35
Le mardi matin, la capitaine Josiane Veyssières
rencontre Robert Puymireau, qu'elle trouve vieilli depuis la
perquisition. Il a perdu pas mal de cheveux et les résistants ont
blanchi. Elle lui annonce l'opération envisagée et piège une liasse
de billets de 100 euros en y introduisant un émetteur
ultra-miniaturisé géolocalisable par GPS.
Sans autre explication, Bertrand Ducos informe
Carla Mazotti qu'il recevra Mme Décombes lors de son retrait.
Il insère la liasse truquée parmi les billets mis en réserve.
Le lieutenant Gaétan Berthier (alias
M. Daubarel) prend rendez-vous chez Moran SA en vue d'acquérir
un duplex T6 du programme en cours de réservation Les Vallons de
Burdigala. Magali Miller le recevra à 14 h 30.
Dès midi, une demi-douzaine de flics s'attachent
incognito aux déplacements de Béatrice Décombes.
Le QG de Bensoussan, garé sur le quai à moins de
cent mètres du parvis des Chartrons, est un Renault Master banalisé
dont les écrans disent que, pour l'instant, la liasse piégée est
toujours à la banque Geoffroy-Dornan.
Elle la quitte à 14 h 36 à bord de
l'attaché-case de Béatrice Décombes, que Sophie Cazenave, qui
ignore les manœuvres engagées, voit partir après un bref passage
dans le box du chef de caisse. Ils n'ont pas
bougé, mon coup de fil compte pour rien. J'aurai le mérite d'avoir
essayé.
La cliente prend la direction de la place des
Quinconces. Ceux qui se relaient pour ne pas la perdre de vue la
voient traverser vers la droite, en direction de la Cité mondiale
et des bureaux de Moran SA.
Le renseignement est communiqué au QG.
Bensoussan avise Berthier, par un signal convenu
du vibreur de son portable. Trois sonneries, puis une. Elle arrive.
Le lieutenant se lance dans une longue
dissertation sur les goûts de sa femme en matière d'immobilier.
Magali Miller s'affirme ravie que sa bonne étoile l'ait conduit
vers le projet le plus apte à satisfaire toutes ses
exigences.
– Les Vallons de Burdigala seront le domaine
de l'excellence dont rêve madame votre épouse.
Berthier entend deux rires venus du couloir – un
masculin, proche, un féminin plutôt niais, éloigné –, ils agacent
sans conteste son interlocutrice, dont un discret pli des lèvres
marque le dépit. Le beau Jean-Denis entrouvre la porte sans frapper
et glisse une tête rayonnante.
– Bonjour, monsieur, excusez-moi.
– 'onjour.
– Rien de particulier, Magali ?
– Rien.
– J'attends Béa Décombes. Quand elle sera là,
je ne veux personne dans mon bureau.
Tu vas être
servi ! Berthier sourit. Magali affiche un visage de
glace.
– Je ferai comme d'habitude. Salopard !
Moran referme.
– Rien qu'avec le prix
de sa veste, je peux offrir une semaine de neige à ma famille.
Enfoiré ! C'était M. Moran ?
– Soi-même. Vous ne le connaissiez
pas ?
– Uniquement de réputation.
– Laquelle ?… J'espère que vous n'avez rencontré
que ses amis.
Il répond à son joli sourire par une moue
mitigée.
– On peut dire ça.
– Je le sens pas, ce
type. Après vous avoir décrit toutes les merveilles que vous
réservent Les Vallons de Burdigala, il me faut en venir à la partie
la moins agréable…
– Le prix ?
– Vous lisez dans mes pensées.
Alors que la négociatrice minore l'incidence du
prix dans un choix de vie, les roucoulements d'Angélique Barbie
passent dans le couloir, une voix de femme lui donne la réplique.
Décombes et son oseille viennent d'arriver. Et
en plus, il va chercher à la sauter, l'ordure ! Un
accueil enjoué de Moran honore la visiteuse avant qu'une porte ne
se referme sur eux. La brebis est chez le
loup.
– J'ai l'impression que vous ne m'avez pas
écoutée.
– Hein !… Euh… Si, si…
849 000 euros, c'est ça ?
– Frais de notaire inclus !
– Bien sûr, mais tout de même, euh… Attendez,
je vais demander à ma femme.
Il sort son portable et appelle le QG.
