un coup d'œil machinal au rétro. Son regard s'y ancre… Le 4 × 4 ! Je l'ai vu à Beau Site !… Des 4 × 4 de ce genre, t'en as des wagons !… Pas de cette couleur ! Le feu redevient vert.
Suivant docilement la file, elle traverse le boulevard en somnambule. Le Nissan Patrol, violet aubergine, vient se coller à son arrière-train. Nom d'un chien ! Joël a dit à Hugo que les assassins de Dubreuil circulaient dans un Nissan Patrol violet !


Les couloirs du Palais bruissent de l'événement de la veille. En se poussant du coude, on s'y montre la photo de Jacques Chirac dans Sud-Ouest, qui consacre l'essentiel de son numéro à célébrer la première du tram. Le président de la République, trimballé mollement par la chenille grise, affiche un rictus si crispé que beaucoup se demandent si c'était bien lui ou son clone des Guignols de l'info.
En prenant le travail, Hugo trouve sur son bureau un Post-it de sa consœur Agnès Le Guen : « Dès que tu arrives, viens me voir. »
Il y va, la complimente sur son look et sa forme ; elle rit, un bonheur.
– Restons sérieux. Le commissariat central m'a transmis les plaintes de ta copine…
– Quelles plaintes ?
– Il débarque ! Une ribambelle. Elle t'a pas dit ?
Agnès Le Guen ouvre le dossier surmonté d'une récapitulation scrupuleusement rédigée par Nguyên Tan Phat qu'elle lui tend.
Hugo, stupéfié, en prend connaissance.
– Pourquoi elle m'a rien dit ?! Ah, oui, je… je suis au courant.
– Tu mens mal. Bon nombre de ces faits se recoupent avec l'affaire instruite par Sonia, je ne vais donc pas faire un doublon. En revanche, le cas Laurent Dubreuil m'intéresse au plus haut point. Y a du nouveau, il n'est plus considéré comme disparu.
– Il est rentré chez lui ?
– Hier après-midi, tout le monde n'était pas à l'inauguration. Près des jalles de l'orée du Médoc, un chasseur l'a trouvé, dans sa fourgonnette, une balle dans le crâne.
– Merde !… Ardinaud disait vrai, alors.
– À voir. D'après les premières constatations des gendarmes, on peut penser à un suicide. J'aurai les résultats d'autopsie dans la journée.
– Tu as fait circuler les photos de Jean Gourdon et Fernand Bousquet, aux Amures ?
– Non. Pas pour l'instant.
– Elle se défile ! Pourquoi ? Tu perds un temps précieux, la mémoire est volatile.
– Tu savais que Bousquet, quand il travaillait chez Dassault, était aussi une casserole des RG ?
– Un agent de renseignement ?
– Oui. De 61 à 82. En fait, tu me demandes de faire enquêter par des flics sur deux collègues que je soupçonnerais d'assassinat, et qu'ils sont susceptibles de connaître ou d'avoir connus… Ça m'emballe pas.
– Elle se dégonfle. Laisse tomber.
– Ne sois pas fâché. Je te sais suffisamment lucide pour comprendre.
– Je te comprends.
– Je n'en ai pas fini avec les mauvaises nouvelles. Pour lui apprendre le décès de son mari, les gendarmes de Tresses ont cherché à joindre Mme Dubreuil. Elle aussi avait disparu depuis jeudi soir.
– C'est pas vrai…
– Un appel nocturne la disait en danger ; un inconnu entrait chez elle. Lors d'une vérif sur place, les intervenants ont trouvé la maison fermée et en ordre. Ils ont conclu à une mauvaise plaisanterie, une parmi d'autres… T'as entendu parler des trois morts dont la voiture a mis le feu à la forêt, samedi soir ?
– Bien sûr.
– Il y a 99 % de risques que ce soit elle…
– Mme Dubreuil ?!
