20
Agnès Le Guen tient à recueillir l'avis de son
patron avant de prendre une décision délicate concernant un cas
particulier : le sort à réserver aux plaintes d'Anita Dubreuil
et de Valérie Lataste déposées auprès du lieutenant Nguyên Tan
Phat.
Le procureur Fuentès ne s'embarrasse pas de
finesses.
– Écoutez, Agnès… Malheureusement,
Mme Dubreuil est décédée et il sera bien difficile d'établir
si son histoire de véhicule de police banalisé abritant un supposé
agresseur est une divagation ou une réalité. Vous avez eu des
renseignements sur ce fourgon ?
– Il serait incorporé à une mission anti-ETA
pilotée par Vérane.
– Donc, on l'a pas volé. Je vois mal le
directeur adjoint de la DDPN déléguant un mulet pour effrayer cette
malheureuse Mme Dubreuil… Quant à la banquière, ça lui est
facile d'accuser. Elle est mouillée dans une escroquerie ratée,
jusqu'aux oreilles. Pour essayer de se dédouaner, elle rebondit sur
l'accident de son ex, en ne trouvant rien de mieux que de prétendre
qu'il allait dénoncer Moran. Jean-Denis s'est
bien gardé de me parler de ce pataquès. Pas fou ! Elle
veut créer une fausse piste, c'est évident.
– Hugo Fargeat-Touret confirme…
– Hugo confirme quoi ? Ils couchent
ensemble ! Relativisez, Agnès, restez lucide ! Vous
imaginez Collin transformé en saboteur d'ascenseur pour aller
dépanner son ami Moran ? D'ici que je
sois mouillé !
– Lui, non, mais des hommes à…
– Ne délirez pas ! Soyons sérieux !
Les dossiers sont vides, les plaignantes n'ont amené aucun document
probant. Je ne me vois pas requérir l'ouverture d'une information
mettant en cause Jacques Collin sur les élucubrations de nanas aux
nerfs fragiles !… Je ne suis pas Éric de Montgolfier, moi. Je
n'ai pas envie de me colleter avec les notables. Collin, je laisse
ça aux Parisiens.
– Les faits se sont produits à Bordeaux,
Daniel. Et Collin a une résidence sur les coteaux de la rive
droite…
– Les faits, les faits ! Quels
faits ?… Les expertises sont formelles : Dubreuil
suicidé, Ardinaud accidenté… Si Lataste ne fabulait pas, vous
imaginez le scandale ? J'ose pas y
penser !
– Assez bien, oui. Il
n'a qu'un souci, éviter les vagues.
– Moi aussi. Ma
tentative de faire dessaisir la panthère braquera l'attention sur
moi. Qu'est-ce qu'on trouverait ?… Le Comité ordre et
action de Collin, officiellement dissous mais toujours actif et
converti en association de malfaiteurs ?
– Ce qu'il a toujours, plus ou moins, été…
Sûr !
– Oh, quand même euh… Jusqu'où je serais mouillé, là-dedans ?! Vous
voyez ça ? L'ex-premier flic de France devenu chef de gang,
associé à une huile de la promotion girondine pour racketter les
artisans du cru et les occire en cas d'insoumission !
Je serais dans une merde ! Non,
c'est pas sérieux, on s'embarque sans biscuits, là. Tout ça pour une histoire de cul ! On a un
suicide indubitable et un accident, comme, hélas, il en arrive
fréquemment. À tel point qu'un décret relatif à la sécurité des
ascenseurs est en préparation. Faut absolument
que je renonce aux amitiés de partouzes… Non, rien n'est
crédible, là-dedans. Vous perdez votre temps, vous avez autre chose
à faire.
– Bien. Vachement
courageux.
– De toute manière, en instruisant l'affaire
BGD, Sonia trouvera ce qu'elle trouvera. Le
moins possible, j'espère !!! On ne la refera pas.
On ne peut pas l'abattre ! Il y
aura toujours des recours éventuels pour les plaignants. Rendez les
corps aux familles, elles apprécieront.
– Celle de Dubreuil a été décimée…
– Vous croyez que j'ai pu l'oublier ?