Bensoussan prend la communication. Comme prévu, il
ne dit pas un mot. Berthier soliloque.
– D'habitude, elle est là… Quelle heure il
est ? Oh ! oui, elle est là mais elle répond pas…
J'espère qu'elle ne s'amuse pas au même jeu que votre
patron !
Il rit trop fort. Le masque de Magali Miller
devient suspicieux. C'est quoi, ce mec ?
Il n'a jamais eu l'intention d'acheter !
Depuis qu'il a entendu « Quelle heure il
est ? », le code déclenchant la descente de police,
Bensoussan a levé le camp et donné le feu vert à la deuxième phase
de l'opération. Il court vers l'entrée de la Cité.
Deux minutes plus tard, Angélique le découvre
brandissant une carte de police devant la caméra de son visiophone.
Tremblante, elle ouvre. Se dispensant de demander quelque
autorisation, la capitaine Veyssières la pousse devant elle, et une
douzaine de butors mâles et femelles se rue à sa suite vers le
bureau censuré. Le commissaire suit nonchalamment.
Au passage, les envahisseurs visitent les pièces
de la zone parcourue, en y mettant sous surveillance le personnel
administratif ou technique effarouché.
Le remue-ménage a coupé le sifflet à Magali
Miller, qui argumentait sans conviction sur les facilités offertes
pour le paiement des 849 000 euros, frais de notaire
inclus. Elle ressent un vide à l'estomac quand elle voit son
prospect se lever, une carte de police à la main.
– Je crois que ce sont des amis. Vous
permettez ? Je vais chercher de la monnaie.
Ça fait des années que ça
devait arriver. Elle ironise.
– Vous n'aurez pas grand effort à faire pour
en trouver.
– Venez avec moi. Passez devant.
La pressant un peu, le lieutenant rejoint
l'escouade qui, enfreignant la consigne, a investi le bureau
prohibé. L'arrivée de la somptueuse quadra bimbo court vêtue sème
un palpable émoi chez les membres masculins.
Carré au fond de son magnifique fauteuil de cuir
anglais rouge sang préféré, le beau JDM a ouvert sur ses genoux
l'attaché-case du racket. Sitôt sa porte forcée, il le clôt,
fermant du même coup sa boîte à sourires. Oh ! pas longtemps,
juste les trois ou quatre secondes qui lui permettent de tenter de
botter en touche.
– Ah ! vous tombez bien, mesdames et
messieurs ! La personne ici présente tentait de me
corrompre !
– Quoi ?!
Assise en vis-à-vis, Béatrice Décombes est
époustouflée.
– Tu manques pas d'air, mon
salaud !
Il insiste pour lui remettre l'objet qu'elle
repousse.
Magali Miller pince les lèvres pour ne pas
pouffer.
Question air, Bensoussan a celui des mauvais
jours.
– Vous fatiguez pas ! Nous savons à quoi
nous en tenir à votre sujet. Je saisis cette mallette pour preuve
de votre flagrant délit d'extorsion de fonds.
Le promoteur trouve le culot de rire.
– Vous délirez ! Je nie
formellement !
– Vous en avez le droit.
Signe de tête à Yvette Chevillon : elle émet
un appel à des renforts.
Moran persifle.
– Je crains que vous commettiez une confusion
que vous ne tarderez pas à regretter, monsieur euh…
– Commissaire principal Bensoussan, directeur
de la financière.
– Ah ! très heureux, j'ai beaucoup
entendu parler de vous.
Il tend mollement une main manucurée que le
policier ignore.
– Dites-vous que vous n'avez pas fini d'en
entendre parler. Emmenez Mme Décombes. Rédigez le PV
d'audition, et faites-lui connaître ses droits de victime.
Le beau Jean-Denis éclate de rire.
– Mais victime de quoi ?! Enfin, madame,
ne risquez pas de sérieux ennuis par votre mensonge !
L'apostrophée lui fait face, la peur sur le
visage. Il va me faire
tuer !
Bensoussan s'interpose.
– Vous êtes en train de la menacer,
monsieur !
– Non. La diffamation est punie par la loi,
il me semble.
– La loi ! J'ai menti, monsieur le
commissaire… Faut que Moran sache que je
respecte la loi du silence.
Les traits de Bensoussan se plombent.
Béatrice s'empresse de parfaire son
renoncement.