– Oui, avec ses deux mômes. C'était sa voiture…
– Nom de Dieu…
– Les cadavres sont très détériorés mais restent partiellement reconnaissables. On a aussi des vêtements, des petits bijoux qui suffiraient à l'identification… Les parents de Dubreuil ont tenu à voir les corps. La maman refuse de croire à leur mort. Elle est persuadée que ce sont peut-être leurs vêtements mais que ce ne sont pas ses enfants… J'ai proposé une assistance psychologique, elle la rejette, clamant que son psychiatre c'est Dieu… Ils vont passer une sale journée, les malheureux. Quant aux parents de Mme Dubreuil, ils habitent Burgos, on cherche à les joindre. Le CHR où elle travaillait nous a donné le nom du dentiste qui traitait la famille, ça devrait lever tout doute. S'il en subsiste un, je ferai prélever des fragments d'ADN au domicile… Mais, dans le cadre des restrictions budgétaires, ce sera l'ultime recours.
– Devant ce carnage, tu ne vas pas continuer à me parler de coïncidences et des séries noires de ta grand-mère…
– Pourquoi pas ? On peut imaginer un drame familial… Lui la plante à cause de ses mauvaises affaires, elle déprime, elle en veut à la terre entière, fait le 17, simule une agression, embarque ses gosses, va se planquer, Dieu sait où, vendredi et samedi, et, n'y tenant plus, décide d'aller s'expliquer avec ses beaux-parents… Ils habitent au bout de la route où on l'a trouvée.
– À 2 heures du matin ? Elle va s'expliquer avec ses beaux-parents, à 2 heures du matin !
– Si elle a des comptes à régler et qu'elle leur en veuille, pourquoi pas ? Surtout si elle ingurgite quelques fortifiants depuis trois jours… L'autopsie nous en dira plus… Je sais que Valérie Lataste ne croira pas à l'accident. D'autant plus que Mme Dubreuil avait, elle aussi, déposé plainte pour vol à son domicile…
– Attends, ça…
– … et menaces, si elle contactait la police. Ce qu'elle a fait.
– Ça sent le fumier ! Moi, j'ai une autre façon de voir… Je suppose qu'elle n'a pas crié sur les toits qu'elle bravait la menace en contactant les flics. Si on l'a liquidée parce qu'elle y était allée, la fuite ne peut venir que de chez les flics eux-mêmes. Valérie est convaincue que c'est l'un d'eux qui a démonté Patouche !!!
La pointe de sa langue bombant la joue, Agnès Le Guen lorgne Hugo.
– Tu vois combien ton hypothèse est périlleuse.
Il grimace.
– Évidemment… Un accident arrangerait tout le monde.
– N'est-ce pas ?… La question est : suis-je ici pour arranger tout le monde ?
– À toi de juger.
– Dans les commentaires, adroitement rédigés, du jeune flic qui a enregistré les plaintes de ton amie, j'ai noté qu'elle lui balançait Jean-Denis Moran, le promoteur…
Oh nooon
– … et rien moins que Vautrin… Jacques Collin.
– Elle est folle. Je te remercie de préciser ! Je sais qui on surnomme « Vautrin » !
– Excuse. Il est à cran, là. Je présume que Moran et Collin sont les commanditaires dont tu tenais à me taire les noms… Je me trompe ?
Hugo a viré au rose vif.
– Qu'est-ce que je peux répondre ?… Valérie affirme avoir détenu des preuves de leurs culpabilités diverses et variées, auxquelles, si on retient sa version, pourraient effectivement s'ajouter les morts qui pleuvent de tous bords. Or, ces fameuses preuves, on les lui aurait volées…
– Tu en parles comme si tu ne la croyais pas.
Il hausse les épaules et secoue la tête. J'en sais rien, je n'ai rien vu.
– Les comptes de Moran et Dubreuil à la BGD qui auraient pu permettre de reconstituer certaines de ces possibles pièces à conviction ont été piratés, comme plusieurs dizaines d'autres, et rendus inutilisables. Que veux-tu que je te dise ? C'est regrettable pour elle, mais faute d'arguments incontestables, Valérie n'est pas crédible… Non seulement elle enfreint les règles du secret professionnel, mais en plus, elle prête le flanc à l'accusation de dénonciation calomnieuse… Et pas à l'encontre de l'épicier du coin.
– Je vois. Le prince charmant est pas chaud pour attaquer le dragon. Pour l'instant, je m'en tiens à définir les causes des décès des Dubreuil et d'Ardinaud. La Belle a du souci à se faire. Je t'informe dès que j'ai du nouveau.
– On fait comme ça.


