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Comme dans un roman de John Irving, la mort de
Valérie Lataste a stupéfait tout le monde. Enfin, pas tout à fait,
bien sûr.
Son coma est passé du stade 3 au stade 5, celui de
l'état de mort cérébrale, en trois jours.
Trois jours où Jacques Collin, parcourant
l'Hexagone, s'est donné à fond aux ultimes joutes électorales. Il a
péroré sans débander sur les estrades en tribun patenté exaltant
son programme et vantant les mérites des candidats du PFDR présents
aussi bien sur une quinzaine de listes autonomes que sur celles de
la majorité. Chaque spectateur – qui a payé son ticket d'entrée
20 euros – a pu applaudir sa combativité, l'excellence de ses
intentions de réformes qui changeraient le monde si elles étaient
enfin appliquées, son choix d'une immigration hypersélective, sa
détermination à remettre la France au travail, son patriotisme, sa
volonté de voir la presse ne véhiculer que des idées saines –
celles de gauche étant des idées malsaines –, sa réprobation du
désordre, son soutien enthousiaste « à ceux et celles qui
n'attendent rien de la providence mais tout d'eux-mêmes et
réussissent en ne comptant pas leurs heures »… Tous les soirs,
il a fait un triomphe dans les villes où il est passé en raillant
les manifestants hostiles tenus à l'écart par les forces de l'ordre
protégeant ses réunions.
Trois jours où Patrick Lataste n'a cessé de se
demander si son article du Canard était
ou non à l'origine de l'agression mortelle. Trois jours où,
assistant impuissant à l'agonie de sa fille, il a dû renoncer à
l'espoir.
Coïncidence, le dimanche 14 mars, Valérie
décédait à l'heure où sa meurtrière s'évadait.
En évoquant, le lundi, la disparition de sa bête
noire, le beau Moran ne sait pas contenir son sourire chronique.
Magali Miller sent qu'elle ne l'a jamais autant haï. Surtout quand
il ajoute :
– Elle était jolie, cette conne. J'aurais
bien aimé me la faire.
Hugo s'enlise dans le dégoût qu'il a de lui-même.
Le soir, ivre mort, pris d'un haut-le-cœur, il n'a pas la force de
s'extraire à temps du lit et vomit sur le parquet de la chambre,
avant d'avoir pu pousser la porte de la salle d'eau.
L'inspection générale des services de la police et
celle de la justice sont mobilisées pour enquêter sur les carences
ayant conduit au meurtre d'une prévenue que fustigent plusieurs des
« médias aux idées malsaines » dénoncés par
Vautrin.
Siméon Bensoussan, malade de révolte, scandalisé,
en fureur, téléphone au juge Mansard et l'injurie.
Le magistrat, très malmené depuis quelques jours,
n'arrête pas de lui répéter qu'il veut « bien faire celui qui
n'a rien entendu ».
– Mais au contraire, nom de Dieu ! Je
veux que vous entendiez enfin raison ! Ouvrez votre putain de
dossier ! Vous avez déjà six morts au compteur ! Cessez
d'être une larve, bordel de merde ! Bougez-vous le
cul !
– Je veux bien faire celui qui n'a rien
entendu.
Sophie Cazenave a le cœur lourd chaque fois que
lui vient l'image de Valérie, quand son regard se porte sur le
bureau entre les claustras.
Là, depuis bientôt trois mois, lors de passages
impromptus pourvoyeurs de fortes poussées d'adrénaline, Estelle
Gaborit, la contrôleuse de gestion, s'épanouit au fil des
trouvailles dont elle garde le secret avec sadisme. Craignant de se
voir personnellement concerné, chacun frémit en redoutant le
verdict et les sanctions qui ne manqueront pas de tomber un jour ou
l'autre. Sur les étagères et dans le hall, l'atmosphère est devenue
irrespirable. Même Marc Léglise, qui a tenté d'emblée de frayer
avec l'inquisitrice, en est arrivé, devant sa froideur, à lui
préférer Valérie Lataste que Michel Rey a tenu à ne pas remplacer,
comme si ce quasi-exorcisme devait hâter son retour. Avec une belle
solidarité, en multipliant ses heures de présence, le directeur
adjoint a assumé les travaux de sa protégée. L'annonce du décès l'a
anéanti.