– M. Moran dit vrai. Je voulais le
persuader de me confier l'exécution des menuiseries métalliques des
Vallons de Burdigala. Je vous ai laissé supposer le contraire parce
que je craignais les poursuites judiciaires.
Moran est radieux.
– Je suis humain. Je ne porterai pas plainte
contre vous, madame.
Bensoussan se consume de rage refoulée.
– Elle crève de
trouille. Mettez-la à l'abri. Je la verrai plus tard.
– Vous allez essayer de la convaincre de
couvrir votre bavure ?
– Je vous promets que dans
quarante-huit heures au plus tard, vous coucherez à
Gradignan.
Josiane Veyssières entraîne aimablement Béatrice
Décombes hors du bureau où, presque incrustée au mur, Angélique
apeurée pleure.
Contrarié par la détermination de l'ennemi, Moran
claque des doigts.
– Magali ! Soyez aimable. Appelez maître
Cervier. Dites-lui que je le réclame d'urgence.
Elle veut sortir. Gaétan Berthier s'y
oppose.
– Non. Vous restez là. Appelez-le
d'ici.
Dos tourné à son patron, Magali se colle au
lieutenant. Lui seul peut l'entendre murmurer.
– Je suis de votre côté, monsieur. Éloignez
Moran. Je peux vous faire gagner beaucoup de temps dans vos
recherches.
Un policier a posé des scellés sur l'attaché-case
au trésor qu'il place dans un carton. Deux autres prennent des
reliures précieuses sur les rayons de la bibliothèque et les
secouent sans ménagement pour en extraire ce qui se cacherait
éventuellement entre les pages.
Le beau JDM se délabre un peu, son sourire perd de
sa morgue.
– Que, que… que font-ces gens ? Ces
livres ont de la valeur !
Bensoussan le gratifie d'un regard à – 273,16
°C.
– Vous niez avoir exercé une extorsion de
fonds sur la personne de Mme Décombes…
– Absolument ! Elle le reconnaît
elle-même.
– Dans ce cas, je dois perquisitionner afin
de conforter notre première pièce à conviction.
Là, Moran s'affole.
– Magali ! Qu'est-ce que tu fous ?!
Va appeler Cervier !
– Je suis en train ! Il m'est interdit
de quitter la pièce. Je te le passe dès que je l'ai !
Tandis que les policiers fouillent, Gaétan
Berthier parle à l'oreille de Bensoussan et lui confie la
suggestion de Magali Miller.
Le commissaire coule un regard vers elle, qui
s'échine sur son portable pour joindre la star du barreau.
– Elle vous paraît digne de
confiance ?
– Avant votre arrivée, j'ai constaté deux ou
trois attitudes. Je crois qu'elle déteste son boss.
– Han… C'est bon pour
nous, ça.
La femme à tout faire tient sa revanche de tant
d'années d'avanies. Elle savoure le cri qu'elle lance haut et
fort.
– Maître Cervier est à Megève !
– À Megève ?! Qu'est-ce qu'il fout à
Megève ?!
Une sergent en uniforme s'installe au clavier du
PC directorial pour copier le disque dur.
– Quel est votre mot de passe
Windows ?
– Allez vous faire foutre !
Magali s'est rapprochée. Elle tend le téléphone à
Moran. Furieux, il prend la communication.
– Qu'est-ce que vous foutez à Megève ?
C'est ici que j'ai besoin de vous ! Ne me dites pas que vous y
allez maintenant parce que c'est meilleur marché hors vacances
scolaires !… Qui ?!… Mais c'est un veau votre associé,
vous vous en plaignez assez !… Les flics sont en train de
piller mes bureaux !… Mais j'en sais rien, moi, ce qu'ils me
veulent ! Une tordue est venue m'offrir un pont d'or si je la
faisais travailler sur mon prochain chantier. Ils s'imaginent je ne
sais quoi, vous les connaissez, ce n'est pas la sagacité qui les
étouffe, les pauvres gens ! Mais arrêtez !!! Laissez
ça !!! Ils sont en train d'enlever l'unité centrale de mon
PC !
Les renforts arrivent.
Bensoussan fait signe à un brigadier et à Josiane
Veyssières.
– Le suspect est trop bruyant, il perturbe la
réflexion indispensable à notre tâche. Embarquez-le. Faites-lui
connaître ses droits, capitaine.