Siméon Bensoussan et Matthieu Fourrier discutent d'un dossier sur lequel ils auraient aimé avoir à plancher – celui des fonds du comité d'entreprise d'EDF, soupçonné d'être une pompe à finances de la CGT et du PC – quand entre Yvette Chevillon, la mâchoire chevaline béant en un sourire ravi mais non ravissant. Sa voix piaillarde claironne.
– J'ai les résultats du labo, pour la BGD !
– S'ils les ont ce matin, ça veut dire qu'ils les avaient vendredi soir. Pourquoi ils ne nous les ont pas faxés ?
– Les trente-cinq heures ! Manque de personnel ! Trop de charges ! Les blisters et les bons de caisse trouvés chez Valérie Lataste portent ses empreintes, ainsi que celles du prétendu Richard Ridouet.
– Aucune autre ?
– Pas une ! Je vous laisse, j'ai un ABS1 sur le gaz.
Elle détale. Le commissaire fourrage sa barbe rousse.
– Des témoignages, il ressort que les blisters ont été manipulés par Ridouet, Lataste, Puymireau et Ducos… Elle a encaissé ça de la main à la main.
Fourrier ricane.
– Je sais pas comment ils ont réussi ce tour de magie, mais ils sont fortiches. Elle va avoir du mal à mettre ça sur le dos de conspirateurs, la jolie. Et pourtant, elle dira juste.
Bensoussan se tapote le nez.
– Comme quoi, mon tarin me trompe rarement.
L'esquimau rit.
– Il entrera dans la légende ! Si tu savais, pauvre con.
Hilare, son patron décroche le téléphone et appelle Sonia Dambo.
Compte tenu du cloisonnement de la ligue, celui qui a « réussi ce tour de magie », Fourrier ne le verra sûrement jamais. C'est René Cisnérol, l'ancien technicien émérite de l'identité criminelle à qui le mercredi précédent, en son musée de la rue Pelleport, Roger Petit, le cambrioleur ganté de latex, agresseur d'Anita Dubreuil, avait remis les dix blisters contenant les authentiques pièces d'or de 20 dollars.
– Tu trouveras dans ce boîtier des films de transfert portant les empreintes de notre agent et de notre cible… Tu rep…
– Pas besoin de me faire un dessin, je repère les mêmes sur les blisters et j'élimine les autres. Vous voulez prouver que la cible a reçu ce pactole de votre agent.
– Pas autant ! Il est probable que tous les blisters ne portent pas les deux jeux d'empreintes. Tu en choisis trois qui remplissent les conditions… Tu peux me faire ça pour cet après-midi ?
– Reviens vers 4 heures.
Et, avec des soins minutieux, le septuagénaire rougeaud avait exécuté le travail qui, aujourd'hui, faisait l'admiration du fasciste rémunéré par le contribuable. Pour ce qui est des bons de caisse, Valérie s'était piégée elle-même, elle était la seule à avoir feuilleté les vrais dans le bureau momentanément emprunté à Marc Léglise où elle avait reçu Ridouet, avant de le présenter à Puymireau qui n'avait palpé que des faux.


Nguyên Tan Phat écume, au bord des larmes. Il vient d'apprendre la forte probabilité qu'Anita Dubreuil et ses enfants soient morts.
– Je vous avais demandé une protection rapprochée, chef ! Vous voyez qu'elle ne se plaignait pas pour rien ! Nous sommes coupables de cette mort ! Nous sommes coupables !
Manuel Lavergne, glacial, s'est levé. Il clôt brutalement sa porte, s'abat sur son subalterne, l'empoigne aux revers du veston et le transperce d'un regard sanglant.
– Écoute, petit ! Saleté de gniakoué ! Tu gardes ce genre d'état d'âme pour tes fantasmes de branlette ! Si j'avais dû fourguer des gardes du corps à toutes les agitées que j'ai rencontrées dans ma putain de carrière, les effectifs complets de la maison n'y auraient pas suffi !
Il soulève le lieutenant sur la pointe des pieds.
– Que je ne t'entende jamais dire que tu avais insisté en quoi que ce soit pour cette femme. Vu ? T'es un pro ; tu l'as écoutée ; t'as enregistré sa plainte ; tu l'as rassurée ; tu lui as fait connaître ses droits ; elle est partie sans formuler de demande particulière… Compris ?… Compris ?!
Le jeune homme arrive tout juste à articuler.
– Compris.