Valérie est inhumée au cimetière Nord le mardi
16 mars, à 16 h 25. Il fait un soleil éclatant. Les
vingt et un degrés de l'après-midi qui ont succédé aux cinq degrés
du matin ont surpris bien des participants incommodés par leurs
vêtements d'hiver. Membres de la famille, amis et relations
partagent une commune indignation devant une fin si barbare et si
prématurée. Tous, y compris les proches – Guillaume, Katy, Maud et
Serge –, occultent leur paresse à solliciter un droit de
visite ; les formalités les ont rebutés et ils espéraient une
sortie imminente. Comment un drame pareil a-t-il pu se
produire ? Les mieux informés ou supposant l'être renseignent
les béotiens. La plupart sont convaincus d'une erreur
judiciaire ; maigre est le clan des « y a pas de fumée
sans feu ». Une question taraude les esprits :
« Pourquoi s'était-elle lancée dans cette
croisade ? » Quand circule le mot « Parrain »
cité par Le Canard, le nom de Jacques
Collin ne tarde pas à y être accolé et caquet cavale…
« Quelle folie de s'être attaqué à ces
gens-là ! »
« Ils ne se mangent pas entre
eux ! »
« On ne les prendra jamais la main dans le
sac, ils n'encaissent pas eux-mêmes ! »
« La Macha Machin n'est pas plus folle que
vous ou moi, son évasion pue le Collin ! »
« Vous savez qu'il avait fondé le
COA… »
« Il a gardé le réseau, c'est
clair ! »
Quelques-uns regrettent l'absence de cérémonie
religieuse, mais Valérie n'était pas croyante et son père non plus,
alors…
Son beau cercueil de chêne clair vient se poser
dans la fosse sur celui de sa mère.
À l'instant des condoléances, Patrick Lataste,
vertical, inébranlable – Valérie aurait été fière de son stoïcisme
–, s'étonne de certaines présences : Marie-Claire Sanchez,
Édith Rabastens et l'inattendue Estelle Gaborit, par exemple…
L'absence d'Hugo le meurtrit. Celle de Robert
Puymireau lui paraît aller dans le droit-fil des choses.
L'hommage ému de Michel Rey le touche.
– Je garderai d'elle le souvenir d'une jeune
femme aux grandes qualités. Elle avait ma confiance, et je la lui
conserverai toujours.
– Pourquoi n'êtes-vous jamais allé la voir à
Gradignan ?
Le directeur adjoint reste un moment muet, au bord
des larmes, et il secoue la tête.
– … Par lâcheté… Par peur du qu'en-dira-t-on…
Je le regrette.
– Rassurez-vous, dans cette compagnie-là, il
y a foule… Elle avait beaucoup apprécié vos vœux de Nouvel
An.
– Je sais, elle me l'avait écrit… Je n'ai pas
trouvé le temps de lui répondre… Je suis désolé.
Rey s'éloigne, le dos un peu voûté. Patrick
Lataste l'imaginait plus jeune. Le « c'était une très chic
fille » de Bertrand Ducos lui a tiré un sourire. Les pleurs de
Sophie Cazenave l'ont remué.
– Venez à La Hume un week-end, nous parlerons
d'elle.
– Je viendrai, je vous le promets.
Le jour même, le juge Mansard, dont les médias
remarqueront qu'il a rarement été aussi diligent, déclare l'action
publique à l'encontre de la prévenue éteinte par son décès.
Dans un communiqué à l'AFP, le procureur général
Marcellin de la Cadène tient à apporter une précision :
« Le dénommé Ridouet Richard, quant à lui,
demeure activement recherché. »
Personne n'en doute.
Sa promesse d'aller voir Patrick Lataste, Sophie
la tient, juste après les élections où la droite perd toutes les
présidences de région, à l'exception de l'Alsace et de la Corse.
Jacques Collin a vivement déploré que ses candidats n'aient obtenu
aucun siège « du fait de la part du lion monopolisée par les
leaders des listes UMP et UDF qui ont banni leurs alliés en
position relégable ».
Entre-temps, la gauche est revenue au pouvoir dans
une Espagne pleurant ses deux cents morts et mille quatre cents
blessés de Madrid, victimes des bombes du terrorisme islamiste, et
68 % des bulletins de vote ont assuré la réélection du maître
de la répression en Tchétchénie.
Sophie vient à La Hume le lundi de Pâques. Elle
n'a pas osé le dimanche.