Poussé vers la sortie, Moran est de moins en moins
le beau Jean-Denis. Il gesticule en tendant le portable.
– Mon avocat veut vous parler,
commissaire !
Quand il passe à sa hauteur, Bensoussan saisit le
module.
– Désolé, maître, le Code de procédure ne
m'astreint en aucun cas à vous entendre. Bonnes vacances.
Il coupe la ligne, met sur messagerie et tend
l'appareil à l'un des OPJ chargés de la saisie.
– Hé ! Rendez-moi mon portable !
C'est un instrument de travail !
– C'est bien pour ça qu'il m'intéresse.
– Je connais mes droits ! J'ai le droit
d'assister à la perquisition !
– Votre état nerveux ne vous le permet
pas.
– Quoi ?!
– Désignez-moi une personne vous
représentant.
– Je refuse !
– Dans ce cas, je requiers cette dame et
cette demoiselle. Emmenez-le. Berthier, relevez les identités des
deux témoins.
Le commissaire a désigné une Magali aux anges, et
une Angélique terrifiée que le sort tombe sur elle.
Tandis qu'on l'expulse, Moran éructe.
– Vous me le paierez ! Vous n'avez pas
fini de vous faire taper sur les doigts ! J'ai le bras
long ! Avec les costumes que vont vous tailler vos patrons,
vous aurez de quoi vous fringuer jusqu'à la fin de vos
jours !
– Passez-lui les menottes ! Il est trop
agité, il risque d'être dangereux pour lui-même !
Son ordre clamé avec mauvaise humeur, Bensoussan
ferme la porte et se tourne vers la voluptueuse Magali, icône de la
vengeance.
– Bien… Il paraît que vous avez des
confidences à nous faire.
Elle a un superbe sourire.
– Vos hommes perdent leur temps. Ils ne
trouveront rien dans la bibliothèque. Moran dit souvent que son
ordinateur, il l'a dans sa tête. Il est habile à ne pas laisser de
traces de ses activités illicites.
– Vous les connaissez ?
– Vous savez certainement ce que la rumeur
lui prête…
– Faut-il la croire ?
– La rumeur est en dessous de la
réalité.
– Fichtre ! Vous êtes prête à témoigner
en ce sens ?
– Cela ne servirait pas à grand-chose, car je
ne pourrais vous fournir aucune preuve de ce que je vous
déclarerais. Jean-Denis Moran efface ce qui peut l'accuser, que ce
soit du matériel ou de l'humain. Pour lui, les deux se
confondent.
– Vous trempez dans ces affaires
illicites ?
– Non. Pas au sens où vous l'entendez. Je ne
décide de rien. Je suis un objet de consommation qu'il a choisi
d'avoir près de lui. Comme les meubles ou ustensiles que vous voyez
ici.
– Dans ce cas, quelle aide pouvez-vous
m'apporter ?
– Vous avez certainement lu ou entendu parler
d'un article paru dans Le Canard
enchaîné faisant une allusion transparente à Moran…
– Nous connaissons.
– Il a eu l'effet d'un tremblement de terre.
Je n'ai jamais vu Moran aussi nerveux. Le mercredi après-midi, il a
passé deux heures sur son ordinateur, tellement troublé qu'il s'est
trompé en croyant l'éteindre quand il est parti à un rendez-vous
pour le restant de la journée. Je ne connaissais pas son mot de
passe, j'attendais cette gaffe depuis des années. J'ai cliqué
« Démarrer », « Documents », et je me suis
aperçue qu'il avait travaillé sur les fichiers de différents
sous-traitants et que notamment il avait jeté à la corbeille la
comptabilité de leurs salariés. Dans sa hâte, il a oublié de la
vider avant de s'en aller. J'ai tout restauré, j'en ai fait une
copie, j'y ai joint plusieurs autres fichiers passionnants et j'ai
remis à la corbeille ce qui y était.
– Vous l'avez, cette copie ?
Elle a un sourire séraphique.
– Est-ce que je vous en parlerais si je ne
l'avais pas ?
– Vous l'avez là ?
– Non… Si vous m'aviez prévenue de votre
arrivée, j'aurais…
– Qu'est-ce qu'elle contient ?
– Elle permet de découvrir tout un système de
fraude… Vous savez que les patrons se plaignent que la masse
salariale est une plaie pour l'entreprise, qu'elle dévore leurs
bénéfices… Eh bien, Moran a tiré parti de ce lamento universel.
