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Agnès Le Guen tient à recueillir l'avis de son patron avant de prendre une décision délicate concernant un cas particulier : le sort à réserver aux plaintes d'Anita Dubreuil et de Valérie Lataste déposées auprès du lieutenant Nguyên Tan Phat.
Le procureur Fuentès ne s'embarrasse pas de finesses.
– Écoutez, Agnès… Malheureusement, Mme Dubreuil est décédée et il sera bien difficile d'établir si son histoire de véhicule de police banalisé abritant un supposé agresseur est une divagation ou une réalité. Vous avez eu des renseignements sur ce fourgon ?
– Il serait incorporé à une mission anti-ETA pilotée par Vérane.
– Donc, on l'a pas volé. Je vois mal le directeur adjoint de la DDPN déléguant un mulet pour effrayer cette malheureuse Mme Dubreuil… Quant à la banquière, ça lui est facile d'accuser. Elle est mouillée dans une escroquerie ratée, jusqu'aux oreilles. Pour essayer de se dédouaner, elle rebondit sur l'accident de son ex, en ne trouvant rien de mieux que de prétendre qu'il allait dénoncer Moran. Jean-Denis s'est bien gardé de me parler de ce pataquès. Pas fou ! Elle veut créer une fausse piste, c'est évident.
– Hugo Fargeat-Touret confirme…
– Hugo confirme quoi ? Ils couchent ensemble ! Relativisez, Agnès, restez lucide ! Vous imaginez Collin transformé en saboteur d'ascenseur pour aller dépanner son ami Moran ? D'ici que je sois mouillé !
– Lui, non, mais des hommes à…
– Ne délirez pas ! Soyons sérieux ! Les dossiers sont vides, les plaignantes n'ont amené aucun document probant. Je ne me vois pas requérir l'ouverture d'une information mettant en cause Jacques Collin sur les élucubrations de nanas aux nerfs fragiles !… Je ne suis pas Éric de Montgolfier, moi. Je n'ai pas envie de me colleter avec les notables. Collin, je laisse ça aux Parisiens.
– Les faits se sont produits à Bordeaux, Daniel. Et Collin a une résidence sur les coteaux de la rive droite…
– Les faits, les faits ! Quels faits ?… Les expertises sont formelles : Dubreuil suicidé, Ardinaud accidenté… Si Lataste ne fabulait pas, vous imaginez le scandale ? J'ose pas y penser !
– Assez bien, oui. Il n'a qu'un souci, éviter les vagues.
– Moi aussi. Ma tentative de faire dessaisir la panthère braquera l'attention sur moi. Qu'est-ce qu'on trouverait ?… Le Comité ordre et action de Collin, officiellement dissous mais toujours actif et converti en association de malfaiteurs ?
– Ce qu'il a toujours, plus ou moins, été… Sûr !
– Oh, quand même euh… Jusqu'où je serais mouillé, là-dedans ?! Vous voyez ça ? L'ex-premier flic de France devenu chef de gang, associé à une huile de la promotion girondine pour racketter les artisans du cru et les occire en cas d'insoumission ! Je serais dans une merde ! Non, c'est pas sérieux, on s'embarque sans biscuits, là. Tout ça pour une histoire de cul ! On a un suicide indubitable et un accident, comme, hélas, il en arrive fréquemment. À tel point qu'un décret relatif à la sécurité des ascenseurs est en préparation. Faut absolument que je renonce aux amitiés de partouzes… Non, rien n'est crédible, là-dedans. Vous perdez votre temps, vous avez autre chose à faire.
– Bien. Vachement courageux.
– De toute manière, en instruisant l'affaire BGD, Sonia trouvera ce qu'elle trouvera. Le moins possible, j'espère !!! On ne la refera pas. On ne peut pas l'abattre ! Il y aura toujours des recours éventuels pour les plaignants. Rendez les corps aux familles, elles apprécieront.