Toujours « en vacance de partenaire »,
et seule puisque Romain, son grand ado, est allé à Nantes passer
les fêtes chez son père, elle a téléphoné à Patrick pour savoir si
sa présence ne dérangera pas. Au contraire, elle est la
bienvenue ! Il est si vide de tout. Il s'est dévitalisé, tari.
Il n'a plus écrit une ligne. Il est persuadé que les lettres et les
mots, qui n'étaient pourtant que de l'encre noire sur du papier
destinée à tirer sa fille de prison, ont, au contraire, rédigé son
arrêt de mort. Il sait qu'il ne se pardonnera jamais d'avoir tiré
du néant cette œuvre maudite.
Le vent du nord de la veille a rafraîchi le temps.
En dégustant des cappuccinos devant la cheminée où brûle un feu de
chêne, ils parlent de Valérie durant plus de deux heures. Valérie
au travail, Valérie à l'école, Valérie à la plage, Valérie au
restaurant, Valérie à la neige, Valérie et Joël, Valérie et
l'amitié, Valérie bébé…
Ils se rendent vite à l'évidence, tous deux
adorent l'absente. Au fil des confidences reçues, en découvrant un
père qu'elle ne connaissait que par ouï-dire, Sophie est chagrinée
de constater ce qui lui apparaît aujourd'hui comme une méprise
cruelle.
– Je crois qu'elle n'a pas su se rendre
compte de tout l'amour que vous lui portiez.
– J'en suis responsable, je n'ai pas su
l'exprimer dans les formes où elle l'attendait.
– Il suffit pourtant de vous entendre parler
d'elle.
– Je pense qu'elle l'a réalisé pendant sa
détention. Le parloir est un lieu infâme. Les visiteurs sont
innocents et ils y subissent pourtant une restriction de liberté.
J'ai tenu à lui prouver mon amour en vivant avec bonheur cette
condamnation imméritée… Nous avons beaucoup échangé. C'est absurde,
non, qu'il ait fallu en arriver là pour le faire… On a éclairé le
passé… J'ose croire qu'elle s'était réconciliée avec moi… L'ironie
de la vie : je cesse d'écrire quand elle meurt, alors que
j'aurais dû cesser quand elle est née.
Les bouclettes bigarrées de Sophie
s'agitent.
– Non… Il fallait écrire à l'époque !
Et, maintenant, il faut continuer ! Vous êtes ce que vous
êtes. C'est en vivant auprès de vous, tel que vous étiez, que
Valérie était devenue la fille bien qu'elle était. Si vous aviez
agi en refoulant votre personnalité, vous auriez été aigri, et elle
serait peut-être devenue un tyran, une imbécile ou une
incapable.
Il rit.
– Voilà qui devrait me réconcilier avec
moi-même.
– Il faut, sinon vous serez injuste… Injuste
et malheureux.
Il a un sourire las.
– Vous voulez connaître l'obsession qui me
hante ?
– Dites.
– Aller tuer Moran et Collin.
Sophie est estomaquée.
– Il dit ça avec un
sérieux. Il me fiche la trouille… Ce n'est pas une bonne
idée… Ils pourraient être punis par la voie légale.
– Ils sont intouchables.
– Valérie m'avait demandé par son avocate de
faire une recherche de pièces comptables sur Internet…
– Elle m'en a parlé. Je sais que vous l'avez
faite. Carole Aubertin n'a pas pu obtenir la saisie des
déclarations reçues par l'Urssaf. Elles seules permettraient de
prouver les détournements de fonds de Moran. Je vous dis, ils sont
intouchables.
– Je peux difficilement vous apporter la
contradiction, en réalité, je ne connais rien des trouvailles de
Valérie.
– Moi, je sais tout… De A jusqu'à Z… Elle m'a
tout raconté… Jusqu'au plus petit détail.
– Ce que vous me dites, là, ça me persuade
qu'elle voulait que vous écriviez son histoire.
Il a une moue dubitative.
– Peut-être.
– Sûr ! Faut vous y mettre.
Il sourit.
– Depuis son assassinat… car je suis
convaincu que c'en est un, que tout a été prémédité… je me demande
si elle n'avait pas le pressentiment de sa mort prochaine.
– Elle a toujours été très intuitive.
– Jusqu'à se mettre en danger.
– Que vous a-t-elle révélé de ses
découvertes ?