Assassinats ? Moran peut pas m'avoir fait
ça ?! Une épouvantable accumulation de gestes insensés…
Avec la fugue morbide de son mari, madame a dû perdre les
pédales…
– J'avoue que j'ai du mal à…
– Oh ! arrêtez ! On ne va pas sans
cesse conjecturer sur Dieu sait quelles divagations !
– Je jurerais qu'il a la
trouille. Parfait… Je classe.
« Classer », euphémisme du langage
juridique désignant le pouvoir qu'a le procureur de la République
de ne pas donner suite à une affaire pénale lorsqu'il doute de la
réalité de l'infraction ou l'estime de faible gravité.
Agnès Le Guen quitte le bureau de Daniel Fuentès
très contrariée par sa désinvolture. Je
jurerais qu'il me cache quelque chose.
Extrait de la publication mensuelle sur Internet
Le Billet de Jacques Collin, paru cet
après-midi.
« … Les élections de mars 2004
devraient être pour l'électeur l'occasion d'exprimer un choix de
société à l'échelle humaine de la région, or il n'en sera rien.
Aujourd'hui, chaque élection cesse d'être l'exercice d'un pouvoir –
le pouvoir du peuple – pour devenir l'expression massive d'une
peur.
Pourquoi ?
Parce que le peuple sait que ceux qu'ils mettent
aux postes de commandes ne commandent plus rien, empêchés qu'ils
sont par les superviseurs de Bruxelles qui brandissent le traité de
Maastricht et le Pacte de stabilité.
Il faut en finir avec la candeur naïve des
technocrates et des bureaucrates qui ne connaissent rien de la
réalité concrète du quotidien laborieux et souvent impécunieux d'un
grand nombre des citoyens de l'Union qui le 1er mai 2004 va se boursoufler de 10 nouveaux
entrants pour passer à 25 membres. Et pourquoi pas, un jour, 35 ou
40 ?
Les Français doivent retrouver leur liberté de
penser, d'agir.
Les élus des prochaines régionales devront
impérativement tenir compte du sentiment populaire, sans quoi
l'affaire finira tôt ou tard par se régler dans la rue.
Ce choix de la Liberté, inscrite aux frontons des
édifices de notre République, cette détermination à entendre le
Peuple seront inscrits en tête de programme du Parti français
démocratique et républicain, et tous ses candidats en feront leur
mission première. J'y engage ma parole.
Je veux pour chaque Français le retour de la
quiétude et de l'espérance couronnée de réalisations véritables,
palpables, matérielles.
Bon Noël à tous. Vive la France. »
Reine passe son temps à prier, à méditer, à
ressasser. À midi, elle n'a pas déjeuné. À 17 heures, elle a
refusé la collation que Louis lui avait préparée. Il n'est
évidemment pas un spécialiste – son ancien emploi d'offsettiste ne
lui confère aucune compétence psychiatrique –, mais il a
l'impression qu'elle sombre dans une sorte de folie mystique. Quand
il lui parlait du bien que lui ferait un peu de nourriture, elle
l'a dévisagé comme s'il venait de proférer une incongruité.
– Tu sais, Louis, Dieu savait pour le
serpent… Il savait, puisqu'il sait tout. Il est le Créateur de
toute chose, de tout être. Si le serpent était dans le jardin,
c'est qu'Il l'y avait mis. Ou que, du moins, Il l'avait autorisé à
être là… Le combat n'était pas égal pour Adam et Ève, ils étaient
perdus d'avance. Le serpent était un expert en malignité, doté
d'une expérience phénoménale. Eux, ils venaient de naître. Ils
n'avaient même pas eu de parents pour leur enseigner la vie.
Comment veux-tu qu'ils aient pu résister à la tentation ? Dieu
savait qu'ils seraient tentés. Il savait qu'ils succomberaient, ils
ne pouvaient pas faire autrement, ils n'étaient pas de taille pour
résister. Dieu leur avait dit qu'ils risquaient mourir s'ils
goûtaient au fruit de l'arbre. Mais comment auraient-ils pu savoir
ce qu'était la mort ? Ils n'avaient jamais vu personne mourir.