– Parce que si elle t'a fait part de craintes exceptionnelles, tu me l'as pas répercuté, t'as pas su m'alerter… T'es trop resté dans le vague… Ça pourrait t'attirer de gros ennuis… Tu piges ?
Le jeune homme, les dents serrées, tremble entre les mains de forgeron du capitaine dont la pression lui broie la poitrine et l'étouffe.
– J'aimerais entendre que t'es d'accord avec moi…
Nguyên Tan Phat secoue la tête.
– OK… Je… je suis d'accord.
L'OPJ soulage son étranglement et sourit.
– Ce sont les aléas du métier, petit. Tu finiras par faire un bon flic.
Pourriture ! Je te vomis !


Pris d'un coup de folie, un agriculteur divorcé d'une quarantaine d'années, vivant seul avec sa mère, l'a séquestrée, ainsi que le médecin qu'elle avait appelé pour le faire traiter. Hugo doit décider s'il prolonge le maintien en unité de soins spécialisés ou si on transfère l'homme en garde à vue. Le téléphone sonne. C'est Agnès Le Guen.
– J'ai les premiers résultats d'expertise de la cage d'ascenseur. Je te passe les détails, il semble que la maintenance globale ait été aléatoire, avec des dates variant de plusieurs mois au prétexte que les pannes répétées amenaient fréquemment des techniciens sur place qui jugeaient si une révision était ou non indispensable… Par ailleurs, le légiste ne relève pas sur Ardinaud de traces suspectes permettant de retenir une empoignade ou une violence antérieure à la chute. En revanche, il avait 1,9 g d'alcoolémie, ce qui permet de douter de sa lucidité… Le rapport de police souligne que les voisins n'ont rien remarqué de suspect. Ils signalent néanmoins que, parfois, pour échapper à un contrôle inopiné ou aux attaques de concurrents, des dealers, dont ils s'empressent de préciser qu'ils sont étrangers à l'immeuble, forcent l'ouverture des portes palières pour dissimuler leur came. Selon eux, ce type d'accident aurait déjà failli se produire au moins trois fois, rien qu'au cours de cette année… Au vu de ces comptes rendus, je ne te cache pas que j'ai l'intention de détourner les investigations d'une piste criminelle pour privilégier l'homicide involontaire. Je doute de parvenir à coincer le ou les dealers en cause. Reste à s'interroger sur la vigilance de la société de maintenance, du syndic, du concierge, des employés de ménage… La routine dans ce genre de drame.
– La rumba des lampistes. Je t'avouerai que ça me soulage plutôt. Parce que imaginer le nom de Valérie mêlé à un assassinat de son ex, ça ne m'enthousiasmait guère.
– Je suis bien aise de te rendre service, mais dis-toi que c'est en toute probité, par pure conviction personnelle, à la lecture des pièces du dossier.
– Précision inutile, Agnès, je te connais ! Merci de m'avoir prévenu.
– C'est avec plaisir.
Ils raccrochent. Valérie ne croira jamais à l'évidence… Et elle est si convaincue qu'elle a failli m'en faire douter… Il souffle fort. Arrête ! t'es seul avec toi-même, là ! Pourquoi persister dans la mauvaise foi ? Il n'est absolument pas exclu qu'elle ait raison !


Le président du tribunal de grande instance, Sylvain Borestier, arrive généralement aux alentours de 8 h 15 ; Daniel Fuentès le sait. Ce matin-là, il tient à ne pas rater son éminent confrère. Mais le procureur de la République veut que la chose se fasse mine de rien, par la plus grande des coïncidences.
Cependant, alors qu'il ouvre son bureau où joue un rayon de soleil enjôlant par intermittence les nuages, Borestier n'est pas dupe quand il voit le tenant « de la transparence et de la franche cordialité » passer inopinément dans le couloir. À force de vouloir se rajeunir, il va finir par se coller des percings et se déguiser en rappeur.
– T'es allé à l'inauguration, hier ?
Le président a un fin sourire en haussant le sourcil.
– Est-ce que j'ai une tête à être allé à l'inauguration ? Tu voulais me voir ?
– Ah ! heu, non, je… je vais aux toilettes.
– Je ne te retiens pas, cela serait mal venu de la part d'un magistrat du siège.