– Celle de Dubreuil a été décimée…
– Vous croyez que j'ai pu l'oublier ? Assassinats ? Moran peut pas m'avoir fait ça ?! Une épouvantable accumulation de gestes insensés… Avec la fugue morbide de son mari, madame a dû perdre les pédales…
– J'avoue que j'ai du mal à…
– Oh ! arrêtez ! On ne va pas sans cesse conjecturer sur Dieu sait quelles divagations !
– Je jurerais qu'il a la trouille. Parfait… Je classe.
« Classer », euphémisme du langage juridique désignant le pouvoir qu'a le procureur de la République de ne pas donner suite à une affaire pénale lorsqu'il doute de la réalité de l'infraction ou l'estime de faible gravité.
Agnès Le Guen quitte le bureau de Daniel Fuentès très contrariée par sa désinvolture. Je jurerais qu'il me cache quelque chose.


Extrait de la publication mensuelle sur Internet Le Billet de Jacques Collin, paru cet après-midi.
« … Les élections de mars 2004 devraient être pour l'électeur l'occasion d'exprimer un choix de société à l'échelle humaine de la région, or il n'en sera rien. Aujourd'hui, chaque élection cesse d'être l'exercice d'un pouvoir – le pouvoir du peuple – pour devenir l'expression massive d'une peur.
Pourquoi ?
Parce que le peuple sait que ceux qu'ils mettent aux postes de commandes ne commandent plus rien, empêchés qu'ils sont par les superviseurs de Bruxelles qui brandissent le traité de Maastricht et le Pacte de stabilité.
Il faut en finir avec la candeur naïve des technocrates et des bureaucrates qui ne connaissent rien de la réalité concrète du quotidien laborieux et souvent impécunieux d'un grand nombre des citoyens de l'Union qui le 1er mai 2004 va se boursoufler de 10 nouveaux entrants pour passer à 25 membres. Et pourquoi pas, un jour, 35 ou 40 ?
Les Français doivent retrouver leur liberté de penser, d'agir.
Les élus des prochaines régionales devront impérativement tenir compte du sentiment populaire, sans quoi l'affaire finira tôt ou tard par se régler dans la rue.
Ce choix de la Liberté, inscrite aux frontons des édifices de notre République, cette détermination à entendre le Peuple seront inscrits en tête de programme du Parti français démocratique et républicain, et tous ses candidats en feront leur mission première. J'y engage ma parole.
Je veux pour chaque Français le retour de la quiétude et de l'espérance couronnée de réalisations véritables, palpables, matérielles.
Bon Noël à tous. Vive la France. »
Reine passe son temps à prier, à méditer, à ressasser. À midi, elle n'a pas déjeuné. À 17 heures, elle a refusé la collation que Louis lui avait préparée. Il n'est évidemment pas un spécialiste – son ancien emploi d'offsettiste ne lui confère aucune compétence psychiatrique –, mais il a l'impression qu'elle sombre dans une sorte de folie mystique. Quand il lui parlait du bien que lui ferait un peu de nourriture, elle l'a dévisagé comme s'il venait de proférer une incongruité.
– Tu sais, Louis, Dieu savait pour le serpent… Il savait, puisqu'il sait tout. Il est le Créateur de toute chose, de tout être. Si le serpent était dans le jardin, c'est qu'Il l'y avait mis. Ou que, du moins, Il l'avait autorisé à être là… Le combat n'était pas égal pour Adam et Ève, ils étaient perdus d'avance. Le serpent était un expert en malignité, doté d'une expérience phénoménale. Eux, ils venaient de naître. Ils n'avaient même pas eu de parents pour leur enseigner la vie. Comment veux-tu qu'ils aient pu résister à la tentation ? Dieu savait qu'ils seraient tentés. Il savait qu'ils succomberaient, ils ne pouvaient pas faire autrement, ils n'étaient pas de taille pour résister. Dieu leur avait dit qu'ils risquaient mourir s'ils goûtaient au fruit de l'arbre. Mais comment auraient-ils pu savoir ce qu'était la mort ? Ils n'avaient jamais vu personne mourir. La mort n'existait pas avant leur faute… Ce n'était pas une faute… C'était l'expression même de leur innocence… Dieu a été cruel… Dieu est cruel.