– Êtes-vous sûre de vouloir savoir ?… Ça
me rappelle le mythe du jardin de la Genèse. Manger le fruit de
l'arbre de la connaissance du bien et du mal menait à la mort. Ici
aussi, savoir peut conduire à la mort.
Sous la constellation des taches de rousseur, la
pâleur du visage de Sophie rosit. Ne sois pas
idiote ! Ne va pas au-devant des ennuis !
Il lui sourit gentiment. Les yeux verts se sont
fixés sur les yeux noisette. Ils ont la même
couleur amande que ceux de sa fille. Elle sait bien que la
chaleur qu'elle ressent sur sa peau est le contrecoup de l'émotion
qui l'anime, mais Sophie se sent prête à fantasmer qu'elle émane de
son hôte, fascinant, dissuasif, un peu malicieux, bref, tentant en
diable. Elle craque.
– J'aimerais savoir. Racontez-moi.
T'es dingue !
Regagnant Bordeaux en début de soirée par l'A 660,
après une balade au petit port de plaisance enchâssé entre cabanes
ostréicoles et pavillons avec jardins où Patrick a tenu à la
promener après deux heures de révélations qui l'ont passionnée,
Sophie a une hantise. Il va chercher à tuer
Moran et Collin. Sûr ! Il court direct au casse-pipes. C'est
une vocation familiale, chez les Lataste. Faut empêcher ça… Oh,
non ! Tu vas pas t'y mettre, à jouer les redresseuses de
torts !… Il est sympa, il laisse pas indifférente… Elle
sourit, et, brusquement, secoue la tête. Arrêêêête ! Va pas te coller un mec à problèmes de
plus sur le dos ! Rappelle-toi les deux premiers ! Ça
suffit, flûte ! Surtout qu'il n'est pas impossible qu'il soit
complètement parano et qu'il n'y ait pas la moitié de réalité dans
ce qu'il m'a confié.
Agacée, elle consulte machinalement le rétroviseur
de la Panda. Un flux de peur lui humecte tout le corps.
Comment ça se fait que ce 4 × 4 ne
m'ait pas encore dépassée ?
Elle consulte le compteur… 105 kilomètres à
l'heure. Sur terrain plat, pied au plancher, la vieille Fiat est à
son plafond. L'accélérateur à mi-course, ce
mastodonte ferait une bouchée de ma cacugne ! Pourquoi il
reste collé à… combien ?… Cent, cent cinquante mètres, maxi…
Arrête de te faire un cinéma, c'est toi qui deviens parano !
Il t'a fichu la trouille avec ses misères de Valérie ! Je vais
voir des agresseurs potentiels partout, maintenant ! Je suis
une pétocharde née !… N'empêche que si c'est vrai qu'y avait
des micros planqués chez elle, peut-être qu'y en a chez lui et que
les tueurs de Moran ont entendu ce qu'il me disait… C'est vrai que
ce serait logique qu'ils le surveillent… Elle respire
profondément et essaie de faire le vide… Peine perdue. Ils le surveillent forcément ! Par les relations de
Collin, ils sont à l'évidence au courant de ses trois visites
hebdomadaires à la prison. Ils se doutent bien que sa fille ne lui
a rien caché. Et, quand ils l'ont entendu me déballer tous ces
trucs sur Moran et Collin, ils ont illico expédié quelqu'un pour
s'occuper de moi. Ça se tient ! C'est sûrement
ça !… Ses mains sont devenues glacées de moiteur.
Oh ! J'y crois pas ! Pourquoi t'as
voulu savoir ? T'es bien avancée !… Il aurait dû fouiller
sa baraque avant de tout balancer, il m'a mise en danger, cet
imbécile ! Mais, c'est toi, l'imbécile, t'as insisté pour
savoir ! Il t'a prévenue que ça pouvait être mortel !
T'es vraiment tarée !… En levant le pied, je vais bien voir
s'il me dépasse.
Elle laisse sa vitesse décliner à 90… Le
4 × 4 en fait autant.
Le cœur de Sophie lui bat dans la gorge.
Louis Dubreuil a passé de mauvaises fêtes de
Pâques. Officiellement, Reine va mieux. Elle ne déraisonne plus,
mais elle est taciturne. Elle peut rester des heures assise sous la
véranda, comme molletonnée de feuilles de ficus, le regard abîmé
dans des cogitations qu'elle garde secrètes. Si Louis lui demande à
quoi elle pense, elle semble s'éveiller et affirme ne pas se
souvenir… avant de réintégrer, quelques secondes après, ses
songeries du néant.