La mort n'existait pas avant leur faute… Ce n'était pas une faute…
C'était l'expression même de leur innocence… Dieu a été cruel… Dieu
est cruel.
– Impensable qu'elle
dise ça ! Tu ne veux pas goûter la petite tarte que je
t'ai préparée ?
Elle ausculte ce visage de lune aux cheveux plus
blancs que bruns penché sur elle.
– Laurent te ressemblait… Il ne faut pas
manger.
– Mais bien sûr que si.
– Non… L'interdit subsiste.
– Quel interdit ?
Hébétée, elle scrute ses yeux marron si
tristes.
– Il n'y a pas d'interdit, Reine. Mange,
fais-moi plaisir.
– Tu es l'allié du serpent…
– Hein !
Elle hurle en le repoussant à deux mains.
– Tu es l'allié du serpent !
– Elle devient
folle. J'appelle le docteur Duprat.
Reine a chevillé sur lui une hostilité
meurtrière.
– Qu'il aille au
diable ! S'il n'avait pas donné sa caution, Laurent ne se
serait pas mis à son compte, tout ça ne serait jamais
arrivé ! Je vais dormir.
– Mais Reine, il est encore très tôt.
Elle se lève et part vers les chambres.
Gautier Bideault et Agnès Le Guen se rencontrent à
la machine à café du parquet. La jeune femme rapporte la gêne
qu'elle a ressentie devant le laisser-aller soudain du patron. Une
critique qui ne laisse pas Bideault indifférent. En effet, quand il
est arrivé d'Arras, il y a trois ans, Fuentès profitait d'une
affectation dont le magistrat poids coq jugeait que la fonction
aurait dû lui revenir. Un retour de balancier est possible – il se
plaît à le croire –, aussi ne désespère-t-il pas de voir un jour
son spoliateur choir lourdement. Les peaux de banane sont les
bienvenues.
La filiforme Agnès s'interroge. Le tristement
célèbre Collin, dénoncé à cor et à cri par Valérie Lataste,
serait-il le maître des ombres composant le drame sous les yeux des
spectateurs fascinés et manipulant jusqu'au procureur de la
République ? L'opinion a filtré entre les superbes dents
ultra-blanches à peine visibles derrière les minces lèvres
surlignées d'un délicat trait de crayon corail.
L'image mentale a fait éclater le chétif magistrat
réjoui de son proverbial rire hurleur. Il a toutefois réduit ses
décibels tapageurs pour confier ses impressions.
– J'imagine assez bien notre toujours jeune
Daniel en marionnette du wayang kulit
jouant l'épopée du Ramayana !
Il connaît
l'Inde ? Elle a son joli rire.
– Je le vois !
– En revanche, ma grande, je te souhaite
beaucoup de courage si tu veux faire comparaître Collin. Pour
l'heure, la seule information ouverte est celle de la tentative
d'escroquerie. Tu n'as aucune corrélation visible qui te
permette…
– Y a la plainte de la copine d'Hugo.
– Moi, je t'avouerai que j'ai préféré m'en
débarrasser en la refilant à la panthère noire, la copine à
Hugo ! Si t'es prête à risquer de déplaire aux dieux en te
mettant Daniel à dos, n'hésite pas. À ta place, je laisserais Dambo
creuser. Je sonderais les fonds et je naviguerais à vue. Collin, ça
pue le poisson pourri.
Rire de gibbon. Fin du premier expresso.
– Tu as sûrement raison… Remarque, y a
peut-être une autre approche… Moran est un moins gros poisson que
Collin.
– Mouais… Mais tout aussi visqueux.
– Si Valérie Lataste dit vrai, la compta de
la BGD, dont le double doit être chez les experts comptables des
intéressés, permettrait de reconstituer pour partie les comptes de
Moran et Dubreuil.
Pensif, Bideault commande son second café
serré.
– Moui… En fouinant,
elle peut mouiller Fuentès ! L'idée est intéressante.
Tu peux chercher à y accéder en faisant procéder à une enquête
préliminaire sur les causes du suicide du peintre.
– Article 223-13. Provocation au suicide
d'autrui.