– Impensable qu'elle dise ça ! Tu ne veux pas goûter la petite tarte que je t'ai préparée ?
Elle ausculte ce visage de lune aux cheveux plus blancs que bruns penché sur elle.
– Laurent te ressemblait… Il ne faut pas manger.
– Mais bien sûr que si.
– Non… L'interdit subsiste.
– Quel interdit ?
Hébétée, elle scrute ses yeux marron si tristes.
– Il n'y a pas d'interdit, Reine. Mange, fais-moi plaisir.
– Tu es l'allié du serpent…
– Hein !
Elle hurle en le repoussant à deux mains.
– Tu es l'allié du serpent !
– Elle devient folle. J'appelle le docteur Duprat.
Reine a chevillé sur lui une hostilité meurtrière.
– Qu'il aille au diable ! S'il n'avait pas donné sa caution, Laurent ne se serait pas mis à son compte, tout ça ne serait jamais arrivé ! Je vais dormir.
– Mais Reine, il est encore très tôt.
Elle se lève et part vers les chambres.


Gautier Bideault et Agnès Le Guen se rencontrent à la machine à café du parquet. La jeune femme rapporte la gêne qu'elle a ressentie devant le laisser-aller soudain du patron. Une critique qui ne laisse pas Bideault indifférent. En effet, quand il est arrivé d'Arras, il y a trois ans, Fuentès profitait d'une affectation dont le magistrat poids coq jugeait que la fonction aurait dû lui revenir. Un retour de balancier est possible – il se plaît à le croire –, aussi ne désespère-t-il pas de voir un jour son spoliateur choir lourdement. Les peaux de banane sont les bienvenues.
La filiforme Agnès s'interroge. Le tristement célèbre Collin, dénoncé à cor et à cri par Valérie Lataste, serait-il le maître des ombres composant le drame sous les yeux des spectateurs fascinés et manipulant jusqu'au procureur de la République ? L'opinion a filtré entre les superbes dents ultra-blanches à peine visibles derrière les minces lèvres surlignées d'un délicat trait de crayon corail.
L'image mentale a fait éclater le chétif magistrat réjoui de son proverbial rire hurleur. Il a toutefois réduit ses décibels tapageurs pour confier ses impressions.
– J'imagine assez bien notre toujours jeune Daniel en marionnette du wayang kulit jouant l'épopée du Ramayana !
Il connaît l'Inde ? Elle a son joli rire.
– Je le vois !
– En revanche, ma grande, je te souhaite beaucoup de courage si tu veux faire comparaître Collin. Pour l'heure, la seule information ouverte est celle de la tentative d'escroquerie. Tu n'as aucune corrélation visible qui te permette…
– Y a la plainte de la copine d'Hugo.
– Moi, je t'avouerai que j'ai préféré m'en débarrasser en la refilant à la panthère noire, la copine à Hugo ! Si t'es prête à risquer de déplaire aux dieux en te mettant Daniel à dos, n'hésite pas. À ta place, je laisserais Dambo creuser. Je sonderais les fonds et je naviguerais à vue. Collin, ça pue le poisson pourri.
Rire de gibbon. Fin du premier expresso.
– Tu as sûrement raison… Remarque, y a peut-être une autre approche… Moran est un moins gros poisson que Collin.
– Mouais… Mais tout aussi visqueux.
– Si Valérie Lataste dit vrai, la compta de la BGD, dont le double doit être chez les experts comptables des intéressés, permettrait de reconstituer pour partie les comptes de Moran et Dubreuil.
Pensif, Bideault commande son second café serré.
– Moui… En fouinant, elle peut mouiller Fuentès ! L'idée est intéressante. Tu peux chercher à y accéder en faisant procéder à une enquête préliminaire sur les causes du suicide du peintre.
– Article 223-13. Provocation au suicide d'autrui.