Aucune de ses sociétés ne fait de bénéfice imposable, parce que
toutes paient de nombreux et bons salaires.
– Un bienfaiteur de l'humanité, si je
comprends bien.
– Un saint ! Le processus est simple. Il
concerne tout le second œuvre. Le gros œuvre est la chasse gardée
de Moran BTP, dont les comptes sont irréprochables : l'arbre
qui cache la forêt. Pour ce qui est des autres corps d'état, Moran
SA passe commande de travaux à SARL de paille 1 dont il détient au
minimum 95 % des parts. Sa femme et quelques membres de sa
famille n'y figurent que pour la forme… Il y a aussi des personnes
dont je ne sais rien. Il se peut qu'elles soient fictives. Ce n'est
qu'une impression personnelle… SARL de paille 1 facture à un prix
très élevé. De cette façon, Moran SA sort un compte d'exploitation
à la limite du déficit… SARL de paille 1 sous-traite les travaux à
SARL de paille 2, pour un prix normal, mais comme SARL de paille 1
a une grosse masse salariale – graphisme, conception,
communication, force de vente, maintenance –, une année sur deux,
elle est à peine bénéficiaire de quelques euros ou légèrement
déficitaire, afin de ne pas éveiller la suspicion…
– Et SARL de paille 2, qui appartient à Moran
comme la première, trouve un brave bougre d'entrepreneur exécutant
le chantier à prix tiré.
– Très tiré… Pire, l'entrepreneur en question
se fait rançonner pour obtenir ce privilège.
– Hormis le cas de Béatrice Décombes, vous
avez d'autres preuves de ce procédé ?
– Aucune. Mais j'ai des oreilles et j'ai
entendu les jérémiades de tant de malheureux que je pourrais en
écrire douze volumes bien tassés… Je termine avec le trucage de
Moran… Bien sûr, SARL de paille 2 a, elle aussi, une grosse masse
salariale qui rend un vrai profit impossible… Nous avons donc
là : une société anonyme, Moran SA, supervisée par commissaire
aux comptes, parfaitement clean ; et une flopée de SARL de
paille, traitant de chaque métier du second œuvre, tout aussi en
règle. Mais juste apparemment, ce qui tombe bien puisqu'elles n'ont
pas l'obligation légale d'être supervisées. Moran y veille en
maintenant leur bilan toujours inférieur à la barre des
1 550 000 euros, leur CA en dessous des
3 100 000 et leurs salariés, rémunérés royalement, très
inférieurs aux 50 fatidiques.
– Évidemment, les emplois des sociétés boîtes
aux lettres n'existent que sur le papier.
– Je dirais sur les pixels.
– Vous êtes jeune.
– Merci.
– Quant à ces fameux salaires, ils vont droit
dans sa poche. C'est ça ?
– Chaque fin de mois, il vire le total des
supposées rémunérations et des charges sociales censées
correspondre sur un compte à la BGD d'où elles sont supposées être
dispatchées entre les créanciers intéressés.
– Un compte à son nom ?
– Non. À celui d'un sigle obscur que je n'ai
pas retenu. Mais l'argent ne fait que transiter. Il est dirigé
deux-trois jours après, pour ne pas être débiteur en date de
valeur, vers d'autres comptes à Jersey et à Vaduz. Moran a au moins
une procuration puisqu'il effectue lui-même ses opérations par
Internet. Sur son disque dur, de multiples cookies vous le
prouveront. Il est excellent dans les… échanges mondains… mais pas
en informatique.
– Qu'est-ce que vous savez de ces… échanges
mondains ?
Magali pointe la langue sous la joue.
– Je croyais que vous apparteniez à la
financière… exclusivement.
Bensoussan a son premier sourire.
– Je me suis toujours intéressé aux relations
humaines… Je ne doute pas que M. Moran soit un
philanthrope.
– Je pourrai en parler pendant des heures à
vos collègues des mœurs.
– Si vous devez citer des noms connus…
méfiez-vous, le terrain est glissant.
Elle rit.
– Foutrement !… Mais comment en parler
autrement ?
– Elle finira mal, cette
fille. À vous de voir… Vous êtes disposée à nous remettre
l'enregistrement de l'aspect « exclusivement financier »
que vous avez effectué ?
– Vous m'accompagnez chez moi, il est à
vous.