L'obstinément juvénile Daniel Fuentès éclate d'un rire détonant. Son vis-à-vis de belle taille aux cheveux plats et argentés, qui a la même grosse cinquantaine mais paraît dix ans de plus, lui sourit avec charité avant d'entrer dans la pièce. Le procureur lui colle aux basques.
– Tiens, au fait, heu… Le hasard faisant bien les choses…
Empressé, il a refermé derrière eux.
– N'est-ce pas ?
– Je te préviens que je vais t'adresser une requête article 84 pour le dossier Geoffroy-Dornan. Je souhaiterais vivement que tu rendes une ordonnance favorable.
Les traits du président marquent une excessive surprise.
– Tu veux que je dessaisisse la juge Dambo ?
– Tu connais, comme moi, ses orientations syndicales. Les bonnes et mauvaises fortunes du tableau de roulement lui ont valu d'être en charge de cette affaire ; admets qu'elle n'est pas la plus compétente.
– Pour quelles raisons ?
– Sais-tu que la première personne mise en examen est la maîtresse de Fargeat-Touret ?
Le président dépose sa serviette sur une table de travail.
– Difficile de ne pas le savoir, même les murs en parlent.
Il s'assied. Fuentès en profite pour l'imiter et s'incruster.
– Ce que tu ignores peut-être, c'est que la panthère noire est l'ex de Fargeat…
Le président sourit, l'air candide.
– T'a-t-on dit que je travaillais ici, Daniel ?… J'y étais même avant toi.
– Tu savais ?
– Naturellement… Et je ne vois pas le rapport.
– Alors que Gautier Bideault et Bensoussan ont mis en évidence une complicité de la petite copine de Fargeat, Dambo lui a fait le cadeau de la libérer.
– Ça prouve qu'elle n'est pas jalouse.
Il a un petit rire, que ne partage pas le procureur.
– Ça ne m'amuse pas, Sylvain… Je te parle, comme le veulent les textes, « dans l'intérêt d'une bonne administration de la justice ».
Borestier se fait soucieux.
– Je le conçois. Qu'est-ce qu'il me cache ?
– Dambo est une sensuelle, elle réagit avec son épiderme, comme tous les gens de sa… de… de son ethnie.
– Je déteste les généralisations. À plus forte raison quand elles ont une connotation raciste.
Choqué, le procureur porte la main au cœur.
– Sylvain ! Loin de moi…
– Avoue que si Dambo faisait mordre la poussière à une banque qui doit son existence à la traite des Noirs, ce serait une histoire cocasse et plutôt morale, non ?
– Tu apportes de l'eau à mon moulin ! Elle… elle ne peut pas avoir une vision objective de ce dossier. Et en plus, c'est une chieuse ! Elle va nous couper les cheveux en quatre, multiplier les commissions rogatoires, les auditions, les confrontations, mettre tous le monde sur les nerfs, trop heureuse de se faire mousser devant la presse de gauche en emmerdant le grand capital et l'establishment régional.
– Ce n'est pas faux. Qui suggères-tu pour la remplacer ?
– Mansard.
Borestier rit.
– Tu plaisantes !… Mansard ?… Le fossoyeur d'instructions ?
– Bah ! c'est de la calomnie…
– Non, dis-moi que tu te moques… En quoi serait-il plus compétent que Dambo ?
– Il n'a pas de revanche communautaire à prendre et il n'a pas couché avec Fargeat-Touret.
– Tu te trompes sur le compte de Dambo… Elle ne jugera jamais en fonction de ses origines ou de ses déceptions sentimentales. C'est une femme d'une parfaite intégrité. Je lui fais totale confiance. Alors que Mansard, excuse-moi, il trimballera ce dossier jusqu'à la retraite, il commettra deux ou trois vices de procédure et adieu Lise, on sera bon pour une déculottée en cassation… Non, je n'ai aucune raison d'écarter Dambo. Pour qui il roule, ce clown ? Désolé.
Fuentès ne peut masquer le désappointement qui lui pince le bec.
– Comme tu voudras… Dans ces conditions, puisque je n'ai pas de voies de recours, je pense qu'il est inutile que je m'échine à rédiger une requête motivée.
– Je ne veux pas te priver de cette joie.
– Très amusant. Le beau Jean-Denis va me juger nullissime. Je peux faire une croix sur ses soirées. D'ici que la fouille-merde foute aussi son nez là-dedans.
1 Abus de biens sociaux.