– Trois ans, 45 000 euros… La
lecture dans le sens où tu l'entends est un peu tirée par les
cheveux, mais elle reste jouable. Dans le même esprit, tu peux
invoquer le 121-3.
– Hé oui ! Pourquoi pas ? S'il y a
eu racket, il peut avoir effectivement entraîné la mise en danger
de la vie d'autrui… Et pour déchiffrer une comptabilité truquée,
Bensoussan a toutes les compétences requises.
– Manifestement. En revanche, si tu veux
jouer perso, sans commission rogatoire…
– Il me faut l'accord exprès des
perquisitionnés, je sais.
Elle remet une pièce dans la machine.
– Tu n'auras jamais celui de
Moran !
– Pas folle ! Je commence par le
peintre !
– Oui. Ça peut être le fil qui détricote tout
le chandail. Sûr qu'il avait un comptable, ces gens-là ne sont pas
fichus d'aligner deux chiffres. Tu auras sans difficulté
l'assentiment des parents pour farfouiller à ta guise. Ils
sauteront sur l'occasion d'obtenir une explication au comportement
de leur fils.
– Et si Bensoussan dégotte quoi que ce soit
engageant la responsabilité de Moran, je l'allume.
Fuentès peut y laisser sa
chemise ! L'adjoint reluque tous azimuts avant de
prendre un air de conspirateur. Il baisse la voix jusqu'au
murmure.
– Je vais te faire une confidence… Par des
sources très informées, je sais que
Daniel trempe son biscuit dans le stupre du beau Jean-Denis.
Le gobelet de plastique en suspens, Agnès affiche
une trombine de mérou commotionné par un flash.
– Tu rigoles !
Rire grotesque, volontairement réduit au silence,
de Gautier Bideault.
– … et pas qu'une fois… Fuentès est un membre
hyper actif… Il protège Moran,
Agnès ! Pas Collin, Moran !
La substitut en reste baba. L'accusateur froisse
son godet et le jette dans la poubelle dont la gueule semble béer
d'une hilarité perpétuelle. Elle en a tant entendu !
Le procureur adjoint recouvre son sérieux et le
ton du confident alarmé.
– Je ne t'ai rien dit, hein !… Et fais
gaffe où tu mets les pieds… Le beau Moran c'est, pour partie, le
renouveau immobilier de la rive droite. Un secteur auquel Juppé
tient énormément… Réfléchis avant de remuer la gadoue… Attention
aux éclaboussures.
Il s'éclipse, la laissant déconcertée.
Si je me flanque et le Palais et la mairie à
dos, mon avenir est assuré.
La présidente de l'audience interroge le prévenu
récidiviste, comparaissant après deux condamnations avec sursis,
accusé d'avoir voyagé à nouveau en bus au moins vingt-six fois sans
payer. Il s'est déclaré prêt à continuer avec le tramway et
explique les raisons qui le poussent à réitérer : il milite
pour la gratuité des transports en commun, un service qui selon lui
doit être public et écologique. Hugo ne l'entend arguer que d'une
oreille infiniment distraite. J'aurais dû
appeler Valou. Savoir comment ça s'est passé, sa reprise à la
banque. Étonnant qu'elle ne m'ait pas appelé à midi. Elle croit que
j'ai parlé à Sonia. J'aurais dû… J'aurais dû la détromper, lui
avouer que je n'avais pas bougé. Si un jour elle l'apprend, elle ne
me pardonnera pas de lui avoir laissé croire le contraire.
Déontologiquement, je ne peux pas avoir l'air de faire pression sur
Sonia. D'ailleurs, Sonia m'enverrait bouler, c'est couru d'avance.
Si elle voulait me rendre service, elle aurait elle-même pris
contact… T'es gonflé ! C'est pas à Sonia de prendre
l'initiative, c'est à toi !… Peut-être que je me suis trompé
sur Valérie. Je la connais depuis si peu de temps… Saint-Valentin.
Tu parles !… Pourquoi elle m'a pas appelé ? J'aurais dû
trouver cinq minutes pour le faire. Je le…
– La parole est au ministère public.
Un rien hagard, impressionnant dans sa robe de
ténèbres à vastes manches, Hugo se dresse, prêt à requérir la peine
maximale.