Il a proposé de l'emmener à la veillée pascale –
avant l'hécatombe, elle n'en ratait pas une –, à la messe du
dimanche, au cimetière… Elle a tout refusé, avec cette douceur
étrange qui n'a jamais été la sienne auparavant. Elle dit qu'elle
ne croit plus à ces choses-là, qu'elle y croyait quand elle était
enfant, que la résurrection est un joli conte, que Laurent et le
petits, elle ne les reverra plus, que c'est la vie…
– Le joli caveau, nous irons le voir à la
Toussaint, il ne faut pas déranger les morts.
Lorsqu'il veut lui rappeler que l'an passé, elle
se rendait à chaque office dominical, que son espérance en une
autre vie était forte et qu'elle cherchait à la faire partager,
elle rit en disant qu'il se trompe et confond avec quelqu'un
d'autre. Louis s'interdit de la contrarier, mais un tel désordre
mental le bouleverse. Certaines nuits, il pleure. D'entrée, il a eu
du mal à croire au suicide de son fils, qu'il savait hostile à
cette « désertion indigne d'un homme » ; et la
monstrueuse fin d'Anita et des enfants n'a fait que le conforter
dans son soupçon que les commentaires suscités par la publication
du Canard enchaîné sont venus affermir.
Tant d'atrocités l'ont écorché vif, et voir Reine si amoindrie lui
scelle la haine au cœur. Moran et Collin
doivent payer pour leurs crimes, ils méritent la mort.
À l'inverse de ce qu'il redoutait, ils n'ont pas
perdu la maison près de la plage mais se sont enrichis… Ce concours
de circonstances ajoute à sa rancœur.
La flambée de l'immobilier en France, et sur la
rive droite bordelaise tout particulièrement, a permis de tirer un
excellent prix de la landaise d'Artigues. Une fois remboursée la
BGD – où Alexis Barrois n'a pas manqué d'augmenter les découverts
professionnels de Laurent d'une considérable masse d'agios et de
frais divers – ; une fois acquittés les rémunérations des
peintres de l'entreprise, les mois de préavis, les indemnités de
licenciement, les factures en instance des fournisseurs et
prestataires de services, les impôts, les taxes ; une fois
enfin soldé le crédit du caveau et des frais d'obsèques, les
Dubreuil et les Montero se sont partagé par moitié un peu plus de
120 000 euros.
Ces 60 000 euros-là, Louis les a
toujours en travers de la gorge. Il les a reçus comme le salaire de
l'ignominie, le prix de sa capitulation, la rétribution de son
acceptation de l'inacceptable. Ce prix n'a été
payé que par Laurent, Anita, Noémie et Nicolas. Il faut que ce soit
Moran et Collin qui le paient. Ils doivent le payer de leur
vie. Il ne se pardonne pas sa peur : celle du passé,
celle du présent, celle de l'avenir.
La peur, Sophie Cazenave l'a accrochée au ventre
sur près de 25 kilomètres. Le 4 × 4 ne la décramponne que quand,
après avoir quitté l'autoroute pour rejoindre la nationale 10, elle
se dirige tout droit sur la gendarmerie de Cestas. Là, dans son
rétroviseur, elle voit nettement croître le faciès de brute et la
carrure de catcheur de Freddy Chartel. Tandis qu'elle pile la
pédale de freins devant la brigade territoriale, le complice du
tueur de Laurent Dubreuil la dépasse dans son Nissan Patrol
aubergine, et il reprend la direction de l'A 63. S'il voulait juste me flanquer la trouille, c'est
réussi ! Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? Si je parle
aux flics quels qu'ils soient, il va m'arriver les mêmes bricoles
qu'à Valérie ou aux Dubreuil… Son portable sonne. L'écran
reste vierge. Elle coupe le moteur et prend la ligne.
– Oui…
– Fais gaffe, poulette. Si tu sais pas tenir
ta langue, tu vas te mettre dans les mêmes emmerdes que ta copine.
Ferme-la et oublie ce que dit son paternel. Y aura pas de deuxième
avertissement.
L'homme a raccroché. Sophie est couverte de sueur
glacée.