– Trois ans, 45 000 euros… La lecture dans le sens où tu l'entends est un peu tirée par les cheveux, mais elle reste jouable. Dans le même esprit, tu peux invoquer le 121-3.
– Hé oui ! Pourquoi pas ? S'il y a eu racket, il peut avoir effectivement entraîné la mise en danger de la vie d'autrui… Et pour déchiffrer une comptabilité truquée, Bensoussan a toutes les compétences requises.
– Manifestement. En revanche, si tu veux jouer perso, sans commission rogatoire…
– Il me faut l'accord exprès des perquisitionnés, je sais.
Elle remet une pièce dans la machine.
– Tu n'auras jamais celui de Moran !
– Pas folle ! Je commence par le peintre !
– Oui. Ça peut être le fil qui détricote tout le chandail. Sûr qu'il avait un comptable, ces gens-là ne sont pas fichus d'aligner deux chiffres. Tu auras sans difficulté l'assentiment des parents pour farfouiller à ta guise. Ils sauteront sur l'occasion d'obtenir une explication au comportement de leur fils.
– Et si Bensoussan dégotte quoi que ce soit engageant la responsabilité de Moran, je l'allume.
Fuentès peut y laisser sa chemise ! L'adjoint reluque tous azimuts avant de prendre un air de conspirateur. Il baisse la voix jusqu'au murmure.
– Je vais te faire une confidence… Par des sources très informées, je sais que Daniel trempe son biscuit dans le stupre du beau Jean-Denis.
Le gobelet de plastique en suspens, Agnès affiche une trombine de mérou commotionné par un flash.
– Tu rigoles !
Rire grotesque, volontairement réduit au silence, de Gautier Bideault.
– … et pas qu'une fois… Fuentès est un membre hyper actif… Il protège Moran, Agnès ! Pas Collin, Moran !
La substitut en reste baba. L'accusateur froisse son godet et le jette dans la poubelle dont la gueule semble béer d'une hilarité perpétuelle. Elle en a tant entendu !
Le procureur adjoint recouvre son sérieux et le ton du confident alarmé.
– Je ne t'ai rien dit, hein !… Et fais gaffe où tu mets les pieds… Le beau Moran c'est, pour partie, le renouveau immobilier de la rive droite. Un secteur auquel Juppé tient énormément… Réfléchis avant de remuer la gadoue… Attention aux éclaboussures.
Il s'éclipse, la laissant déconcertée. Si je me flanque et le Palais et la mairie à dos, mon avenir est assuré.


La présidente de l'audience interroge le prévenu récidiviste, comparaissant après deux condamnations avec sursis, accusé d'avoir voyagé à nouveau en bus au moins vingt-six fois sans payer. Il s'est déclaré prêt à continuer avec le tramway et explique les raisons qui le poussent à réitérer : il milite pour la gratuité des transports en commun, un service qui selon lui doit être public et écologique. Hugo ne l'entend arguer que d'une oreille infiniment distraite. J'aurais dû appeler Valou. Savoir comment ça s'est passé, sa reprise à la banque. Étonnant qu'elle ne m'ait pas appelé à midi. Elle croit que j'ai parlé à Sonia. J'aurais dû… J'aurais dû la détromper, lui avouer que je n'avais pas bougé. Si un jour elle l'apprend, elle ne me pardonnera pas de lui avoir laissé croire le contraire. Déontologiquement, je ne peux pas avoir l'air de faire pression sur Sonia. D'ailleurs, Sonia m'enverrait bouler, c'est couru d'avance. Si elle voulait me rendre service, elle aurait elle-même pris contact… T'es gonflé ! C'est pas à Sonia de prendre l'initiative, c'est à toi !… Peut-être que je me suis trompé sur Valérie. Je la connais depuis si peu de temps… Saint-Valentin. Tu parles !… Pourquoi elle m'a pas appelé ? J'aurais dû trouver cinq minutes pour le faire. Je le
– La parole est au ministère public.
Un rien hagard, impressionnant dans sa robe de ténèbres à vastes manches, Hugo se dresse, prêt à requérir la peine maximale.